‹ Les fabliauxChapitre 219 sur 257 · V. Freymond, Jongleurs iind Ménestrels, p · texte numérisé non relu

V. Freymond, Jongleurs iind Ménestrels, p

bas métiers. Les chevaliers les méprisent, les poèmes d'origine cléricale les raillent^, l'Eglise les traque, le peuple les rejette.

Où donc est, pour ces poètes, la vie intérieure? la place au fojer de la patrie?

D'autres cieux, jadis, ont vu des chanteurs publics : « Le héraut vint vers Alcinoos et Ulysse, conduisant le divin aède. La muse l'aimait entre tous, elle lui avait donné de connaître le bien et le mal et lui avait accordé le chant admirable... Le héraut plaça pour lui, au milieu des convives, un trône aux clous d'argent, et au-dessus de sa tête, il suspendit la cithare sonore. Et, quand il eut chanté, Ulysse lui dit : « Démodocos, je t'honore plus que tous les hommes mortels, soit que la Muse t'ait instruit, soit Apollon. Les aèdes sont dignes d'honneur et de respect parmi tous les hommes terrestres, car la Muse leur a enseigné le chant et elle aime la race des aèdes. »

Ces paroles : « les poètes sont dignes d'honneur et de respect parmi tous les hommes, » — qui eût pu les comprendre au xiii^ siècle, même parmi les poètes?

Sans doute, gardons-nous ici de déclamer. Cette existence famélique et honteuse des jongleurs explique à merveille la production des fabliaux. Que Colin Malet, l'obscène poète de Jouglet^ n'ait point été armé chevalier à quelque haute cour; que Haiseau, pour avoir trouvé le fabliau du Prestre et du Mouton^ n'ait point été honoré à l'égal de Démodocos chez les Phéaciens, cela est justice. C'étaient, sans doute, dira-t-on, des jongleurs de basse catégorie, des pitres, des bouffons; mais des poètes, non pas.

Certes, je sais que tous les poètes du xiii^ siècle n'ont pas

I. Voyez, entre autres poèmes analogues, le Chevalier de Dieu, poème all^lo-no^mand, composé en plein xiii<^ siècle, sous Edouard I*^'" :

Mult est grant hunte a chevaler

Quant a leccheur se fet per...

Toute lour vie est en ordesec,

En puterie et en viltesce. ..

Les estrumenz David tvova,

Et a Dieu loer les torna

El tabernacle, od psalmodie.

Touz ont tourné a lecherie. . .

Li filz al malfé va vestuz,

Et li filz Dieu remaint toz nuz. . .

mené cette vie errante ^ Je sais que l'on distingue soigneusement une classe spéciale de trouvères^ de véritables gens de lettres, dont les jongleurs n'ont souvent été que les « éditeurs- ». Je sais qu'il fut de mode, chez beaucoup de grands seigneurs, d'entretenir des jongleurs attitrés 3. Je sais que les ménestrels ont su s'organiser en confréries.

Mais je sais aussi qu'il n'y eut pas, au moyen âge, de distinction suffisante entre les poètes et les colporteurs de leurs œuvres, entre les trouvères qui ont rimé les gestes héroïques et l'auteur de la Demoiselle qui demandait V avoine pour M or el. Au XI 11^ siècle, où finit le saltimbanque, où commence le poète? A d'autres époques, avons-nous besoin de savantes dissertations pour discerner que Ronsard ne fut pas confondu avec les bateleurs et que Corneille ne chantait point de mazarinades sur la Place Royale ou près de la Samaritaine? Au moyen âge, dans l'usage de la langue et dans l'opinion publique, trouvères, conteurs de fabliaux, danseurs, acrobates, joueurs de couteaux, prestidigitateurs, dresseurs de marmotes, ménestrels, c'est tout un. Quelle différence de vie et de traitement y a-t-il entre nos Colin Malet et nos Enguerrand d'Oisi d'une part, et ces autres trouvères, non moins obscurs, Jendeu de Brie, Huon de Villeneuve, Herbert le Duc, qui ont composé les hautes épopées^? Raconte-t-on une fête? Les jongleurs y font des cabrioles; deux lignes plus bas, ils chantent de nobles rotruenges : tout cela est sur le même plan. Même à ces ménestrels d'une condition plus haute, attitrés à la cour des riches hommes, quels services demande-t-on ? On leur demande de bonnes chansons, sans doute, mais pêle-mêle, d'être bons joueurs d'échecs et bons arbalétriers :

Il est de tout bons menestreus :

Il set peschier, il set chacier.

Il set trop bien genz solacier ;

1. Voyez la précise et élégante dissertation de M, Emile Freymond, Jongleurs und Ménestrels^ diss, de Heidelberg, Halle, 1883.

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