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Contes de Lorraine, p. xv

ce livre thibétain se dénonce comme étant la copie d'un livre sanscrit^ et il nous est impossible de remonter au delà de ce texte sanscrit.

Ou encore, prenons un conte français, dans une collection de contes populaires modernes : le voici au xvi^ siècle dans Straparole; au xiii^, dans un fabliau; antérieurement, dans un texte hébraïque, traduit de l'arabe; ce texte arab'e est lui-même traduit du pehlvi ; on démontre que le texte pehlvi remonte à un original sanscrit, et il nous est impossible de remonter au delà de ce texte sanscrit.

(( Donc, le terme de nos investigations est toujours l'Inde, et l'Inde des temps historiques. »

Puisque nous voici dans l'Inde, où nous avons été conduits et ramenés involontairement, passivement, regardons autour de nous. Interrogeons ce pays. Faut-il nous étonner outre mesure de ce voyage qui semble étrange, sans cesse recommencé?

Non, car nous trouvons dans l'Inde d'amples et nombreux recueils de contes qui ont joui, dans ce pays même, d'un succès incomparable, et qui se sont répandus par le monde avec la même puissance de diffusion que la Bible.

Ce goût des Hindous pour les contes s'explique historiquement par l'influence du bouddhisme : cette religion est avant tout une morale, qui s'est plu à prêcher par familières paraboles. D'autre part, le bouddhisme, qui est aujourd'hui la religion de la moitié de l'humanité, recelait une incommensurable force de propagande : d'où la diffusion de ces contes hors de l'Inde et à partir de l'Inde.

Ainsi nous nous expliquons que l'Inde soit devenue pour les contes populaires un centre, un foyer d'où ils ont rayonné sur la terre. Nous réservons encore la question de savoir si les prédicateurs bouddhistes ont inventé les contes, ou s'ils ont simplement approprié à leurs besoins des fictions qui préexistaient ; dans l'Inde n'est peut-être pas la source primitive des contes, mais là est assurément le réservoir, d'où ils ont coulé à flots sur les pays.

Mais, jusqu'ici, nous avons uniquement suivi les contes de livre en livre.

Par exemple, partant d'un conte français du xiii*' siècle, nou$

Bédier. — Les Fa,blia,ux. ^

en avons constaté l'existence dans un recueil latin, le Directorium humanae vilae. — Qu'est-ce que le Directorium'] C'est la traduction, faite vers 1270, d'un livre de Joël. — Qui est-ce que Joël?

— C'est un rabbin qui, vers 1265, traduisit en hébreu un roman arabe intitulé Calila et Dimna. — Qu'est-ce que ce roman arabe?

— C'est une traduction, entreprise au vm^ siècle ap. J.-C. d'un ouvrage pehlvi du vi^ siècle, qui lui-même remontait à un original sanscrit.

C'est là l'histoire d'un conte quelconque du Pantchatantra^ dont l'exode est exposé par le tableau synoptique ci-joint i.

Nous avons donc constaté une tradition littéraire qui portait ce conte d'Orient en Occident.

Mais un caractère essentiel des contes populaires est de se transmettre, non pas seulement de livre en livre, mais de bouche en bouche. Les livres sont donc un véhicule puissant, mais non unique.

Livrés à la transmission orale, les contes isolés ont-ils suivi la même route que les contes des recueils littéraires?

On ne saurait le dire a priori ; mais la route que les recueils littéraires ont suivie, pour venir de Bénarès à Paris, nous fournit pourtant déjà une indication, une probabilité.

Or, nous avons des raisons de croire cette indication exacte, cette probabilité fondée. On peut démontrer, en effet, que la propagation orale des contes a suivi sensiblement les mêmes voies que la propagation écrite, et que leur origine est bien indienne ; cela, grâce à la triple constatation que voici :

En premier lieu, ces contes, qui réapparaissent si parfaitement semblables dans les recueils indiens et dans les littératures orales modernes et européennes, cherchez-les à Rome, en Grèce. L'antiquité classique les ignore. « Nous ne trouvons, dit M. R. Kœhler, dans l'antiquité classique, qu'un nombre dérisoire de nos contes, si nous laissons de côté les tentatives forcées

1. J'ai dressé ce tableau à l'aide de la préface de M. Lancereau à sa traduction du Pantchatantra, et d'un tableau analogue publié par M. Landau dans ses Quellen des Decamevon. Je me suis attaché surtout à mettre eu évidence les divers remaniements du Calila, et, pour éviter toute surcharge, je n'ai noté que très sommairement, et sans grand souci d'être complet, les éditions de chacun d'eux.

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HISTOIRE ABRÉGÉE DES DIVERSES REDACTIONS ET TRADUCTIONS DU ROMAN DE CALILA ET DIMNA ET DU PANTCHATANTRA

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