Deuxième Partie
C r-lt.
-Sur le seuil, la religieuse apparut, un doigt levé pour imposer le silence. Derrière elle, par la porte entr'ouverte. une raie d'ombre glissa, avec une odeur douceâtre d'antiseptiques ; on devinait par là une atmosphère douloureuse de pièces d'agonie.
Catherine et Jacques reculèrent, se tinrent au seuil défendu par l'apparition silencieuse et noire.
2rO LESIAÇADES
La sœur murmura, sans un mouvement de ses lèvres minces :
— ChutI Ils reposent tous les deux.
Et la vieille femme de charge demanda :
— Comment la nuit s'est-elle passée?
— Lui. il a été très agité. Elle, il n'y a pas de changement. Sœur Thérèse a pris la température tout à l'heure; toujours 39-9.
Ces pronoms, « lui ». « elle », désignant les maîtres marquaient l'emprise du mal ; déjà ils dépouillaient de leur personnalité ceux qui allaient finir. Sartines profondément sentit la rupture; ceux qu'il avait connus si tenacement cramponnés aux détails de la vie disparaissaient, devenus presque déjà les anonymes que sont les morts.
Il se retira vers une fenêtre ouverte, but la santé de l'air vif et froid ; le paysage entra d'un bleu net et vibrant d'hiver. La porte de mort se ferma doucement, les lins blancs de « l'Espérance » s'effacèrent.
Jacques suivit Catherine le long du corridor flamboyant, aux dalles losangées.
vernies de clartés fluides.
— Voulez-vous prendre quelque chose, monsieur Jacques? — Vous a%-ez voyagé toute la nuit.
— J'ai été obligé de m'arrêter à Paris ; les trains ne correspondent pas, c'est toute une histoire que de venir de Montoire ici.
— Tenez, monsieur Jacques, il faut boire
votre chocolat. Vous aurez bien assez d'émotions tout à riieure.
La fraîcheur délicieuse du beurre, le velours du lait crémeux flattaient sa faim, réchauffaient sa fatigue. Des réseaux rompus d'une vie passée se renouaient en lui. remmaillaient la trame de l'existence évoluée autrefois dans cette familiale demeure où sa jeunesse avait vécu. L'oncle et la tante s'évoquèrent, se présentèrent ; il laissa tomber la tartine mordue, la gorge serrée par les souvenirs.
— Enfin, Catherine, comme c'est arrivé vite. Mon oncle m'avait écrit, il y a une quinzaine ; ils étaient très bien tous les deux. — Et mênîe quand vous m'avez prévenu, vous ne paraissiez pas très inquiète. Ils sont donc tombés malades en méine temps r
— Monsieur votre oncle a reçu la pluie, l'autre jour, en revenant de la chasse. Tout de suite il s'est mis à trembler la fièvre. Ça a donné un coup à Mme la baronne qui n'était pas bien solide depuis ses attaques. Les voilà maintenant chacun de leur côté dans leur chambre, et moi qui ne sais où donner de la tête. — Heureusement que j'ai pu avoir des sœurs à la ville.
— Et les médecins?
— Le docteur Legrand est venu tous les jours ; hier, il y a eu consultation avec le docteur Gras.
212 LES FAÇADr.S
— Et qu'est-ce qu'ils disent?
— Oh, monsieur Jacques, c'est une affaire d'heures maintenant. A leur âge...
La minute fut pour lui solennelle, d'une douleur aiguë, désintéressée. Puis la préoccupation personnelle surgit. — l'instinct de vivre, supérieur à la pitié. — Il songea :
— Qu'est-ce qui va arriver pour moi?
Catherine, conduite à la même idée par
un semblable enchaînement, formula sa pensée.
— Je vas vous dire une bonne chose, monsieur Jacques; il faut un peu voir à vos intérêts. — Tout le monde sait dans le pa^'s que Monsieur et Madame se sont tout donné au dernier vivant. Si votre oncle meurt le dernier, c'est bien ; mais si c'est Madame, tout ira à sa famille à elle ; et vous, mon pauvre monsieur Jacques, vous vous trouverez comme un petit saint Jean...
Avez-vous pensé à ça?
— Mon Dieu, oui, ma bonne Catherine; mais mon oncle m'a toujours dit...
— Il faudrait lui parler. Je le ferais bien, moi ; mais, je le connais, ce serait pour tout gâter... Tandis que vous, avec le nom... Songez, si cette belle terre ici et les fermes en Bresse, et tout l'argent aussi allaient aux cousins de madame ; ces Puylaurens et ces Royaumont qu'elle ne pouvait pas souffrir.
