MOYENS DE LA NOUNOU
La duchesse a Arcolc portait une merveilleuse toilette rose agrémentée de broderies d'argent.
Après le bal, un souper a été servi par petites tables.
Elle exclama, désolée.
— Et M. de Mesmes qui m'a fait souper avec lui toute seule, pendant qu'on dansait encore.
— Le marquis 1 J'ai fait voir ce matin à Toby la jument qu'il m'a vendue ; Toby dit qu'elle a un tendon de claqué, qu'elle ne vaut pas vingt-cinq louis.
— Vous faites de bonnes affaires, vous.
— Et votre mère r Elle doit être furieuse de n'avoir pas été invitée.
— Vous la consolerez.
A la même heure. Robert-Martin disait à
Lemesle dans Tavenue des Champs-Elysées.
— On parle de vos succès dans les journaux. Vous êtes l'homme du jour.
— Vraiment ? Dans lesquels T- A quel propos donc r
— Vous monologuez chez la duchesse d'Arcole.
— Tiens 1 Comment diable savent-ils ça ? C'est insupportable avec ces journaux, on ne peut pas faire un pas sans qu'ils se croient obligés de raconter ce qu'on fait à tout le monde. — Ils ne disent pas trop de bêtises au moins r
— Non. — Du reste, tenez, voilà un kiosque ; vous pouvez vous payer ça.
— Oh ! ce n'est vraiment pas la peine. Et. de fait, il pouvait épargner cette
dépense. C'était lui qui avait rédigé et porté la note.
^lme de Fontevrault dit fâchée :
— Je t'en prie, Claude, ne plaisante pas là-dessus. — Moi. je fais ça sérieusement ; j'ai peut-être tort, mais ça m'intéresse.
— Je t'assure que je suis très sérieux. Mais enfin, il n'y a rien de sacrilège à demander à un esprit s'il n'est pas Cora Pearl.
Le salon des Aulnaies était plongé dans une demi-obscurité favorable aux manifestations spirites. Autour d'un guéridon.
l68 LES FAÇADES
Mme de Fontevrault. Mme de Rabutin — la jolie cousine brune arrivée le matin — Hubert et Jacinthe, les doigts unis par contacts légers, faisaient la cliaine magnétique. M. de Mesmes et Guy. dans un angle, regardaient la scène, enfin réduits au silence par la marquise.
Celle-ci dit encore, d'une vcix basse et suppliante :
— Hsprit. cher esprit, veux-tu nous répondre ?
Penchés sur le guéridon, les pulpes sur le bois lisse, ils sentaient des frissons courir dans leurs doigts ; des ondes fluaient dans les ais de la table ; il leur semblait par moments qu'elle se soulevait, collce à leur peau, et des craquements se tirent, d'abord inégaux, épars, bientôt massés, assez réguliers et forts.
Hubert dit, convaincu :
— Elle va parler.
Et il ajouta, se courbant sur le guéridon.
— Un coup pour oui ; deux coups pour non. — Es-tu disposée à répondre?
Un crac net, intelligent, se fit entendre et tous demeurèrent saisis, échangeant des regards. La table vivait sous leurs doigts, devenue une chair tiède qui se soulevait et battait ; elle pencha un peu de côté, tournant lentement sur son pied unique.
Mme de Fontevrault était pâle.
— Veux-tu répondre, en frappant un coup par lettres ?
Un choc.
— Il veut bien répondre.
M. de Mesmes dit. de son fauteuil.
— Demandez-lui donc si The Partner est en forme pour après-demain.
Des chut furieux sifflcrcnî. Autour de la table les expérimentateurs se disputaient les interrogations à faire. Enfin, la marquise décida.
— Demandons-lui qui il est.
Un craquement, comme d'assentiment, se fit. et des coups pétèrent, rapides, bien détachés.
— Un. deux, trois... dix, onze... dix-sept, dix-huit, dix-neuf.
— Dix-neuf : S.
— Bon. — Continuons.
Un silence et les coups reprirent.
Mme de Fontevrault murmura à voix basse :
— S. P. Je vois bien où il va.
Hubert compta :
— A. B. C. D. E. — C'est E ?
Un coup.
— Allons encore. A. B. C. ^ Tu ne vas pas plus loin que C ?
Deux coups.
La marquise dit. d"une voix de souffle :
LES I- A Ç A D r. S
— C'est inutile d'aller plus loin. — C'est SPECTRE, n'est-ce pas ?
Un coup ; un oui.
Ils se turent, un frisson secouant leurs épaules. Jacinthe, la première, parla.
— Sans vouloir tricher, c'est nous qui répondons involontairement.
— Tais-toi donc. Jacinthe.
Le marquis cria :
— Elle ne croit à rien, cette Jacinthe.
— Voyons: reprenons. Nous nous sommes peut-être trompés. — Veux-tu nous dire qui tu es.
Un coup.
— A. B. C. D. F. — C'est F. — Continue.
— A. — C'est A ? — Allons, va.
Les coups reprirent, précipités, s'arrêtèrent à quatorze.
— N . — Ce serait drôle . Voyons :
F. A. X. Fan. — Veux-tu dire que tu es un fantôme ?
Un coup sec de bois qui éclate.
Tous se turent, même le frivole marquis. Les ombres du salon palpitèrent d'angoisse ; ils se sentaient au bord de l'abîme inconnu, à toucher de ce surnaturel que depuis les millénaires les hommes attendent et redoutent sans l'avoir jamais vu. Ils se penchaient sur le trou noir le long duquel marche la vie.
