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LA THEORIE ORIE>TALISTE

Ces deux systèmes — théorie aryenne, théorie anthropologique de l'origine des contes — si opposés, se rencontrent du moins en ceci : l'un et l'autre admettent que les contes populaires offrent aux mythologues des éléments précieux. Que les éléments des contes soient des mythes solaires ou des mythes sauvages, ce sont des mythes. Qu'ils reflètent les plus anciennes conceptions de la race aryenne ou les croyances des différents peuples au temps où ils vivaient encore en l'état de sauvagerie, les contes nous ramènent vers un lointain passé préhistorique.

Or, c'est ce point de départ même que conteste un troisième système, qu'il nous reste à définir : le système indianiste de l'origine des contes.

Ce système, j^lus ancien que ses deux rivaux, ne s'est pas

1. Ce qui porterait surtout à le croire, c'est que M. Jacobs ne trouve guère à nommer, comme soutiens de cette théorie, que M. A. Lang, qui proteste, et moi, qui n'ai jamais écrit à ce propos que les trois pages qui précèdent. « M, Bédier, dit-il, est le casualiste même. M. Bédier is the quite casualist. » — J'en suis surpris.

laissé ébranler par eux : sceptique en présence des hypothèses étvmolog-iques de l'école de Max MûUer, dédaigneux des comparaisons instituées par l'école anthropologique entre les mythes grecs ou germaniques et les croyances des Achantis, il oppose une fin de non recevoir à toute tentative d'exj^lication des mythes que renfermeraient les contes jDopulaires.

Il croit à l'existence d'une source commune d'où les contes populaires se seraient répandus sur le monde.

Cette source n'a point commencé à sourdre en des âges primitifs, mais à une époque parfaitement historique, dans une terre parfaitement déterminée, — et cette terre est l'Inde.

« Le plus grand nombre des contes poj^ulaires européens, — dit M. Reinhold Kœhler en répétant les paroles de Théodore Benfey, — ainsi que beaucouj) des nouvelles qui se sont réjDandues vers la fin du moyen âge dans les littératures occidentales, sont ou bien directement indiens ou bien provoqués par la littérature indienne. » — M. Cosquin dit de même : « Les recherches de Théodore Benfey démontrent que l'immense majorité des contes se sont formés dans l'Inde, d'où ils ont rayonné, à des époques parfaitement historiques , se répandant de peuple à peuple , par voie d'emprunt. » — Et M. Gaston Paris : « Les récits orientaux qui ont pénétré en si grande masse dans les diverses littératures européennes, viennent de l'Inde, et, qui plus est, ont un caractère essentiellement bouddhique. »

Cette théorie est la seule qui nous intéresse directement. Car, seule, elle explique par les mêmes moyens l'origine de toutes les catégories de contes, fables, fabliaux ou contes de fées.

Pour nous, qui n'étudions qu'une province de la novellistique, nous n'avons pas qualité pour nous prononcer entre les théories aryenne et anthropologique. Nous bornant à affirmer cette conviction profonde que beaucoup de contes j)longent par leurs racines jusqu'aux âges préhistoriques, nous n'avons pas à décider s'ils renferment des détritus de mA^thes célestes, ou s'il faut confier aux Samoyèdes, aux Bechuanas et aux Iroquois l'exégèse de Cendrillon et du Petit Poucet. Car ni M. Max Millier, ni même M. de Gubernatis n'ont jamais découvert le moindre mythe crépusculaire ni auroral dans l'histoire de la Dame qui fjst trois tours entour le moustier\ et, de même, ni M. Lang ni M. Gaidoz

ne soutiendront jamais qu'il faille expliquer par un totem polynésien le fabliau de la Grue, ni par un tabou des sauvages Samoans ou des Ojibways le Chevaliei^ qui fist sa femme confesse.

Pourquoi donc avons-nous soulevé, à propos de nos seuls fabliaux, cette lourde question de l'origine des contes populaires ?

Le voici.

C'est que, si les raisons sont valables qui font venir de l'Inde nos fabliaux, elles valent aussi pour l'ensemble des contes populaires ; et aucune théorie mythologique , quelle qu'elle soit, actuelle ou à naître, ne peut rester indifférente à l'école de Benfey.

Soit le conte de Psyché, M. Max Millier l'explique par un mythe : Psyché ou Urvacî, coupables d'avoir vu leurs époux, c'est l'Aurore qui se cache, dès qu'apparaît le soleil. Pour M. Lang, au contraire, cette lég-ende est fondée sur une loi de l'étiquette sauvage : un mari et sa femme ont transgressé ce commandement mystique, ce tabou, commun aux sauvages du Fouta, aux Yoroubas d'Amérique, aux Circassiens, aux Fidjiens, aux Spartiates, et, selon Hérodote, aux Milésiens, et qui défend à de jeunes époux de se voir nus, et à la femme de prononcer le nom de son mari. — Vienne la théorie orientaliste : elle renvoie dos à dos les mvtholo2:ues, l'un avec son mvthe solaire, l'autre avec son tabou polynésien; voici une forme indienne de Psyché'] ce conte est indien, ne cherchez pas plus avant.

