I. KS FAÇAUtS
« contribuent à fonder ma maison. Or, « comme je ne peux pas en avoir sans votre « tille... » Et il s'est mis à rire, d'un bon rire, vraiment. Tu ne trouves pas qu'il a beaucoup gagné depuis qu'il vit avec nous.
— Oui, sur l'emprunt mexicain.
— Veux-tu que je te dise, ma pauvre enfant, c'est toi qui prends mauvais genre. Tu fais des mots de journaliste quand je te p^rle sérieusement. — Après ça, tu aimes peut-être le journalisme maintenant.
— Je ne comprends pas l'insinuation.
— 11 n'y a pas d'insinuation; mais comme, au fond, c'est uniquement ta stupide toquade pour Jacques qui te fait être si mal envers ton mari...
— Ah, vraiment !
— ... Tu dois trouver le genre de ces messieurs exquis, puisque, lui aussi, il est devenu journaliste.
— Jacques ?
— Oui. ma chère,... tu ne sais pas r — Il est maintenant rédacteur mondain à VElégance sportive ; c'est lui qui rend compte des mariages et des enterrements. — C'est un joli métier pour un homme comme il faut...
— Jacques journaliste ! Enfin, ça m'étonne... Quoique... on n'a jamais tort de chercher à gagner sa vie en travaillant.
^- Surtout quand on a été mis à la porte de partout. — Et sais-tu qui lui a procuré
cette honorable position? — Mlle Léontine. sa bonne amie, un manneqnin de chez Louchet. Un coup de lancette au cœur, la douleur aiFreuse, physique, presque mortelle : puis la reprise :
— Ah 1 c'est là où vous vouliez en venir? — Eh bien, qu'est-ce que cela peut me faire que M. de Sartines ait une maîtresse; il est libre, je suppose.
Pourtant sa voix fléchit un peu.
— Si on m'avait laissé être sa femme, comme je le désirais, j'aurais pu m'en préoccuper... Mais si j'ai — comme vous avez bien voulu me le dire tout à l'heure — si j'ai ou non une toquade pour Jacques, cela ne regarde que moi ; cela ne le regarde même pas, lui. — Est-ce que vous dînez avec nous, maman ?
— Non ; nous dînons chez ta tante. Tu vas ce soir au bal d"Antin ?
— Il est décommandé à cause de la mort de M. d"Arcole.
Mme de Mesmes se levait ; sa fille lui présenta son front et la mère, de la porte, dit négligemment :
— Tu ne me crois pas quand je te dis que Jacques a une maitresse. — Eh bien, si tu passais le soir vers sept heures avenue de l'Opéra, tu le rencontrerais devant Louchet attendant son trottin. Et ils s'en vont bras-dessus, bras-dessous. L'autre soir, ils
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ont diné à quatre avec Candale et sa gantière. Tu sais que la princesse a demandé la cassation en cour de Rome ?
Jacinthe s'écria furieuse :
— Comment connaissez-vous tous ces ragots ?
— Ah ! J'ai ma police, moi !
Mme Grandier. toute droite, écouta se refermer la porte de l'hôtel, puis passa vivement dans son cabinet de toilette et sonna sa femm.e de chambre.
— Un chapeau; n'importe lequel.
La fille, stupéfaite, murmura :
— Madame sort ?
— Qu'on aille me chercher une voiture ; un fiacre fermé.
— Madame sait qu'il est près de sept heures ?
— Je vous prie de m'ohéir sans me faire d'obser\'ations.
— Bien, madame. — Un fiacre fermé...
Elle eut à subir le cérémonial de deux valets
de pied s'èmpressant à la mettre en voiture, respira enfin, libre et seule, quand le cheval se mit à trotter. Son calme et noble esprit de logique droite et sûre connut en ce moment l'emportement et la folie, la révolte suprêm.e des grandes âmes contre la méchanceté imbécile des destins accumulés; dans la banalité de la circonstance et du décor, pareille aux victimes du sort païen — Oreste.
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Ajax. Electre — elle tint tête, brava les dieux . L'humilité commode, les lâches résignations chrétiennes, elle les rejeta, voulut s'envelopper de désespoir, épaissir autour d'elle l'atmosphère douloureuse, s'en faire un voile qui la séparât à jamais du monde.
Elle pensa, presque haut, dans le tremblotement du fiacre.
