‹ Les fabliauxChapitre 221 sur 257 · Texte de Joufroi, Freymond, op. cit., p · texte numérisé non relu

Texte de Joufroi, Freymond, op. cit., p

3. J<>an de Salisbury, opéra oinnia, Polycraticus. éd. Giles, l. \, 1853, p. 42,

Et, dans ce seul poème, ces deux mêmes personnages s'appliquent indistinctement ces noms que tant d'érudits s'épuisent à distinguer en leurs acceptions les plus nuancées : ménestrel et ribaud, trouvère, jongleur et lécheor ^

Tant il est vrai que le xiii^ siècle confond la scurrilité et le génie poétique, que les genres littéraires s'y mêlent dans une étrange promiscuité, et qu'une odieuse synonymie nous conduit insensiblement du poète au bouffon.

Mais nous en voulons un exemple plus convaincant encore.

Voyez Rutebeul '^. Il incarne vraiment cette ménestrandie errante. Parmi ces trouvères du moyen âge, dont la physionomie se dérobe, indistincte, anonyme, sa figure se détache nette, personnelle. Si, de ces bas fonds de la vie truande où végétaient, comme dans un cercle dantesque, les vagues esprits des jongleurs, quelque génie avait pu surgir, c'eût été lui. Le plus haut sommet — bien peu élevé — jusqu'où ils pouvaient monter avant de retomber dans leurs limbes, il l'a atteint. C'était un vrai tempérament de poète, un cœur très haut, généreux. Pendant trente années environ, à cette époque même que l'on se plaît à considérer comme l'âge d'or de notre vieille littérature (1250-1280), il s'est passionné pour des causes réellement populaires, pour les idées qui frappaient, troublaient alors tous les esprits. Il avait bien cette âme des poètes qui sont en communion avec leur temps, âme cristalline, « écho sonore, » où viennent vibrer, s'amplifier, se répercuter les mille bruits des consciences éparses. Si ces poètes nomades avaient pu devenir, ainsi qu'il était naturel, les collecteurs et les colporteurs des passions de leurs contemporains, Rutebeuf eût été cette conscience commune, cette âme collective.

Ecoutez-le prêcher la croisade ^; car c'est bien d'une pré-

1. Si biea qu'on peut écrire ces équations : ménestrel (v. 39, 199, etc.) = trouvère (v. 182) = ribaud =: bordeor = jongleur (v, 205) =: chanteur (v. 65) =r lecheor (v. 28) := pautonnier (v. 19).

2. Je cite Rutebeuf d'après l'édition Kressner, 1885. Voyez sur ce trouvère le très charmant livre de M. Clédat, dans la collection dite des Grands écrivains français, Hachette, 1891.

3. Voir, passim, ses pièces relatives aux croisades, que j'énumère ici, classées, autant que possible, par ordre chronologique : la Complainte de Cûnstantinohle (12G2), le Dit de Puille et la Chanson de Puille (1265), la

dication qu'il s'agit, ardente, jamais lassée. Saint-Jean-d'Acre est menacé? l'empire latin de Constantinople tombe? le pape Clément IV fait prêcher, comme une guerre sainte, l'expédition de la Fouille? la croisade de Tunis se prépare? A chacun de ces événements, qui agitent la chrétienté, correspondent des poèmes de Rutebeuf, cris de détresse, rudes satires, appels passionnés. Après le désastre de Tunis encore, alors que les croisades sont bien finies et que cette page héroïque et folle est à jamais tournée, il s'obstine, saint Louis mort, à songer le songe du moyen âge, la délivrance des lieux saints. En quoi il est bien du peuple ^ : précieux témoin des sentiments populaires, il nous prouve que les petits furent bien de cœur avec saint Louis, pour vouloir la croisade. Il est généreux et hardi comme le peuple. « Nous ne sommes que prêtés au siècle... Prenez la croix. Dieu vous attend!... Antioche, terre sainte qui n'a plus de Godefroys; Jaffa, Gésarée, Acre, « dégarnie de ses bannières; » Ghypre, « douce terre, douce île, » son âme vole vers ces saints lieux. Elle vole vers ces citadelles où quelques barons, Geoffroy de Sargines, Erart de Valéry, Eudes de Nevers, les chevaliers du Temple, maintiennent encore la croix; elle en rapporte ces vers, où l'on dirait entendre l'appel lointain de ces abandonnés :

Hé, las! prélat de Sainte Eglise, Qui, pour garder vos cors de bise, Ne voulez aler aus matines.

Mes sires Giefrois de Sargines Vous demande delà la mer!...

Complainte du conte Huede de Ne\'ers (1267), la Complainte d' Outre- Mer (1267), la Novele complainte d Outre-Mer (1268), de Messire Geofroi de Sergines (1269?) le dit de la voie de Tunes, les Complaintes du roi de Navarre (1271), du comte de Poitiers (1271) et d'Anseau de l'Isle-Adam (1285?).

