LES FA13RE(;É III
mieux que les décors de toile peinte et la promiscuité des planches. Mais voilà, rien à faire, maman !
Olivier s'excusa : sa place n'était plus ici. Il voulait garder intact le souvenir de la douce intimité. On ne put le retenir.
Au Splendid, Jacques entrait dans un de ces caravansérails monstres où la vie semble réglée par des lois mécaniques : ascenseurs-éclair, valets automates, halls immenses, musiques invisibles, murs vibrants d'eau, de vapeur et de fils électriques.
Un petit salon anonyme, éclatant d'or et de soieries jaunes, où Mme Palmé, la dame de compagnie, le reçut. D'une laideur spirituelle, d'énormes yeux doux, une bouche cousue de secrets, elle se tassait, noire et courte, large du bas comme un crapaud. Sa présence indispensable faisait à la beauté de Véra Belloni un repoussoir superflu, et inquiétait comme une tare.
Jacques, une fois de plus, domina sa répulsion. Trop fine pour ne pas s'en rendre compte, elle lui souriait avec bienveillance, car elle l'honorait d'une sympathie flatteuse. Il ne put s'empêcher de penser à une proxénète de marque qui reçoit le chent. L'apparition de Mme Belloni, en robe liberty rose ourlée de cygne, dissipa ce bref cauchemar :
— La pauvre Juana est à peine remise du voyage, dit-elle.
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La traversée l'avait tellement éprouvée qu'on avait dû la laisser se reposer à Marseille.
— Nous serons seuls, reprenait Mme Belloni; le marquis, qui est descendu aux Réservoirs, est parti hier en voyage. Son secrétaire vient de me téléphoner de ses nouvelles.
Le fait que M. de Santa-Gloria eût élu Versailles, et non Paris, impressionna favorablement Jacques, qui crut devoir demander des nouvelles des deux autres.
— Je crois le colonel Hawks à Londres, et le petit Pedro est grippé.
Une bénédiction que ces absences : celle du marquis surtout, dont le rôle incertain tenait du protecteur et du soupirant ; mais pourquoi pas, simplement, le vieil ami qu'elle affirmait? Et Jacques avec bonheur admirait la splendeur rayonnante de la jeune femme, ce visage si parfait, qu'il permettait mal un examen minutieux. Par instants pourtant, l'insécurité le tenait. Habitué à des formes sociales classées, la situation mal définie do Mme Belloni le déroutait. Jusqu'à ce veuvage sur lequel planait l'incertitude, sinon d'avoir appris par de vagues allusions qu'elle fut, du vivant de son mari, incomprise et malheureuse. Mais son charme prestigieux le ramenait vite aux interprétations les plus crédules et les plus optimistes.
Elle s'informait aimablement des siens, tou.s ces Fabrecé qu'elle connaissait un peu à travers Serge et beaucoup plus par lui, grâce à ses longs épanchements, sur le Colombo; ces Fabrecé qui lui avaient — elle le dit sans rancune — fait payer un peu l'inopportunité de sa visite.
— 11 faut vous dire que, depuis deux jours, je
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m'explique bien des choses, je vous dirai pourquoi. Déjeunons d'abord. Avez-vous faim?
L'estomac anémié de Jacques trouvait aux mets une saveur oubliée. La « bonne Juana » reparut, et un jeu de tables dressées et de valets silencieux fit circirculer un service délicat que Mme Palmé surveillait, de ses yeux caressants de monstre. On buvait un Champagne sec et frappé, alternant avec un romanée chaleureux.
Jacques sentait son cœur battre plus vite, des ondes de bien-être parcouraient son corps. Il s'anima, gai, séduisant, avec ce naturel de grand enfant qui lui gagnait les coeurs. Mme Palmé riait et lui donnait la réplique, tandis que Véra Belloni — c'est vrai, qu'elle ressemblait à Serge de façon bizarre — tombait en de fugitives rêveries, le menton appuyé sur sa main, la large manche de sa robe retombant jusqu'au coude et dégageant la blancheur du bras veiné de bleu. Jamais Jacques n'avait vu chair plus délicate et plus suave. Ce bras et le cou échancré, et la nuque ambrée sous les petits frisons d'or, le fascinaient.
Au café, à peine s'aperçut-il que sa difforme alhée, furtivement, s'échpsait : la Bête disparue, la Belle seule demeurait.
— Voulez-vous sonner, mon ami, pour qu'on ôte cela ?
De nouveau ils étaient seuls.
— Une cigarette?
Elle lui tendait la boîte, mais il la lui retirait doucement des mains et, sur ses paumes de nacre et ses doigts aux ongles sertis de corail rose, il déposait, à petits coups, des baisers de fièvre, qu'elle acceptait
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d'un air distrait de princesse voluptueusement attendrie. Fut-ce le cliampaf]jne, fut-ce le romanée qui lui donna cette audace, ou la candeur impétueuse d'un cœur vierge qui, se gardant mal des soupçons, se livrait entier?
— Je vous aime, murmura-t-il, je vous aime ; ne l'avez-vous pas deviné? Je tremble de vous déplaire, et cependant je sais que vous ne pouvez ignorer ce que j'éprouve. Mon trouble, mes regards, mes silences inquiets, tout vous l'a dit, n'est-ce pas?
Elle souriait :
— Vraiment, si vite?
— Si vite, oui. Je ne vous connais que depuis quelques jours, mais on ne se trompe pas là-dessus ! Véra, je vous aime : et il faut bien que cela soit, puisque, dans le chagrin des miens, je ne puis m'empêcher d'oublier les torts de votre frère ; je manque à mes devoirs de famille pour ne songer qu'à vous. Véra, comment en douteriez-vous si je vous dis que je serai ce que vous voudrez que je sois, votre ami préféré ou, si vous consentez, votre mari !
Elle réprimait un sursaut :
— M'épouser, vous?
— Certainement, moi.
