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DANS LES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS

I. Quelques contes où les orientalistes ont cru reconnaître des survivances de mœurs indiennes ou de croyances bouddhiques montrent la vanité de cette prétention : 1° les épouses rivales dans les récits populaires; 2° le cycle des animaux reconnaissants envers Thomme; 3° le fabliau de Berengier ; 4" un conte albanais; ^° la nouvelle de Frederigo degli Alberighi et de Monna Giovanna; 6° le Meunier, son fils et Vâne.

II. Qu'il existe, à vrai dire, des contes spécifiquement indiens et bouddhiques ; mais que ces contes restent dans ITnde et meurent dès qu'on veut les en retirer : histoire du tisserand Somilaka; histoire de la courtisane Vâsavadattâ, etc.

On s'attendrait à ce que les orientalistes eussent tenté quelque part une sorte de relevé systématique des traits de mœurs et de croyances indiennes ou bouddhiques remarqués par eux dans les contes occidentaux. Extraire de nos collections de récits populaires une sorte de catéchisme du Bouddha, montrer que tel d'entre eux suppose la théorie bouddhique de l'effort ou la connaissance des divers modes de méditation , et cet autre la doctrine du nirvana, reconstituer, à l'aide de nos seuls contes de bonnes femmes, les traits généraux de la vie sociale indienne, prouver que nos contes ne prennent leur signification entière que si on leur attache, comme moralités, des su iras et des slokas^ — ce serait, en vérité, une belle démonstration de la théorie.

Mais les orientalistes nous déçoivent ici : ce relevé, ils ne l'ont pas dressé — et pour cause. Ils affirment volontiers dans leurs préfaces la survivance fréquente de traits orientaux dans les contes. En viennent-ils à l'œuvre? Ils oublient ou négligent leur dessein, et l'on ne voit guère qu'ils s'arrêtent, ici et là, à marquer un trait indien.

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Cela est si vrai que l'on trouvera, si je ne me trompe, dans les quelques pages qui suivent, le plus long- groupement de survivances prétendues indiennes qui ait jamais été tenté. Or j'en grouperai jusqu'à six, alléguées par Benfey ou ses partisans. On en trouverait d'autres, assez nombreuses, disséminées dans V Introduction au Pantchatantra et dans les mille et une monographies de contes écrites jusqu'ici. On verra plus loin pourquoi je néglige d'en relever un plus grand nombre.

1) Voici la trace la plus nette de mœurs indiennes que les orientalistes aient remarquée dans nos légendes populaires. Dans beaucoup de nos contes de fées, une belle-mère jalouse persécute sa bru, ou une marâtre ses filles. Cette rivalité est, dit-on, peu conforme à nos mœurs. Dans les récits indiens correspondants, les rôles de la belle-mère et de sa bru, de la marâtre et de ses filles, sont tenus par des épouses rivales. Il en résulte que les formes européennes nous présentent ici un exemple d'adaptation au milieu et que ces contes sont nés dans des pays polygames, donc en Orient.

Cette remarque est assurément très saisissante. Mais chacun de ces contes doit être considéré à part. Tel d'entre eux peut avoir présenté, à l'origine, le couple de la belle-mère et de sa bru, ou de deux sœurs jalouses l'une de l'autre, ou d'une maîtresse et d'une femme légitime, et n'aura que postérieurement adopté, en pays polygame, le trait, qui nous paraît primitif, de la rivalité entre épouses légales. Tel autre, bien qu'il fût primitivement fondé sur des données polygamiques, est, peut-être, né pourtant en Europe. La monogamie est-elle donc un fait social si ancien, si constant, si universel dans l'histoire de l'Occident? Les Celtes, les Germains de Tacite n'étaient-ils pas des polygames?

2) On a encore voulu voir le reflet d'idées indiennes dans les contes européens où agissent des animaux reconnaissants envers l'homme. Nous avons déjà rappelé que les contes de ce type n'étaient pas étrangers à la Grèce antique, et M. A. Lang en a retrouvé un, recueilli, dès 1G08, chez les Incas de la province de Huarochiri.

3) Benfej a cru pouvoir remarquer dans l'un de nos fabliaux une preuve matérielle d'une origine indienne.

Il s'agit de notre fabliau de Berengier ', qui se retrouve dans le Siddhi-Kur mogol -.

Il ne convient pas de rapporter clairement ici le sujet du conte. Je prie seulement les lecteurs curieux de comprendre les ingénieuses inductions de Benfey de vouloir bien considérer le titre complet du fabliau, tel qu'ils le trouveront dans la collection de MM. de Montaiglon et Rajnaud (III, 8G).

La femme d'un mari poltron et bravache se déguise en guerrier, provoque son mari, l'épouvante, l'oblige à un baiser honteux et s'éloigne après lui avoir appris son nom de guerre, tel que l'indique le titre du fabliau.

Dans le conte mogol, elle le menace de Suriya Baghadur^ ou plutôt haghatur.

Benfey a démontré l'origine sanscrite du recueil mogol et, pour ce conte, il ajoute les remarques suivantes :

Qu'est-ce que ce nom de Suriya-Baghaturl II pourrait représenter le sanscrit bhagadara. Comme Benfey ne savait pas le mogol, il s'est adressé à Schiefner, qui a confirmé son hypothèse et reconnu dans haghatur l'un des nombreux mots d'origine aryenne accueillis par les Mogols.

Or, que signifie ce mot, rendu à la forme sanscrite?

