CONTES POPULAIRES DANS LE MOYEN AGE ANTÉRIEUR AUX CROISADES
Ainsi les fabliaux se retrouvent presque aussi nombreux dans l'antiquité que dans l'Orient.
Mais voici une autre assertion de l'école orientaliste : dans le haut moyen âge, il n'y a pas trace de ces contes. Au xii*^ siècle seulement, sont traduits dans des langues occidentales des recueils orientaux. Aussitôt le goût des contes se répand en Europe, et nous assistons à la floraison littéraire des fabliaux. C'est donc sous l'influence des croisades, grâce à ces deux faits concomitants et étroitement enchaînés, à savoir : — que, d'une part, des contes ont été entendus en Orient, et oralement rapportés par des croisés et des pèlerins; que, d'autre part, les livres orientaux ont été traduits en latin, en espagnol, en français, — c'est grâce à ces deux faits que les contes ont pénétré d'Orient en Occident.
Nous aurons à déterminer, au chapitre suivant, quelle a été, sur la tradition orale et sur les fabliaux, l'influence de ces recueils traduits. Pour le moment, montrons que le moyen âge antérieur aux croisades n'a pas plus que l'antiquité ignoré nos contes.
Je nomme à peine les contes de Renart : car, seul, sans doute, Robert ^ a jamais cru que le Roman de Renart dût sa naissance au Kalilah et Dimnah.
1. Sur un épisode d'un romaigi d'Achille Tatius, où l'héroïne se tire à son honneur de l'épreuve du Styx par le même serment avec réserve mentale qu'Yseult, v. Rohde, op. laud., p. 484. — V., sur tout ce cycle, le remarquable travail de M. Giuseppe Rua, Novelle del Mamhriano del Cieco da Ferrara, Turin, 1888, p. 73, ss.
2. Robert, Fables inédites des XIl^, XIII% XIV^ siècles, I, CXXIII. V. sur cette importante question le beau livre récent de M. Léopold Sudre, Les Sources du roman de Renart^ Paris, Bouillon, 1893,
Je ne veux considérer ici qu'une série de faits. — Le plus copieux des recueils de fables du moyen âge est la collection que M. Hervieux nomme le Romulus de Marie de France, et qu'il publie d'après deux manuscrits de la Bibliothèque nationale ^ Voici comment M. G. Paris ^ se rend compte de cette collection, R".
Une collection de fables latines a été traduite en ang-lo-saxon. Cette traduction anglo-saxonne a été, postérieurement, attribuée au roi d'Angleterre Alfred, comme beaucoup d'autres ouvrages dont il n'est point l'auteur. Ce texte anglo-saxon a été traduit à son tour : 1^ en français, ce sont les fables de Marie de France; 2^ en latin, c'est la collection R". (Le prologue nous dit, en effet : Deinde rex Angliae Affrus [variante : Afferus] in anglicam linguam eiim transferri jussit.)
Tous ces faits peuvent s'exprimer par ce schème :
R (original latin perdu)
R' traduction anglo-saxonne perdue
(Romulus Roberti) |
Marie de France R"
Ce recueil contient 137 fables, dont 75 se retrouvent dans l'ancien Romulus^ c'est-à-dire dans l'antiquité classique.
Que sont les 62 autres contes? — Ecartons, avec M. G. Paris, pour diverses raisons, 20 de ces récits ^. Restent 42 fables, dont 23 sont des contes d'animaux « portant le caractère du moyen
1. Les fabulistes latins depuis le siècle d'Auguste jusqu'à la fin du moyen âge, par L. Hervieux, 1884, t. II, p. 484, ss.
2. Compte-rendu du livre de M. Hervieux, dans le Journal des savants, 1884-5.