Elle regardait avec une rapide douceur, nuancée de pitié, l'homme assez enthousiaste, assez jeune, pour lui offrir ainsi, d'un élan sincère, son nom, celui des siens, l'engagement irrévocable d'une destinée.
— Mais vous ne me connaissez pas, mon pauvre Jacques.
— Je vous aime.
— Vous ne savez rien de moi, de mon caractère.
— Je vous aime.
Il s'était presque agenouillé, brûlant de désir et soulevé d'une émotion plus forte que ses doutes, ses scrupules, l'avertissement de sa prudence ; car, que ce fût là une folie, il n'en doutait pas une minute, mais jugeait chevaleresque de jouer son sort sur un coup de dés.
Tout le poussait à ce vertige : la sève chaude du printemps, l'enivrement qui lui tournait la tête auprès de cette femme dont l'emprise foudroyante, après les années d'exil, incarnait le triomphe de la race d'élection à laquelle il tenait par l'hérédité, de toutes ses fibres, cette race blanche supérieure, dont le mirage l'avait si souvent poursuivi dans ses insomnies solitaires d'Asie.
De ses doigts fleuris de bagues — le déhcieux frôlement ! — elle caressa les tempes du Consul.
— Vous regretterez demain ces paroles !
— Non.
— Vous les regretterez. Peut-être les regrettezvous déjà?
— Non, non !
— Je lis plus clair en vous que vous-même ; vous me désirez plus que vous ne m'aimez. Oh ! vous êtes de bonne foi. Mais que penseriez-vous si je cédais à votre coup de tête?
— Mettez-moi à l'éprouve. Le temps...
— Vous souffririez ; et moi, je ne veux pas vous faire souffrir : je ne suis pas celle qui vous convient : je suis mauvaise et capable de faire le mal pour le mal.
— Je ne vous crois pas.
— Quand même l'hostilité certaine des vôtres et la
rupture probable de nos liens d'alliance ne rendraient pas toute union impossible, j'ai d'autres motifs.
— Je veux les connaître.
— Ma volonté de rester indépendante, d'abord.
— Je la respecterais. Et, d'ailleurs, n'y renonce-t-on pas si l'on aime?
Elle eut un sourire de protection moqueuse :
— Non. Je veux rester libre.
Jalousement, il demanda :
— Pour qui?
— Pour moi. N'insistez pas, Jacques. Tenez, je vais vous confier une meilleure raison. Donnez-moi votre parole de galant homme de la taire.
— Vous l'avez.
— Je suis mariée ; mon mari vit toujours.
— Ah ! fit-il avec un geste de douleur, et cependant allégé, sans qu'il pût s'expliquer cette fluide, ténue, impondérable délivrance.
Mais aussitôt ombrageux, devant ces apparences devenues du coup plus équivoques : l'intimité du marquis, ces autres amis à qui elle témoignait une camaraderie garçonnière :
— Pourquoi ce mensonge?
— Pour ma commodité. Je vous en ai fait bien d'autres. Mais alors, je ne savais pas, Jacques, que vous m'aimiez vraiment. M'épouser ! C'est gentil, oui, très gentil ! Mieux ! Généreux et brave. Oubliez ce rêve, et acceptez-moi telle que je suis : l'aventurière que les circonstances ont faite. J'ai quitté mon mari, il y a cinq ans, d'accord avec lui, en reprenant ma fortune.
D'accord, ou sur quel drame secret et honteux? Disait-elle la vérité, maintenant? Comment savoir?
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— Et depuis?
— Depuis... J'ai vécu...
— Vous n'allez pas me laisser supposer des choses dont l'idée seule me torture. Véra, vous n'avez pas aimé ces hommes?...
— Quels hommes?
— Vous savez bien? Le marquis et ces...
— Non, non, pas eux !
L'accent fut sincère, mais... Et pourtant il ne voulait pas douter d'elle...
— Qui d'autre, alors?
— Que vous importe? Je ne vous devais rien. Il gémit :
— Moi qui vous plaçais si haut ! Pourquoi vous ai-je aimé?
— Parce que j'étais la première et que vous songez au mariage, vous me l'avez dit.
La justesse de cette vérité le frappa avec l'acuité d'une aiguille. Mais renoncer à elle, même dépouillée de l'auréole dont il l'embellissait ; à elle qui courait ainsi de par le monde, fille de l'instinct ; à elle voilée de ce mystère troué, où il percevait des dégradations et des misères ; à elle impure, à elle si belle, il n'en aurait jamais le courage. Du souterrain mental, où s'émeut ce que nous n'osons nous avouer, des convoitises ardentes et basses, s'élevait une volonté exaspérée de ne pas la perdre. Il murmura :
— Vous ne m'aimez pas.
— Mais que vous faut-il donc? répondit-elle avec un sourire, où il crut revoir le signe de l'ange et non plus l'empreinte de l'obscur esprit qui une seconde avait stigmatisé ses traits.
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— Vous m'aimeriez, Véra?
— Ne le sentez-vous pas? Est-ce que je vous parlerais comme je n'ai parlé à personne? Écoutez. Je ne savais, en vous attendant, si je ne vous traiterais pas en ennemi. Je ne suis pas bonne, je vous l'ai dit, et j'ai de terribles caprices. J'ai vu Serge.
— Vous l'avez vu? Quand?
— Il sortait d'ici, quand vous êtes entré.
— Alors?
— Il m'a raconté, comme il lui a plu, ses démêlés avec votre sœur. Il sait mentir, lui aussi. Je ne le crois pas innocent, loin de là ; je ne la crois pas coupable, et, d'ailleurs, ce ne sont nullement mes affaires. Mais il peut lui nuire. Aucun scrupule ne l'arrêterait. A défaut de preuves, il a des présomptions : une lettre de sa femme et de quelqu'un qui., enfin, ne lui est pas indifférent.
— Que me dites- vous là? fit Jacques atterré, car il était à cent lieues de supposer...
