Le vilain asnier [Mesnewi
9. Constant du Hamcl [Mille et une Nuits). iO. Bérengier [Siddi-Kur mogol).
dl. Le vilain mire [Çukasaptati "•).
Ces onze fabliaux sont les seuls dont je connaisse des formes orientales. Peut-être est-ce peu pour édifier la théorie, si l'on considère le grand nombre de fabliaux qui n'ont aucun similaire en Orient. C'est l'erreur du prêtre de Neptune : « Vois, mon fils, disait-il, tous ces tableaux votifs promis au dieu pendant la tempête par des marins, qu'il a en effet sauvés, et honore Neptune! — Mais où sont, père, les tableaux de ceux qui ont fait le même vœu, et ont péri noyés? »
Les orientalistes avançaient comme preuves de l'origine indienne des contes :
1° Que l'antiquité ne les a pas connus. — Nous avons montré qu'elle les connaissait aussi bien que l'Inde.
2° Que le moyen âge ne les a connus qu'à la faveur de rapports plus intimes avec l'Orient, spécialement grâce aux Croisades. — Nous avons analysé un copieux recueil de contes du moven âsre antérieur aux Croisades.
3^ Que le moj^en âge a emprunté nombre de ses contes à des traductions de recueils orientaux. — Nous avons fait voir que l'influence de ces traductions a été médiocre, et nous prouverons plus tard qu'elle n'a pas été seulement médiocre, mais, peut-être, nulle.
Par cette triple démonstration, nous avons enlevé à la théorie orientaliste le bénéfice du sophisme qui prend pour des rapports de cause à effet de simples rapports de succession chronologique. Achevons enfin de lui ravir cette ressource.
1. Nous nous refusons d'ores et déjà à faire entrer dans cette liste des contes comme le dit des Perdrix ou la Bourse pleine de sens qui ne se retrouvent que dans l'Inde actuelle, dans la tradition orale du xix*' siècle. Nous donnons plus loin (au début du chapitre vu) la raison de cette exclusion.
Ces contes à formes orientales, de quel droit les dire orientales d'origine? ou même simplement orientales pour s'être propagées à partir de l'Inde? — Parce que les formes indiennes conservées sont les plus anciennes ?
En ce cas, nous dirons que le fabliau de Constant du Hamely qui est du xiii^ siècle, est la source delà Nuit Al-Kader des Mille et une Nuits, qui est du xv*' siècle. Car si les contes des Mille et une Nuits remontent parfois à des recueils sanscrits, il est certain pourtant que la Nuit Al-Kader ne faisait point partie du roman primitif de Sindibad, que ce conte n'y est qu'un intrus, mal à propos introduit, à une époque récente, par un remanieur arabe. — En ce cas, nous dirons encore que le dit du Pliçon (Aristophane) et les Quatre Souhaits S t- Martin (Phèdre) sont venus d'Athènes et de Rome dans l'Inde.
Pourquoi attribuez-vous aux formes indiennes une valeur supérieure? Parce que vous tenez pour assuré que l'Inde est (( la mère des contes ». Et vous le croyez, parce que les formes indiennes sont souvent les plus anciennes. Mais ici c'est l'inverse. Vous ne pouvez donc plus, en aucun cas, alléguer l'antériorité des formes orientales. Cet argument se retourne contre vous, car, pour la majorité des contes, vous ne trouvez point de similaire oriental; — et, pour le petit nombre de contes conservés sous des formes orientales, les formes européennes sont souvent plus anciennes.
Vous n'admettez pas, sans plus de discussion, que Idi Matrone d^Ephèse soit venue de Rome à l'Inde, et vous avez raison de ne pas l'admettre ; — ni que le dit des Perdrix, qui n'est attesté dans l'Inde que sous des formes toutes modernes, soit venu de la Gascogne ou du Portugal à l'Inde, et vous avez raison de ne point l'admettre ; mais souffrez aussi que nous n'admettions pas que le conte de V Epervier ou celui des Tresses soit venu de l'Inde à nos conteurs, par cette seule raison que la forme indienne est la plus ancienne conservée.
Et laissons là, de part et d'autre, une fois pour toutes, le misérable argument : Post hoc^ ergo propter hoc.
Vous ne possédez réellement qu'un seul moyen de démontrer que les contes sont indiens. Laissant enfin de côté la question de savoir où et quand apparaît pour la première fois chacun
d'eux, il faut étudier en elles-mêmes les formes orientales et occidentales de chaque conte. S'il existe des raisons logiques, intrinsèques, de considérer les formes orientales comme primitives, le conte est indien.
Cela de deux manières :
D'abord, si ces contes sont indiens, si c'est pour les besoins de la prédication bouddhiste qu'ils ont été imaginés, si c'est du moins parce qu'ils convenaient excellemment à la morale de cette religion qu'ils ont été recueillis dans l'Inde pour s'en écouler ensuite comme d'un vaste réservoir, — ils doivent avoir conservé quelque trace de leur destination première, des survivances des mœurs bouddhiques, de l'esprit indien. Relevez ces traits bouddhiques, indiens, — et vous nous aurez convaincus.
En second lieu, si ces contes sont indiens, si partout ailleurs ils ne sont que des hôtes, ils ont dû, pour s'accommoder à des milieux nouveaux, souffrir certaines adaptations; montrez que les formes indiennes sont les plus logiques, non remaniées, donc les formes-mères. Appliquez cette méthode de l'examen des traits correspondants et différents, que nous avons définie d'après vous, — et vous nous aurez convaincus.
C'est, en effet, la double nécessité qu'a sentie l'école orientaliste. Voyons à quoi ont abouti ses efforts.
— liO