Mais Hubert, sous la table, sentait contre le sien le genou rond de Mme de Rabutin ; il rapprocha sournoisement sa jambe, goûta la douceur de la jupe tiède près de lui. Leurs doigts posés à coté l'un de l'autre communiquaient par étincelles, les contacts légers s'étendaient, s'élargissaient en moires jusqu'à leurs cœurs qui s'ouvraient. Ils tournaient la tète l'un vers l'autre, étonnés de se sourire.
Mais la marquise continuait. Elle ne craignait point les fantômes, depuis si longtemps habituée à les appeler sans les voir apparaître, et elle demanda, la voix câline :
— Es-tu quelqu'un que nous connaissions r
L'étrange entretien reprenait ; déjà familiarisés avec le mystère, ils pressaient l'esprit, ne le laissaient pas s'égarer, l'obligeant à répondre. Il dut leur dire quand il était mort, la date : 11 mai 1745 ; le lieu : Fontenoy. Et de nouveau ils s'arrêtèrent, se regardèrent :
Mesmes dit :
— Mais nous avons eu quelqu'un tué à Fontenoy. — Demandons-lui donc comment il s'appelle de son nom de baptême ?
La marquise recommença :
— Esprit, cher esprit, réponds.
11 se lassait, se faisait arracher les, lettres.
On parvint cependant à constituer ce nom : Antoine.
Monsieur de Mesmes murmura :
— Ça. c'est fort. — Vous ne deviez pas vous le rappeler, vous autres.
— Quoi ?
— Guy, fais-moi donc le plaisir d'aller me chercher la généalogie que tu m'as demandée l'autre jour.
— Elle est là, dans le secrétaire de maman.
Le marquis feuilleta le cahier de ses doigts exercés à ce travail.
— Voilà bien. — Louis-Charles-Antoine de Mesmes, dit le chevalier de Givr}% tué à la bataille de Fontenoy le 1 1 mai 1745. — Vous n'avez pas pu inventer ça.
L'angoisse fut plus forte, plana frémissante dans les ombres roses du salon vieillot .
— C'est peut-être lui, dit Hubert, levant le doigt, désignant un pastel.
Et la figure poupine, les joues roses, les yeux bleus, les cheveux poudrés d'un mousquetaire apparurent ; sa casaque à manches rouges, à parements bleus, barrée d'une croix blanche aux branches fleurdelisées.
— Oui. c'est lui, dit le marquis. Et même tu devrais bien me le donner. Anne. Il serait mieux aux Hogues qui est une terre aux Mesmes.
— Et moi ! se récriait sa sœur, est-ce que je suis une bâtarde, par exemple ?
Mais la table, tout d'un coup, comme excitée par cette discussion naissante, commençait à tourner rapidement en se pejichant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ils se levaient, appuyaient leurs doigts, mais elle fuj'ait, avançait par saccades, semblait poursuivre M. de Mesmes, qui d'abord se dérobait en riant, finit par se retrancher derrière une bergère. Le guéridon alla se buter contre le pied du meuble, et roula par terre avec violence.
— Ça ne veut rien dire de bon. tout ça. soupira la marquise.
Soudain ils tressaillirent tous, parce que la porte venait de s'ouvrir, et Grandier des Ormes entra.
— Ah çà, d'où sortez-vous r
— Ma foi, je m'ennuyais à Paris et je n'avais pas grand'chose à faire ces jours-ci. J'ai pris le train de sr,< heures, j'ai dîné en route dans le wagon-restaurant. Mais à Piér}' j'ai eu toutes les peines du monde à trouver une voiture.
— Il fallait télégraphier. Je vous aurais envové chercher.
— La dépêche serait arrivée après moi.
Il serra la main de sa femme, secouait
celles de son bean-père et des cousins, puis il s'aperçut du désordre et de l'obscurité :
— Est-ce que vous complotez !e renversement de la République ?
■ — Non ; nous faisions tourner une table, tout simplement.
Il affirma ses théories, fixées en cela comme en toutes choses.
— Ce sont des phénomènes magnétiques qui n'ont rien d'extraordinaire. Vous produisez des dégagements d'électricités comme si vous étiez des accumulateurs et cela se traduit par des craquements du bois ou même des mouvements de la table.
Le marquis demanda.
— Qu'est-ce qu'on raconte à Paris ?
— Pas grand'chose. Il n'y a pas encore beaucoup de monde.
— Pas un potin ?
— Non. Ah. on dit que Mme de Riescnberg est partie avec un tzigane ; Tchenko. le beau Tchenko qui a des yeux si noirs.
— Mais c'est vieux ça. mon cher !
— Bah ! — Voyons, elle a filé hier ; vous ne pouvez pas le savoir déjà.
— Ah. dit le marquis, je croyais en avoir entendu parler.
Mme de Fontevrault cria du fond du salon.
— Mais non. c'est sa sœur; Joseph confond. Sa sœur vit avec un tzigane qu'elle a paj-é comptant à sa femme légitime.
— Je vous garantis, qu'il s'agit de la comtesse de Riesenberg. et que l'histoire est d"hier. Je la tiens du duc de Ventadour.
— Ah, si c'est Sosthènes ! — Alors les deux sœurs !...
Au fond du salon la marquise. Hubert et Mme de Rabutin s'étaient remis à la table qui maintenant s'émancipait, répondait des impertinences ou lâchait des obscénités.
Soudain, Mme de Fontevrault remarqua, frivole encore en maniant le mystère.
— Nous avons l'air de faire un whist.
Hubert dit naïvement.
— Avec un mort.
Des chocs dans le bois pétèrent si durement que. tous trois, ils pâlirent et se levèrent — comme si, tout d'un coup, le mort allait écarter les ais, de son crâne, et apparaître...