— Ces lettres, j'ai obtenu que Serge me les remît, comme médiatrice de l'accord qu'il consent. Le divorce, il ne l'admet pas. La séparation de corps, non plus. Mais il se prêterait à une séparation à l'amiable qui, laissant subsister la possibifité d'une reprise, réserve l'avenir et Sauvegarde l'intérêt des enfants. Provisoirement, il les confierait à votre sœur, en la laissant libre de disposer de ce qui lui appartient. Il y met une condition ; excusez-moi de vous la répéter : c'est que rien, dans la conduite de Mme Polotzefî, ne vienne légitimer aux yeux du monde les soupçons qu'il a conçus, et que ces lettres peuvent justifier, pour des esprits prévenus et malveillants.
— Oh ! protesta Jacques. Il lui fait injure !
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— Je me borne à vous avertir des intentions de Serge. Il vous sera moins pénible de les tenir de moi et de les soumettre à votre sœur. A aucun prix, je ne dois me dessaisir de ces lettres. Avant votre arrivée, je me demandais si je ne m'en servirais pas pour vous humilier et vous faire souffrir. Serge ne me les a confiées qu'afm que je tente une sorte de chantage sur vous et les vôtres, pour vous forcer la main et empêcher toute demande en divorce, procédure ou représailles quelconques.
Véra Belloni tira de son corsage une enveloppe ouverte.
— Ces lettres, Jacques, vous en ferez ce que vous voudrez. Vous agirez pour le reste comme bon vous semblera. Je trahis Serge, j'agis mal envers lui, je m'expose à une vengeance dont je n'ignore pas le danger ; mais je veux vous donner un témoignage de dévouement que vous ne récuserez pas. Ces lettres perdraient votre sœur ; les voici.
Jacques hésitait :
— Prenez-les vite, dit Mme Belloni avec un tremblement dans la voix, comme si elle était prête à regretter son acte.
Quand il eut serré l'enveloppe dans son portefeuille, elle lui tendit ses mains fines, ses beaux bras nus qu'il baisa avec ferveur.
— Et maintenant partez...
— Ne l'exigez pas, tout à l'heure ! Laissez-moi vous parler de mon amour, de ma gratitude.
Elle dit plus bas :
— Demain... demain, vous reviendrez. Allez !... C'est mieux ainsi !
Jacques était très ému, quand, seul à seule, il put causer avec « la petite comtesse ».
— Oh ! Je t'en prie, s'était-elle écriée, ne m'appelle pas ainsi ! Tout ce qui me rappelle mon nom me fait horreur !
Elle avait les yeux cernés et, par instants, des tressaillements nerveux l'agitaient comme ceux qu'on a dans les mauvais rêves. Il la contemplait avec autant d'embarras que de bonté. Jamais, dans les lentes et oisives heures chinoises, son cœur et son cerveau n'avaient passé par une telle agitation. Ses sentiments pour Véra, complexes, avaient pris des formes nouvelles, où la pitié que lui inspirait Simone s'énervait de l'immixtion propice de celle qu'il aimait : comme elle s'était montrée généreuse !
Une pudeur fraternelle gênait ses explications ; mais Simone, dont l'histoire peu à peu transpirait dans la famille, lui marqua une si affectueuse confiance qu'il se montra plus à l'aise pour retirer de sa poche les fameuses lettres. Ouf !
Elle les dépHa avec de pauvres mains frémissantes, et, levant sur lui un beau regard malheureux :
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— Tu les as lues?
— Moi! M'en crois-tu capable? J'eusse été bien indélicat.
— Lis-les, alors.
Il s'en défendait vivement, mais elle insista. Pauvre sœurette ! Comme elle avait dû souffrir ! Il achevait, quand Isabelle entra. Elle n'était pas de trop et ils tinrent conseil. D'un commun avis, les lettres furent brûlées ; Simone vit avec soulagement, avec regret aussi, disparaître le compromettant témoignage : il lui sembla qu'on détruisait un peu de la pensée et du sentiment de l'homme qui lui était cher, et des siens même. Quant aux pourparlers avec Serge, l'attitude chevaleresque de Mme Belloni voulait qu'on recourût à son entremise.
Cinq minutes après on conférait en présence de M. et de Mme Fabrecé. Il avait bien fallu que Simone, devant les légitimes inquiétudes de ses parents pour sa fuite et sa situation fausse, se résolût à de complets aveux : les brutalités ignobles de Serge, et — ce fut le plus pénible — comment leur ami Henri Le Jas se trouvait mêlé à ce drame sans issue.
Sans issue ! Car était-il une solution pratique qui permît de sortir de ce labyrinthe? Épouser Le Jas eût été pour tout arranger, non certes au goût de M. Fabrecé et sa femme, ennemis du divorce et qui n'ignoraient pas les inconvénients du remariage, même pour un veuf (les filles de Claudie, comme on disait, plutôt que les filles de Jean-Marc...). Mais ce pis aller, à la rigueur, eût pai^u tolérable, — Le Jas offrant de telles garanties morales, — malheureusement rien à espérer. De son côté, sa femme le bouclait ; et pour Simone, la
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résolution de Serge de s'opposer au divorce ne la ligotait pas moins.
M. Fabrecé, qui réfléchissait, releva la tête :
— Une séparation légale, qui te laisserait trois ans de réflexion et ne précipiterait rien, me semble la seule sagesse. L'inconvénient de l'éclat qui accompagne ces sortes de procès serait atténué si on amenait ton mari à y souscrire. Car, dès lors, tout serait réglé en trois semaines. Tu as quelque chose à dire, Isabelle?
— Je redoute, père, ce qui pourrait attirer l'attention sur elle et être reproché plus tard à ses enfants. Même rapide, cette séparation d'une Fabrecé ne passerait pas inaperçue.
— Sans doute, mais ta sœur y gagnerait une position nette. La loi la protégerait. Autrement, elle n'a pour caution que les promesses de son mari, toujours le maître, fort de ses droits d'époux et de père. Et la parole de Polotzefî ne m'inspire aucune confiance.
