HISTORIQUE DE LA THEORIE
Elle est française par ses plus lointaines origines, et l'on peut dire que, déjà, elle existait en puissance aux temps reculés où La Fontaine fît connaissance avec le sage Bidpaï.
Dès 1G70, le savant évêque d'Avranches, Daniel Huet, disait expressément : « 11 faut chercher la première origine des romans dans la nature de l'homme, inventif, amateur des nouveautez et des fictions. . . et cette inclination est commune à tous les hommes ; mais les Orientaux en ont toujours paru plus fortement possédez que les autres ; et leur exemple a fait une telle impression sur les nations de l'Occident les plus polies, qu'on peut avec justice leur
en attribuer l'invention. Quand je dis les Orientaux, j'entends les Egyptiens, les Arabes, les Perses, les Indiens et les Syriens ^. »
Huet plaçait donc l'origine des fictions dans un Orient vague et indéterminé, et pour des raisons plus vagues encore et plus indéterminées.
Au commencement du xviii'^ siècle, cet Orient se limita. Egyptiens, Perses, Indiens et Syriens furent un peu sacrifiés, au profit des seuls Arabes. C'est le grand succès des Mille et une Nuits qui créa ce préjugé. Grâce aux Galland, aux Cardonne, aux d'Herbelot, l'imagination des peuples de l'Islam passa pour la toute puissante créatrice des fictions. De même que les Arabes avaient introduit en Europe l'aubergine et l'estragon, ils y avaient importé, un beau jour, la rime et les contes.
Ainsi, dès le siècle dernier, l'idée du système orientaliste avait germé. Et comment? Dans l'esprit d'érudits excellents, à qui manquait simplement le sens de ce qui est primitif et populaire, et persuadés qu'on pouvait se poser ces questions : a qui a inventé les contes? quel jour fut découverte la rime? » au même titre que celles-ci : « quel jour a été inventée l'imprimerie? qui a découvert les propriétés de l'aiguille aimantée? » Ils commettaient innocemment un sophisme d'humanistes et de rhéteurs, analogue à celui des Grecs qui cherchaient, étymologistes naïvement ambitieux, quel rapport unissait dans les mots le sens au son, et pourquoi ces deux syllabes : iizr.oç, et non d'autres, servaient à désigner le cheval. Les Grecs oubliaient qu'à l'époque où ils se posaient ce problème, leurs mots étaient déjà fort vieux, et fort vieille leur civilisation. De même, nos anciens orientalistes oubliaient que l'humanité était bien vieille déjà, lorsqu'elle produisit les premiers romans que nous connaissons, et que chercher « l'origine des fictions », c'était se poser un problème identique à celui des origines de l'esprit humain. Les plus anciennes qu'ils connussent étaient arabes, persanes, indiennes : ils proclamaient donc que les Orientaux avaient inventé les fictions. Mais ce n'est là que la période embryonnaire de la théorie, qui devait encore subir, pendant la première moitié de ce siècle, une lente incubation.
En 1816, parut le célèbre ouvrage de Silvestre de Sacy : Calila