Pantchataiitra, I
2. Burnouf, Introduction à l'histoire du bouddhisme indien, 1876, p. 130, ss.
purânas. Aussi la courtisane s'imagina-t-elle que, s'il la refusait, c'était qu'il ne pouvait donner les 500 purânas. C'est pourquoi elle envoya encore sa servante, afin de lui dire : « Je ne demande pas au fils de mon maître un seul kârchâpana; je désire seulement l'aimer, » La servante s'acquitta encore de la commission; mais Upagupta lui répondit de môme : a Ma sœur, il n'est pas encore temps pour toi de me voir. »
Cependant, quelque temps après, la courtisane assassina un de ses amants. Elle fut condamnée et les bourreaux lui coupèrent les mains, les pieds, les oreilles et le nez et la laissèrent dans le cimetière.
Upagupta entendit parler du supplice qui avait été infligé à cette femme, et aussitôt cette réflexion lui vint à l'esprit : cette femme a désiré me voir jadis dans un but sensuel ; mais aujourd'hui que les mains, les pieds, le nez et les oreilles lui ont été coupés, il est temps qu'elle me voie, et il prononça ces stances :
<( Quand son corps était couvert de belles parures, qu'elle brillait d'ornements de diverses espèces, le mieux, pour ceux qui aspirent à l'afl^ranchissement et qui veulent échapper à la loi de la renaissance, était de ne pas aller voir cette femme.
a Aujourd'hui qu'elle a perdu son orgueil, son amour et sa joie, qu'elle a été mutilée par le tranchant du glaive, que son corps est réduit à sa nature propre, il est temps de la voir. »
Alors, abrité sous un parasol porté par un jeune homme qui le suivait en qualité de serviteur, il se rendit au cimetière avec une attitude recueillie. La servante de Vâsavadattâ était restée auprès de sa maîtresse, et elle empêchait les corbeaux d'approcher de son corps. En voyant Upagupta, elle lui dit : « Celui vers qui tu m'as envoyée à plusieurs reprises, Upagupta, vient de ce côté. Il vient sans doute attiré par l'amour du plaisir. »
Mais Vâsavadattâ lui répondit : « Quand il me verra privée de ma beauté, déchirée par la douleur, jetée à terre, toute souillée de sang, comment pourra-t-il éprouver l'amour du plaisir? »
Puis elle dit à sa servante : « Amie, ramasse les membres qui ont été séparés de mon corps. » La servante les réunit aussitôt et les cacha sous un morceau de toile. En ce moment, Upagupta survint et il se plaça devant Vâsavadattâ. La courtisane, le voyant ainsi debout devant elle, lui dit : « Fils de mon maître, quand mon corps était entier, qu'il était fait pour le plaisir, j'ai envoyé à plusieurs reprises ma servante vers toi, et tu m'as répondu : Ma sœur, il n'est pas temps pour toi de me voir. Aujourd'hui que le glaive m'a enlevé les mains, les pieds, le nez et les oreilles, que je suis jetée dans la boue et dans le sang, pourquoi viens-tu? Et elle prononça les stances suivantes :
« Quand mon corps était doux comme la fleur du lotus, qu'il était orné de parures et de vêtements précieux, qu'il avait tout ce qui attire les regards, j'ai été assez malheureuse pour ne pas obtenir de te voir.
<( Aujourd'hui, pourquoi viens-tu contempler un corps que les yeux ne peuvent plus supporter de regarder, qu'ont abandonné les jeux, le plaisir, la joie et la beauté, qui inspire l'épouvante et qui est souillé de sang et de boue? ))
Upagupta répondit : u Je ne suis pas venu auprès de toi, ma sœur, attiré par l'amour du plaisir; mais je suis venu pour voir la véritable nature des misérables objets des jouissances de l'homme. »
Upagupta ajouta ensuite quelques maximes sur la vanité des plaisirs et la
Bédier. — Les Fabliaux 11
corruption du corps; ses discours portèrent le calme dans l'âme de Vâsavadattâ, qui mourut après avoir fait un acte de foi au Bouddha, et qui s'en alla renaître aussitôt parmi les dieux.
Les seuls contes à rire, les histoires de maris trompés, les apologues moralement indifférents, les contes merveilleux en leurs éléments les plus généraux réapparaissent sous des formes occidentales.