Il se tourna vers Jacques qui avait ébauché un geste.
— Père, dit celui-ci, avons-nous le choix? Mme Belloni m'a certifié que Serge ne consentait pas plus à ce genre de rupture qu'au divorce.
— On peut plaider, dit M. Fabrecé.
— On peut perdre, hasarda Isabelle.
Mme Fabrecé prit la parole :
— Il me semble que notre délicatesse se trouve engagée par l'acte spontané de Mme Belloni qui désarme son frère. Nous ne devons pas exposer cette jeune femme à regretter son imprudence. Et, par suite, même vis-à-vis de Serge, si coupable soit-il, n'y auraitil pas quelque danger à repousser un accord qui évite le scandale, te laisse tes enfants, Simone, et te délivre
d'un joug devenu, je le reconnais, intolérable? Qu'en penses-tu? Tu es la principale intéressée ; et tu ne dis rien.
Mais Simone fondit en larmes.
Elle espérait, contre toute espérance, contre toute logique, par pur instinct de femme qui ne voit qu'une chose, c'est qu'elle aime, qu'elle est aimée, que les lois sont absurdes, les êtres méchants, qu'on l'écrase sous de bonnes raisons, alors que, derrière le mur de la geôle noire, il y a de la lumière, de l'espace, le vent libre, le bonheur : il y a la vie.
Un silence apitoyé descendit sur elle, attestant l'impuissance des siens, qui l'aimaient pourtant. M. Fabrecé, les sourcils froncés, irrité dans son orgueil, froissé dans son sens de justice et attendri dans sa tendresse trop inteUigente pour ne pas absoudre sa fille, qu'il plaignait de toutes ses forces, dit :
— Soit, traitons. Mais, j'insiste, que ce soit pour une séparation légale. Jacques transmettra à Mme Belloni mes remerciements en attendant que j'aille causer avec elle et, ce sera nécessaire, avec Serge. Le moins qu'on puisse exiger est un engagement devant témoins et, au besoin, par écrit chez l'avoué ; car, avec lui...
Il mit la main sur l'épaule de Simone, effondrée :
— Du courage, ma fille. Tu es sous la sauvegarde de ta famille. Tes enfants provisoirement te restent. Tu as une noble tâche : consacre-leur toute ton âme. Et je t'estime trop, j'estime trop encore Le Jas, malgré sa conduite irréfléchie et bien imprévoyante, pour ne pas être sûr que vous renoncerez bravement à un rêve impossible.
— Je ne puis renoncer à mon amour, murmura
Simone, éperdue. Que voulez-vous que je devienne? J'aimerais mieux me tuer, comme Claire Jayant, plutôt que de retourner avec ce misérable Serge. Mais perdre Henri, vous me demandez, père, une chose affreuse.
Maman-Reine, à la fois blessée et cependant remuée au fond du cœur par la sincérité d'un tel désespoir, lui tenait les mains, les lèvres remuant de conseils qu'elle eût voulu formuler, et qui expiraient par pitié,
M. Fabrecé, debout de sa haute taille, dit avec une tristesse sévère, mais bonne :
— Je te demande, ma fille, la seule chose qui soit compatible avec ta dignité et la nôtre. Quand même Polotzeiï ne t'en ferait pas une loi, le souci de ton honneur exigerait qu'Henri Le Jas et toi cessiez des relations aussi suspectes que dangereuses. L'amour, ma pauvre enfant, s'ahmente de la présence comme la flamme du bois qui l'active. Tu oublieras, tu es si jeune ! D'autres que toi ont aimé, ont cru aimer ; et puis, les mois et les années...
— Mais, père, c'est parce que je suis jeune que je ne puis me résigner h mourir vivante.
— Ma pauvre Simone, n'as-tu pas appelé toi-même ton malheur?
— Oui, je me suis trompée : mais dois-je expier cette erreur toute ma vie? J'étais une enfant ! J'aimerai toujours Henri. Je ne puis le bannir de ma pensée. H y règne. Comment pourrais-je cesser de l'aimer?
Isabelle lui dit avec tendresse :
— On ne peut t'arracher le cœur, ma chérie. Au plus secret de toi-même, ta conscience seule reste juge. Mais tu dois avoir le courage de trancher maté-
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riellement un lien qui vous entraînerait ensemble à l'écroulement de tout ce qui, pour toi, pour nous, signifie l'unique raison de vivre : le devoir, l'idéal de tous ceux avec qui tu communies par la chair et par l'esprit.
— Crois-en Isabelle, dit le Père. Plus le sacrifice te coûte, plus tu te hausseras dans l'estime de ceux qui t'entourent et qui n'ont pour toi que tendresse désolée. Tu n'as même pas le choix. Subis la nécessité, non en lâche, mais comme une vraie Fabrecé.
Les vieilles mains de Maman -Reine étreignirent, suppliantes et impératives, plus fort, plus fort encore, celles de Simone.
Celle-ci regarda tour à tour Isabelle et son beau visage de foi, Jacques compatissant, sa mère respirant avec peine d'émotion et de fatigue, et le Père debout, grave et ferme. Elle sentit qu'elle ne pouvait rien contre les forces inexorables de la société, de la famille, des principes dont la cruelle rigueur avaient imprégné son propre cerveau. Elle se vit mutilée, amputée du meilleur d'elle-même, et, cependant, fortifiée par l'idée qu'en acceptant une si prodigieuse torture, elle devait obéir à la fatalité d'un destin supérieur. Pâle, anéantie, mais les yeux fiers, et se raidissant pour s'affirmer, elle aussi, la ^Taie Fabrecé qu'on lui demandait d'être, elle balbutia :
— Je ferai, père, ce que vous voudrez... On avait compté sans PolotzefF.
