MR, Y, 117, Saint Pierre et le Jongleur
qu'ils répètent, mi-crédules, mi-sceptiques : comment le saint Vaudeleu donna son soulier à un jong-leur; quelle belle courtoisie la Vierge fît aux ménestrels d'Arras quand elle leur donna la sainte Chandelle; comment un cierge descendit de l'autel de Notre Dame de Rocamadour pour se poser sur la vielle de Pierre de Siglar...
Ce sont là leurs espérances pour l'autre vie. Sur cette terre, ils n'ont d'autre rêve que de manger à leur faim et de boire à leur soif ^
Ainsi vivent les poètes du moyen âge, errants, soumis, vicieux, résignés. Ils se confondent avec les saltimbanques, les danseurs de corde, les prestidigitateurs, les bouffons. Dans la société d'alors, ils occupèrent la même place que les montreurs d'ours. Pourtant, dit J.-V. Le Clerc, « chacun sait que, sous le gouvernement de saint Louis, les jongleurs jouirent d'un vrai privilège -. » En effet, le même article du Livre des métiers où il est marqué que le singe du bateleur n'est tenu pour tout péage qu'à jouer devant le péager, dit aussi que « li jongleur sont quite por un vers de chançon ». Voilà, en vérité, un odieux « privilège » ! — Les jongleurs portent des noms de guerre grotesques, qui sentent l'argot, la lèpre morale, la pègre. Ils s'appellent Courtebarbe, comme l'auteur du fabliau des Trois aveugles de Compiègne, ou Barbeffeurie ^. Ils s'appellent Humbaut, Tranchecoste, Tiecelin, Porte-Hotte, Tourneen-fuie, Briseverre, Bornicant, Fierabras, Tuterel, Maie- Branche, Mal Quarrel, Songe-Feste a la grant viele, Grimoart, Tirant, Traiant, Enbatant^. Ils s'appellent A envi-te-vois, Malappareillié, Pelé, Quatre-œufs^. Ils s'appellent Chevrete, Brisepot, Passereau, Simple d'Amour^. Ils sont réduits à de
1. Voir, comme étant l'expression la plus complète de leurs ambitions terrestres, la Devise ans lecheors, Méon, N. R., I, 301.