Quellen des Dekameron, p
le Mahâhhârata, le roi Usinara est récompensé de son sacrifice, par le royaume du ciel où le reçoit Indra.
« Avec quel art Boccace n'a-t-il pas développé les données si simples de cette légende !... etc.. »
Admirons ici à quoi l'esprit de système peut conduire un savant distingué. Voilà donc les conséquences d'une idée préconçue? On ne peut plus, dans un conte européen, tordre le cou à un oiseau, sans que les orientalistes évoquent le souvenir des avatars des Bôdhisats, et des sacrifices de Çakyamouni î
6) Il s'en faut, certes, que toutes les prétendues survivances indiennes soient aussi manifestement imaginaires. Il en est de plus discrètes, spécieuses et séduisantes.
M. G. Paris, étudiant le Meunier^ son fils et Vàne ^, y relève certains u traits bouddhiques ». Dans un sermon de saint Bernardin de Sienne, le meunier et son fils font place à un moine et à un novice. « Le caractère bouddhique de cette excellente j)arabole, dit M. G. Paris, est frappant. Elle a pour but primitif, non pas d'engager à se décider par soi-même, comme on le lui a fait signifier plus tard, mais d'inspirer le mépris du monde et de ses jugements. La version de saint Bernardin est encore plus authentique que les autres, en cela qu'elle met en scène, non pas un père et un fîls, mais un moine et un novice. Changez le moine en ascète bouddhiste, et vous aurez un couple que les histoires anciennes nous offrent sans cesse : celui du vieux solitaire et du jeune disciple qui se sent attiré vers le monde, et que son maître décide, par quelque ingénieuse démonstration, à embrasser la vie sacerdotale. »
La conjecture est ingénieuse; mais ce n'est qu'une conjecture. Outre c[ue l'original sanscrit qui nous montrerait un ascète et son disciple est hypothétique, et que les formes orientales conservées nous présentent un père et son fîls, le vieux moine et le moinillon des récits français font très bien notre affaire. Ce couple, fréquent aussi dans la Vie des Pères, convient aussi bien que le couple bouddhiste imaginaire, et cette invention ne porte pas le caractère emprunté et maladroit d'une adaptation.
1. G. Paris, Les contes orientaux dans la littérature française du moyen âge, 1875.
. Pour ce qui est de V esprit bouddhique de la parabole, la relig-ion chrétienne se préoccupe sans doute autant que le bouddhisme (( d'inspirer le mépris du monde ».
Combien d'ailleurs n'est-il pas difficile de reconnaître V esprit originaire d'un conte, et combien, au contraire, il est aisé, avec un peu d'art et une once d'esprit de système, d'attribuer à chacun d'eux un sens spécial, une moralité distinctive ! Prenez au hasard l'un des contes des Gesta Bomanorum^ le n° 2 par exemple [De miser icordia), ou bien celui-ci (n^ 4, de Justitia judicantium) :
« Un empereur avait établi cette loi que toute femme violentée aurait le droit de décider si son ravisseur devait être mis à mort, ou s'il devait l'épouser sans dot. Il arriva que le même homme outragea dans la même nuit deux femmes. L'une exigeait qu'il mourût, l'autre qu'il l'épousât. Celle-ci raisonnait ainsi : nous nous réclamons toutes deux de la même loi ; mais comme ma requête est la plus charitable, le juge doit, je crois, décider en ma faveur. — Le juge en ordonna ainsi, et elle épousa l'homme.
« Très chers, cet empereur est notre Seigneur Jésus-Christ; le ravisseur est le pécheur qui fait outrage à deux femmes, la Justice et la Pitié, toutes deux filles de Dieu. Le ravisseur est appelé devant le Juge, quand l'âme quitte corps. La première femme, la Justice, soutient contre le pécheur qu'il doit mourir de la mort éternelle, selon la loi. Mais l'autre, la Pitié divine, proteste qu'il peut être sauvé par la contrition et la confession. Attachons-nous donc à plaire à Dieu. »
Ces contes, qui se prêtent si bien à la morale du christianisme, ne semblent-ils pas, en vérité, imaginés pour l'édification de chrétiens, catholiques romains ? Ils sont pourtant empruntés aux controverses de Sénèque le Rhéteur !