Quand Jacques revit Mme Belloni, elle ne lui put cacher qu'une scène horrible avait éclaté entre elle et son frère, exaspéré d'apprendre qu'elle s'était dessaisie des lettres. Vaine trahison, car il en conservait,
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méfiant, les photographies. Et, puisque c'était ainsi, il irait jusqu'au bout. On allait voir ce que son abandon du domicile conjugal coûterait à Simone ! Ah ! On le dépouillait, on le bafouait ; plus d'accord ! Il reprendrait d'autorité sa femme et ses enfants. Le mariage, avec toutes ses conséquences 1 La loi était pour lui !
Jacques, entendant Véra lui conter ces choses, frémissante d'indignation et d'animosité, eut la révélation d'une femme bien différente de celle qui, divinement, lui souriait dans sa molle robe rose, ses bras blancs émergeant des larges manches ourlées de cygne. Serrée dans un tailleur de voyage, — ne le lui avait-elle pas dit? elle quittait l'hôtel, après le scandale causé par Serge, — un vêtement sombre qui la gainait en sveltesse et en force, le visage dur, des reflets d'orage aux yeux, elle semblait, les muscles ainsi bandés, une jeune belle louve prête à bondir et à mordre.
Comme si un masque fût tombé, il constata sur ce visage nouveau des expressions d'âme mystérieuses et violentées, d'un attrait intense et pourtant répulsif, comme si des passions inconnues venaient y transparaître, à fleur de peau. Il en ressentit un malaise, jusqu'à ce que sa douceur et sa persuasion eussent détendu et apaisé un peu son amie.
— Polotzeff vous a insultée, n'est-ce pas? demandat-il prêt à soutenir, avec la cause de Simone, celle de Véra contre l'agresseur, par la gifle et l'épée.
— Cela a peu d'importance. Une fois de plus ! Enfants, nous nous battions jusqu'à nous déchirer lo visage. Oui, sans ma présence d'esprit et le secours de Juana, peut-être ne m'auriez-vous pas revue vivante. Tenez I
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Elle inclina la tête, souleva sous la grosse natte la toison soyeuse et montra, dans l'écartement des cheveux, un sillon de sang coagulé : la marque d'un coup de canif, faute de mieux, dardé dans son visage et visant les yeux afin de les crever, déviant par bonheur, sous le coude qu'elle relevait à temps. Jacques pâlit ; son amour lui reflua au cœur, une haine sauvage le crispa contre ce tourmenteur de femmes.
— Je le tuerai, dit-il, en souriant d'un sourire qui découvrait les dents, et cruel comme ceux qu'on avait là-bas lorsqu'on suppliciait un condamné.
— Non, Serge est de première force à l'escrime et au pistolet.
— Voilà qui m'est égal.
— Il refuserait une rencontre avec vous. Et vous n'allez pas vous battre avec un dément !
Elle achevait son récit ; l'intervention de Juana, ses appels au secours n'avaient pas arrêté une nouvelle ruée de Polotzefî. Il ne s'était ressaisi que devant le revolver braqué par sa sœur, un bijou de poche qui l'avait protégée quelquefois déjà dans sa vie hasardeuse. Des gens de l'hôtel accouraient : il fallait leur donner de vagues prétextes, les congédier, déçus et sceptiques. Elle ne resterait plus dans ce logis banal où l'on pouvait la dévisager avec curiosité. Elle avait loué déjà un appartement meublé, rue Pergolèse.
— Mais, dit Jacques, votre frère est dangereux. Vous ne pouvez rester sans défense ?
— Je connais Serge. Il va se terrer pour quelque temps. Vous n'entendrez parler de lui que par actes judiciaires. Plus rien ne vous lie ; n'hésitez pas : que votre sœur se défende et réclame aux tribunaux sa liberté.
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Elle ajouta, résolue :
— Si vSerge redeviont méchant, je saurai, moi, Tempêcher de nuire.
Touchée d'apprendre les intentions de M. Fahrecé à son égard, f^lle insinua :
— Ne pensez-vous pas, mon ami, qu'il vaut mieux que nos vies, aux \ôtres et à moi, demeurent parallèles? Ma place n'est pas parmi vous, ni la leur chez moi. Tout nous éloigne.
Il lui sut gi'é de cette délicatesse : une collusion trop familière lui eut été désat^'réable. Ses illusions les plus chaleureuses sur Véra n'allaient pas jusqu'à souhaiter la voir à Val-Montoir, ou frayant avec ses sœurs. En raison même de l^irdeur si forte (jui le portait vers elle et la voulait toute à lui, il se réservait un culte jaloux et secret, sans témoins ni contrôle. Elle alla au-devant de ses désirs en lui disant :
— Savez-vous ce que vous feriez ce soir, si vous étiez gentil? Vous viendriez rue Pergolèse me prendre et m'emmener dans quelque taverne de Montmartre.
Mais, quand il se présenta dans sa nouvelle demeure, elle n'avait plus envie de sortir. Les fleurs magnifiques dont il venait de faire emplir l'appartement d'un grand parfum et d'une gloire éblouissante, lui avaientelles donné la migraine? Ils feraient la dînette sur un guéridon. Ils seraient seuls ; ils seraient bien.
— La bonne idée !
Elle ravit Jacques.
Il retrouvait la Véra de l'autre jour, la Véra au charme de fée et de sirène, à la fois délicieuse et inquiétante. Elle ne portait plus le tailleur qui collait à sa chair musclée. Librement drapée dans un grand châle
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de Manille aux fleurs de soie pourpre, un œillet charnu et odorant piqué près de son oreille, elle apparaissait là une autre femme encore. Il admira cette puissance instable et ce don de refleurissement perpétuel. Mme Palmé s'était éclipsée ; et, à demi couchée sur le divan, parmi les coussins, Véra semblait plus belle de son propre rayonnement.