La coiffe douce de sœur Sainte Monique parut dans l'ouverture de la porte.
— M. de Sartines est réveillé. Il demande M. Jacques, son neveu.
Le jeune homme se leva, ceint d'angoisse. L'idée, insupportable à sa jeunesse, de la maladie et de la mort, de la vue d'une agonie à subir, l'inonda de répugnances ; il dut dominer du dégoût pour aller vers ce parent aimé. Dés le seuil, il butta dans l'obscur, tâtonna, hésitant, saisi d'horreur à l'ouïe des gémissements rauques. tousses dans l'alcove.
— C'est toi. mon garçon?
Alors il vit son oncle couché; l'énorme torse du gentilhomme campagnard soulevait le drap, se modelait sous les linges avec une apparence encore de force; mais la face du moribond, durement creusée de rides noires. la sueur brune des tempes, la respiration garrulante dénonçaient la mort. Ses paroles fluèrent dans l'ombre, désunies par la toux épuisée. La sœur dut se pencher sur la couche.
— Monsieur, c'est votre neveu.
Et Jacques, à son tour, se penclia.
— C'est moi, mon oncle. — Eh bien.
comment ça va-t-il?
Cette voix condensait les pensées du mourant et. le faisceau un moment renoué :
— Ah. dit-il. content de te voir... A te
214 LES 1 AÇAUES
parler... Écoute, mon fils.... je ne suis pas bien, vois-tu. ça va mal...
Il refusa, d'un geste, la protestation banale :
— Où est ta tante? Comment n'est-elle pas là?... Elle est donc bien malade aussi?
Jacques hésita, mais au signe de la religieuse :
— Mais. non. mon oncle, elle est fatiguée d'avoir veillé deux nuits, elle dort ; quand elle se réveillera, elle viendra.
L'oncle le regarda, de l'œil défiant des malades, geignit doucement :
— Tant mieux, alors, parce que. voistu,... c'est ce testament... Je lui ai tout donné.... tout, après moi... Mais elle sait... elle fera... C'est toi le nom.... c'est à toi tout.... sois tranquille...
Ses paupières battirent, sa pensée se délassa dans l'inconscience. A cet homme harassé de vivre, la mort venait comme l'irrésistible sommeil des soirs de fatigue. Un terrible silence compta le temps ; puis des ondes passèrent, douloureuses, portant de faibles plaintes venues de la chambre voisine. Il y eut un sourd colloque des sœurs ; elles se liatèrent vers celle qui mourait aussi.
Une voix, la voix de Catherine, dit derrière Jacques :
— Le docteur vient d'arriver.
LESFAÇADES 21)
lit tous s"empresstrent autour du sauveur humain qui apporte l'espoir.
Catherine insista, obstinée :
— Vous avez entendu le médecin, monsieur Jacques : Madame peut traîner encore deux ou trois jours, mais Monsieur passera ce soir ou cette nuit. Si Madame avait sa connaissance, elle aurait peut-être le temps de vous laisser tout, puisque c'est convenu. Mais elle est déjà comme morte: le docteur m'a dit qu'elle ne sentait rien, qu'elle n'entendait rien. Seulement elle vit assez pour vous rendre pauvre pour toute votre vie. Pensez à cela, vous aurez des enfants un jour...
— Que faire, ma bonne Catherine >
— Il faut parler à votre oncle; lui dire la vérité.
■ — Jamais je ne pourrai.
La visite du médecin se traduisait en mieux; en entrant dans la chambre, il vit son oncle accoté sur des oreillers, une ride de sourire soulevant sa grosse moustache blanche. •
— T'a-t-il dit s'il y en avait encore pour longtemps?
— Mais, mon oncle...
— Va. je sais, mon enfant. II faut bien hnir. vois-tu.
Il demanda encore.
— Ta tante. Elisabeth, comment n'estelle pas làr... Tu me trompes, tu as tort.
Et l'évolution de sa pensée saffirma :
— La fortune... Mon Dieu, si elle allait aux Puylaurens et aux Royaumont. — As-tu vu ta tante r... Va lui dire que je veux lui parler, va... Tu vois bien qu'elle "est malade.
Et. dans ce moment, sa pensée une minute vivifiée mourut encore, se retira comme une va^uc. Il dormit le sommeil
hâtif des malades, ces courts et cruels sommeils, étapes de néant.