— Au moins, quand j'aurai vu moimême, je serai tranquille; je saurai à quoi m'en tenir !
— Mais allez donc, cocher; nous ne marchons pas !
Il tourna l'angle du boulevard et cogna aux vitres pour demander le numéro.
— Arrêtez là et attendez.
Les passants commençaient à peine à s'espacer, mais ils changeaient d'allure ; ce n'étaient plus les flâneurs ou les effarés de l'après-midi ; ils marchaient ralentis, la journée faite, tous vers le repas — le repas pour la plupart conquis encore cette fois partout l'effort des heures — et, après, vers le plaisir ou le sommeil. Sous le clignotement des globes électriques. Jacinthe voyait des groupes de jeunes filles sortir des maisons de couture ou de mode. Leur troupeau gracile se répandait sur le trottoir, presque aussitôt éparpillé. Puis des rencontres, des réunions se faisaient plus loin; des hommes se révélaient par leur élan subit... et des couples s'éloignaient.
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Un vertige ! — Jacinthe apercevait Jacques ! — Elle venait seulement de le reconnaître, à un mouvement qui le particularisait, debout, devant une vitrine de bijoutier flamboyante. Il attendait, comme les autres qu'elle distinguait maintenant à certaines attitudes, à des façons qu'ils avaient de s'arrêter brusquement au bout de quelques pas dans un sens, de reprendre une course inverse pour s'arrêter de nouveau encore, ou bien de flâner le long des boutiques, perdus dans la contemplation des devantures. — C'était vrai. Jacques atten^ dait quelqu'un devant Louchet.
Le cabrement d'un cheval dans un embarras de voiture, ponctué des cris et des injures des cochers, détourna ses yeux, malgré elle... Qiiand elle les rejeta vers le trottoir, elle l'aperçut arrêté avec deux personnes, et elle reconnut le prince de Caudale tenant sous le bras une petite femme brune et fraîche qui avait un peu l'air d'une bonne habillée. Mme Grandier. en les regardant causer de cet air las. particulier aux deux amis, pensa comme si elle était sa tante :
— Ah, voilà donc la fameuse gantière de Caudale.
Mais le groupe s'animait, s'empressa audevant d'une nouvelle venue. Elle était grande, souple et blonde, et Jacinthe trouva qu'elle lui ressemblait...
Ils s'éloignaient, passèrent à les frôler près des vitres femiées du fiacre ; Jacinthe, en une seconde, sentit Jacques à portée de sa main, d'une reprise possible, comprit qu'il suffirait peut-être d'abaisser cette glace levée entre elle et lui, discuta l'acte... Mais l'orgueil l'éducation, tous les liens, tous les garrots... Les couples franchirent la zone en puissance, disparurent...
D'un ténèbre de songes la tête du cocher surgit, insinuée par la portière ouverte.
— Madame, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? C'est que je voudrais aller relayer.
Elle se secoua, effarée :
— Quelle heure est-il donc ?
— Sept heures et demie passées, et mon dépôt est à Levallois.
Elle cria :
— Rentrez 1
Habituée à sa voiture ; mais l'homme ricana :
— Rentrez... c'est bon à dire. Mais où est-ce qu'il faut que je vous rentre ?
— Où vous m'avez prise, imbécile : rue de Balzac.
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- Mme de Fontevrault, devant les caries étalées de sa patience, « la brune et la blonde ». rêva, au moment de poser une dame de pique sur un roi de cœur.
— Si elle réussit, c'est que Jacinthe finira par entendre raison. Elle fera bien...
Et sa pensée s'acheva dans son langage énergique de vieille.
— Que diable, on couche avec son mari... Ce n'est pas la mer à boire. — J'enlève toute
cette colonne, je la pose sur le valet,... tiens, tiens, mais on dirait que je gagne. — C'est à quatre heures que Jacinthe doit venir.
Elle mania encore les combinaisons de la partie solitaire, découvrant tout d'un coup un vide à combler, et. presque malgré elle, trichant un peu, elle assemblait enfin selon l'ordre exigé tous les paquets, soupira contente et fière de sa victoire, persuadée qu'elle avait ainsi contribué un peu au succès d'un événement d'importance et familial.
Et elle mêla, battit ses cartes, méditant une réussite nouvelle pour savoir si Guy se marierait bientôt. Elle trouva qu'Hubert pouvait attendre, puisque Marie-Louise de Rabutin n'était pas dangereuse, ni au point de vue d'argent, ni au point de vue de santé...