Il était tout près d'elle, aussi près que possible. Et cette fois, ils ne parlaient plus de mariage, mais d'un autre lien, dont l'inconnu de leur caprice et des événements déterminerait seul la durée. Véra, les yeux languissamment plongés dans ceux de Jacques et secouée parfois de petits rires pendant lesquels elle se redressait, ondulante sous le châle qui épousait ses contours fermes et voluptueux, hochait la tête avec tendresse :
— Jacques, je vous le dis, vous avez tort de m'aimer. Je vous ferai souffrir, Jac({ues. Il en est temps encore ; prenez votre chapeau et allez-vous-en
Il lui répondait par des baisers sur les ongles, les doigts, les poignets, les beaux bras nus :
— Je vous aime !
Il ne rentra pas cette nuit-là à Val-Montoir.
Henri Le Jas était hypnotisé par son idée fixe : Simone et lui parvenant à so libérer de leurs chaînes pour s'appartenir un jour.
Renseigné par Florent, il ne dérageait pas contre ce qu'il appelait l'égoïsme des Fabrecé, leur mollesse à agir contre Polotzeiï, ce bandit malade que les juges devraient retrancher du mariage comme indigne et envoyer en prison ou dans un cabanon de fous, au choix.
Que Simone pût so résigner à une séparation à l'amiable sans sécurité ni garanties, la maintenant dans son odieux servage, le dépassait. La voir, lui parler à tout' prix !
Ce supplice ne pouvait durer ; qu'elle fût là, que quelques mètres de distance, un couloir, un mur les séparassent, et qu'il ne pût forcer la consigne inflexible qu'elle s'était imposée ! II ne vivait plus que dans l'appréhension d'un malheur, dont il croyait lire l'annonce sur le visage des membres de la famille, plus distants, plus réservés à son égard, les femmes surtout !
Évidemment, s'il ne s'éloignait pas de lui-même,
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M. Fabrecé ou Jean-Marc qui le regardait avec une sympathie rude et lui donnait des poignées de main bourrues, lui signifieraient bientôt son congé.
Florent avait pitié de lui ; il s'était efforcé de toucher Simone : elle n'était que trop prête à s'émouvoir et d'autant plus se résistait à elle-même. Partisan des extrêmes, il ne comprenait pas qu'elle ne courût pas tous les risques. Un divorce, du tapage, un échec même : la belle affaire ! Elle pourrait, de procédure en procédure, intimider, lasser l'ennemi. Et pourquoi ne réussirait-elle pas? A quoi servait ce grand nom de Fabrecé, sinon pour faire poids dans l'opinion des magistrats et l'esprit du monde? Allait-elle mourir de chagrin, désespérer un homme de cœur?
Quand il la pressait ainsi, Simone, se sentant faiblir, risquait un mouvement de retraite. Florent ne gagnait rien sur sa sœur désemparée, reprise à l'influence collective, à cette emprise des êtres avec lesquels on vit quotidiennement. Il se décida à brusquer les choses ; ce jour-là, Le Jas venait de le soigner, — une sotte blessure, il aurait pu s'estropier, — quand Simone, qu'ils espéraient à cette heure-là, s'arrêta de son pas léger devant la porte. D'un signe bref, Florent désignait la petite pièce voisine, qui lui servait de laboratoire et de capharna'jm hétéroclite. A peine Le Jas s'y fut-il dissimulé que Simone entrait.
Florent ne pouvait s'empêcher de l'admirer, si johe sous la meurtrissure des traits pâles, avec sa jeunesse si touchante. Elle avait un air de décision qu'il ne lui avait pas encore vu.
— Je pensais que tu n'étais pas seul.
— Pourquoi?
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— J'aurais eu quelques mots à dire à Henri.
— Si c'est pour le rendre plus malheureux, à quoi bon? Il l'est bien assez, va.
— Suis-je sur un lit de roses? Je viens de recevoir une lettre de mon mari. Il exige que je retourne avec lui et que je ramène les enfants.
— Non, ce toupet !
La porte du laboratoire s'entr'ouvrait, et tout à coup Le Jas fut au côté de Simone. Elle se rejeta en arrière, saisie.
— Oh ! vous étiez là, vous étiez là ! C'est mal !
— Écoutez-moi !
— Partez, Henri ! \'oiIà ce que je voulais vous dire ; partez ! Nous ne devons plus nous revoir !
— Je vous compromets donc bien? fit-il amèrement. Nous voir ! Est-ce que je vous ai vue depuis votre arrivée? Ne m'avez-vous pas tenu à l'écart comme un étranger? Ne sentez-vous donc pas qu'en dehors de Florent nul ne vous soutient, nul ne vous conseille comme il devrait. Polotzeiï vous somme de rentrer sous son toit, vous et vos enfants ! Serez-vous assez faible, jàssez lâche pour le faire? Je m'y oppose, je vous en empêcherai par tous les moyens, je vous le jure 1
Simone le regardait avec une désolation chargée, malgré elle, de tendresse et de pitié.
— Non, non, rassurez-vous. Mais il a des droits, de terribles droits ; la loi pour lui !
— Oui, reprit Le Jas avec dégoût, les gendarmes ! Rassurez-vous, ils ne viendront pas vous chercher de force ! Aucun magistrat, aujourd'hui, n'oserait plus signer cet ordre-là.
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— Mais les enfants, oubliez-vous qu'il peut les prendre, que demain ou dans quelques jours une décision de justice ne saurait les lui refuser? Il est le père, il est le plus fort.
— Alors, vous les livrerez?
Choqué de ce mot, qui assimilait les êtres nés de sa chair à du bétail qu'on conduit, elle riposta :
— Moi? On m'arracherait plutôt la vie!
