Mannhardt, Baiim- und Fcldkulte, II, xxii
3. Il est juste de citer ici un passage étendu de M. Lang, où il expose son système. Nous l'empruntons au tome I àe Myth^ Ritualand Religion, chap. II.
cruautés les plus abominables paraissent tout naturels aux sauvages qui croient aussi à des relations de parenté entre les hommes et les animaux. Ces traits se retrouvent à chaque pas dans les contes de Grimm, et cependant on ne peut pas dire que
Le chapitre XVIII (tome II) du même ouvrage traite plus spécialement de l'origine des contes :
« Une science est née, qui étudie l'homme en toutes ses œuvres et eu toutes ses pensées, en tant qu'il évolue. Cette science, l'anthropologie comparée, étudie le développement de la loi, issue de la coutume; le développement des armes depuis le bâton ou la pierre jusqu'au plus récent fusil à répétition; le développement de la société depuis la horde jusqu'à la nation. C'est une étude qui ne dédaigne pas de s'arrêter aux tribus les plus arriérées et les plus dégradées, tout comme aux peuples les plus civilisés, et qui, fréquemment, trouve chez les Australiens ou les Nootkas le germe d'idées et d'institutions que les Grecs ou les Romains portèrent à la perfection, ou qu'ils conservèrent, en atténuant un peu leur primitive rudesse, au sein même de la civilisation.
Il est inévitable que cette science étende aussi la main sur la mythologie. Notre dessein est d'appliquer la méthode anthropologique — l'étude de l'évolution des idées depuis le sauvage jusqu'au barbare, et du barbare jusqu'au civilisé, — dans la province du mythe, des rites et de la religion... A l'aide de l'anthropologie, nous démontrerons qu'il existe actuellement un état de l'intelligence humaine, dont le mythe est le fruit naturel et nécessaire. Dans tous les systèmes antérieurs, les théoriciens partaient de cette idée accordée que les créateurs des mythes furent des hommes munis d'idées philosophiques et morales analogues aux leurs propres, — idées que, pour certaines raisons politiques ou religieuses, ils auraient enveloppées dans les voiles bizarres de l'allégorie. Nous tenterons au contraire de prouver que l'esprit humain a traversé un état tout à fait différent de celui des hommes civilisés, pendant lequel des choses semblaient naturelles et raisonnables qui, maintenant, apparaissent comme impossibles et irrationnelles, et que, pendant cette période, s'il a produit des mythes qui survivent encore dans la civilisation, il les a nécessairement produits tels qu'ils semblent étranges et incompréhensibles à des civilisés.
Notre première question sera : a-t-il existé une période de la société humaine et de l'intelligence humaine, où des faits qui nous paraissent monstrueux et irrationnels — les faits correspondant aux incidents sauvages des mythes — étaient acceptés comme les faits courants de la vie quotidienne?... On sait que les Grecs, les Romains, les Aryas de l'Inde à l'époque des commentateurs sanscrits, les Egyptiens du temps des Ptolémées et d'époques plus anciennes, étaient aussi embarrassés que nous par les aventures de leurs dieux. Or y a-t-il un état connu de l'intelligence humaine où de semblables aventures, les métamorphoses d'hommes en animaux, en arbres, en étoiles, et tous ces bizarres incidents qui nous embarrassent dans les mythologies civilisées, sont regardés comme les éléments possibles de la vie humaine de chaque jour? Notre réponse est que tout ce que nous regardons dans les mythologies civilisées comme irrationnel n'apparaît aux sauvages, nos contemporains, que comme une partie intégrante de l'ordre des choses
ce soient là des choses familières aux Allemands de l'époque historique. Il faut donc que nous ayons affaire ici à des survivances dans des. contes populaires, qui remontent à l'époque où les ancêtres des Germains ressemblaient aux Zoulous. » Ces sorciers, ces revenants, ces animaux qui parlent, ces ogres, ces fées, cette communion constante de l'homme avec une nature fantastique, ce n'est pas l'imagination des civilisés qui a créé cette absurde féerie : ce sont des restes de manières de penser et de croire abolies. Ici c'est un ancien totem, là un tabou, et pour expliquer ces merveilles, il faut parfois s'adresser aux Bassoutos, aux Ilurons, aux Kamchadales. a Le but est d'analvser les contes « en les ramenant aux conceptions élémentaires, psjcholo- « giques, mythologiques, religieuses, sur lesquelles ils reposent : (( et beaucoup de ces conceptions appartiennent à la sauvagerie. »
THEORIE DES COl^'CIDEiNCES ACClDEiNÏELLES
Avant d'aller plus loin, il faut nous arrêter un instant, pour faire justice d'une opinion fausse, qu'on peut appeler la théorie de l'accident.