Jacques, appuyé sur la haute allège, aspira la nuit.
Le silence palpitant des étoiles vibrait sur le château, sur la masse noire des arbres du parc ; à côté, c'était la chambre d'agonie, l'atmosphère morbide où. depuis des heures, il vivait. Il écouta le pas feutré de la religieuse, le tintement léger des fioles contre les verres à potion, le roulement des râles dans la gorge du mourant.
Sa vie. en ce moment, s'inscrivait dans l'avenir; elle était double, bifurquée comme le blanc chemin d'astres, là-haut, au-dessus de sa tête : heureuse, facile, avec Jacinthe reconquise, avec le bonheur tranquille et la dignité calme. — lourde, rude, incertaine, sans la femme aimée ; ou malheureuse avec elle, sous le fouet d'un travail sans avenir, dans l'abstention de toute joie. Sa fierté accepta l'alternative, résolue à ne rien subir qui lui parût bas. Derrière lui. il entendit l'ombre prononcer son nom dans un murmure et il sentit que c'était son destin qui l'appelait.
Jacques rentra dans la chambre.
— Mon garçon, viens ici... Ce sera pour ce matin, je le sens... J'ai dit qu'on prévienne l'abbé Dumas... Écoute, nous avons
fait notre testament, ta tante et moi, il y a dix ans... Je lui ai tout donné.... elle savait qu'elle devait tout te transmettre... Mais elle va mourir aussi; — oh. je le sais, j'ai compris — peut-être avant moi. peut-être après moi ; il faut prendre ses précautions. Il n'y a qu'une chose à faire; c'est de déchirer le testament. Il est là. dans mon secrétaire; prends la clef sous mon oreiller. — Fais donc vite, il n'y a personne.
Ce mot glaça la main avancée :
— La clef est là, sous ma tête. Tu trouveras le papier dans le tiroir de gauche ; il y a des billets de banque dessus.... tout est à toi...
Jacques glissa sa main sous l'oreiller, mouillé d'une sueur effrayante ; il fit un effort pour passer les doigts sous la nuque de son oncle ; dans ce moment, il sentit la tête se raidir et, regardant de côté le masque d'attirance et d'horreur, il vit que les 5'eux ne voyaient plus. Il lâcha la clef, recula, et le raclement des râles scia la pièce.
A l'écart, droite sur sa chaise, la sœur paraissait dormir. La seule lueur de la veilleuse battait, prête à s'éteindre, chaque lancée de flamm allumant l'obscur d'un éclair vif et court. L'héritier regarda le
bureau et. tout d'un coup, il comprit la hâte qu'il y avait d'en finir, rimbécillité d'hésiter, la justice absolue de son acte. 11 se rapprocha du lit; les ^-eux du moribond étaient grands ouverts, recouverts de prismes vitreux ; il crut qu'il n'était plus et reçut un grand coup dans le cœur. Mais une trépidation agitait les rudes mains sur la blancheur des draps. Sartines tenta encore de chercher sous l'oreiller, sentit le froid de la clef, l'attira d'une contraction des ongles.
Il alla vers le bureau.
C'était un bureau à cylindre, de la fin de l'Empire, garni de cuivres d'un dessin riche et lourd ; son gros ventre arrondi en acajou rouge était solennel. L'héritier sentit un mouvement derrière son épaule, le frôlement noir des manches de la sœur; elle se penchait sur le mourant, tâtant ses mains refroidies. Jamais il ne pourrait ouvrir le bruyant secrétaire devant elle ! — Et il songea à cette liasse de billets qui défendaient le papier.
La sœur revint vers lui.
— A-t-on fait prévenir le prêtre, monsieur? il n'est que temps.
Il sortit pour donner des ordres.
Comme il revenait des écuries. Sartines vit soudain une berline jaune entrer en
dansant dans la cour; Mme de Royaumont et M. de Puylaurens en descendaient, affairés, importants et funèbres.
