D'Herbelot, au xviii^ siècle
4. D après Zûndel, qui convainquit le grand Welcker, les fables grecques refléteraient parfaitement les symboles égyptiens, et le personnel animal des fables ésopiques conviendrait exclusivement à l'Egypte. Esope serait un Ethiopien. (Ziindel, Rheinisches Muséum, 1847. V. la réfutation de Wagener, Essai sur les rapports entre les apologues de la Grèce et de l'Inde, pp. 49-53.)
5. Faut-il mentionner la Palestine ? Le système de Julius Landsberger [die Faheln des Sophos, syrisches Original der griechischen Faheln des Syntipas, 1859) d'après lequel Esope serait un Syrien, et les Juifs les inventeurs de la Fable, a été si mal accueilli que, seul, son inventeur paraît y avoir jamais cru. (V. O. Keller, loc. cit., p. 328, ss.)
que, pour d'autres critiques, les fables grecques seraient autochtones, comme si elles étaient nées, elles aussi, des dents du dragon '.
Mais c'est l'hypothèse indianiste qui a groupé le plus de partisans et d'adversaires. Depuis les temps déjà reculés de Loiseleur-Deslongchamps et de Lassen, quelle variété dans les attitudes de ses défenseurs !
a) Théorie de Wagener. — Wagener est le premier "^ — il faut lui en savoir gré — qui ait mis en évidence l'identité des apologues indiens et grecs. Il transcrit huit apologues du Pantchatantra, un du Mahâbhàrata, un du Syntlpas^ et les place en regard des récits antiques correspondants. A qui revient la priorité? Aux Indiens, ou aux Grecs? Aux Indiens, selon Wagener, car les Grecs avaient conservé la conscience obscure de cette origine. Esope n'est, en effet, qu'un personnage mythique, mais son nom est « une allusion à l'origine orientale de la fable. Esope (( veut dire Ethiopien, et, jusqu'à l'époque d'Eschyle, le nom « d'Ethiopien s'applique aussi bien aux habitants de l'Extrême- « Orient qu'à ceux du Midi de l'Egypte. » Dès lors, la seule similitude de deux récits, l'un grec, l'autre indien, prouve l'antériorité du récit oriental, sans qu'un instant cette pensée traverse l'esprit de Wagener que ce rapport de créanciers à débiteurs puisse être renversé ^. « Ce sont les Assyriens qui ont transmis
1. Pour le dernier éditeur de Babrius, notamment, M. Rutherford. Je ne connais ses idées que par l'analyse qu'en donne M. Jacobs. [The fables of JSsop, p. 41 et p. 105.)
2. Mémoires couronnés et mémoires des sm'ants étrangers pp. V Académie de Belgique, t. XXV (1851-3). Essai sur les rapports qui existent entre les apologues de V Inde et les apologues de la Grèce, par O. Wagener, 1825.
3. En voici l'indication. Je la donne ici, parce que Wagener transcrit in extenso les fables qu'il étudie, procédé aussi commode au lecteur que rarement employé. Ce sont, pour le Pantchatantra, l'Ane revêtu de la peau du lion (Lucien), le Lion malade (Babrius, 95), V Aigle et les tortues {Bsihr., 115), le Chien qui laisse la proie pour l ombre (Babr., 79), la Poule aux œufs d'or (Babr., 123), le Serpent et le lézard (Phèdre, II, 28), la Souris métamorphosée (Babr., 32), les Grenouilles qui demandent un roi (Phèdre, 1, 3); pour le Mahâbhârata, le Lion délivré par la souris (Babr., 107); pour le Syntipas, la Jatte de lait empoisonnée (Stésichore, cf. Elien, I, 37.) — Nons rejetons deux fables rapportées par Wagener, qui n'ont pas, dans l'antiquité classique, de véritables parallèles.
4. M. J. Denis, dans un remarquable opuscule, De la fable dans l'antiquité classique, Caen, 1883, p. 13, a retrouvé de son côté l'hypothèse de
les fables indiennes à la Lydie, et de là elles se sont répandues dans l'Hellade. »
h) Théorie de Weher. — Par malheur, l'équation : Esope = Ethiopien = Oriental n'a guère fait fortune, et le système s'est donc écroulé. Weber^ vit nettement que la question de priorité ne pouvait être résolue que par l'examen interne des apologues. Son critérium était d'ordre esthétique : les formes grecques lui parurent primitives, comme plus simples, plus logiques, alourdies au contraire, défigurées, gâtées dans les copies indiennes. Ainsi, par une étrange rencontre, les mêmes fables qui semblaient à l'helléniste Wagener « porter un cachet évidemment oriental », parurent helléniques à l'orientaliste Weber. Pour lui, toutes les fables du Pantchatantra qui revivent dans l'antiquité classique sont des produits grecs, importés dans l'Inde avant la naissance du Christ, et que l'armée d'Alexandre laissa derrière elle comme des dépôts d'alluvion.
Pourtant, on pouvait contester à Weber la légitimité de son principe : peut-être n'est-ce pas la forme la plus accomplie qui naît la première, mais tout au rebours, selon les lois de l'évolution, c'est peut-être la forme la plus grossière, la moins déterminée. Benfey ^ s'est chargé de cette critique : « Si nous pouvions, dit-il, poursuivre jusqu'à sa première origine l'histoire de tous les contes, fables, chansons, légendes populaires, nous reconnaîtrions, je crois, que les plus belles de ces créations procèdent souvent de germes très informes. C'est seulement après avoir été roulées longtemps dans le torrent de la vie populaire, qu'elles se sont arrondies jusqu'à prendre ces formes homogènes et achevées, et qu'elles ont reçu, ici et là, l'empreinte d'un peuple distinct ou d'un esprit individuel. Ainsi, c'est généralement à la version la moins accomplie que, sauf le cas où elle se
Wagener, dont il ignorait le travail : « Le nom d'Esope ne me paraît que celui d'AlOo'!^ prononcé à la dorienne (al'aotj^, al'ao7:o;) et sous une forme corrompue. » Huet avait déjà trouvé cette étymologie qu'il propose dans son Traité de V origine des Romans, éd. de 1711, p. 29.
1. Weber, ûber den Zusammenhang griechischer Fabeln mit indischen, Indische Studien, t. III, 317-72. V. O. Keller, op. cit., p. 332, Jacobs, op. cit., p. 102; Barth, La littérature des contes dans l'Inde, Mélusine, III, col. 554.