— Eh bien, dit Le Jas, dont l'énergique figure reflétait tour à tour les émotions les plus poignantes, y venez-vous donc enfin, vous et les vôtres, à l'offensive que vous auriez dû prendre le premier jour? Y venez-vous, à cette nécessité qui s'impose et que vous n'éluderez pas, en dépit de toutes les mesquines ou respectables considérations de prudence, de dignité, d'intérêt, — ah ! il s'agit bien de théories morales et de convenances ! — y venez-vous, y venez-vous enfin, à la seule voie de salut? Lutter, lutter encore, lutter toujours? Le divorce, ou, si vous préférez, la séparation de corps qui y aboutit? — Nous n'en sommes pas à trois ans près d'attente, reprit-il avec un rire qui sonnait la douleur ! — Polotzeff vous y accule ; et vous n'aurez, les uns et les autres, rien à vous reprocher. C'est pour garder vos petits ! Et si un jour vous êtes libre, sauvée de cet homme et de ses exigences et de ses brutalités, ne bénirez-vous pas alors la joie de vivre ?
— Je n'en sais rien... dit Simone épouvantée, je n'en sais rien... Je roule, il me semble, à un abîme. Je suis épuisée, voyez-vous...
Henri Le Jas saisit ces mains qui se débattaient comme des oiseaux captifs, ces mains glacées ; et atti-
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rant et conquérant du sien, pour le pénétrer plus à fond, le regard qu'elle eût voulu détourner :
— Simone, le bonheur n'est pas simple, ni facile; il faut du courage. Ayez-en ! Je vais partir comme vous me le demandez. De mon côté, je tente de m'évader, moi aussi ; je vais trouver ma femme, faire une dernière tentative pour la convaincre et l'attendrir. Si j'échoue, vous ne me reverrez pas. Je ne compliquerai plus votre existence si lourde ; je m'expatrierai s'il le faut : on m'a fait des offres brillantes à l'étranger.
Simone tressaillit, le regarda fixement et devint si blanche qu'il eut peur de la voir défaillir.
— En revanche, reprit-il, j'exige de vous une promesse : vous ne pouvez vous y refuser. Faites l'impossible pour vous libérer de ce misérable ; songez à vos enfants, songez à vous-même 1
Il baissa la tête, et plus doucement :
— Et songez un peu à moi qui vous aime, et qui de loin, si la destinée injuste nous sépare, ferai des vœux pour vous, n'aurai de triste consolation que dans la certitude que vous êtes moins malheureuse.
— Oui, dit Simone, je lutterai, je vous le jure, et j'y déciderai les miens !
Henri Le Jas lui baisa follement la main :
— Partez, dit-elle, mon pauvre, mon cher ami. Mais il ne pouvait s'arracher d'elle. Et Florent,
très remué, songeait combien l'amour exalté contient de souffrance en rançon de ses joies.
Un coup sec : Jean-Marc entrait :
— Je te cherchais, dit-il au médecin.
— Je te suis.
Le Jas se retourna vers Simone :
— Je vous fais donc mes adieux. Au revoir, Florent, guérissez vite.
Une suprême fois il se retourna, mit dans ce regard tout son dévouement, sa passion absolue et sans retour.
Ils descendaient l'escalier.
Jean-Marc lui dit, avec une bonhomie autoritaire :
— Eh bien, Henri?
— Eh bien, Jean-Marc? Je n'ai rien à t'apprendre. Je m'en vais.
Une amertume affreuse nuança sa voix. Cette grande famille était la sienne : il avait sauvé jadis Claudie d'une fièvre typhoïde, soigné tous ces êtres qui l'accueilllaient comme un frère, quelques jours auparavant.
— C'est ce que tu as de mieux à faire, dit Jean- Marc. Pour Simone, il n'y a plus à hésiter, elle va demander la séparation de corps.
— Amen ! dit Le Jas, pourquoi pas le divorce?
— Le Père et la Mère y répugnent. Puis la séparation met de l'espace et du temps entre le passé et l'avenir. On voit venir : c'est une épreuve.
— Et de la souffrance.
Jean-Marc continua :
— Si elle l'obtient — pourquoi ne l'obtiendraitelle pas, en prenant un prince du barreau et le plus retors des avoués? — alors on verra plus clair.
Il s'arrêta, et avec un mâle sourire d'amitié :
— Mon pauvre vieux, tout cela me fait beaucoup de peine.
— A moi aussi.
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— Écoute, si vous vous aimez tant que ça, eh bien, eli bien... j3lus tard... Ma foi, vous ne serez pas les premiers et les derniers...
11 n'en dit pas plus, et cela pouvait s'entendre de diverses façons : à quoi bon préciser? A chacun ses responsabilités. Le Jas n'était plus un enfant. Redevenue maîtresse de ses actes, Simone aviserait. Jean- Marc avait l'indulgence des forts, pour toutes les faiblesses cachées, y compris les siennes : l'essentiel était que les apparences fussent sauves.
Le Jas n'avait pas répondu. Sa mentalité était autre : tout ou lion. Aimer une femme en plein jour, devant tous. Ah ! parbleu, s'il écoutait, au fond de lui-même, les suggestions viles de l'instinct 1 Non ! son amour était ennobli de trop de fierté pour qu'il le dissimulât jamais comme une honte.
— Plus tard, fit-il, c'est loin 1...
Jean-Marc désigna l'automobile.
— Je vais à Paris, m'accompagnes-tu?
— Autant vaut 1
Armande, derrière eux, s'élançait :
— Tu m'emmènes, chéri?
— Impossible. Le Jas vient.
Et comme celui-ci allait s'empresser d'offrir sa place, Jean-Marc, d'un coup d'œil qu'il connaissait bien, le rendit complice du silence :
— Il faut que Henri prenne un train d'urgence. Je reviendrai pour dîner.
Armande, avec un sourire figé, les regarda partir : Jean-Marc au tournant agita la main.
— Toi, dit-elle, tu me trompes.
Et elle courut en référer par téléphone à Liane.
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— Tu es une poire, répondit la voix lointaine. Laisse-moi faire !
Dans l'auto, Jean-Marc fumait, sans parler, son cigare. Et Henri Le Jas voyait défiler à toute vitesse arbres, routes, ponts, rivières. Sa vie passée, qui s'enfuvait derrière lui.