Le mot suriya, qui signifie en langue mogole clarté, lueur ^ éclat, correspond au sanscrit Sûrya^ soleil. D'autre part, le mot bhagadara se décompose en deux éléments : dara^ dont le sens est : qui possède^ et hhaga qui signifie : force, puissance. Le nom du héros mystérieux du conte sanscrit signifierait donc : le Soleil qui possède une force merveilleuse. Mais le mot dara peut avoir une seconde acception, et le héros du conte s'appellerait aussi, par une sorte de calembour, le Soleil qui possède... à peu près la même épithète d'ornement que Berengier dans le fabliau français.

Tout le conte serait donc fondé sur un jeu de mots qui ne peut

1. Etudié par Liebrecht et Benfey dans la revue Orient und Occident, t. I, p. 116.

2. On en trouvera une traduction française dans la Fleur lascive orientale, Oxford, 1882, p. 1.

exister qu'en sanscrit, et la forme indienne serait par là démontrée comme primitive K

Il serait, en effet, vraiment curieux qu'un conte français eût comme noyau un jeu de mots sanscrit.

Mais il faut que les folk-loristes se mettent en garde contre ce procédé : si — comme c'est ici le cas — le conte demeure aussi complet, aussi plaisant, dépouillé de ce jeu de mots, s'il vit par lui-même sans ce nom propre à double sens, c'est que ce calembour n'est pas essentiel au récit, et qu'il peut n'être qu'une fantaisie d'un conteur postérieur.

Ici le fait est évident; mais, en d'autres cas, tel trait peut sembler absolument lié au récit original, au point d'en paraître le germe et la raison première, qui n'est, en définitive, qu'un détail d'ornement, surajouté.

Tel, par exemple, le conte célèbre des grues d'Ibycus. Il paraît fondé sur cette équation : "Iguxc; = '(S'jv.zç, = grues. Mais comme le récit vit au moj^en âge, sans ce jeu de mots, dans la Fable du houteiller et du Juif et qu'il n'est pas moins intéressant sous cette forme, il y a apparence que le conte n'a pas été provoqué par le calembour ; le conte existait, et la ressemblance des mots a postérieurement introduit Ibycus dans la légende 2.

4) Voici un conte, qui se trouve à la fois dans le Siddhi-Kui^ mogol et divers recueils indiens, d'une part; d'autre part, dans un recueil de contes albanais modernes.

Un enfant a appris des diableries chez les diables. Quand il

1. Benfey est si heureux de sa découverle qu'il va jusqu'à demander : « le nom de Berengier ne serait-il pas le même mot que Baghadur? » — On nous permettra de ne pas répondre à celte bizarre question.

2. Le procédé de Benfey pourrait donc entraîner des déconvenues comiques. En voici un exemple. Les indigènes de l'île de Samoa se représentent ainsi la naissance de nos premiers parents : « Les hommes tirent leur origine d'une petite pierre à Fakolo. La pierre fut changée en un homme appelé Vasefanua. Après un temps, il pensa à créer une femme; il ramassa de la terre et en fit un modèle sur le sol. Puis il prit une côte de son flanc droit, et il la plaça à l'intérieur du modèle de terre, qui s'anima aussitôt et se releva femme. Il l'appela Ivi, c'est-à-dire cote, et il la prit pour femme, et d'elle descendit la race des hommes. » (^Sa/^JOrt,... by George Turner, Londres, 1884. Mélusine, II, col. 214). — Il est évident qu'il y a dans cette légende des éléments bibliques, mélangés de croyances locales ; il est curieux d'y voir à quoi servent parfois les missionnaires chrétiens. Mais, appliquant le

en sait aussi long que ses maîtres, il retourne chez son père et se métamorphose en cheval. « Des diables viendront m'acheter, dit-il à son père. Tu peux me vendre, mais aie bien soin de garder le licol. Tant que tu le conserveras, je pourrai m'échapper et revenir auprès de toi. » Son père le vend en effet aux diables ; mais, comme il a gardé son licol, le fils peut rentrer à la maison paternelle; ce trafic avantageux se renouvelle plusieurs fois. Un jour enfin, les diables s'aperçoivent de la ruse et, comme le cheval détale, ils le poursuivent. Il se transforme en lièvre, les diables en chiens ; — en pomme, les diables en derviches qui s'apprêtent à la cueillir ; — en millet, les diables en poules ; — en renard, qui mange les diables sous leur forme de poules K

Benfey voit dans ce récit des données bouddhiques - : « cette lutte de l'élève en magie contre ses maîtres paraît d'origine bouddhique : elle semble reposer sur les nombreux conflits qui s'élevèrent, selon les légendes, entre les saints brahmanistes et bouddhistes. » — On nous permettra de demeurer sceptique : le don de métamorphose est le privilège le plus élémentaire de tout sorcier, indien ou européen, et laCanidie d'Horace s'en serait fait un jeu.

5) On se rappelle la gracieuse nouvelle de Frederigo degli Alberighi dans le Décaméron^. Riche, il s'est ruiné en joutes et en tournois pourMonna Giovanna, qui, aussi honnête que belle, ne prend point garde à lui. Bientôt il ne lui reste plus qu'une petite métairie où il se retire, et un faucon, le meilleur du monde, qui lui est très cher. Il vit misérablement, oiselant tout le jour pour subvenir à sa nourriture. Monna Giovanna, devenue veuve, s'est retirée dans une campagne proche de l'humble métairie, et son jeune fils s'est fait le compagnon de chasse de son voisin Frederigo. Un jour, l'enfant, tombé malade, dit à Monna : « Mère, si vous me faites avoir le faucon de Frederigo,

procédé de Benfey, ne peut-on pas dire que le nom /^^/, qui signifie cote dans la langue de Samoa, prouve que c'est en Polynésie qu'est né le nom d'Ei'e, et, par suite, que la légende de Samoa est la source du chapitre de la Genèse ?

1. Contes albanais, p. p. Aug. Dozon, Paris, Leroux, 1881, n» XYI.

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