Grandier se pencha vers Jacinthe :
— J'ai à vous parler d'une chose assez grave. "Voulez-vous que nous disions bonsoir à votre tante ?
Elle le regarda, inquiète.
— Certainement. — Je suis à votre disposition. — Je monte. Vous me trouverez dans le petit salon entre nos deux chambres.
Il dit sèchement.
— Soit, où vous voudrez. Le li^u n'v fait rien.
M. de Mesmes s'inquiétait de l'air de son gendre, s'approchait, le front protecteur.
— Vous n'avez pas d'ennuis, mon cher Joseph ? — Où en sont les mines r
— Pas brillantes. N'y touchez pas surtout.
— Vous avez vu M. de Monte-Leone ?
— Non. Pourquoi me demandez-vous ça?
— Pour rien. Pour savoir.
Rassuré, certain qu'il n'était pas en cause avec l'histoire du cheval au tendon claqué, le beau-père nonchalant vira par la pièce.
M. Grandier des Ormes frappa à la porte du petit salon de Jacinthe. Elle était assise au coin du feu clair, raidie, prête à la lutte.
Il lui dit. hésitant un peu. car elle était la seule personne qui intimidât son assurance.
— Vous ne vous ennuyez pas trop ici.
Jacinthe ?
— Pas du tout.
— Qu'est-ce que vous avez fait tous ces temps-ci ?
— J'ai chassé deux fois ; nous avons fait quelques courses aux environs ; — puis il y a eu un grand bal chez les d'Arcole ; — mais je pense, mon ami. que ce n'est pas
TES FAÇADES IJJ
pour me demander ça que vous avez voulu causer avec moi.
— Non. Mais c'est justement à propos du bal d'Arcole. — Vous permettez que je fume ?
Il fouilla dans son étui, alluma à la bougie un cigare qu'ils pétrissait entre ses doigts nerveux et forts, aux ongles carrés. Puis il ouvrit son portefeuille, en tira une carte ; et il la présentait à Jacinthe, encadrée entre le pouce et l'annulaire.
— Voici ce qui a été envoyé, hier matin, à une centaine de personnes à Paris : ce qu'il y a de mieux dans le faubourg et dans la finance.
Jacinthe prit la carte qui trembla entre ses doigts.
Sur le bristol, gravées et disposées comme le texte d'un faire-part ou d'une invitation, s'étalaient les lignes suivantes :
Le baron de Sartines et Mme Graiidier des Ormes,
Ont r honneur de vous faire part de leurs accordailles qui ont été célébrées au château de Bclabri, le 9 novembre... entre 11 heures cl minuit.
Jacinthe regarda son mari en face.
— C'est une jolie petite infamie. — Et
cela a été distribué dans Paris r — Comment le savez-vousr
— Par Ruvigny que j'ai confessé. On n'a parlé que de ça dans tous les cercles la nuit dernière. Il le sait, il est des trois. Quant à moi. naturellement, on avait eu l'attention de m'envoj-er un exemplaire.
Elle avait repris la carte, l'examinait avec une minutie féminine.
— Il n'y a pas de nom de graveur. — Avez-vous l'enveloppe ?
— Oh ! écriture insignifiante d'employé commis aux bandes. — Seulement, avec les complicités qu'elle suppose, cette petite.,, infamie, comme vous dites, a dû coûter assez cher à son auteur. C'est la lettre anonyme pour gens riches. — D'où croyez-vous que ça puisse venir ?
Elle dit lentement :
— Ça peut être... ça peut être Mme de Candale.
— La princesse ? V'ous n'y songez pas.
— J'y songe si bien que, maintenant, j'en suis sûre.
Elle venait de se rappeler le regard méchant qui les avait accueillis à la sortie de la serre.
— Elle était chez les d'Arcole ?
— Naturellement.
Il appuj'a sur ses mots.
— Il se pourrait alors que vous ayez
donné lieu à cette... calomnie, par votre tenue, par votre flirt avec M. de Sartines... Il s'emporta soudain.
— C'est vrai ! ça n'a pas l'air de vous émouvoir; vous trouvez ça tout naturel, pendant que je suis la fable de tout Paris. — Je sais très bien — je suis toujours au courant de tout — qu'il y a eu autrefois des projets entre M. de Sartines et vous. Vous ne le nierez pas ?
— Je ne le nie pas, dit-elle.
— D'ailleurs, qu'est-ce qu'il fait ici. ce panne, au lieu d'être dans son bureau à gagner sa vie ? Il se fait héberger par Mme de Caudale, c'est du propre !
— Il m.e semble que la vie de M. de Sartines ne vous regarde pas.
— Elle me regarde quand elle est mêlée ou qu'on la mêle à la vôtre. D'ailleurs, je suis édifié sur vos sentiments à mon égard ; je suppose que ce soir comme les autres vous me fermerez vot^e porte. Or, quand une jeune femme en est là après six mois de mariage...
— Vous oubliez que j'ai acquis le droit de reprendre ma liberté quand vous avez renoué à Dcauville. cet été, avec Mlle Rose de Malines. — OIi ! je ne vous le reproche pas... au contraire... Seulement vous avez bien tort de me juger comme les femmes que vous avez probablement connues avant
l8o LE^ FAÇADHS
votre mariage, et de me croire capable d'une intrigue, de vous tromper comme on dit. Vous pouvez être tranquille; tant que je serai votre femme vous n'aurez rien à me reprocher.
Il stupa, ahuri.
— Comment, tant que vous serez ma femme 1
— Oui, parce que, moi aussi, j'avais quelque chose à vous dire et, puisque l'occasion s'en présente, j'aime autant en finir tout de suite. — Asseyez-vous, ça me fatigue de vous voir marcher comme ça.
