I:t sauta dans l'avenue
C'était la première fois de sa vie qu'elle se trouvait dehors toute seule; elle en eut comme un étourdissement. Mais elle filait rapidement, soulevée de colère, et bientôt l'amusement nouveau de sa situation la calma ; elle rit en pensant qu'on pouvait la rencontrer, murmura :
— Si c'est Lemesle, il en fera une tête. Elle traversa la place de l'Etoile, débrouilla
d'un pas fiévreux le labyrinthe du canton Chatea briand, fut devant l'hôtel d'Arcole.
— Je vais raconter ça à Hélène, pensait-elle ; c'est un peu trop fort tout de même.
La porte s'ouvrait pour les deux petites filles conduites par une Anglaise, et derrière elles une nourrice portait le petit prince d'Evlau, âgé de deux ans.
Marguerite embrassa à peine les enfants.
— Où est Mme la duchesse ?
— Dans la serre, mademoiselle.
La serre, moins vaste que celle de Belabri, miniaturisait l'équatorialité des plantes, réduisait en une flore naine la fougue et les verts épanchements quaternaires des palmiers et des fougères créoles, endormait une sylve sauvage et pygmée, un joujou de nature vénéneux, fragile et charmant. Mais c'était là surtout que se cultivaient les collections précieuses d'orchidées soignées et surveillées
avec des raffinements de science, un sens exquis de la couleur et des parfums, et dont les tiges coupées ornaient chaque jour les chapeaux ou les corsages de la duchesse, la boutonnière de M. d'Arcole. les cocardes des chevaux.
Ce culte de la -fleur merveilleuse s'épanouissait sous les tièdes voûtes de verre.
Une odeur terreuse et fleurie, une odeur de germe, un parfum de luxure et de luxe flottait dans la végétale atmosphère : l'âme lourde de toutes ces plantes, une senteur acide et sucrée d'un arôme lointain.
L'humidité, chauffée le faisait s'épanouir tel en un Tonkin aux brumes soleilleuses.
Une illumination florale accueillit les regards de Marguerite. Les sabots de Vénus luisaient, offrant la tendre chair de leurs corolles, écuelles striées de mauves et de verts et de jaunes aussi comme des vernismartin neufs, et les arides massés avec les lycanthes jaillissaient en flammes vives. Leur éclat, la diapré de leurs couleurs éclairaient les boudoirs de verre arrondis en coupoles le long de la galerie, mêlaient des variations infinies, un étincellement soyeux.
Mlle d'Épernon. surprise d'entendre des voix, s'arrêtait. Elle apercevait seulement les cheveux blonds de sa soeur ; ils doraient autour d'elle la niche vitrée, tapissée de vanilles charnues, guirlandéc d'odontoglos-
2^8 LES 1-AÇAUES
uivis aux geueules rouges et mangeuses.
Soudain un ambre frisé s'inclina ; une bouche, des moustaches floconneuses se penchaient, s'appuyaient dans la mousse d'or tendue. Les fibres des népenthès. pendant d'un vase, se tordirent au-dessus des deux têtes unies et. dans la serre tiède, un silence se pâma.
Marguerite, ébahie, reconnaissait le profil imprudent, les yeux rieurs et furtifs de Pierre Lemesle.
Son cri léger palpita ; puis elle tourna et s'enfuit, pendant que les deux, dans la grotte vitrée, se levaient en sursaut, pâles, et que la duchesse appelait.
— Marguerite! Viens donc par ici. — Mais pourquoi te sauvcs-tu comme car — Marguerite !...
Mais elle, elle s'enfuyait, elle emportait sur les degrés de l'escalier l'horreur suffoquée de son cœur palpitant, étranglée à chaque marche de spasmes terribles et courts.
Sa chambre était blanche ; un calme laiteux tombait des draperies et des tentures. La légèreté des mousselines y faisait planer de la grâce aérienne et de l'enfance. Elle pénétra là-dedans impétueuse et désespérée, se rua sur le lit de chasteté et de dentelles, enfonça dans les oreillers étouffeurs sa bouche de sanglots, ses lèvres de cris.
Dans l'obscurité dorée de l'Opéra les imprécations d'Ortrude vaporisaient l'ennui et Mme d'Arcole dit. renversant vers le duc. derrière elle, son épaule rende :
— Cette scène de. ménage a toujours eu le don de m'assommer.
Il demanda, distrait.
— Pourquoi Marguerite n'est-elle pas venue ?
— Je ne sais pas ; elle boude.
11 prcmcnait sa lorgnette sur le demicercle des loges, annonçr.nt à mesure ceux qu'il découvrait ou qui arrivaient.
— Tiens.... Mme Grandier avec son mari. — Comme elle est Julie, ce soir.
Elle murmura, en pliant son éventail :
— Quelle infamie que cette carte... Qui est-ce qui a pu faire ça r — Je n"ai pas encore pensé à vous en parler. — Que dit-un au cercle ?
— Il n'en est déjà plus question. — Bon ! Voilà le trio Monte-Leone.
— Où donc ? Je ne vois pas.
— Dans la loge entre colonnes. — Comment ! Fontevrault est avec eux ?
— Pourquoi cet étonnement ?
— C'est pas la peine de déblatérer tout le temps contre les juifs pour s'exhiber précisément avec ceux-là.
— Il fait peut-être la cour à Mme de Monte-Léone.