Et les seuls contes qu'on prétende rattacher à l'Inde et au bouddhisme sont ceux qui n'ont en eux-mêmes rien d'indien ni de bouddhique.
Je ne veux pas insister davantage. Aucune des ambitions de l'Ecole orientaliste n'a plus visiblement échoué que celle qui prétend découvrir dans les contes populaires européens des survivances indiennes. Les orientalistes les plus déterminés paraissent ici passer condamnation et je veux citer, en terminant, un aveu étrange de M. Cosquin. « Si j'ai fait ressortir dans mon livre, écrivait-il récemment i, combien certains traits de nos contes populaires, tels que l'étrange charité de leurs héros envers les animaux, sont d'accord avec les idées et les pratiques de l'Inde, c'a été uniquement pour montrer que la grande fabrique indienne de contes avait trouvé sur place les éléments à combiner ; autrement dit, que les contes qui se retrouvent partout reflètent bien les idées de VInde. Des idées analogues existent-elles également chez d'autres peuples, comme le dit M. Lang? C'est possible; mais, la chose fût-elle prouvée, cela n'aurait pas grande conséquence. Le vrai argument contre l'origine indienne des contes, ce serait de montrer qu'ils sont en contradiction avec les idées régnant dans l'Inde ; mais on n'apportera jamais cette preuve. »
La prétention est imprévue. Les contes populaires européens sont d'origine indienne, disait-on ; à preuve, répétait l'Ecole depuis Benfey jusqu'à M. Cosquin lui-même, les traits spécialement indiens qui s'y retrouvent. — Mais, proteste M. Lang, ces traits n'ont rien de spécialement indien. — Je le veux bien, réplique M. Cosquin; mais prouvez « qu'ils sont en contradiction
1. L origine des contes populaires européens et les théories de M. Lang, mémoire présenté au congi^s des traditions populaires de 1889, p. E. Cosquin, 1891, p. 14.
avec les idées régnant dans l'Inde » ! C'est un étrange revirement de nos situations respectives ! Comme M. Cosquin le conjecture fort bien, cette preuve, on ne l'apportera jamais; car il ne lui échappe assurément pas que celui qui tenterait seulement de la donner serait un sot.
Quels sont, en effet, les contes dont il faudrait prouver qu'ils contredisent les « idées indiennes »? Il y en a : tous les contes chevaleresques, toutes les légendes chrétiennes, certains contes celtiques, etc.. Mais ce n'est pas d'eux que les orientalistes entendent parler. Non : il s'agit seulement des contes qui se retrouvent partout^ comme M. Cosquin le dit lui-même. C'est de ceux-là qu'il nous faudrait apporter la preuve qu'ils ne sont pas contradictoires des idées hindoues? Mais ils n'auraient garde de les choquer! car alors, ils ne se retrouveraient plus partout. S'ils se retrouvent en effet partout^ c'est qu'ils se sentent chez eux partout^ dans l'Inde comme ailleurs, c'est-à-dire qu'ils reflètent des idées et des sentiments assez généraux pour ne déplaire ni à des chrétiens, ni à des mulsumans, ni à des bouddhistes, ni à des blancs, ni à des noirs, ni à des jaunes. S'ils se trouvent chez les Finlandais, par exemple, c'est qu'ils ne sont nullement en contradiction avec « les idées régnant » en Finlande. Mais ce n'est pas un argument pour l'origine finnoise des contes : car, par définition, en tant que se trouvant partout, ils ne heurtent pas non plus « les idées régnant » au Groenland ni chez les Boërs, et n'ont donc aucune raison de choquer de préférence les idées des Hindous.
La théorie orientaliste aboutit donc — après des efforts plus hautains — à soutenir simplement que « les contes qui se retrouvent partout ne sont pas en contradiction avec les idées régnant dans F Inde ». Nous le lui accordons de grand cœur.
Théodore de Banville, en son spirituel Traité de poésie française^ traite ainsi deux de ses chapitres : « Chapitre iv : Des licences poétiques. Il n'y en a pas. — Chapitre v : De F inversion. Il n'en faut jamais. » — N'était la révérence due à notre sujet, nous aurions pu traiter de même cette question : « Des traits
INDIENS ET bouddhiques DANS LES CONTES EUROPÉENS. — Il II'}^ en a
pas. »