Il obéit, si dominé qu'il prit les pincettes et fourragea la flamme, attendant.
— Je vais vous expliquer la chose en deux mots : quand je me suis mariée, ou plutôt quand on m'a mariée avec vous, je ne savais absolument rien de la vie, je n'étais pas une jeune fille moderne, moi. J'ai accepté b aucoup trop légèrement d'être votre femme... la vérité, c'est que je ne me doutais pas de ce qu'était le mariage. Je le sais maintenant, malheureusement trop tard. Mais j'ai cette chance admirable que vous ayez des torts envers moi : Oh ! des torts patents, des torts criants, des torts publics. Eh bien, nous nous sommes trompés tous les deux, nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de ne plus vivre ensemble. Vous n'avez aucune raison pour
I, ES FAÇADES l^l
ne pas accepter un divorce... Nous nous séparerons sans scandale, sans débats, comme des gens comme il faut.
— Et vous épouserez M. de Sartines...
Mais non, vous ne pouvez pas, vous êtes catholique.
— Pardon, mais ce que je ferai alors ne regarde que moi.
Il s'assit, à Taise, dans son fauteuil, le cou jouant dans son col ; tout à fait calmé, jouissant d'avance de ce quil allait dire :
— Ce sont de beaux projets, ma chère enfant, mais malheureusement je crains bien qu'ils ne soient impossibles à réaliser.
— Et qui m'en empêchera?
— Mais moi d'abord, et c'est bien quelque chose.
Grandier posa les mains sur ses genoux, avança la tête.
— Ma chère amie, savez-vous ce qu'il m'en coûte pour avoir l'honneur d'être votre époux ?
— Mais...
— Parlons chiffres, sans nous fâcher. Je suis un banquier, moi, un homme d'affaires, c'est mon métier de parler chiffres. — Les Hogues étaient, lors de notre mariage, grevés d'une hypothèque de trois cent mille francs. Je n'ai jamais pu comprendre, entre parenthèses, par quel miracle votre père est
l82 LEE FAÇADES
arrivé à se faire prêter trois cent mille francs sur une terre qui en vaut à peu près quatre cent mille, et encore...
— Les Hogues ! mais les Hogues valent huit cent mille francs !
— Prix d'affection, prix de fam.ille; qu'on mette en vente demain, vous verrez ce que vous en trouverez. — Donc j'ai pris l'hypothèque à ma charge et déboursé de ce chef cent mille écus dont je ne touche pas l'intérêt. Perte sèche. Mais passons : M. de Mesmes, quelques jours avant la signature du contrat, voulut bien me prendre à part et me mettre au courant de sa situation financière; par loyauté, disait-il, pour me prévenir...
— Prenez garde.
— Elle n'était pas brillante sa situation. 11 devait à Hirsch et Frœchel cinquantequatre mille six cents francs et des centimes pour des effets échus, renouvelés et finalement protestés avec frais, sursis, jugements, commandements et tout ce qui s'ensuit. — Il était accroché chez Dujardin, son agent de change, pour soixante-quinze mille et des fractions. — Il s'était engagé avec Schwartz d'une manière si peu adroite et. à la fois, si dénuée de scrupules... que. dame, ça pouvait le conduire loin si je n'avais pris la chose en main. — Je ne voulais pas entrer dans une famille tarée...
Î.ES FAÇADES iSj
— Monsieur...
— Q.u'est-cs que vous voulez, je dis les choses comme elles sont, moi; je suis un rustre... un homme de rien, comme dit votre tante. — Donc pour dégager sa posi; tion avec Schwartz. désintéresser celui-ci et avoir quitus, ça m"a coûté net cent mille francs. — Je dois dire que l'argent n'est pas sorti de ma caisse, parce que j'étais en relation d'affaires avec le baron. Mais enfin, c'est un manque à gagner. — Enfin votre excellente mère m'a laissé la confesser quelques jours avant notre mariage. Dans une conversation que nous avons eue tous les deux, j'ai appris que, notes de couturière et de modiste pour vous et pour elle, mois de remise non payés depuis deux ans, lo3'ers d'appartement en retard,... etc. etc., — sans compter le piano à queue acheté au mois et qu'on menaçait de reprendre — elle avait un petit passif d'une cinquantaine de mille francs que son mari ignorait parfaitement.
Il y avait aussi la question du trousseau chez Savoye et des chapeaux chez Carlier : oh, elle a bien fait les choses. Tout fut réglé d'un chèque glissé dans son manchon le jour où nous avons été tous les trois ensemble à l'exposition des pastellistes. — Vous vous souvenez, peut-être?
HUe fit : non. de la tête.
184 LKS FAÇADES .
— Or. ma chère Jacinthe, savez-vous à quel total ces divers règlements se montent ?
Il écrivit quelques chiffres d'un gros crayon d'or tiré de sa chaîne dans la poche de son pantalon.
— Cinquante-quatre mille — je ne compte pas les centaines — soixantequinze; cent. Madame votre mère, cinquante. Total : deux cent soixante-dixneuf mille francs. Si j'ajoute les trois cent mille que je considère comme immobilisés et aventures sur les Hogues, c'est plus d'un demi-million que j'ai payé l'honneur d'être le mari de Mlle Jacinthe de Mesmes.
— Vous oubliez la rivière, le renard ncir et la bague de fiançailles.
