‹ Les fabliauxChapitre 49 sur 257 · Cf. Jacobs, op. cit,, p · texte numérisé non relu

Cf. Jacobs, op. cit,, p

naïveté » — qui m'apprend que les Indiens ont, après Jésus- Christ, adopté des contes grecs, mais que les plus anciens sont d'origine indienne. » (Or Keller n'est pas un indianiste, mais un helléniste.)

Enfin, paraît M. Rhjs-Davids. « Vous vous perdez, dit-il à ses devanciers, à comparer Babrius et Bidpaï. Voici les Jâtakas, contemporains de Çakyamouni, source lointaine et commune de Babrius et de Bidpaï. C'est là qu'est la matrice des apologues. »

B. — Critique de ces théories.

Quelle infinie variété d'opinions! Montaigne dit quelque part, traduisant un vers de l'Iliade : « C'est bien, ce que dict ce vers :

« 'Etuscûv 5e TuoXùç 'f6[).oç Iv6a y.!x\ è'vGa..

« Il y a prou de loy de parler, par tout, et pour et contre. » Mais nous sommes-nous proposé seulement de constater, à la Montaigne, le branle de l'inconstance de nos jugements? de triompher ironiquement des conflits indianistes ? Non ; mais nous prétendons en tirer un enseignement précieux.

C'est que les défenseurs de la théorie orientaliste ont tout à coup abandonné leur attitude coutumière. Dès qu'il ne s'agit plus de contes merveilleux ou de contes à rire, mais de contes d'animaux, ils transforment soudain leur méthode ^ Or, ces deux attitudes et ces deux méthodes sont contradictoires.

Les orientalistes triomphent en effet communément de l'absence de contes traditionnels en Grèce, à Rome. C'est, disentils, que l'Orient n'a pas encore ouvert les écluses de son torrent d'histoires. Mais le jour où B^^zance unira l'Orient et l'Occident, où les Croisades fonderont l'Orient latin, où des Juifs traduiront des recueils arabes pour le plaisir des Européens, soudain fleuriront en Europe légendes, contes de fées, fabliaux.

Pourtant les contes d'animaux n'ont attendu pour se multiplier en Europe ni les Juifs, ni les Arabes, ni les Croisades, ni les Byzantins, puisque les collections de Phèdre et de Babrius, les

1. Je ne dis pas cela pour M. Cosquin qui a oublié complclement, dans son Essai sur^l'origine des contes populaires, qu'il existe des contes d'animaux.

recueils perdus de Démétrius de Phalère et de Nicostrate sont antérieurs à la formation des grands ouvrages indiens.

La théorie indianiste raisonne ainsi : la plus ancienne forme de ce fabliau est orientale, donc ce fabliau est né dans l'Inde.

Mais voici la plus ancienne forme de cette fable : elle est

grecque, donc ne devrait-elle pas conclure que cette fable est

née en Grèce?

Elle ne le fait point pourtant, car cette conséquence serait un non sens.

Alors, et alors seulement, les orientalistes paraissent se douter que la tradition écrite n'est pas tout, mais que toutes ces légendes ont pour essence d'être populaires, c'est-à-dire voyageuses, oralement transmissibles. Ils s'avisent, alors seulement, de l'importance médiocre — que dis-je? nulle — de ces exodes de recueils littéraires orientaux. Il leur vient à l'esprit, alors seulement, que l'Occident n'a pas attendu les Croisades pour se douter que l'Inde existait. Ils accumulent même les arguments pour démontrer que l'Inde et la Grèce étaient en rapports journaliers. Ne savez-vous pas en effet, disent-ils, que les conquêtes d'Alexandre ont fait communiquer les deux mondes? que, depuis les temps de Ninus et de Sémiramis, la domination assyrienne s'étendait des montagnes frontières du Pendjab jusqu'aux colonies grecques d'Asie Mineure? qu'un commerce florissant unissait les bouches de l'Euphrate et du Tigre à celles de l'Indus, et que de longues caravanes couvraient les routes commerciales qui vont de Flnde et du Thibet à Babylone, à Suze et jusqu'aux ports de la Méditerranée ^? Quoi de surprenant qu'il se soit établi, dès ces âges reculés, un échange de fables?

Rien de plus naturel, en effet; mais l'étonnant est que Grecs et Indiens n'aient alors échangé que des contes d'animaux a l'exclusion des autres. Pourquoi ont-ils attendu mille ans pour emprunter aussi des fabliaux et des contes de fées? Dès que le Kalilah est connu des occidentaux, les peuples, dites-vous, se

1. Rien de plus aisé, en effet, que de démontrer l'existence de rapports historiques entre deux peuples quelconques, à une époque quelconque, à condition de supposer entre l'un et l'autre un nombre suffisant d'intermédiaires complaisants. Nous reviendrons plus loin (chapitre VIII) sur cette question.

précipitent sur ce trésor, le dépouillent, et la menue monnaie en court encore aujourd'hui par nos villages. Mille ans plutôt, ces mêmes richesses étaient à leur portée : pourquoi les auraient-ils dédaignées, au profit des seuls apologues?

