‹ Les fabliauxChapitre 226 sur 257 · L'Ame au vilain, éd. Kressner, p. 115, v · texte numérisé non relu

L'Ame au vilain, éd. Kressner, p. 115, v

faire la lég-ende de sainte Elisabeth : il n'y a j)lus de pain pour toi dans son tablier fleuri ; la comtesse de Champagne, ta protectrice de hasard, te donnera moins pour ta peine qu'à l'enlumineur !

Ainsi, qu'a-t-il manqué à Rutebeuf ? la conscience qu'il jouait un rôle, exerçait une influence. On peut chez lui vendanger par grappes les beaux vers ; on n'y trouvera pas une œuvre. Tout y est en germe, rien n'est accompli. Gomme tous les poètes de profession de son temps, il n'a pu être qu'un irrégulier de la société, un déclassé, qui a chanté pour la joie des écoliers de l'Université de Paris et pour l'ébaudissement des bourgeois de la Cité. Il n'est que le commencement d'un poète.

Tant il est vrai qu'il n'y a guère place, au xiii'^ siècle, pour les poètes !

Mais il y a place pour les rimeurs de fabliaux : clercs errants, jongleurs nomades, ces pauvres hères rendent vraiment raison de ce genre et de son prodigieux succès.

Quelle est, en effet, leur part de création, leur œuvre propre?

Ce n'est pas eux qui ont fait germer les belles légendes miraculeuses. Elles ont éclos, comme des lys, au paisible soleil qui baigne les cloîtres. Les jongleurs se sont bornés à traduire ces contes pieux pour les besoins de leur clientèle changeante, à les rimailler avec indifférence.

Les légendes épiques ne doivent guère davantage aux jongleurs du xiii^ siècle. Ils étaient morts depuis des siècles, les bons forgerons qui les avaient forgées, comme de nobles épées. Les jongleurs se contentent de ravauder les illustres défroques démodées de Raoul de Cambrai et de Girart de Vienne, de délayer en longues strophes monorimes, en vers de facture, les laisses rudement assonancées des primitives chansons. Ils ne sont que des remanieurs, qui ravalent l'épopée à la taille du roman de cape et d'épée.

Mais, s'il est un genre qui leur appartienne, c'est le fabliau.

Supérieurs aux barons et aux bourgeois grossiers, car les jongleurs sont, à quelque degré, des intellectuels ; inférieurs pourtant aux uns comme aux autres, parce qu'ils n'ont pas conscience de poursuivre une mission idéale comme la chevalerie, ni même un but terrestre et matériel comme la bourgeoisie, mis hors la

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loi psLT leur vie bohémienne, ils sentent qu'ils sont peu de chose, des amuseurs publics. Ils jettent sur le monde qui leur est dur un regard de dérision ; marchands de g"aieté, les fabliaux fleurissent sur leurs lèvres goguenardes. Ils mettent dans ces contes, « pour la gent faire rire, » leurs vices, leur paillardise, leur misère joyeuse, leur conception cynique et gouailleuse de la vie.

Bourgeois et chevaliers les accueillent également, également se plaisent à leurs contes ironiques — dont eux-mêmes sont les héros bafoués — parce que les jongleurs ne tirent pas plus à conséquence que les bouffons et les montreurs d'ours, et le succès des fabliaux est fait, pour une grande part, de cette dédaigneuse indulgence.

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