On trouverait, certes, dans le grand ouvrage de Benfej et chez ses partisans, plus d'une induction analogue, mais le lecteur n'attend pas que nous discutions ici toutes les imaginations similaires des orientalistes, car c'est la partie de leur œuvre dont, le plus volontiers, ils reconnaissent la stérilité. M. G. Paris l'abandonne aisément : « Les récits orientaux qui ont pénétré en si grande masse dans les diverses littératures européennes viennent de l'Inde, et, qui plus est, ont un caractère nettement
bouddhique. J'aurais pu donner pour titre à mes leçons : Vmfïucnce du bouddhisme sur la littérature française au moyen âge ; mais ce titre n'aurait pas été absolument exact. Car, dans la plupart des livres qui ont passé d'Asie en Europe, le caractère spécialement bouddhique s'est effacé de bonne heure et n'a ni aidé, ni même participé à leur incomparable vogue. »
Les orientalistes — j'entends les grands représentants de l'école et non les sous-disciples — le reconnaissent donc avec bonne grâce : il n'y a guère de survivances indiennes dans nos contes. Mais, disent-ils, le fait n'a rien de surprenant. Le premier remaniement que devaient leur faire subir des conteurs non indiens et non bouddhistes était nécessairement de les dépouiller de leur caractère quasi confessionnel. L'imagination populaire est logique et non archéologique. Elle se soucie peu de la couleur locale ; elle a seulement retenu ceci des contes, dépouillés de leur signification morale, qu'ils étaient amusants. Ajoutez-y les défaillances de mémoire, l'inintelligence des conteurs intermédiaires, l'usure que subissent les contes à voyager. On peut même, poussant plus avant, dire que l'oubli de la signification morale, bouddhique, d'un conte, était la condition première de sa diffusion.
Soit ; mais il y a ici une contradiction.
Si ces contes étaient bouddhiques ou indiens en soi, comment auraient-ils si aisément dépouillé leur sens originel? Si, au contraire, ils n'étaient pas très spécialement bouddhiques, comment peut-on attribuer une si haute importance à ce fait que quelquesuns d'entre eux, qui se rencontrent partout, se rencontrent aussi dans des recueils indiens et bouddhiques ?
Que l'on considère nos fabliaux et, si l'on veut, nos contes de fées que l'on prétend faire venir de l'Inde, et qu'on se demande, en vérité, quelle apparence il peut y avoir qu'ils aient jamais représenté des idées proprement indiennes?
Que supposent nos contes de fées ? Un merveilleux très général qui ne correspond nullement à la mythologie indienne. J'en appelle à vous. Prince charmant. Oiseau vert, Oiseau bleu, — à toi, pauvre fillette, méprisée comme Cendrillon, qui seule peux cueillir les clochettes carillonnantes du poirier d'or et qui épouses le fils du roi, — à vous, ogres terribles qui sentez de
loin la chair fraîche, — jeunes hommes qui partez bravement à l'aventure chercher l'eau qui rajeunit, — follets, lutins, fées bienfaisantes, fées revêches, braves petits vieux qui avez autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis, — bonhomme qui montes au ciel le long d'une tige de haricots, — à vous, Jean de l'ours, Petit chaperon rouge, Peau d'Ane, hôtes charmants ou redoutables des imaginations enfantines, — qu'avez-vous de commun avec Çakyamouni ?
De même, quelles conditions sociales, morales, religieuses, supposent les fabliaux?
Ils supposent, presque uniquement, dans un pays, l'existence de cette trinité : le mari, la femme, l'amant, et que les personnages de ce trio se jouent entre eux certains tours. Ce sont des conditions qu'a sans doute réalisées déjà la première génération issue d'Adam et d'Eve, et dont on n'a jamais observé, je pense, que la religion bouddhique les ait plus spécialement provoquées.