Il remonta près de son oncle pour l'aider à mourir.
r "^^^nr^TTIj
•Les tristes fenêtres de la chambre versèrent un peu de clarté grise ; elle se dissolvait dans les ombres de la pièce, s'étendit lentement, comme une eau qui gagne, toucha les draps... Les yeux du dormeur sentirent le frôlement vibré, s'ouvrirent, et se refermèrent. La nouveauté de son lit changé énervait Jacques, il tendit la jambe, habitué à une voussure dans la laine de son matelas à Montoire; puis l'inertie de
son esprit s'animait ; des mémoires de tacts l'avertissaient que ce n'était pas non plus la chambre occupée trois jours, chez son oncle, dans le désordre et l'émoi d'une maisoaoù la mort entrait jumelle. Ses sens réfléchirent, transmirent à son raisonnement cette conclusion : « Je suis à Paris; je reconnais mon lit. »
Sartines ouvrit les yeux; ils planèrent aux parois des murs, encore vagues, et soudain il se dressa, la vie révélée. Il était chez lui, à Paris, dans le pauvre entresol de la rue de Verneuil où, depuis trois ans. se meurtrissait sa jeunesse. Sautant du lit. il ouvrit les rideaux, recula devant le jour blême de la cour.
Et il murmura, regardant sa montre.
— Diable! huit heures déjà, je vais être en retard.
S'habillant. il fouillait dans le paquet de lettres entassé sur sa table. Des enveloppes jaunes avec des noms de fournisseurs s'étalaient, menaçantes ; il les écarta d'une onglade sans les ouvrir.
— Ma foi. ils attendront, je n'y peux rien.
Du pouce, il déchira des cartes d'invitation ; ses doigts soulevaient des enveloppes de faire part et de mariages, froissèrent en boule des propectus, cherchèrent encorQ, voulurent la lettre attendue, l'écriture haute et grasse
LES l-AÇADES 227
quil vovail avec des yeux de désirs. Il pensait :
— Elle ne m'écrira pas. Moi. je ne peux pas lui envoyer une lettre, et maintenant que je suis en deuil, impossible de la rencontrer dans le monde.
Les scènes récentes de la mort de l'oncle passèrent en tourbillons dans son esprit ; il crut se souvenir des actions d'un autre, ébahi de ce qu'il avait fait, murmurant :
— Non; mais que j'ai été béte. — C'est pas possible.
Et, pour la première fois, dans la nudité sombre du petit appartement, le sentiment de l'irréparable s'abattit . sa vie lui apparut murée et pâle comme le jour, dans la cour noire que voyaient ses fenêtres.
Et il comprit l'épouvante de la solitude et du silence.
L'heure pressée le fouaillait dehors. 11 se hâta. Dans la rue, il but l'aigre temps du mâtin, souffrit l'odeur morne et sale des trottoirs. Il remonta le collet de son paletot au moment de tourner sur le quai, et il pensa :
— Ma foi ! Caudale n'a pas beaucoup d'agrément dans son existence, c'est vrai. Mais au moins, il n'est pas forcé de trotter à cette heure-ci pour gagner quelques malheureux sous.
Il se laissait mener par ses idées, comme
il donnait au hasard et aux événements le destin de sa vie ; incapable d'inten-enir, dressé à la docilité et à l'acceptation par son éducation première, chez les Jésuites. Ses pensées traversèrent les ponts sans être consolées par le paysage séquanais. l'admirable tableau tendu des deux côtés de son rêve, sans voir le ciel de tulle gris, frissonné d'argent et de mauves, écharpant le gothique décor de droite. Aveugle aussi son âme pour l'espace bleu ouvert à gauche, vers les hauteurs de Chaillot. d'un ton palpitant et fin.
Jacques longea la rue des Tuileries ; les arbres du jardin, raides et noirs, attristant son indifférence d'un rappel indécis. Il gagna l'avenue de l'Opéra, vite parvenu devant la façade majestueuse de la compagnie la Résurrection largement façadée sur le trottoir. De larges portes qui battaient sans cesse menaient au grand hall meublé de fauteuils en cuir lisse et de tables ; le sol y donnait l'impression d'un lac gelé ; ses glaces épaisses envoyaient en bas de la clarté et. du plafond, de glace encore, une lumière mate tombait où passaient des ombres de pas. Cela ressemblait aussi à un grand aquarium.
Mais, sans s'arrêter, et par l'intimité dérobée d'escaliers, l'employé se hâtait vers son bureau. Il arpenta le couloir, retirant
LES FAÇADTS 229
son pardessus d'avance, poussa la porte. apparut.
— Tiens ! le baron 1
Ils crièrent ce titre avec une ironie gouailleuse, et Jacques revit ses deux ennemis, Lorquin et Boulomieux. les commis principaux. Armand de Latheulade se levait au fend, d'un mouvement joveux. vint lui serrer la main.
— Vous avez passé un bon congé, mon cher Sartines ?