— Non; ça c'était pour moi. Mais il résulte des comptes que je viens de vous soumettre... ou de vous révéler, que j'ai dépensé une grosse somme pour vous épouser. — Sans compter ce que j'ai payé depuis, dont nous parlerons une autre fois. Vous voulez aujourd'hui défaire ce mariage qui ne vous plait plus. — Et je suis sûr que vous voue imaginez être justement pour cela, un modèle de désintéressement. — Eh bien. non. ma chère amie, vous me coûtez cher; vous n'êtes pas solvable — je vous garde.
— Depuis un quart dhi^ure vous ne parlez pas sérieusement, et je le comprends. Je vous ai fait du chagrin, vous n'êtes pas dans votre bon sens. — D'abord, mon pauvre ami. on ne garde pas une femme malgré elle.
Le feu qu'ils avaient oublié s'effondrait en cendres pâles au fond de la cheminée; des manteaux de froid tombèrent et la tristesse d'une flamme qui meurt les saisit.
Il reprit, se levant pour secouer les glaces sur ses épaules :
— On ne garde pas une femme malgré elle? — Mais il faut qu'elle puisse vous quitter. Vous voulez que je sois d'accord avec vous, eu que du moins je ne résiste pas dans une demande en divorce. — c'est cela, n'est-ce pas? Mais, je ne veux pas divorcer, et vous ne pouvez pas divorcer, si je ne m'y prête.
L'homme mit les mains dans ses poches, remua la tête et dit :
— Or. je ne veux pas divorcer. Je n'y ai aucun intérêt.
Elle cria, dressée :
— Vous ne m'aurez plus jamais. Jamais, je le jure !
— J'en serai désolé, ma chère ; pourtant si votre père faisait un pouf de cent mille francs? — Enfin, passons; — mais, il n'est
pas question, permettez-moi de vous le dire, il n'est pas uniquement question de votre personne; je me suis marié avec la jolie et charmante Jacinthe; celle-là, mettons que je l'ai perdue par ma faute, par ma très grande faute. — Mais j'ai épousé aussi Mlle de Mesmes. Et Mlle de Mesmes. cela veut dire beaucoup de choses. Beaucoup de choses que vous comprenez, et d'autres que vous ne comprenez pas. — Par exemple, ce ne sera jamais M. Grandier que le pape fera comte. C'est M. Grandier des Ormes.
gendre du marquis de Mesmes avec
un chèque pour Mgr Capitolini. — Or.
j'ai envie d'être le comte Grandier des Ormes. — Non. ne riez pas, c'est pas si bète.
— C'est même très intelligent.
— Oui. Au dix-huitième siècle, avec la fortune que j'ai, il m'eût suffi d'acheter une charge de secrétaire du roi ou de conseiller au Parlement pour être anobli et me payer un marquisat. Pourquoi ne ferais-je pas aujourd'hui ce qu'on faisait autrefois? cet « autrefois » que vous regrettez tous.... et dont vous trafiquez. — J"ai payé assez cher le comté que m'a promis votre tante, il m.e le faut. — Il me faut aussi vos alliances, la position que me donne dans le monde le fait d'être le gendre du marquis de Mesmes. le cousin du marquis et
du comte de Fontevrault. de la comtesse de Rabutin, que sais-je, moi? — Ce n'est pas pour rien que j'ai fait les frais, n'est-ce pas? Eh bien, je veux rentrer dans mes avances.
Tout d'un coup, un rappel monta à son cerveau en colère rouge.
— Et encore, vous trouvez moyen de me voler, vous me couvrez de ridicule avec ce propre à rien. Vous autorisez, si vous ne justifiez les suppositions les plus désobligeantes pour moi. — On fait donc faillite aussi dans votre monder
L'âme du rustre tout proche, du grandpère, apparut violente.
Il saisit les poignets de Jacinthe avec des mains de rage et de luxure, la secoua, dressée :
— Et c'est à cause de lui que vous ne voulez plus de moi? — Dites-le donc tout de suite.
Elle le bravait, lui soufflant à la face :
— Oui ; eh bien, oui.
Dune telle détente il la repoussa, la lâchant, qu'elle tomba renversée sur le divan. Dans le bref débat de son corps il la contempla un moment, calculant les chances d'une lutte, d'un %-iol.
Mais les portes s'ouvraient non loin ; dans le couloir, la voix vieille de la marquise psalmodiait des ordres.
Le respect de l'ambiance domina sa fougue, il recula, conquit du calme.
Et. sur le seuil de sa porte, avant de disparaître . il la salua d'un geste de menace.
Jacinthe en s'assevant sous les multiples clartés de la grande salle à manger de Montoire. fut étonnée de se trouver placée entre le duc d'Arcole et Jacques de Sartines. Arrivée en retard, avec Mme de Fontevrault. elle n'avait eu le temps de voir personne, et ses yeux firent le tour de la table pour se reconnaître. En se penchant un peu. elle apercevait sur la même ligne qu'elle, la princesse de Candale endiamantée de mille feux.
ayant à sa droite M. d'Arcole et à sa gauche le marquis de Mesmes. Et elle se sentit un peu froissée que son père n'eût pas la première place. A la droite du prince, derrière le fameux surtout d'argent historique, elle apercevait le profil blanc et fin de sa tante en train de considérer Lemesle. à côté d'elle, avec ce suprême étonnement qu'elle conservait, en dépit de tout, à se trouver en intimité avec des gens sans naissance. A gauche, la duchesse Hélène, toujours rayonnante, impérieuse et gaie. Et plus loin, à travers les ramures d'argent des flambeaux, elle devinait Mlle d'Épernon, notait sa place à côté de Lemesle. L'éclat dur et roux de deux yeux hostiles tirait peu à peu son regard : elle vit son mari, en face d'elle, entre la duchesse et Mlle NozdrefF. 11 trempait sa cuillère dans le potage en s'empressant auprès de sa voisine titrée, mais elle le sentait près d'elle, aux aguets, écoutant des 5'eux ce que lui disait Jacques.