accepté et naturel, et, dans le passé, apparaissait comme également rationnel et naturel aux sauvages sur lesquels nous avons quelques renseignements historiques. Notre théorie est donc que l'élément sauvage et absurde de la mythologie est, le plus souvent, un legs des ancêtres des races civilisées, qui jadis n'étaient pas dans un état intellectuel plus élevé que les Australiens, les Boschismans, les Peaux Rouges... L'élément absurde des mythes doit être expliqué le plus souvent comme « survU'ance » ; l'âge de l'esprit humain auquel cet élément absurde a survécu est un âge où n existaient pas encore nos idées les plus communes sur les limites du possible, où toutes choses étaient conçues de tout autre façon qu'aujourd'hui : et cet âge, c'est celui de la sauvagerie.
Il est universellement admis que des survivances de cette nature rendent compte de nombreuses anomalies dans nos institutions, nos lois, notre vie sociale, voire dans nos vêtements et dans les menus usages de la vie. Si des restes isolés des anciens temps persistent ainsi, il est plus que probable que d'autres restes survivent aussi dans la mythologie, si l'on tient compte du pouvoir conservateur du sentiment religieux et de la tradition. Notre objet est donc de prouver que 1' « élément stupide, sauvage et irrationnel » des mythes des peuples civilisés s'explique, soit comme une survivance do la période de sauvagerie, soit comme un emprunt d'un peuple cultivé à ses voisins sauvages, soit enfin comme une imitation d'anciennes données sauvages par des poètes postérieurs et réfléchis. »
Chaque conte ou chaque type de contes aurait pu être inventé et réinventé à nouveau, un nombre indéfini de fois, en des temps et des lieux divers, et les ressemblances que Ton constate entre les contes de divers pays proviendraient de l'identité des procédés créateurs de l'esprit humain.
Cette théorie suppose qu'on laisse un certain vague mystique à l'idée de création populaire; qu'on yA^oie je ne sais quelle force d'invention collective, anonyme, impersonnelle, différente de l'invention poétique lettrée, individuelle. Terra ultro fructificat. La légende se dégage du génie de nos paysans d'Auvergne ou de Bretagne aussi naturellement que la fumée s'échappe de leurs chaumières.
A vrai dire, il n'y a point là proprement une doctrine consciente d'elle-même; nous n'avons point affaire à une école £ivec son chef, ses disciples, ses schismatiques, ses adversaires. C'est moins un système organisé qu'une première attitude de l'esprit en présence du problème. C'est une hypothèse qui se présente volontiers à l'esprit de tout apprenti folk-loriste , au début des recherches, et ne résiste pas aux faits.
Certes, on peut admettre que le libre jeu de l'intelligence humaine reproduise, en des temps et des pays divers, la même idée, la même fantaisie très simple : on trouve dans l'art grec archaïque et chez les anciens Mexicains des poteries très analogues, dont la ressemblance s'explique par la similitude des matériaux, des outils, du degré de civilisation.
De même, on peut admettre qu'un proverbe, — c'est-à-dire une même image, une même métaphore, une même réflexion morale — ait pu se présenter à deux, trois, dix esj)rits indéj^endants les uns des autres; on peut admettre la même création répétée pour une devinette, bien qu'il y ait ici plus de caprice individuel ; on peut et l'on doit admettre, pour les chansons populaires, que le même thème sentimental, très général, soit né de lui-même sur des terres très différentes.
Mais il n'est pas moins vrai qu'on reste frappé du très petit nombre de proverbes, de' devinettes ou de tjqies de chansons historiquement représentés, de leur caractère contingent, fantaisiste et nullement nécessaire , et du nombre considérable de formes où le même proverbe, le même type de chansons, la
même devinette reparaît : ce qui implique forcément, dans la grande majorité des cas, création unique, souvenir, répétition, transmission.
Pour les contes, l'hypothèse ne saurait même pas s'exprimer clairement.
