LES AUTEURS DES FABLIAUX
L Poètes amateurs : Henri d'Aiideli, Philippe de Beaumanoir. IL Poètes professionnels : 1) les clercs errants, 2) les jongleurs : Rutebeuf;
3) les ménestrels attitrés à la cour des grands : Jehan de Condé,
Watriquet de Couvin, Jacques de Baisieux.
Il nous a paru certain qu'il ne fallait pas simplement assimiler les fabliaux à ces collections de contes secrets qui, à toute époque, se cachent dans les coins réservés des bibliothèques. Ils ne forment que la moindre partie d'une série de poèmes analogues, prochement apparentés, qui pullulent. La création de cet ensemble d'œuvres suppose un état de Famé singulier, une conception spéciale de la vie.
Nous avons défini cet esprit ; il nous a semblé le signe et la marque d'une classe sociale distincte. L'esprit gaulois, c'est l'esprit bourgeois, vilain. Il reste vrai qu'on peut diviser par castes les genres du moyen âge, qu'il existait des genres cléricaux, aristocratiques, bourgeois. Pourtant, non sans surprise, nous avons vu des grands seigneurs, voire des grandes dames, écouter volontiers d'ignobles fabliaux ; — les boutiquiers d'Arras rimer des chansons d'un sentimentalisme aussi raffiné que celles de Thibaut de Champagne; — inversement, Thibaut composer des jeux-partis qui choqueraient par leur grossièreté le bourgeois Jean Bretel; — en un mot, l'esjirit des fabliaux infecter les genres les plus aristocratiques. Ainsi, les castes du moyen âge, si tranchées dans la vie sociale, se mêlent, dès qu'il s'agit de littérature : une étrange promiscuité confond les publics et les cenres, chevaliers et marchands, romans de la Table Ronde et fabliaux.
Comment cette indistinction des publics et cette fusion des genres sont-elles possibles? Nous avons chance de le savoir, si nous considérons maintenant les conteurs des fabliaux.
Esquissons leurs portraits; groupons-les, et parcourons cette galerie. Se ressemblent-ils entre eux, par un air de famille commun? Se distinguent-ils des poètes qui composaient des épopées ou des romans de la Table Ronde? L'opinion publique traitait-elle diversement, avec plus ou moins d'honneur, les uns et les autres?
POÈTES AMATEURS ! HENRI d'aNDELI, PHILIPPE DE BEAUMANOIR.
Commençons ce dénombrement par deux conteurs bien différents l'un de l'autre : Henri d'Andeli, auteur du Lai d'Aristote ; Philippe de Beaumanoir, auteur de la Folle Largesse,
Le premier est un clerc, et nous introduit dans le monde du haut-clergé parisien et normand. Le second est un seigneur de la comté de Glermont, et nous voici dans le monde chevaleresque.
On ne saurait démontrer qu'aucune cour seigneuriale ni épiscopale ait été, au xiii^ siècle, un foyer où se soient plus volontiers réunis les conteurs, comme fut la maison florentine de Pampinea. Dans sa cour de Nérac, Marguerite de Navarre groupe autour d'elle Bonaventure Despériers, Marot et ses dames d'honneur. Au château de Genappe, se réunissent les conteurs dont Antoine de la Salle fut le joyeux secrétaire. Rien de tout-à-fait semblable au moyen âge.
Pourtant il est certain que, dans le monde des clercs comme dans celui des chevaliers, ce fut une sorte de mode de salon que de conter des récits joyeux. Nous avons cité précédemment le texte d'après lequel un comte de Guines, Baudouin II {11()9- 1206), égalait les meilleurs jongleurs par le talent qu'il apportait à dire les fahellas ignobiUinn. On lit dans les Enseignements Trehor ce conseil à un jeune gentilhomme :
Fiz, se tu sez contes conter Ou chançon de geste chanter, Ne te laisse pas trop proiier ^
Henri d'Andeli dut en conter plus d'un, spécialement pour la société ecclésiastique. Attaché peut-être à la personne