L avenir de la science, p
2. Pantchatantra, fiinf Bâcher indischer Fuheln, Mdrchen iind Erziihlungen, aus dent sanskrit uebersetzt mit Einlcitung, vou Theodor Benfey, 2 vol., Leipzig-, 1859.
succès de son œuvre colossale, Benfe}^ fonda (1860) une revue destinée à montrer quels liens subtils, puissants pourtant, en nombre infini, nous rattachent à l'Orient. Il lui donna ce titre significatif : Orient et Occident, et l'on pourrait lui donner cette épigraphe du Divan :
Wer sicli und André keiint, Wird auch hier erkennen :
Orient und Occident Sind nicht mehr zu trennen.
Liebrecht, Brockhaus, Gœdeke, toute une pléiade se groupa autour de Benfey et prêcha, d'après lui, la bonne nouvelle. Car c'est bien un évangile que devenait et que devait demeurer jusqu'au jour présent Y Introduction au Pantchatantra\ les travaux de la revue Orient et Occident, ce sont les Actes des Apôtres. Il ne manqua guère à la jeune religion que des hérétiques, si l'on excepte le seul Weber, l'illustre sanscritiste, qui protestait isolément dans ses Indische Studien. Le Credo, ce sont les dix pages de préface où le maître a résumé les articles de foi.
Veut-on une preuve curieuse qu'il s'agit bien là de dogmes à jamais promulgués? Il s'est rencontré un érudit après Benfey, dont on peut dire sans exagération que, depuis le premier homme, nul en aucun pays n'a jamais emmagasiné dans sa mémoire autant de légendes, de fables, de chansons, de proverbes, de contes, de devinettes populaires. C'est M. Reinhold Kœhler. Or, ce savant — qui, peut-on dire, savait « toutes les histoires » — s'est un jour proposé d'extraire de ce prodigieux monceau de documents quelques idées générales. Et tout ce que ces milliers de récits lui ont révélé, c'est simplement l'infaillibilité de Benfey : si bien que sa dissertation sur l'on^i/ie des contes populaires^ reproduit exactement, sans une réserve ni une addition, et souvent dans ses termes mêmes, la préface du maître.
Aujourd'hui encore, c'est la théorie de Benfey qui domine et triomphe. C'est elle qui est supposée, comme postulat, à la base de centaines de monographies de contes, disjoersées dans les revues savantes. C'est elle qui répand sa lumière sur la bril-
1. Ueher die europdischen Volksniàrchen, dans les Aufsàtze ûher Mârchen und Volkslieder, hgg. von J. Boite und E. Schmidt, Berlin, 1893.
lante pléiade d'érudits et de folk-loristes, par qui, depuis trente ans, la science des traditions populaires est illustrée, sur les Marcus Landau, les Félix Liebrecht, les Emmanuel Cosquin, les Luzel, les Comparetti, les Giuseppe Rua. Les trois hommes qui, aujourd'hui, font en ces études le plus d'honneur à leurs pays respectifs, Max Mùller ^ en Ang^leterre, R. Kœhler en Allemagne '^, Gaston Paris en France, ne prétendent — sauf à commenter çà et là et à rectifier la doctrine du maître — qu'à rester les disciples de Benfey.
Par l'œuvre de ces savants, la théorie orientaliste est devenue courante, commune, officielle. J'en eq^pelle à tout lecteur qui n'aurait pas fait une étude directe de la question. N'est-il pas vrai que, de longue date, il connaît l'hypothèse indianiste, pour l'avoir reçue, enfant, de quelque manuel de littérature, ou pour l'avoir entendu dévelojDper en quelque leçon d'ouverture de cours d'Université? N'est-il pas vrai qu'il l'accepte, plus ou moins vaguement, par cette sorte de croyance provisoire qu'on accorde aux systèmes historiques ou philosophiques que l'on n'a pas le temps de contrôler soi-même? Je pourrais citer, ici, par dizaines, les livres où la théorie orientaliste s'est comme vulgarisée. Je veux me contenter de deux citations, empruntées non à des sous-disciples, mais à deux savants de première valeur, A. Darmesteter et Ten Brink. Ils marquent au premier rang, l'un dans l'histoire de la linguistique romane, l'autre dans celle de la philologie germanique. Mais ni 1 un ni l'autre ne s'est jamais, croyons-nous, occupé qu'en passant des traditions populaires. Or, voici ce qu'on lit dans les Reliques scientifiques ^ de Darmesteter : « Les découvertes récentes d'une science étrangère nous ont appris que le cadre de la plupart des contes et des fables s'est formé loin, bien loin des rives de la Seine, et dans une civilisation bien différente de la nôtre. C'est sur les bords du Gange qu'ils ont été créés par des prêtres bouddhistes, pour l'édification des fidèles.
1. M. Max Miiller, comme nous l'avons vu, admet les théories de Benfey pour les nouvelles et les fables. Voyez différents de ses essaysci^ notamment, l'étude intitulée La migration des fables ^ Essais de mythologie comparée , trad. Perrot, 1873.
2. Le savant bibliothécaire de Weimar, M. R. Koehlcr, a été enlevé à la science depuis que ces lignes ont été écrites.
3. Reliques scientifiques^ II, p. 17. Leçon d ouverture en Sorbonne.
On les voit, portés par des traductions pehlvies, arabes, syriaques, hébraïques, latines, marcher de l'Inde jusqu'en France, où l'art de nos conteurs du moyen âge les rajeunit et les rappelle à une vie nouvelle. » Voici quelques lignes de la belle Histoire de la littérature anglaise de Ten Brink : « C'est de l'Inde que vient le gros [die Haupt masse) des nouvelles du moyen âge. Elles se sont répandues, soit isolément, par voie orale ou par voie littéraire, soit, et plus souvent, par l'intermédiaire de grandes collections, où des contes isolés sont subordonnés à un récit plus général, qui les environne comme d'un cadre. Ces collections indiennes, en passant par le persan, l'arabe, la littérature rabbinique, sont parvenues en Europe, où, par l'intermédiaire du grec ou par quelque autre canal, elles ont trouvé accès dans la littérature du moyen âge. Souvent modifiés, renouvelés, contaminés par d'autres récits, ces cycles de nouvelles et de contes merveilleux conservent pourtant, dans leurs dernières transformations européennes, les traces de leur origine orientale K »
Tant il est vrai que la théorie s'est lentement infiltrée partout, universellement populaire, admise, par une sorte de jugement d'habitude, de ceux-là même qui n'en ont jamais vérifié les titres !