Et ses pensées, ayant fait le cercle, se reportèrent sur son voisin de table, le doux compagnon de sa jeune vie. Elle éprouva que, pendant le voyage de ses yeux, il avait regardé ses épaules nues, et rougit.
Il lui disait :
— Vous n'avez pas chassé hier. Nous avons perdu un beau cerf dans les fonds de Piér}'... Quel mauvais terrain...
Elle buvait sa bisque à petites gorgées, au bord de sa cuillère comme les Anglaises, et elle la trouvait bonne, car elle avait faim. Malgré tout, elle goûta l'heure heureuse devant elle, plus heureuse d'être sue furtive, elle aima sa place à côté de Jacques, leur liberté de causerie sous l'œil dur de son mari.
M. d'Arcole se penchait vers elle, la complimentait sur sa toilette, lui parlait de ses épaules; son admiration était franche, brutale sans insolence, comme il aurait vanté un beau fruit ou un bon cheval. Il était heureux, lui aussi ; les sens doucement allumés par l'odeur de sa voisine et le fumet des plats, content de voir en face de lui la duchesse, sa femme, si belle... et née d'Épernon !
Le maitre d'hôtel, suivi des valets de pied, présentait doucement entre chaque convive les aiguillettes d'esturgeon du Volga, et le marquis de Mesmes murmura à l'oreille de la princesse :
— "Vous êtes toujours contente de Justin ?
— Enchanlée ; c'est un vrai cadeau que vous m'avez fait. Très bon cuisinier et pas trop voleur.
Il glissa quelques idées de mets, gourmet habile, et cependant il songeait :
— J'ai envie de la taper de deux cents louis pour la note de Moser. Mais elle ne
se laisserait pas faire et Grandier le saurait. De loin, il scrutait Thumeur de son gendre.
— C'est plus fort que moi ; il me domine cet animal-là. J'ai toutes les peines du monde à lui demander de l'argent. Quel cochon que ce Moser!
Il dit à la princesse :
— Aux Hogues, j'avais renoncé à faire servir à la française, mais j'y reviendrai. Il n'y a que cela qui soit vraiment « maison ».
La voix intérieure répondait, gouailleuse :
— L'argenterie, elle est au clou. — Et Adrienne qui m'écrit qu'il arrive tous les jours du papier timbré. — Vraiment Jacinthe est ingrate ; elle pourrait agir sur son mari si elle voulait.
Il discourait légèrement, sensuellement.
avec une pointe d'ironie, sur le degré de décomposition auquel on doit manger une bécasse, et la princesse l'écoutait, charmée. Elle portait ses regards successifs sur la table garnie de violettes jonchées, sur les entredeux guipures de la nappe, sur le menuet des figurines, Saxe et Sèvres, animant la glace immense aux reflets d'argent, autour du célèbre surtout. — le vieux surtout donné par Louis XV au maréchal de Beuvron. Ses yeux allèrent de Katia Nozdreff à Marguerite d'Épernon et la tendre vision d'une chambre de lumière
atténuée et de parfums, l'idée de draps ouverts, de chères nudités graciles et pures vautrées flottait sur sa distraction. Un boudoir di voluptueux carnage, d'innocences et de pudeurs éperdues se drapait aux parois de son rêve. — Hostile, soudain, elle inspecta la causerie de Katia avec Grandier; ses yeux s'érigèrent, de haine vers le rival, le seul qui fût riche aussi; turent de loin les propos chuchotes; puis ils se posèrent, sourirent sur le front d'or de Marguerite, lustrèrent la candeur fine de sa chair vermeille.
Le duc d'Arcole lui montrait l'angle éclatant de gaieté que faisaient Mme de Rabutin avec Hubert et le petit de Charmoie.
— Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer là-bas. Mais il portait ses yeux sur Lemesle. un
peu marri de le voir encore une fois aux côtés de Marguerite.
— Il faut que je le dise à Hélène; on ne le fait pas par intention, mais ça pourrait faire parler. — Ce pauvre petit Lemesle, ça suffirait à le rendre ridicule. Qu'est-ce qu'il peut bien raconter de si palpitant à la mère Fontevrault ?
L'attaché apprivoisait la marquise en lui énumérant des noms de connaissance ; peu à peu elle cédait à ce plaisir des vieilles gens de citer un nom après un autre, et de
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le rattacher à des souvenirs, s'humanisant envers Lemesle. surprise de découvrir qu'il savait parler du passé, connaissait des détails sur les familles et débrouillait les généalogies.
— Ce monsieur de Chabans, que j'ai connu aussi, était le frère de Mme de Listerac. des vrais Listerac, dont la fille, cette pauvre Odette, a fait un si sot mariage.
— Ah! je ne savais pas...
— Elle a épousé un homme de rien, le fils d'un avoué, un... je ne sais même comment il s'appelle, Lepare. Lepec, Le...
quelque chose!...
Il rougissait; elle sentit la gaffe, maudit sa langue imprudente qui. à chaque instant, parlait sa pensée. Puis elle se consola en se disant : — Après tout, tant pis pour eux. ils n'ont qu'à ne pas venir dans notre monde, s'ils ne veulent pas entendre ces choses-là. Moi je suis trop vieille pour changer mes habitudes.
Mais Lemesle jetait, d'adresse, le nom de Mlle de Figeac et la marquise s'exclamait.
— Ah ! vous la connaissez ; cette bonne Marie-Caroline.
— Certainement; c'est ma tante.
