Troisième Partie
La nouvelle duchesse se tint debout, au milieu du salon, dans rélancement gris de sa robe aux plis raides de brocart. Et. tout de suite, ce fut vers la mariée une cohue, une ruée de foule papillotante, multicolore, félicitante ; des serrements de mains, des embrassades. Aurora tendait ses doigts et ses joues, souriait, remerciait, radieuse, sentant bien, cette fois, le vrai Tout-Paris sous ses pieds, goûtant son avènement avec
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une griserie orgueilleuse et flambante. A quelques pas. le duc de Joyeuse, dressé dans la cambrure de son habit noir. Tair jeune encore sous l'impertinence de ses cheveux blancs, les yeux hauts et fiers, marqués cependant de ce pli amer d'indécision et de lassitude que creusent les longues misères gentilhommières. Ses pairs l'entouraient, amis ou parents, formaient dans la mêlée un îlot, une tribu dédaigneuse et isolée. Mais, à travers leurs irréductibles mépris, un contentement perçait, le soulagement de le sentir « garé », à l'abri des menaçantes aventures.
Aurora évolua par la pièce, vint prendre le bras du duc de Lesdiguières, son neveu depuis la veille, se fit mener dans la salle à manger vers la table du lunch. Il étincelait, ce lunch, de l'éclat froid, riche et lourd des argenteries, était charmant par la vue des fleurs, de toutes les choses bonnes et tentantes qu'il ofi"rait. par la joie sensuelle qui résultait de ses recherches et de ses symétries. Là. la foule avait passé, plus pressée, et une odeur de viandes, une haleine lourde de truffes, même une pointe d'aigreur vineuse flottaient, mêlaient à l'atmosphère délicate un peu de la senteur canaille des matins de ripaille, des soupers refroidis. Déjà les invités s'évadaient, se dispersaient aux quatre coins de Paris, pressés de retourner
aux nécessités, aux quelques plaisirs de leur.-, vies. Peu à peu les seuls vrais intimes demeuraient, s'assemblaient autour des époux. Aurora s'approcha de la table, où les wedding cakes étaient préparés, enfermés dans des boites d'argent. Elle les distribuait aux jeunes filles, donnant à chacune, avec un sourire, le symbolique gâteau qui chez les Anglo-Saxons est un présage de mariage.
— Vous. Flon,'; — vous. Clar}-; — ma chère Diane, vous savez ce que ce cake signifie en Amérique, j'espère qu'il vous portera bonheur. — A vous aussi, Simone.
Yolande.
vous savez ce que votre tante
vous souhaite...
Elle accentuait sa phrase, passant pardessus la tête d'Yolande de Joveuse pour poser ses yeux sur un officier de chasseurs, en uniforme, le soupeser un instant du regard. Elle s'établissait déjà, despotique et protectrice dans la famille hautaine, s'annonçait incline à faciliter les unions désirées, à dénouer les romans; le mot, aussi, allait jeter un sujet de commentaires, une dérivation, chez des gens habitués à saisir les plus furtits échos d'une nouvelle à naître, à les fixer en leur donnant la forme et la réalité que parfois ils n'ont pas encore.
M. de Mesmes arrêtait Pierre Lemesle au passage :
— Votre ami Candale, qu'est-ce qu'il dit de ça ?
— Il est en Normandie.
— En somme, pourquoi Joj'euse plutôt que Candale ? Et pourquoi cette comédie d'annulation de mariage ? Avec Candale les frais étaient faits. C'a dû être à recommencer avec Joyeuse. — Je ne comprends pas que votre ami se soit laissé exécuter...
— Je crois qu'il en avait assez.
— Et le motif de cassation ? — Toujours le même, n'est-ce pas ? manque de consommation r
Lemesle. sur les épines, se devinant à peine toléré par Mme de Joyeuse qui passait d'un monde dans un autre, tourna la tête avec inquiétude, finit par dire :
— Je crois que oui. Le prince a été examiné...
— On l'a déclaré eunuque et il s'est prêté à cette comédie... La forte somme alors r
M. de Mesmes haussait ses yeux durs, et Lemesle plongea pour échapper au dangereux colloque . A la table du lunch .
Mme Miiller de Fernandez, énorme, absorbait un sandwich mince ; l'attaché s'empressa. très humble, avec des câlineries particulières.
Du groupe des brid' maids', une se détachait, fine et nerveuse, toute jeune malgré sa pâleur jolie de fleur fanée, avec des yeux
longs et lents, des yeux noirs de langueur et d'extase qui dévoraient son visage. Enfantinement elle avançait la main pour prendre, elle aussi, le bon gâteau. Mais la duchesse avait saisi son poignet, le serrait doucement, la regardant au fond de ses prunelles .qui soudain s'élargirent et se noyèrent.
— Non, Rose, tu n'auras pas de wedding cake, toi; je ne veux pas que tu en aies. Un à un les groupes ou les couples descendaient le large escalier de l'hôtel de Lenoncourt. Aussitôt, ce furent, sur le friable gravier, des roulements de roues, des piétinements de fers et, entre la haie des valets de pied, les maîtres s'avancèrent sur le perron seigneurial. En face, la buée de la Seine évaporait sa tendresse opale dans l'entrelac noir des branches, et la foule, le chœur murmurant de la foule, commentait les clairs visages et les belles toilettes des femmes. Tair hautain des hommes arrêtés au haut des marches avec des mines de doges dans leurs cols de fourrures, qu'un vent brusque et cinglant de février fit relever.
Un valet de pied cria :
— Les gens de Mme MûUer de Fernandcz.