— La maîtresse idéale pour un garçon comme il faut ; pas trop absorbante, un mari qui la tient... Il méritait bien cela, ce pauvre enfant, il est si gentil pour sa mère. — Voyons si je vais bientôt marier Guy.
Elle aligna ses huit cartes sur le tapis. attentive aux alternances de rouge et de noir; mais la porte s'ouvrit et un valet de pied seffaça en murmurant, sans annoncer, un nom.
— Mme la comtesse Grandier des Ormes.
Ah. te voilà ! — Je viens d'en gagner
une ; c'est bon signe, voilà huit jours que ça ne m'était pas arrivé. — Bonjour, toi.
— Bonjour, tante.
— Qu'est-ce qu'il y a de nouveau ? — Je t'attendais, j'ai reçu ta lettre...
— Maman doit venir, je lui ai donné rendez-vous ici.
— Alors, c'est un conseil de famille ?
— Justement.
— Si c'est comme ça, j'interromps ma «patience » ; tu me la ferais perdre. Et comme il s'agit de Guv... Oui. c'est pour son mariage.
— Je vois que vous vous en occupez sérieusement.
La marquise soupira :
— Il faut bien. — Ah ! pour celui-là, je lui cherche une femme riche, une fille d'épicier ou de notaire... Tiens, voilà ta mère.
Mme de Mesmes entrait, lourde et le front crispé, embrassa sa belle-sœur avec un empressement de débitrice, jeta un froid baiser sur le front de sa fille.
-^ Tu m'écris de me trouver ici à quatre heures ? Qu'est-ce qu'il y a encore ?
Mais Mme de Fontevrault. qui aimait à faire filer lentement les scènes, interrompit :
— Adrienne.
— Quoi ?
— Vous savez que décidément la petite dÉpernon entre au couvent.
— Mais non !
— Mais non ? Vous êtes toujours bien informée, n'est-ce pas? Ehbien. voilà ce qui s'est passé : Quand elle a quitte Belabri.elle a été tout droit à la gare sur sa bicj-clette, a pris le train pour Paris, et là, s'est fait conduire au couvent des sœurs de la rue de Jouy. — Elle y est novice depuis ce temps-là.
— Qui est-ce qui vous a raconté car
— Tout simplement la supérieure à qui j'ai été donner de l'ouvrage hier. Comprenez-vous cette pauvre enfant arrivant dans ce couvent, en costume de bicycliste r
— C'a dû faire une révolution... Enfin voilà une belle occasion perdue pour le vidame d'Arazac.
— Oh ! ça n'a jamais été sérieux !
— Plus que vous ne croyez... de sa part à lui. du moins. — Mais il a déjà retrouvé son affaire.
— Comment ?
— Il ne quitte plus les Monte-Leone ; non seulement les Monte-Leone. mais la mère Miiller de Fernandez.
— Alors r
— Alors... vous verrez. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... je pense que ce n'est pas pour conférer là-dessus que Jacinthe
m'a convoquée ici... C'est que je suis très occupée, moi; il faut bien que je me débrouille.
— C'est justement pour cela, maman, que je vous ai écrit. Je voulais vous dire... mais je voulais vous dire ça devant ma tante...
— ... Tu veux divorcer!
— Vous vous trompez; au contraire, je suis décidée à reprendre avec M. Grandier la vie commune;... avec toutes ses conséquences...
— Ah î ma fille ! Ah 1 Comme tu me rends heureuse !
— Tu as bien raison, va. ma chérie, parce que quand on est marié, ma foi...
— Ah ! mon enfant, si tu savais quel poids tu m'enlèves du cœur. — Car, enfin, ce que tu faisais, ce n'était pas bien, pas chrétien... Et puis enfin, je tiens à être grand'mère. moi.
— Ma chère maman,... si vous voulez bien, n'insistons pas sur ce sujet-là. Seulement, j'ai voulu vous prévenir parce que c'est vous qui serez char e:ée de cette négociation un peu délicate, et il faut au moins que ça serve «à quelque chose. Je veux faire mes conditions.
— Jacinthe... tu dis des choses...
— Ma pauvre tante, vous avez eu de la chance d'aimer mon oncle, vous ne savez pas ce que c'est. — D'abord, je veux que
ma pension, que je n'ai pas réclamée depuis quelques mois, me soit payée avec l'arriéré, et que je n'aie aucun compte à rendre au sujet de son emploi... Est-ce que le caissier de M. Grandier n'avait pas la prétention que je lui fournisse le détail de mes dépenses 1
— Ça, c'est un peu fort!