Boulomieux s'exclamait :
— Je crois bien ! On ne parle que de lui dans les journaux chics ! Tout le temps avec des duchesses et des marquises !
Et Lorquin :
— Il profite de ça pour en prendre à son aise et se faire prolonger de huit jours. — Oh ! c'est un malin !
Jacques rompit, sèchement.
— J'ai prévenu le sous-directeur. M. Léchallier, que j'avais un deuil de famille. — Qu'est-ce que vous faites. Latheulade ? toujours de la photographie ?
— Oh ! j'ai un négatif à réussir qui est d'un difficile !
Il se penchait sur son bureau, remuant des feuilles dans un bain chimique, les doigts rouges d'iodure. et tout d'un coup, il dressa la tête, écouta. La porte jouait ; l'employé couvrit son travail d'un carton.
250 I.I-S 1 AÇADES
se jeta sur une colonne de chiffres qu'il parcourut, la plume agile et haute. Léchallier entra, le chef du bureau de Paris.
— Ah ! vous voilà donc revenu, monsieur de Sartines. — Enfin, j'espère que vous rattraperez par votre zèle le temps perdu.
Il traversait le bureau, important et affairé, remuant des papiers ; et sitôt qu'il eut passé, battant la porte, Latheulade découvrit son bain et les deux autres se levèrent pour tendre leurs pieds au feu.
Dans le petit restaurant où ils déjeunaient tous les deux. Latheulade disait a Jacques :
— Alors, vous voilà pour longtemps, pour toujours peut-être obligé de bûcher au bureau ?
— Ma foi. ça m'en a l'air.
— Alors, mon cher, vous n'avez que deux choses à faire : ou tâcher d'avancer et de nous passer sur le dos ou...
— Pourquoi voulez-vous que je vous passe sur le dos r
— Parce que ça m'est égal à moi. — Vous savez bien : moi. je suis ici pour faire plaisir à ma femme et à ma belle-mère ; elles s'imaginent que comme ça je ne peux pas faire de blagues dehors. Mais enfin, je m'en fiche de In Résurrection, et de ce
rossard de Léchallier ; mais vous, vous savez comme ils tiennent aux gens comme il faut dans les assurances ; vous pourriez très bien arriver à devenir un jour sous-directeur, et, dame, alors ça en vaut la peine.
— Oui. si j'étais poussé; je ne dis pas...
— Vous pouvez rêtre ; je sais que M. Grandier des Ormes vient d'entrer dans le conseil d'administration...
— Vous êtes sûr ?
— Absolument. C'est l'oncle de ma femme qui me l'a dit. — Comme vous connaissez beaucoup les Grandier...
Jacques le regarda ; mais il le savait sans malice, et Latheulade continua :
— Je vous assure qu'en vous faisant pistonner adroitement et en montrant un petit peu plus de zèle,... en ayant seulement l'air de gober l'assurance.... vous arriveriez... Seulement, à votre place...
— Eh bien, à ma place ?...
— J'aimerais mieux essayer de me marier, tout simplement. — Voyez-vous — c'est pas très chic ce que je vais vous dire — mais, à nous autres, qui ne sommes pas bons à grand'chose, notre vraie carrière c'est le mariage.
Il souriait, heureux de se voir casé, à l'abri avec sa vie faite d'avance et tout de suite ses vingt-cinq mille francs de rentes. Jac-
ques le vit entamer d'appétit le navarin gluant du prix fixe. Autour d'eux, des gens mangeaient, entassés, les coudes gênés par les coudes, un journal brandi dans la main maladroite ; ils se remplissaient avec la hâte et l'automatisme d'une machine qui prend du charbon et de l'eau, entre deux courses, haletante et pressée de repartir. Le jeu des mâchoires était d'une tristesse affreuse ; il découvrait les gencives et les âmes, révélait des faisandages d'haleine et des pourritures de conscience, une brutalité d'estomacs en fonctions. Les portes claquaient, souffletant la voix des garçons penchés vers le sous-sol des cuisines et gueulant des commandes de plats. La fumée des cigarettes comm.ença à délayer ses bavures, et les cafés passèrent au-dessus des têtes promenés dans le fer-blanc des filtres.
Ils se levèrent, sortirent dans le froid net et vif. Latheulade proposa, heureux de respirer l'air :
— Si nous faisions un tour? Nous avons encore une demi-heure.
Ils prirent la voie du 4-Septembre. descendirent jusqu'à la Bourse dont la clameur au loin dispersait de la fièvre. Un remuement noir bruissait sous les colonnades corinthiennes.
