Moralités : les n^s
dans les littératures populaires : Un mari a une femme contredisante et acariâtre. Gomme il fait un jour dériver un cours d'eau pour le conduire dans une piscine , ses ouvriers lui demandent de leur faire apporter leur repas sur le chantier. Le mari les adresse à sa femme : mais qu'ils disent bien qu'il a refusé ; c'est le seul moyen qu'elle consente. Naturellement, la femme s'empresse d'accorder, et apporte elle-même des vivres aux ouvriers. Son mari veut s'asseoir auprès d'elle, pour manger aussi. Mais elle s'éloigne de lui, à mesure qu'il se rapproche, si bien qu'elle tombe dans l'eau. Les ouvriers veulent la repêcher : « Cherchez à la source du torrent, dit le mari ; car, par esprit de contradiction, elle l'a certainement remonté^. »
N'* 114. — De divite qui sanguinem minuit.
M. G. Paris insiste avec raison sur la haute ancienneté de ce recueil : « La traduction anglo-saxonne du Romulus anglo-latin sur laquelle a travaillé Marie de France et qui était, au xii® siècle, attribuée à Alfred le Grand, ne peut être plus récente que le XP siècle-. C'est donc à ce siècle tout au moins^ et sans doute au commencement^ que remonte la collection latine. »
Voilà donc des contes, presque tous populaires, qui sont de vénérables contemporains de la Chanson de Roland^ peut-être du Saint-Alexis !
M. G. Paris ajoute : « On est surpris de trouver à pareille époque, une œuvre aussi originale que l'est la partie nouvelle du Romulus anglo-latin. Elle doit certainement tenir désormais une place importante dans l'histoire de la production et de la transmission des contes et des fables en Europe. »
On peut être surpris en effet de trouver ces contes en Europe, dans l'hypothèse indianiste, qu'ils démentent. Mais, en dehors de cette hypothèse, le fait n'a rien que de naturel.
Il existait donc en Europe, antérieurement aux croisades, antérieurement aux dates où l'on prétend que les contes sont
1. Pour la bibliographie de ce conte, voyez Pauli, Schimpf und Ernst, 142, et Crâne Exempla of Jacques de Vitry, Londres, 1890, n^ CCXXVII). M. Crâne croit, à tort, que V exemple de son auteur est la plus ancienne forme connue du récit.
2. Je ne crois pas devoir accepter l'opinion de M. Jacobs à ce sujet. Il se trompe d'au moins cinquante ans sur l'époque où Marie de France a vécu, [The fables of ^sop, p. 164-8.)
parvenus d'Orient en Occident, tout un corpus d€ fabliaux. Des contes ci-dessus, qui sont presque tous des contes populaires traditionnels, deux se retrouvent parmi les fabliaux, français : Les Quatre souhaits St-Martin^ le Pré tondu.
En les ajoutant aux quelques fabliaux grecs ou latins, on voit que six ou sept fabliaux de la collection de MM. de Montaig-lon et Ra3^naud, au moins, étaient connus en Occident avant les \ croisades. \