Mais il existe, par contre, réellement, dans ces mêmes recueils orientaux qui ont parcouru l'Occident et où les indianistes voient la source de nos contes, des récits vraiment empreints d'idées indiennes. — Une femme d'esprit, après avoir lu le Voyage en Espagne où Théophile Gautier se montrait plus coloriste que psychologue, et plus hal^ile aux <( transpositions d'arts » qu'à l'observation des mœurs, lui demandait : « Mais n'y a-t-il donc pas d'Espagnols en Espagne? » — De même, à voir les orientalistes chercher dans nos contes des atomes d'indianisme, on serait vraiment tenté de leur demander : « Mais n'y a-t-il point d'apologues bouddhiques dans le bouddhisme? n'y a-t-il point de contes indiens dans l'Inde? »
Oui certes, il y en a, et nous les trouvons dans ces mêmes recueils d'où l'on prétend que seraient issus nos contes. Le Pantchatantra, malgré son revêtement brahmanique, en conserve encore un grand nombre. Seulement, ce qu'on néglige de remarquer, — et ce qui est grave, — ces contes-là ne voyagent pas, ils restent dans ces recueils.
Voici le lai cVAristote : il se trouve dans le 'Pantchatantra\
avec toute la bonne volonté possible, on ne saurait y découvrir aucun trait indien ; aussi est-ce un conte populaire qui se retrouve dans tous les pays.
Voici, au contraire, un autre conte : le brahmane, le voleur et le rakchâsa. Il se trouve dans le Pantchatantra *, mais il est vraiment empreint d'un caractère religieux indien. Cherchez-le parmi les contes populaires européens : vous ne l'y trouverez pas 2. Ce conte est resté dans le Pantchatantra^ et ce recueil serait-il traduit encore en vingt langues nouvelles, le conte n'en sortirait pas.
Il y aurait une curieuse analyse à faire du Pantchatantra ou d'un recueil indien quelconque : il s'agirait de relever tous les contes qui portent la marque de mœurs indiennes, et de montrer qu'ils n'ont aucun similaire en Occident. Cherchez, par exemple, celui-ci dans nos recueils populaires ^ :
Un tisserand, nommé Somilaka, fabriquait sans repos des vêtements de diverses couleurs ornés de dessins et dignes d'un roi ; mais, en sus de la nourriture et de Thabillement, il ne gagnait pas la plus petite somme d'argent, tandis que la plupart des autres tisserands de cet endroit, qui étaient habiles dans la fabrication des vêtements grossiers, possédaient une grande fortune. En les regardant, Somilaka dit à sa femme : « Ma chère, vois ces fabricants d'étoffes grossières : ils sont riches en biens et en or; aussi cet endroit m'est insupportable ; allons-nous en donc ailleurs pour gagner quelque chose. » Cette résolution prise, le tisserand alla à la ville de Vardhamâna, et après qu'il y fut resté trois ans et qu'il eut gagné 300 souvarnas, il se remit en route vers sa maison. Comme, à moitié chemin, il passait dans une grande forêt, le vénérable Soleil se coucha. Par crainte des bêtes féroces, Somilaka grimpa sur le tronc d'un figuier, et pendant qu'il dormait, il entendit en songe deux hommes de figure effrayante, qui parlaient entre eux. Alors l'un d'eux dit : « Hé ! Kartri ■'% tu sais que ce Somilaka ne peut posséder rien de plus que la nourriture et le vêtement. En conséquence, tu ne dois jamais rien lui accorder. Pourquoi lui as-tu donné 300 souvarnas? — Hé! Karman, répondit l'autre, je dois nécessairement donner à ceux qui sont actifs le fruit de leurs efforts. Mais il dépend de toi de changer cela ; par conséquent, enlève-les. » Et le tisserand, se réveillant, trouva sa bourse vide. — Il retourna tristement dans la même ville, et