A SA JUSTE VALEUR
I. Que les fabliaux représentent la tradition orale, et que leurs auteurs ne paraissent avoir rien emprunté, consciemment du moins, aux recueils orientaux traduits en des langues européennes.
IL Quels sont les contes que le moyen âge occidental pouvait connaître par ces traductions de recueils orientaux, et quels sont ceux qu'il leur a réellement empruntés? Possibilité, légitimité, utilité de cette recherche.
III. Analyse de tous les recueils de contes du moyen âge traduits ou imités
des conteurs orientaux : 1° de la Discipline de clergie ; 2° du Dolopathos ; 3° et 4° des romans des Sept Sages occidental et oriental ; 5° du Directorium humanae vitae ; 6° de Barlaam et Joasaph. — Résultat de ce dépouillement : nombre dérisoire de contes qui paraissent à la fois dans les recueils orientaux et dans la tradition orale française. Comme contre-épreuve, grand nombre de contes communs à des collections allemande et française.
IV. Portée assez restreinte de toute cette démonstration. Que, du moins,
nous avons dissipé un idolum libri, funeste à beaucoup de folkloristes.
Nous avons recueilli des formes grecques et latines de nos fabliaux. Nous en avons recueilli dans le haut moyen âge occidental : d'où il nous a paru résulter que nos conteurs savaient, au besoin, se passer des prédicateurs bouddhistes.
Mais, disent les orientalistes, pour avoir colligé çà et là quelques récits antiques, vous n'ébranlez point encore notre théorie. Que sont ces rares contes en regard des fictions orientales, en nombre infini? Un recueil indien s'intitule « V océan des rivières des histoires ». C'est cet océan de rivières qui, soudain, aux xii^et XIII® siècles, se précipite sur l'Europe, l'inonde, la submerge. Le fait dominant, l'événement littéraire, si décisif que que tous les autres n'apparaissaient plus auprès de lui que comme de minuscules détails, est celui-ci. Au xi^ siècle, les peuples occidentaux — les Français par exemple — ignorent les collections de contes indiens : or, à cette époque, ils n'ont point non
plus de fabliaux; du moins, nous ne savons s'ils en possédaient, car leurs contes ne parviennent pas à la vie littéraire. Aux xii^ et XIII® siècles, au contraire, voici que des Juifs, ou des chrétiens qui ont habité la Terre Sainte, traduisent en latin, en espagnol, en français, les plus importantes collections orientales. Ces collections sont désormais accessibles à tous, et des centaines de contes indiens sont connus en Europe. Or, l'époque de ces traductions est précisément celle où les fabliaux fleurissent en France, en Allemagne. — Comment nier, dès lors, que les contes occidentaux aient pris leur source dans l'Inde?
C'est précisément le degré d'influence de ces traductions que je voudrais déterminer.
Comment cela est-il possible?
Notons d'abord que, si l'influence des livres s'est exercée sur nos conteurs, elle a du moins été inconsciente^ et le fait est bien étrange. La source immédiate des jongleurs est toujours, ou presque toujours, orale.
Interrogeons, en effet, les prologues des fabliaux.
Quatre fois seulement le trouvère prétend connaître une forme écrite de son récit :
Nos trovomes en escriture Une merveilleuse aventure Qui jadis avint K..
...Il avint, ce dit V escriture,
N'a pas lonc tans en Normandie 2...