— Comment ! vous êtes parent de Marie- Caroline ! Ah ! je ne savais pas.
Une insensible nuance de regret et de déférence s'insinuait en elle; elle regretta
ses paroles de tout 'i l'heure; voulut être aimable. — et elle savait létre parfaitement.
Elle prit de bonne grâce la perche tendue, demanda :
— Alors, c'est madame votre mère qui était aussi une Figeac.
— Non; mais ma grandmère. Mlle de Louradour, était la sœur de la mère de Mlle de Figeac. — Vous voyez que c'est assez proche...
Mme de Fontevrault reprit gravement :
— Ah 1. Votre grand'mère était une demoiselle de Louradour. — C'est un bien vieux nom de là-bas.
Il sut dire simplement :
— Oui ; ils prétendent se rattacher aux anciens comtes du Limousin.
Les filets de renne circuitaient autour de la table; leur goût fauve et faisandé, mâché par tant de bouches, fit dans la vaste pièce une haleine vague de pourriture et de sauvagerie. Les convives s'animaient, leurs cellules se gonflèrent de barbaries, envoj-èrent à leurs cerveaux l'influx des anciens ataves qui, jadis — avant ^- avaient banqueté ainsi, pleins de vins et de viandes, heureux de vivre.
On entendit la voix de Grandier affirmer :
— On n'a plus d'ouvriers aujourd'hui, ils ne veulent pas travailler. — Ainsi, mon
chemisier me disait l'autre jour qu'il ne pouvait faire face aux commandes, parce que. même avec des surpayes, il ne trouvait personne. Alors, savez-vous ce qu'il a fait? — Il faut dire que c'est un homme très intelligent, et qui a les reins solides. — Eh bien, il a été obligé de créer un orphelinat en province pour avoir la maind'œuvre à bon marché. C'est magnifique comme installation, paraît-il; électricité, téléphone, lessiveuses à vapeur, tous les nouveaux perfectionnements pour la blanchisserie. — Et il a fait à lui tout seul tous les frais; ce sont des sœurs qui dirigent l'affaire.
La marquise s'attendrit, dit à son fils Hubert.
— Tu entends. Hubert, ce que dit M. des Ormes, pour ce chemisier. C'est admirable ce qu'il fait là cet homme. Tu devrais te fournir chez lui. c'est une bonne œuvre à encourager.
— Lui, c'est un coquin qui exploite de pauvres petites malheureuses.
Il se retourna vers Mme de Rabutin.
reprit leur causerie à voix basse.
— C'est vrai. Quand j'entends dire des choses comme ça. j'ai toujours envie de crier : Vive la Commune.
— Ça serait drôle, si ça vous prenait tout d'un coup ici.
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— Voulez-vous? Dites que ça vous fait plaisir.
— Restez donc tranquille. Vous ne me ferez pas croire que vous êtes républicain.
— Fichtre non, je ne suis pas républicain. Mais je suis communard.
— Taisez-vous donc.
— Non. c'est vrai. Pour un homme comme il faut il n'y a que deux drapeaux : le blanc ou le rouge. Il n'y en a plus de blanc aujourd'hui; j'aime mieux le rouge que le tricolore avec la légitimité régicide à la clef.
— Voyons ; qu'est-ce que vous chantez r . . .
— Non; parlons donc pas politique, j'ai tant d'autres choses à vous dire.
Au mot de Grandier. Katia s'était tournée vers Guy, murmurait :
— Alors, en France, on fait de la charité esclavagiste.
Il la regarda, étonné de l'entendre penser, cette jolie fleur de vice dont on racontait tant de choses. Et elle ajouta, d'un souffle :
— Ce qu'il vient de dire là. tout le monde a l'air de le comprendre. Chez nous, on lui aurait fait : Fi ! — Mais l'aristocratie française, elle n'est pas sociologue.
— Comment, mademoiselle, vous vous intéressez à ces questions-là ?
— Oui, puisque je suis venue en France pour les étudier.
Un sourire passait sur les lèvres du jeune homme; elle le vit, continua de sa voix souple et soyeuse de slave :
— Mon père est maréchal de la noblesse dans le district de Grodno. 11 a une grande autorité morale. Aussi j'ai voulu savoir pour pouvoir faire du bien, plus tard.
— Alors, vous travaillez?
— Oh oui. Je suis les cours de Fauvel à la Société des hautes Études et puis ceux de Brochant à la Sorbonne qui sont si intéressants...
Il demanda :
— La princesse aussi se livre à ces études r
— Aurora? Non. Elle n'a pas le temps.
Mais elle comprend quand je lui explique. Vous autres latins vous ne comprendrez jamais. Vous en êtes encore à la civilisation romaine, aux lois romaines, au gouvernement romain. Et la femme mineure, c'est-a-dire esclave.
— Vous êtes féministe?
11 n'avait pu retenir le mot qu'il jugeait à double sens, aigu et cruel. Mais elle ne comprenait pas, continua.
— Certainement, je suis féministe : l'émancipation de la femme...
D'un coup la satisfaction des organes.
saturés d'énergies neuves, s'épanouissait en causerie vagabonde et riante; les esprits s'échangèrent d'un bout de la table à l'autre, fusèrent en « esprit ». cette quintessence de la matière en joie. Sous l'œil des laquais ils se révélaient maintenant, malgré la discrétion de leurs gestes, s'avouaient aux oreilles de ces hommes comme s'ils étaient servis par des sourds-muets, et. parfois, l'intime d'une pensée apparaissait à cru dans un mot. une réponse. Ainsi les valets de pied et le maître d'hôtel aux chaussures silencieuses, aux pas glissants, écoutaient l'âme des maîtres.