Latheulade. dit. étendant la main.
LES lAÇADES 235
— Là-bas. ils gagnent plus eu cinq minutes que nous en un mois. Après tout, tant mieux qu'ils gagnent ; c'est pour nos fils et nos filles.
Mais Jacques suivait de l'œil les filles qui passaient par groupes de cinq ou six. en cheveux et riant, descendues, pour les crcmeries, des ateliers de modistes ou de couturières ; d'autres en chapeau . plus dames, d'une élégance habile et pauvre, marchaient vite, pressées et sérieuses. Leur forme, le glissement léger de leurs pieds sur l'asphalte occupait ses yeux ; il buvait comme du vin la brise d'amour que font flotter dans les rues les jupes tentantes des femmes de Paris. La sensation de tous ces visages, de tous ces bonheurs possibles, du « presque sûr » de toutes ces rencontres grisait ses veines jeunes, faisant monter du fond de ses entrailles l'obscure volonté d'oubli dans la chair. Il poussa du coude Latheulade.
— Gentille, celle-là.
Elle entendit ; ils virent un sourire dans l'angle fuyant du fin profil.
— Si nous lui parlions ; ça a l'air de mordre.
— Merci ! mon beau-frère n'aurait qu'à me rencontrer, je serais propre.
Pourtant il hâtait son pas pour l'égaler à celui de Jacques parti dans le sillage du
234 LES lAÇADES
sourire et ils longèrent la place encombrée de la Bourse, se rapprochèrent dans la foule épaissie devant le bureau d'omnibus.
La première phrase lancée, drôle, par hasard, détendait irrésistiblement les lèvres de la rieuse et l'échange des paroles se fit, pendant l'examen des yeux engagés ou feintants comme des pointes d'cpée qui se recherchent et s'évitent. Malgré lui, Latheulade s'intéressait au jeu, commençant à parler aussi. Ils mangeaient de regards l'allongement fin et doux du menton dans la fourrure du tour du cou. l'arrangement des cheveux et du chapeau, l'intimité de la chair tout de suite révélée par l'aveu rouge des lèvres. Seuls les yeux gris, de malice et de sensualité, masquaient l'âme.
Jacques continuait :
— On ne vous reverra pas ce soir ?
— Comme vous y allez ! — Vous ne perdez pas votre temps en chemin, vous î
D'une rapide arithmétique mentale il calculait ce qui lui restait d'argent pour atteindre la fin du mois, rageant d'avance à l'idée des semaines de pénurie que le moindre caprice satisfait lui infligeait. Pourtant il glissa, féru de désir :
— Nous pourrions nous retrouver ce soir. Nous irions ensemble quelque part. Ça ne vous engage à rien.
— Et votre ami qui ne dit rien ?
— Ah! lui. il ne peut pas. Il est pris après-diner.
— Je parie qu'il est marié... Il a une tète à çr..
— Voyons! Voulez-vous?
Elle refusait de la tête, riant, heureuse pourtant de causer, ne pouvant se décider à partir. Des remous de toule les séparaient souvent et la ruée à l'appel des numéros bousculait leurs propos et les fracassait. L'esprit de la ville papillotait aux vitres et aux glaces des devantures, diaprait l'air de fringante gaieté, brillantant leur dialogue de drôlerie, de finesses et de sous-entendus, de toute une vaudevillerie galante et railleuse d'un ton spécial et classique en l'espèce.
Ils firent quelques pas. entraînés, longèrent la grille du jardin où des hommes mal mis et des femmes vieilles stationnaient moroses, tout d'un coup mus et criants quand des jeunes gens se penchaient, entre les colonnes du haut, leur jetaient un chiffre.
— Vous n'êtes pas des boursiers, vous?
— Non. mademoiselle.
— Ni des journalistes, au moins ?
— Vous n'aimez pas les journalistes?
Pourquoi ?
— Tout de même si vous me donnez des places. — J'adore le théâtre.
2^6 Li: s FAÇADES
— Puisque je vous propose de vous y mener ce soir.
— Où?
— Où vous voudrez.
Une envie fit briller ses yeux amusanls.
Jacques sentait l'acceptation venir, un petit émoi grandissant dans son cœur. Il songeait, tout d'un coup, qu'il risquait d'être rencontré, et il pensa :
— C'est assommant... maintenant les femmes vont partout. Je peux me trouver nez à nez avec Jacinthe.