— N'est-ce pas ? Donc, je veux mon arriéré payé sans contrôle possible. Maintenant, j'exige que votre situation soit entièrement liquidée. On arrêtera les poursuites, on désintéressera vos créanciers à vous et à papa. Je sais, ma tante, qu'il vous est dû de l'argent, il faut qu'il vous soit rendu.
— Oh, ma chère enfant...
— C'est tout naturel, et j'entends même que vous soyez la première payée. — Et puis,... voilà, c'est tout.
Mme de Mesmes dit, sa poitrine épaisse soulevée de joie :
— Et pour toi, ma chérie, tu n'exiges rien ? Pas une augmentation de pension ? — Pas quelque chose dont tu aies envie ? — Tu ne voudrais pas faire un voyage en yacht cet été ? — Justement on m'en propose un dans des conditions magnifiques.
— Non. maman, rien. La seule chose que je pourrais demander, ce serait à vous et je ne l'obtiendrais pas.
— Quoi, ma chérie? Dis-moi tout de suite... tout ce que tu veux...
LES FAÇADFS
— Vous pourriez me promettre de ne plus vous occuper d'affaires.
— Oh ! Comme tu as raison. Jacinthe !
— ... Mais... mais c'est que j'en ai de si belles en train. Vous ne savez pas qui on est venu me proposer pour la princesse de Caudale r
— Comment, elle n'est pas démariée et on s'occupe déjà de la remarier ?
— La cassation est en instance devant la Cour de Rome; à coups d'argent on enlèvera l'affaire en quelques semaines. — Candale consent maintenant et marche d'accord avec elle.
— Il faut un motif pour casser un mariage.
— Je crois qu'ils invoqueront l'impuissance du mari.
— Candale impuissant I
— Mais il ne se défend pas ; il accepte. — Ce n'est pas ça qui... l'empêchera...
— Évidemment, seulement c'est drôle.
— Alors on lui fait une grosse pension ?
— C'est ce qui pouvait lui arriver de plus heureux.
— Si nous revenions à notre affaire...
Mais vous ne nous avez pas dit. Adrienne, qui on vous proposait... Ça vient encore de votre agence ?
— Ne plaisantez pas. c'est très sérieux. Un prince du sang, tout bonnement.
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— Un prince du sang ! du sang de lit charcuterie Floyd.
— Vous ne prenez jamais rien au sérieux, — C'est une affaire magnifique. dix pour cent de commission.
— Vraiment. Adrienne. est-ce qu'une femme comme vous devrait s'occuper de choses pareilles. Vous verrez que ça finira par vous jouer un mauvais tour ; vous vous trouverez un jour dans la main de ces genslà comme ce pauvre d'Arcole...
— Pardon, mais moi je ne séduis pas de petites filles... Vous savez que c'est une débâcle chez cette pauvre Hélène. Ils seront obligés de vendre l'hôtel.
La marquise soupira :
— Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que vont devenir les gens comme il faut ? Il n'y en aura plus que pour les Américains ou les Juifs... Ah ! si vous pouviez. Adrienne, me trouver quelque chose de ce genre-là pour Guy.
— Mais certainement... Attendez donc; il me semble que j'ai votre affaire.
Elle ouvrait fiévreusement le sac qu'elle portait à la main ; il s'en échappa une treSse de vanille et un petit flacon de parfumerie qui roulèrent sur le tapis ; Mme de Mesmes rougit en les ramassant.
— Ce sont des échantillons, murmurat-elle.
Mme de Fontevrault jetait les veux sur Jacinthe et sémut.
— Nous sommes ià à bavarder, et cette pauvre enfant a autre chose en téta que de nous écouter.
Elle attira sa nièce à elle, la câlina d'un embrassement rapide et tendre.
— Va. mon entant, j'arrangerai tout avec ta mère; je te comprends, je t'aime, ma petite Jacinthe...
Des larmes brusques montèrent aux cils de la jeune femme; elle se reprit, vint offrir son front à sa mère.
— Oui, tu es une bonne fille, Jacinthe. C'est bien ce que tu fais, mon enfant ; aussi Dieu te bénira.
Mais la jeune femme se détourna farouche et sortit.