Cendrillon s'assied dans les cendres du foyer, c'est-à-dire suivant la mythologie comparée, «■ dans les nuages gris de l'Aurore. »

— Non, dit M. Lang, c'est un souvenir des règles du Gavelkind qui donne le foyer comme part d'héritage au plus jeune enfant.

— Voici, rispote un orientaliste, que ce conte est attesté dans l'Inde; il suffît, ne cherchez pas plus avant : il est indien.

Pour tel adepte de la mythologie comparée, qui, d'ailleurs, compromet la théorie, le Petit Poucet, le gentil héros qui sème des cailloux et des miettes de pain, est la Nuit qui sème les étoiles»

Ses démêlés avec l'Ogre lui rappelleront la lutte de la Nuit contre le Soleil levant. — M. Lang, au contraire, se bornera à considérer certains éléments du conte : ces petits enfants cachés par la femme de l'ogre et trahis par leur odeur de chair fraîche, il les a retrouvés dans le folk-lore des Namaquas, des Zoulous et des sauvages du Canada ; de même, les Euménides d'Eschyle flairent Oreste; et cette fréquence des traits de cannibalisme dans les contes européens lui sera un témoignage de l'ancienne sauvagerie de nos races. A propos des bottes de sept lieues, il rappellera que le même incident de héros aidés dans leur fuite par quelque objet magique rejDaraît dans les contes des Zoulous, des Cafres, des Iroquois, des Japonais, des Allemands et les sandales d'or qu'Hermès chausse dans l'Odyssée (V, 45) lui reviendront en mémoire. — Mais un orientaliste riposte : le Petit Poucet vient de l'Inde, et tout est dit.

L'école de M. Max Millier explique le succès du plus jeune fils dans les contes par une allégorie du Soleil récemment levé. — Selon la théorie anthropologique , cette préférence pour le dernier-né est un souvenir du droit de jiiveignerie, du Jûngstenrecht. — Pour un orientaliste, si ces mœurs ne sont pas en contradiction avec celles de l'Inde, il suffit, ne cherchez pas plus avant.

Or, tant que la théorie orientaliste ne fait venir de l'Inde que les simples contes à rire, les nouvelles, les fables, elle reste indifférente aux mythologues. Aussi l'une et l'autre école mythologique lui fait-elle la grâce de l'accueillir en partie. Il est indifférent au système de M. Max Millier que Perrette et le pot au lait vienne, ou non, de conteurs bouddhistes, et M. Max Mïiller luimême s'est attaché à démontrer l'origine indienne de cette fable.

Il est indifférent de même à M. Lang ou à M. Gaidoz que le conte des Ti^ois bossus ménestrels m.i été, ou non, inventé sur les bords du Gange; les deux écoles admettent donc volontiers l'origine indienne, ou la propagation à partir de l'Orient, de tous les contes à rire et de toutes les fables que l'on voudra.

Mais tout autre est la prétention de l'école orientaliste. Elle fait venir de l'Inde, non pas seulement les nouvelles et les fables, mais aussi les contes merveilleux. Gomme ses arguments sont les mêmes pour tous les groupes de contes, elle prétend avec raison

qu'on ne peut lui accorder l'origine indienne des contes à rire, sans que cette concession entraîne du coup l'origine indienne des contes merveilleux.

Ni l'école philologique, ni l'école anthropologique, ni aucun autre système mythologique imaginable ne peut donc rester inditYérent en présence de l'hypothèse indianiste. Il faut nécessairement que tout système mythologique la repousse : car elle lui arrache ses matériaux les plus précieux, les contes populaires ; — ou bien il faut qu'il l'accepte : et, l'acceptant, il se tue du même coup.

La théorie orientaliste, vraie, rend superflues toutes recherches ultérieures; fausse, elle gêne la science. Pourtant elle n'a jamais été attaquée de front.

Nul, si l'on excepte M. Gaidoz, en quelques brillants articles de Mélusine et M. Andrew Lang, en vingt pages énergiques et rapides son livre Myth, Ritual and Religion^, ne l'a directement attaquée.

Les mythologues les j^lus âpres à contester l'origine indienne des contes merveilleux ont concédé pourtant cette origine pour les autres contes. Et qui ne voit que c'est se désarmer ?

C'est donc quand la théorie orientaliste prétend ramener à l'Inde les contes merveilleux qu'elle paraît le plus faible. — C'est quand elle soutient l'origine indienne des nouvelles qu'elle paraît le j^lus solide et qu'elle a été le moins contestée. C'est là surtout que nous l'attaquerons.

Et si elle cède à ces attaques — ou, après moi, à des attaques mieux dirigées, — la science des traditions populaires et la mythologie recouvreront plus de liberté et seront délivrées d'une pesante entrave.

1. Tome II, p. 299-320. J'avais parlé trop légcremeut, dans ma première édition, de cette esquisse de réfutation. Je fais ici, comme je dois, amende honorable.

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