Un coupé rasait le trottoir de ses roues caoutchoutées, stoppa, une pâle tête de femme encadrée dans la glace.
La jeune fille concluait :
— lih bien, je veux bien. A ce soir.
— Où nous retrouverons-nous ?
— Ici. si vous voulez. Je ne demeure pas loin.
— Ici. bien. A quelle heure ?
— Huit heures ; j'aime à arriver de bonne heure. Nous irons voir un drame. — J'aime les drames. — Mais ne me faites pas poser surtout.
— Soyez tranquille, mais vous?
— Oh. moi. je n'ai jamais fait poser personne. Quand j'ai promis, je tiens.
Ils se séparaient, la main touchée au moment où un jeune homme à la moustache frisée, en jaquette malgré le froid, et
coiffé d'un chapeau reluisant, descendait en trois enjambées les marches, s'élançant vers la voiture, un « cours » à la main. La glace du coupé s'abaissa, et Latheulade poussant Jacques du coude lui montrait la princesse de Candale ; ils entendirent :
— Que fait la Keinfontein ?
Et filèrent.
Sartines demandait :
— Vous croyez qu'elle nous a reconnus
— Je vous crois qu'elle nous a reconnus Elle nous a montrés à une jeune fille qu était à côté d'elle.
— Cristi ! Elle va raconter à toute la terre que nous levons des trottins en plein jour.
— Qu'est-ce que ça vous fait à vous r Vous vous en fichez. Mais c'est pour moi que c'est embêtant.
Ils arpentaient la rue du 4-Septembre, en retard maintenant pour le bureau ; mais le coupé les suivait, bientôt les dépassa, deux têtes railleuses de femmes penchées aux glaces. Ils saluèrent.
— C'est elle, il n'y a pas à dire. Elle venait donner ses ordres de bourse. On dit qu'elle est plus forte que n'importe quel juif. — Qu'est-ce qui était avec elle, dans la voiture r
— Mais... il nîe semble que c'était Mlle d'Épernon.
— Mais oui ! C'était la petite d'Epcrnon ! — Comment, celle-là aussi !
— Rentrons vite ; mes feuilles sont toujours dans le bain, elles sont capables de tourner au noir.
Dans le coupé, Mme de Candale riait :
— Nous les avons pinces, hein ? Marguerite.
— Vous croyez qu'ils étaient en bonne fortune ?
— Vous n'avez pas vu la tête qu'a faite Sartines. — Oh 1 je voudrais bien rencontrer Mme Grandicr pour lui raconter ça.
Le coupé filait, rapide, descendant à grand train la ligne des boulevards. Par les glaces, la gaieté du clair jour d'hiver entrait, une joie de soleil répercutée, accrue, d'avoir frappé les vitrines flambantes des magasins, doré et diamanté les diamants et les ors des devantures bijoutières. Sur les trottoirs où déjà s'échafaudaient les baraques de Noël, une foule hâtive courait et les deux femmes, au passage, dans l'encadre brusque des vitres, pouvaient reconnaître d'un coup d'œil le nom d'un fournisseur habitué, la silhouette d'un ami.
Elles se sentaient bien dans l'emportement de velours, dans la tiJdeur fine de
leurs fourrures, et .Mme de Caudale dit
après un silence :
— Marguerite, vous êtes tous les jours
plus jolie, ma chérie. Comme cette jaquette
vous va bien.
Ses mains se posaient légères, d'une caresse sournoise sur le corsage de la jeune fille. Et elle rapprocha son genou, sous la couverture de loutre, goûta Fapproche du corps virginal. Une émotion naissait d'elle à l'enfant, reliait leur pensée d'un fil souple et frémissant.
La voiture tourna devant la Madeleine, roula dans l'élargissement lumineux de la rue Royale. Devant elles, une admirable vue de Paris: la Concorde étincelante, asphaltique, lavée d'eaux jaillissantes ; de l'autre côté du pont, le lourd colonnage du Palais- Bourbon et, à droite, au-dessus des arbres des Champs-Elysées en mousses noires, l'étrange Tour dans son atmosphère tragique, aux nuages de soufre.
— Voulez-vous que nous passions chez moi, Marguerite? J'ai oublié un ordre à donner.'
Un silence, un geste acquiescèrent ; Mlle d'Épernon tendait ses yeux profonds et légers sur la grande avenue où le cheval, maintenant, se déployait, emporté d'une haute allure vers TArc.
Elle se pencha, dit :
— Tiens. Lemesle.
— Où donc ?