1. Vivant en ces temps où le moyen âge commença Ix sentir clairement la vanité de son beau rêve oriental, en ces jours de transition qui virent le curieux état d'Ame des décroisés, il semble n'avoir soupçonné aucune des raisons profondes qui détachaient de la guerre sainte ses contemporains : ni linutilité, enfin aperçue, de ces aventures lointaines, ni les ambitions parfois purement temporelles des papes. Il ne prête à son décroisé qu'un égoïsme naïf, l'amour du bien-être et du poivre bien fort, le désir de cultiver en paix son jardin et de gagner le ciel au plus juste prix, la peur du mal de mer et des coups, la lâcheté de ceux « qui font Dieu de leur panse ». Il ne soupçonne pas qu'on puisse, sans être un don Quichotte, n être pas un Sancho.

ou cette vision de poète, inspirée, illuminée :

Vez ci le tens ! Dieus vous vient querre Bras estendus, de son sanc tains !...

(( Empereur, rois et comtes, à qui l'on récite tous les jours les romans des anciens chevaliers, dites-moi comment ceux dont on vous rappelle les belles histoires ont conquis le Paradis? Vous allez pleurant parce qu'on n'a pas délivré Roland : et Dieu? à quand sa délivrance?... Chevaliers tournoyeurs^ qui laissez le noyau pour la coque et Paradis pour vaine g-loire, jeunes écuyers au poil volage, moins hardis que vos éperviers, croyez-vous donc gagner le ciel joar votre beau rire? Les martyrs sont donc des dupes, qui l'ont acheté un autre prix? — Mais quoi? le temps est passé des Godefroy, des Bohémond, des Tancrède... Les chevaux ont mal aux échines, et les barons à leurs poitrines! Il est tout herbu, le sentier qui mène aux lieux saints et qu'on battait jadis si volontiers pour offrir l'âme au lieu de cire!... Chevaliers de Saint-Jean-d'Acre, quel secours attendezvous encore? faites agrandir le cimetière où vous dormirez!,.. » — Pourtant, la croisade de Tunis est décidée. Quelle joie pour Rutebeuf, et comme il admire saint Louis de « prêter ses enfants à Dieu contre la chienaille ennemie! »

Qui voudra es sains cieus semence semencier, Voist aidier au bon roi!...

Quand les tristes nouvelles arrivent d'Afrique, il s'attendrit à la pensée des morts glorieux, à qui le Christ fait fête : « Dieu peut s'en jouer et rire, et le Paradis s'en éclaire ! »

Il n'est pas seulement le dernier apôtre des Croisades. Toutes les passions de ses contemporains, il les ressent et les exprime.

Il avait l'âme à la fois railleuse et ardente des grands satiriques. Il était cinglant comme Régnier, généreux comme Agrippa d'Aubigné. Il n'avait pas seulement du satirique le don de caricature ; mais, à sa verve parisienne, il associait ce qui seul donne à la satire prix et dignité, — la colère ; car la passion, l'indignation qui forge les beaux vers, il l'a portée dans les grandes querelles universitaires du temps. Lors de la grave affaire de l'Evangile éternel, alors que les Franciscains furent si véhémentement soupçonnés d'attendre, après le règne du

Christ, le règne de l'Esprit, c'est avec fougue qu'il s'attaque à ceux qui rêvent « nouvelle croyance, nouveau Dieu, nouvel Evangile ^ ». C'est avec une passion généreuse qu'il prend le parti de Guillaume de Saint-Amour pour la défense de l'Université de Paris contre les ordres mendiants -, et qu'il combat pour ce docteur, même condamné, même exilé. Il porte dans cette lutte ^ un véritable esprit laïque, anticlérical, au sens moderne du mot. 11 hait de maie haine les « papelards », les « pharisiens », toute la « gent hypocrite, vêtue de robes noires et grises », qui remplace, dans les conseils royaux, les Nayme de Bavière *. 11 s'indigne de voir « Ypocrisie dame de Paris », et pulluler et grouiller dans la ville ces moines de toutes règles, carmes barrés, chartreux, trinitaires, sachets et sachetines, guillemites, moines de Saint- Augustin, moines de Saint-Benoît le Bestourné , cisterciens , prémontrés , frères de la Pie , nonnes blanches, grises et noires, et les deux grandes familles de Saint- Dominique et de Saint-François ; il s'irrite de savoir que le tiersordre franciscain ceint de la cordelière les reins de milliers de laïques (à commencer par le roi), et que les béguinages ont, dans le siècle, tant d'affiliés. A-t-il pressenti quelque chose de ces dangereux mouvements religieux populaires, qui devaient, au siècle suivant, couvrir la France de sectes mystiques, de flagellants, d'adamites, de fraticelles, de bigots, de frères de la pauvre vie, de serfs de la Vierge, de crucifiés, d'humiliés? Non, sans doute, et Ton ne doit voir, dans ces satires, que la défiance instinctive qu'ont toujours soulevée, au sein du peuple de France, aux époques les plus religieuses, les tentatives de domination monacale. Mais, par là même, ces satires sont populaires :

Quel gent a Dieus laissié pour garder sa meson? Sa vigne est désertée, n'i labore mais hom... Quant Dieus venra sa vigne vëoir por vendengier, Des mauves se voudra molt malement vengier!...

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