Il est certain que les types généraux, les cycles de contes (cycle de la femme obstinée, cycle des ruses de femme) ou les éléments merveilleux des contes (animaux qui j^arlent, objets magiques) n'ajDpartiennent ni à un pays, ni à un temps, et que ces éléments ont pu et dû être mille fois réinventés. Mais ce que nous retrouvons dans les diverses littératures populaires, si nous passons d'un recueil sicilien à un recueil norvs^égien, ce n'est pas seulement des types généraux de contes identiques, ce sont les mêmes contes particuliers : c'est parmi les millions de ruses de femmes qu'on aurait pu imaginer, un nombre restreint de ruses spéciales [la Bourgeoise d'Orléans, les Tresses, le Chevalier à la robe vermeille) et, parmi les millions de contes merveilleux qu'on aurait pu imaginer, un nombre restreint de récits très circonstanciés [la Belle et la Bête , Jean de VOurs, Cendrillon), c'est-à-dire des contes organisés qui se répètent, ayant l'unité d'une œuvre d'art, la complexité d'une intrigue de roman, portant l'empreinte d'un esjDrit créateur.
Ces observations sont d'ailleurs trop simples. Sauf quelques coïncidences négligeables qui ont pu suggérer le même thème très général et très peu circonstancié à deux esprits indépendants i, il faut que chaque conte ait été imaginé un certain jour, quelque part, par quelqu'un. Quand? Où? Par qui? La question reste entière, et nul système ne serait viable qui ne pourrait admettre que les contes se propagent par voie d'emjDrunt.
En fait, nulle école aujourd'hui existante ne soutient le paradoxe contraire.
Grimm y a recouru jadis comme à une échappatoire propice. Il avait besoin de cette étrange théorie de l'accident : son hyj)othèse générale n'était-elle pas que les contes, imaginés par les
1. Nous rencontrerons plus loin des formes de quelques fabliaux [lai d'Ai'istote, les quatre souhaits Saint-Martin) dont les rapports sont si peu compliqués que nous sommes en peine de décider si nous avons affaire à des variantes d'un même conte ou à des contes distincts, plusieurs fois réinventés.
Aryas en la période crunité et transportés avec eux dans leurs migrations, n'avaient cessé d'être l'apanage exclusif de la race indo-européenne? Chaque famille isolée conservait cet héritage, qui ne franchissait que très malaisément les frontières d'une langue et d'un peuple : car la dernière chose qu'un peuple emprunte à un autre, ce sont, disait-il, ses contes de fées.
Cette opinion était fort soutenable au début des recherches de Grimm, alors qu'on n'avait guère collectionné de contes qu'en Europe. Mais depuis, on en a recueilli chez les Kalmouks qui ne sont pas aryens, chez les Japonais qui ne sont pas aryens, etc.. et ce sont souvent les mêmes contes !
Grimm, qui n'était pas sans connaître des contes africains analogues à ses contes allemands, s'obstina pourtant à soutenir que, sauf quelques cas isolés, les contes ne se propageaient jamais par emprunts ; et c'est alors qu'il exprima l'idée que ces ressemblances pouvaient s'expliquer par des coïncidences : « Il y a des situations si simples et si naturelles qu'elles réapparaissent partout , comme ces mots qui se reproduisent sous des formes toutes semblables en des langues qui n'ont aucun rapport entre elles, parce que des peuples divers ont imité de manière identique des bruits de la nature * . »
Aujourd'hui je doute qu'il se trouve encore des folk-loristes pour défendre cette position devenue intenable. Il a semblé pourtant à plusieurs que M. Andrew Lang était de ceux-là. M. Cosquin-, M. Krohn^^ M. Sudre^ , M. Jacobs^, d'autres encore, dont je fus, avaient noté dans ses livres, nombre de passages inquiétants; tel celui-ci : « Nous croyons impossible, pour le moment, de déterminer jusqu'à quel point il est vrai de dire que les contes ont été transmis de peuple à peuple et transportés de place en place dans le passé incommensurable de l'espèce humaine, oujus-
1. Oui certes ; mais ces coïncidences qui ont pu faire réinventer des contes très simples ont précisément la môme importance que les onomatopées pour la comparaison de deux langues. C'est-à-dire que, comme les onomatopées, elles sont très rares et négligeables.
2. E. Cosquin, L'origine des contes populaires européens et les théories de M. Lang, 1891, p. 6.