Je lis la préface où Benfey a résumé ses recherches : j'y trouve ces deux assertions, qui la contiennent toute : 1*^ Tous les apologues du Pantchatantra^ sauf cinq ou six, sont nés en Grèce (p. xxi), et dix lignes plus loin (p. xxii) : 2° Tous les contes à rire et tous les contes merveilleux (sauf un, le conte du roi Midas!) sont d'origine indienne.

N'y a-t-il pas dans cette théorie une monstrueuse étrangeté? Ce sont des faits, direz-vous, contre lesquels nous ne pouvons rien. — Au moins pourriez-vous en marquer la bizarrerie, tâcher de l'expliquer ; mais vous ne paraissez même pas l'avoir soupçonnée.

Du moins les orientalistes ont-ils reconnu, pour les contes d'animaux, que le raisonnement post hoc^ ergo propter hoc ne suffit point. Mais le préjugé en faveur de cet argument est si fort que le jour où M. Rhys-Davids démontre la haute antiquité des Jâtakas, il prétend y reconnaître la matrice des fables. Mais, si M. Maspéro ou M. Brugsh découvre demain, dans un tombeau de Memphis, des fables grecques des temps homériques, les fables grecques redeviendront-elles provisoirement la source des fables orientales, jusqu'au jour où l'on aura attribué au Pantchatantra un suhstratum plus archaïque encore que les Jâtakas? Nous voilà donc au rouet?

Si l'on nous demandait maintenant de quitter enfin cette attitude critique, et de déclarer si, à notre avis, les apologues sont venus de la Grèce à l'Inde, ou inversement, nous dirions que la suite de notre étude nous permet de considérer la question, ainsi posée, comme vaine. Si l'on nous pressait pourtant, nous répondrions que les fables devaient être déjà infiniment vieilles en Grèce au temps d'Esope, infiniment vieilles dans l'Inde, au temps du Mahâbhârata et des Jâtakas. Et nous retiendrions les quelques faits que voici. Laissons de côté les recueils de fables grecques de l'époque impériale. Laissons de côté Avien, laissons Babrius et les fables que nous transmettent Lucien et Plutarque. Laissons le recueil de Phèdre, sans nous enquérir de ses sources. Trans-

portons-nous en pleine Grèce, non dans la Grèce romaine ni alexandrine, mais dans la Grèce libre. Alexandre n'a pas encore entrepris cette merveilleuse expédition orientale qui, suivant certaine hypothèse, devait établir des échanges d'apologues entre l'Inde et la Grèce. Nous sommes à Athènes en 400 ou en 350 avant J.-G. Jetons les yeux autour de nous : déjà les contes d'animaux foisonnent.

Entrons dans un g3aïinase : les apologues ésopiques font partie, comme aujourd'hui les fables de La Fontaine, de l'instruction première, et les petits Athéniens apprennent à connaître Esope, en même temps qu'Homère, qu'Hésiode, ou que les gnomiques, Théognis, Solon K Nous voici devant un tribunal : les juges s'ennuient pour leurs trois oboles; l'orateur, pour réveiller leur attention, leur raconte « quelque trait comique d'Esope ~ », car Aristote leur a appris dans sa Rhétorique l'art d'employer à propos ces artifices oratoires ^. Aux fêtes Dionysiaques, assistonsnous à quelque comédie? Tantôt il suffira d'un vers à Aristophane pour rappeler aux spectateurs une fable connue, V Aigle et le Renard ^, tantôt Strattis nous racontera la fable de la souris métamorphosée en femme ^. Les tragiques même, Eschyle^, Sophocle '^, ne dédaignent pas de faire allusion à ces humbles apologues. A table, après boire, les Athéniens disent aussi « des contes plaisants, dans le genre d'Esope ou dans celui de Sybaris ^ ». Ecoutons-nous les dialogues des philosophes? « Me voici maintenant, dit Socrate, revêtu de la peau du lion... » et nous reconnaissons au passage la fable célèbre. Platon nous dit aussi que Socrate dans sa prison mit en vers élégiaques plusieurs apologues ésopiques ^.

1. Plat. Rép. 'S77 : où [iavôàvst;... ott ;cpwTov toT; T:at5(:ot; fxùôouç XsYOjJLev ; v., pour d'autres textes, Weber, op. cit., p. 383.

2. Guêpes, V. 566 : ol 8à Xé-^ouai [xuôoli; 7][jlÎv, ol 5' AîawTrou xi yÉXocov.

3. Arist., Rhét., II, XX. Aristote y rapporte deux fables qu'il attribue, l'une à Stésichore, l'autre à Esope.

4. Oiseaux, 652. Comparez les Guêpes, 1182 ; la Paix, 128-134.

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