Hubert de Fontevrault disait à sa cousine, un regard d'indication jeté :
— C'est effrayant ce qu'on raconte devant eux. — Nous ne nous en apercevons pas. mais... ils prennent une fameuse leçon d'anarchie en ce moment-ci.
Ses yeux se haussaient, parcouraient les bustes assis devant les minuties enrubannées et fleuries de la table.
— Regardez la tête que fait Grandier. On a mis Jacques à côté de Jacinthe., et on les flanque juste en face du mari. Ça doit être une rosserie méditée de notre aimable princesse. Il vont bien tous les deux, du reste.
Sartines et Mme Grandier causaient, libérés et heureux. Les chvles généreux, char-
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ries et chauffés par ralcool. donnaient à leurs cœurs une confiance à vivre, des certitudes de bonheur; ils se sentaient imprègnes l'un de l'autre par ce voisinage, l'animalité du repas pris ensemble, le long contact de leurs vêtements; et leur joie s'avouait, triomphante.
Elle sentait sur sa peau, sur les courbes de ses épaules, sur la grâce arrondie et fraîche de ses bras, les regards de l'autre courir, s'arrêter aux anneîures ambrées de sa nuque; d'un frisson elle se livrait à eux. Il lui paraissait que leur éclat et leur douceur pénétrait les tissus, l'intimité des poses, se glissait par la finesse capillaire des artérioles. circulait à travers le torrent des veines pour venir, en vagues, battre dans son cœur.
Il dit enfin :
— Vous savez que mon oncle de Sartines est assez malade en ce moment.
L'espoir de la mort se greffait sur la joie de vivre. Elle murmura naïvement :
— Mon Dieu, c'est peut-être un peu de bonheur qui va vous arriver enfin. Et votre tante?...
— On m'écrit qu'elle est souffrante aussi ; c'est la vieille Catherine, vous savez, qui me tient au courant.
— Mais... est-ce qu'ils ne se sont pas tout donné au dernier vivant? — Si vous
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perdez votre oncle le dernier, c'est bien ; mais si c'est votre tante...
— Il paraît que tout est arrangé, et en ma faveur.
— C'est égal ; vous devriez être là. — Comment n'ètes-vous pas parti ?
Il la regarda :
— J'ai voulu attendre à ce soir, je pars demain matin. — Je savais que je serais prés de vous.
— Oh! comme c'est imprudent, mon pauvre ami ; vous risquez toute votre vie pour une heure.
La voix de (jrandier par -dessus la table :
— Jacques, est-ce que vous chassez demain avec nous? Nous faisons l'ouverture du bois aux Aulnaies.
— Je ne peux pas. impossible; je vais dans le Berry pour quelques jours.
Il se tourna vers Gu}-.
— Il est charmant, il m'appelle Jacques tout court ! On n'a pas idée de ça. — Pourquoi tient-il à ce que je chasse avec lui?
— Peut-être pour t'envoyer du plomb.
Mais Grandier rassuré avait repris sa
causerie avec la duchesse qui lui disait :
— Mme des Ormes est charmante...
Et Jacinthe put raconter à Jacques Ihistoire des cartes infâmes lancées dans Paris.
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Pâli, les doigts crispés sur la nacre de son couteau à dessert :
— Vous doutez-vous d'où cela peut partir? demandait-il.
— Je ne sais pas pourquoi je m'imagine que cela vient de quelqu'un qui n'est pas loin.
D'un cillement, elle indiquait la princesse. Jacques leva la tête.
— Ah! je comprends pourquoi, maintenant.
— Pourquoi ? Quelle raison a-t-elle de m'en vouloir?
— Elle a dû s'imaginer que je vous avais raconté...
— Quoi ?
— Rien... une scène qui s'est passée à Montoire... et à laquelle j'ai assisté.
Elle s'écria :
— Ah. c'est vrai. Je n'y avais pas pensé! La scène du corridor, avec...
D'une haussée de son joli nez pur aux arêtes puériles, elle désignait Katia. en face de lui.
— Comment ! vous connaissez cette histoire ?
— Il n'est question que de ça dans le pays, depuis huit jours. Ça s'est su par les domestiques.
11 se tut. embarrassé, irrité un peu qu'elle parlât ainsi de pareilles choses...
LES lAÇADES 20",
Mais on se levait de table dans une confusion un peu étourdie, et un silence se fît pendant qu'ils se reprenaient tous, rajustaient leurs visages pour une nouvelle scène de la comédie frivole et périlleuse.
Lemesle, un peu gris, vexé par les hauteurs de Mlle d'Épernon, discutait en luimême un problème de protocole, l'éternelle question des places à table, un des plus graves soucis habituels de la diplomatie européenne, et il se disait :
— On a mis M. de Mesmes à gauche malgré son âge, et le duc à droite? — Ah! oui: un duc a toujours le pas sur tout le monde. — Oui. un duc et pair de l'ancien régime; mais lui?
Caudale levé, jetait les yeux sur la table déjà flétrie, pensant avec rage :
— Dire que si j'étais un simple voyou, je prendrais tranquillement deux ou trois de ces bibelots-là — qui viennent de moi après tout — et* que je n'aurais qu'à filer à Paris les mettre au clou pour donner à la pauvre Juliette son terme en retard. Ce cochon de propriétaire qui l'embête pour ça. — Ah! quel malheur de ne pas être un voyou !
Il se penchait, offrait son bras à la marquise de Fontevrauît, et, en tête des seize autres, il entra dans la splendeur et dans la gaieté des salons.
2 oh
Jacinthe disait à Jacques.
— Alors, vous partez demain ? — J'espère que vous réussirez.