A Paris, le temps de se lester d'une valise, du linge indispensable, et gare du Nord il prenait le rapide de Belgique.
Jean-Marc alla chez l'avoué, puis à l'hôtel où PolotzefT était descendu. Il ne voulait pas que son père se commît dans une explication avec Serge. Mais pour son compte, il entendait le voir et lui parler. Il ne voulut pas se faire annoncer, prit l'ascenseur, frappa directement à la porte numérotée de l'appartement occupé par son beau-frère.
— Qui est là? demanda une voix soupçonneuse.
Et Serge, en pyjama violet à rayures crème, ouvrit prudemment. Il recula devant Jean-Marc ; un sourire inquiet et insolent donna un étrange caractère à sa figure patricienne d'une pâleur mate, accentuée par une boîte crânienne énorme et un ovale pointu qui s'amincissait jusqu'à la fourche de la barbiche. A moitié chauve, il avait un nez busqué d'oiseau de proie, et, sous la fine moustache blonde, des lèvres sinueuses d'une mobilité extrême. Ses yeux très beaux, très grands, viraient en tous sens avec des lueurs fausses. Toute sa personne, mince et découplée, attestait la rai e ; mais la dégénérescence se témoignait à la boursouflure des paupières, à la pâleur des mains aux
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longs onglos recourbés, des mains sèches et ratatinées comme des pattes d'oiseau. Tel quel, une séduction trouble qui faisait pensera celle d'un mignon d'Henri III peint par Clouet, et api)elait la fraise empesée et le toquet de velours. On cherchait aussi la dague en dard de guêpe.
— Nous avons reçu votre lettre, dit Jean-Marc se maîtrisant. C'est une bouffonnerie, un bluff, n'est-ce pas?
Le contraste entre les deux liommes était saisissant : Jean-Marc, lui, exhalait la santé, la force, l'origine plébéienne à peine afllnée par deux générations. D'un revers de bras il eût démoli ce petit homme invulnérable de par les lois qui l'investissaient, sur des innocents et des victimes, d'un pouvoir régalien.
Serge Polotzeff, lui, regardait avec une extrême attention les mains gantées de son adversaire. Recevrait-il un soufflet à paume ouverte ou un swing à poing fermé? Ses prunelles, une seconde, avaient chaviré. Mais il devina tout de suite que Jean-Marc ne le toucherait pas et son aplomb revint :
— Permettez-moi de vous dire que je trouve votre question incorrecte. Je ne reconnais à personne le droit de se placer entre ma femme et moi.
Il avait une voix perçante, à laquelle son émotion de névrosé donnait des intonations de fausset. Et, sous le sourire de l'homme du monde, unt» expression froide et haineuse perçait, quelque chose de reptilien, dont pour la première fois Jean-Marc eut conscience Le sang lui monta au visage :
— Même pour parer les coups que vous lui donniez, gredin?
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— Je n'ai jamais porté la main sur Mme Polotzeff, protesta Serge sans conviction. Quelle est cette fable? Un gentleman comme moi... Est-ce elle qui raconte ces sottises?
Il ajouta avec componction :
— Je savais bien qu'elle avait parfois le cerveau malade ; mais pas à ce point.
Jean-Marc eut peine à résister à l'envie folle de le renverser, de le faire craquer sous ses pieds comme une c 'quille d'escargot ; Polotzeiï dut lire dans ses yeux ce désir expressif, car il crut bon de s'abriter derrière une large table.
— \'ous ne manquez pas de culot, dit enfm Jean- Marc stupéfait. Je suis venu seulement vous dire ceci : Simone ne remettra jamais les pieds chez vous. Et quant aux enfants, elle les garde.
— Très bien, dit Polotzeiï, je vais m'adresser au tribunal.
— Elle aussi.
— Parfait ! Il y aura de quoi éclabousser tous les Fabrecé présents ou futurs.
— Canaille ! rugit Jean-Marc, croisant convulsivement les bras, car sans cela...
Un valet en habit noir apparut. Sournoisement, Serge, s'appuyant à la boiserie, venait de presser le bouton électrique...
— Je ne vous retiens pas, dit-il avec une exquise politesse. Au revoir.
Et au domestique :
— Reconduisez.
Le respect humain, devant cet homme, ressaisit Jean- Marc. Il toisa Polotzeiï qui, plein do dignité, le nar-
m:s f.\h!;i:(:i- lii
guail luaiiih'iiant, di'daigna do diro un mut qui no pouvait être qu'uno insuit»' et sortit furieux contre Jui-nir-ine, l'inutilité de sa visite et son impuissance. Il aurait dû, coûte que coûte, le réduire en juirée.
Il était encore cramoisi, (piand muni (Tune boîte de lokoums à la pistaclip, dont elle ratîolait, il arriva chez sa petite amie Suzette Hycler, des Bouffes.
Ce n'est pas impunément que Sophie subissait les effluves du printemps. Puis cette atmosphère d'amour qui l'enveloppait et dont, pour Simone, elle avait des révélations trop certaines, alors qu'à l'égard d'Olivier et du Chinois elle restait dans une demi-ignorance, où, seuls, ses pressentiments discernaient des probabilités.
Qu'Olivier fût sous l'influence des dames Sarnel, point de doute ; et il eût été à souhaiter que le Consul se souciât moins des beaux yeux de Mme Belloni. Il n'était pas jusqu'à la jalousie amoureuse d'Armande qui ne mît sa note dans ce concert d'impressions troublantes, auxquelles Sophie ne pouvait demeurer insensible.
De légers symptômes en marquèrent chez elle le contre-coup ; les uns naturels, tels que migraines et bouffées de chaleur ; les autres artificiels et tout aussi révélateurs : elle porta des blouses de tons clairs et modifia sa coiffure, ce qui changeait sa physionomie au point de départager l'opinion, les uns la préférant ainsi, et les autres la conjurant de revenir à ses bouffants ; ce qu'elle fit, au reste.
De son côté, M. Virquot se laissait aller, pendant