La princesse cherchait de ses yeux de myope, incertains.
— Sur le trottoir, à droite.
Elles l'épièrent, amusées.
— Peut-être qu'il suit quelqu'un, lui aussi.
— Lui ! Il n'y a pas de danger ! Il ne vise que dans le grand. C'est tout naturel, un seigneur de cette importance ! le vidame d'Arazac.
11 remontait l'avenue, pressé ; sa légère
frange de moustache au vent, l'air enfoncé dans un penser ; et Mme de Candale éclata de rire :
— Il doit se débiter un monologue. — Non, mais vraiment, Marguerite, vous n'avez jamais eu l'idée d'épouser ce petit bonhomme-là ?
— J'avoue qu'il ne me dit pas grand'chose.
— Alors ce n'est pas vrai, n'est-ce pas ?
— Ma sœur y tient assez.
— Non ! Ce n'est pas possible !
— Si. si ; je vous assure. Elle dit qu'il a un très bel avenir.
— Mais il n'a ni avenir, ni passé... Ah! je sais où il va. — Tenez : il tourne dans la rue de Balzac. Il va chez vous.
— C'est bien tôt. Hélène ne reçoit pas encore.
D'une cillée, Mme de Candale scrutait la sincérité de ces paroles, soudain attendrie. Elle passa son bras derrière le cou de Marguerite, la serra d'une étreinte.
— Oh ! chère petite innocente, va !
Courant autour de la porte triomphale, la
voiture s'élança dans l'avenue du Bois, écharpait la contre-allée de droite, entra en tonnerre sous la voûte de l'hôtel.
— Voulez-vous monter un instant dans ma chambre, ma chérie?
Les trois fenêtres de la pièce donnaient sur d'intérieurs jardins, et leurs petits carreaux encadraient de sérénité vieillotte une
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illusion de parc, des entrelacs d'arbres proches. Mlle d"Épernon se plut au décor des murs, à la forme des meubles. L'époque du style était belle, de ce Régence difficile à trouver, d'une grâce à peine fixée mais caractéristique. C'était une chambre large, somptueuse et claire comme celles des châteaux anciens: et le grattement de fer. en bas sous les fenêtres, des râteaux sur les graviers, plus loin, les bruits d'écurie et les seaux d'eau lancés sur les dalles amplifiaient cette impression, la rendaient d'un contraste amusant avec la vision encore si proche du Paris moderne, tout à l'heure traversé, le souvenir de l'ordre de Bourse jeté au remisier, devant « les pieds humides ».
— Assej-ez-vous donc, Marguerite.
La princesse évolua sur l'Aubusson aux tons clairs, d'une gaieté d'aurore. Devant sa glace elle lustra ses traits d'un vif pomponnement de poudre, vint s'asseoir près de la jeune fille.
— Mon trésor adoré, que vous êtes jolie.
Elle l'enlaça d'une caresse discrète, touchant d'un baiser la joue au coin des lèvres. Mlle d'Épernon se détourna gênée. Mais la séductrice déguisait sa fièvre, étourdissant l'enfant de paroles pressées, tâchant de l'intéresser, de la posséder par des préoccupations de coquetterie.
— J'ai trouvé des choses délicieuses chez
Savoye ; ils ont des merveilles de jupons pour assortir aux jupes... Tenez.
Elle soulevait un peu sa robe, étalait le falbala de ses dessous sur sa jambe dure et nerveuse.
— Et vous r — Je suis sure que vous tenez beaucoup à ces choses-là.
— Oh. ma sœur dit qu'une jeune fille doit être très simple pour sa lingerie.
— Voyons...
Les doigts glissaient, lestes, sous la jupe de drap, suivirent dun mouvement emporté le contour fuselé de la jambe dans le bas de fil d'Ecosse ; un instant ils sentirent la chair lisse et fraiclie. s'y posèrent d'un toucher de fièvre. Mais Marguerite s'ctait dressée, se dégageant.
— Mais, vraiment, madame...
La princesse se jetait vers ses lèvres :
— Mais pour qui me prenez-vous? cria la jeune fille.
Et elle courut vers la porte.
— Marguerite, qu'est-ce que vous avez?
Elle s'enfuvait, descendait le grand escalier
aux larges marches, pendant que Mme de Candale se penchait sur la rampe.
— Marguerite ! Mais revenez donc. Mais non ; vous n'avez pas compris.
La jeune fille lui jeta, furieuse :
— Si, si; j'ai trop bien compris, au contraire...
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