— Il parait que le père de Mesmes a enrossé le mari dans les grands prix. Il lui a vendu horriblement cher un cheval complètement claqué. Cette petite opération s'est manigancée pendant notre dernière chasse. Aujourd'hui Monte-Leone. qui a été fortement attrapé par sa femme et sa belle-mère, pleure dans le gilet de tous ceux qu'il rencontre et Mesmes est très embêté.
lesfaçadfs 253
— Est-ce que M. de Fontevrault aurait aussi un cheval à placer? Il est bien aimable avec les trois.
Les fanfares nuptiales sonnèrent, sonnèrent au haut des tours déroulées à travers la s.-ille d'or sombre ; elles la pavoisaient d'harmonie, ondulaient en longues bannières. La lumière, avec elles, tombait dans la cour du burg et l'animation matinale de la foule y symbolisa l'étemelle joie des hommes, la quotidienne angoisse soulevée après la nuit, au retour du soleil... qui. après tout, peut bien ne pas reparaitre un matin.
Tous se turent, dominés. La vulgarité majestueuse des r}-thmes remua le public, habitué enfin, docile. Il se raccrochait à l'intérêt du livret, heureux de comprendre, sûr que cela ne durerait pas et qu'il pourrait recommencer à causer.
Et tout un moven âge romantique, cours ombrées de tours crénelées, cabrades de lourds chevaux drapés de velours et bardés de fer, châtelaines attentives a la route qui poudroie, toute la défroque des troubadours meublait leur esprit, répercutant des souvenirs de livres de prix ou d'étrennes. Leur cœur s'élargit d'enthousiasme heureux; ils se jugèrent près de l'héroïsme, dignes des preux.
2 54 LESFAÇADES
Les pages du cortège d"Elsa descendaient les degrés de la terrasse, le poing à la hanche et. sur le velours d'une avant-scène, le profil de Mme de Candale se pencha.
— Tiens, la princesse, remarqua M. d'Arcûle qui. dans les traditions du second Empire, se servait volontiers de titres...
Sa jumelle fouilla les profondeurs rouges de la loge.
— Qui donc est avec elle? — Ah! oui.
j'aperçois son frère dans le fond; mais cette figure sur le devant? Ce n'est pas la petite Kczdrcff.
Il dctailla en connaisseur la coupe allongée et délicieuse d'une tête de jeune fille, l'éclat d'une peau comme éclairée d'intérieure clarté, les fines et puériles épaules et la malice rêveuse des yeux aux sourcils droits et minces.
— Elle a l'air d'une Anghvise.
Mme d'Arcole dit tranquillement.
— Alors, c'est une nouvelle.
Il fit un : Oh ! si indigné, qu'elle s'étonna :
— Quoi? mon ami. qu'est-ce que j'ai dit?
— Qu'est-ce que vous voulez ! Je n'ai pas pu encore m'habituer à entendre une femme comme vous parler aussi naturellement d'une chose... d'une horreur dont, de mon temps, les hommes entre eux ne parlaient qu'à
mois couverts. — Maintenant vous êtes toutes au courant, même les jeunes filles. Elle sourit, moqueuse.
— Vous retardez, mon cher.
— Alors, tant mieux pour moi.
Frédéric de Telramund se dressait sur les marches de l'église pour apostropher le chevalier du Graal; Ortrude tordait la forme noire et souple de son corps méchant sur les blanciieurs du cortège et les fiancés passèrent sous la porte gothi-^ue.
La toile tomba et la salle s'assombrit parce que les claires toilettes se retiraient au fond des loges. Les crânes jaunes de l'orchestre se couvrirent de chapeaux noirs à reflets luisants.
Mme d'Arcole dit à son mari :
— "Vous devriez aller dire bonjour à Mme des Ormes ; après ce qu'on a eu l'indignité de colporter sur son compte, vous lui devez bien cela.
— Vous êtes toujours bonne, Hélène, bonne et indulgente comme une honnête femme que vous êtes.
Elle rougit un peu, murmura :
— Mais, mon ami, c'est tout naturel.
Au moment de sortir, il hésita :
— Mais vous allez être toute seule. Vous n'avez personne cc soir.
— Si. ma tante doit venir.
2)6 Lr.S FAÇADES
— Votre tante vient? diable!
— Ça vous contrarie?
Ils se tenaient dans le salon, debout, et. par coups d"œil. chacun en parlant regardait son image dans la glace.
— C'est que... voilà. — Je n'ai pas eu le temps de vous prévenir, mais j'ai invité M. Durand-Maillard à venir ce soir.
— Le ministre !...
— Mon Dieu. oui. J'ai compris que ça lui faisait beaucoup de plaisir de se montrer avec nous. — Enfin, je n'ai pas pu m'en tirer autrement. Seulement votre tante va faire une tète! — Elle a des idées si extraordinaires.
— Que voulez-vous, mon cher, elle dit exactement la même chose en parlant de vous.
— Oui. je sais. Moi. j'ai des idées extraordinaires parce que je veux participer au mouvement de mon pays, être utile, être quelqu'un. Que je ne me considère pas comme ayant des devoirs envers un tas de petits princes, qui se fichent d'ailleurs de nous et ne pensent qu'à s'amuser.
— Oui, je connais tout ça...
— Seulement, ce soir, ça m'embête à cause de votre tante.
— Est-ce que... la « dame » de ce personnage vient aussi?