Watriquet, Le mireoir as dames (I
Vigueur, par Renommée et par Vostel de Courtoisie ^. Ils dressent, avec un soin héraldique, l'arbre généalogique de chaque vertu, de chaque vice : ils rapportent comment Sëurté, ayant épousé Avis, enfanta Vigueur et Hardement, lequel, ayant épousé Largesse, engendra Prouesse, sans qu'on sache pourquoi ce n'est pas tout au rebours Prouesse qui, ayant épousé Hardement, enfanta Sëurté ~, ou bien encore Hardement, qui, ayant épousé Sëurté, engendra Largesse.
Ce qui frappe surtout, c'est ce sérieux de maîtres de cérémomonies, cette solennité monotone, aggravée encore par la prétention de la forme, par les jeux de rimes riches ^, Les ménestrels décrivent une vertu, une passion, comme les hérauts blasonnent un écu. Un cœur bat-il sous cette armure héraldique? le héraut ne s'en soucie pas, nos ménestrels non plus : cela est sensible surtout dans les légendes chevaleresques qu'ils riment. Elles sont belles, parfois ^, mais gâtées par le goût du décor, de la mise en scène. Le poète n'oublie pas une passe d'armes, ni une outrepasse, ni un cri du héraut, ni une enseigne de lance, ni un présent fait aux ménestrels, ni un chant de carole ^ ; il oublie seulement de nous montrer des âmes. C'est bien de la poésie de tournois, fausse comme le faux courage de ces joutes et de ces hehourdeïs, bien faite pour la noblesse de Crécy, solennelle comme les hautes cours, gourmée comme le cortège des princes flamands et bourguignons. — Dans la décadence de l'ancienne poésie du moyen âge, un seul genre est en pleine floraison, c'est le genre moral, c'est le genre ennuyeux.
Au premier coup d'œil sur l'œuvre de ces ménestrels, on est frappé d'un rapprochement que la lecture prolongée fait apparaître plus évident encore : c'est que déjà nous sommes dans le monde des grands rhétoriqueurs.