La juive exotique apparaissait au bras de Pierre Lemesle, sa lourdeur majestueuse écrasant la sveltesse blonde du jeune homme. Comme on les regardait, il releva la tête
d'un air d'assurance et de défi, et son sourire souleva les brins dorés de sa moustache...
— Les gens de Mme la comtesse de Rabutin.
Marie-Louise se détacha au bras d'Hubert de Fontevrault. Leur liaison, connue et acceptée de tous, était considérée comme légitime ; on ne les eût pas, à moins d'inconvenance, invités l'un sans l'autre, et les journaux les citaient ensemble, comme des époux qui auraient seulement porté un nom différent...
— Les gens de Mme la duchesse d'Arcole. Rovale, Hélène développait la soupk
élégance de sa taille dans un flou de fourrures noires, ses légers cheveux plus blonds encore sous les tulles endeuillés du chapeau petit, coquet, envolé en forme d'aile. Brefs éclairs, ses pensées se mêlaient, passaient en vols tourbillonnants de nuages. Ses yeux suivirent la mise en voiture par Lemesle de Mme Millier, et soupesèrent les airs du jeune homme. Certes, elle ne l'aimait plus ; mais sa colère, une brusque et tragique colère mental.e le souhaita pourtant abattu et sanglant sur quelque liexi ignominieux de supplice. Ah ! la bassesse et l'oubli de cet homme ! — Apaisant, le souvenir de Tchenko, ses yeux et ses dents de chien heureux, le bonheur de son animalité venait
révoquer Tordre de meurtre décrété dans
l'esprit de la souveraine Un jeu de soleil
et de vent dans les branches des arbres déploya le décor de Belabri : la vision surgit, toujours nette et terrible, du lit de parade, du corps étendu à la face voilée. Malgré les mois écoulés, elle était constante, précise, et la légèreté distraite des pensées ne par\-enait pas à l'effacer...
— Les gens de Mme la marquise de Fontevrault.
Mme de Fontevrault se tourna vers la marquise de Mesmes :
— Voulez- vous que je vous emmène, Adrienne? — De quel côté allez -vous?
— Rue Boursault. aux Batignolles.
— Quels singuliers choix de quartiers vous avez toujours 1
— Ah ! c'est une si belle affaire en train ; figurez-vous une invention scientifique, mathématique, avec laquelle on peut établir d'une manière absolue les lois de l'intermittence au trente-et-quarante. Ce n'est pas un système, c'est un théorème de géométrie.
— Tenez ; vous devriez vous occuper plutôt de marier Hubert. — Vous avez vu qu"il était encore avec cette femme. Ça devient un scandale, tout le monde en parle...
La voiture lente, aux allures province.
de la marquise roula au petit trot hors de la cour et Mme de Mesmes s'écria :
— Comment ! Vous trouviez ça charmant, il y a un an. vous avez tout fait pour que ce soit... Vous ne voyiez que par Marie-Louise...
— Très bien, mais il ne faut pas que ces choses-là durent par trop. Il rendra tout mariage impossible pour lui. — Je crois que j'aime encore mieux Guv avec ses cocottes...
— Pour finir par des collages, comme le petit Sartines. Vous savez qu'il promène partout et publiquement une fille avec laquelle il vit maritalement. C'est une honte ! — Pauvre Jacinthe ! Et dire quâ sans nous, sans nos conseils elle perdait sa vie à cause de ce garçon.
— Vous êtes contente de Grandier?
— Oh ! Il est charmant pour nous et pour elle...
Les valets de pied crièrent :
— Les gens de Mme la comtesse Grandier des Ormes.
Et Jacinthe descendit au-devant de sa voiture.
Les chevaux piétinaient, haut encensant avec un bruit clair de chaînettes et de mors, et c'était un beau spectacle de richesse et de force, une sensation de bêtes puissantes domptées. L'âme de son père sourit en elle
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à les voir et, malgré Ihabitude, elle goûta le plaisir de cet ensemble, le secret contentement de tous les yeux tournés vers sa beauté. S'enlevant dans la voiture, les mains aux jupes, elle sentit le marchepied peser derrière elle et vit son mari qui s'asseyait à ses côtés.
— Jacinthe, voulez-vous me jeter au quai d'Orsay; jai un mot à dire au ministre.
La tête rousse et les mâchoires carrées s'illuminèrent d'un éclair de soleil dans l'étincellement des glaces, et Jacinthe d'angle d'oeil l'inspecta, étonnée toujours de son air. de toute la dignité gagnée, conquise par ce rustre qui devenait gentilhomme.
Les chevaux s'enlevèrent et il dit :
— Vous ne devineriez jamais ce que je vais faire aux Affaires étrangères?
— Xon, pas du tout.
— Mes correspondants de Constantinople m'écrivent que le monastère des sœurs franciscaines d'Erzeroum a été pillé lors des derniers événements d'Arménie. Comme c'est une fondation qui est subventionnée par nous, j'entends qu'elle soit protégée, et si je n'obtiens pas immédiatement satisfaction, je ferai porter l'affaire à la tribune... Ah ! je regrette bien de n'avoir pas le temps d'être député...
Les valets de pied crièrent :
— Les gens de M. le duc de Lesdiguières ; — les gens de Mme la maréchale de Solférino ; — les gens...
Dans la chambre d'Aurora. les femmes se hâtaient de serrer les dernières courroies des malles, bouclaient la boîte immense du nécessaire.
— Dites à M. le duc que je le prie de bien vouloir monter me parler.
Joyeuse entra, vint baiser la main de sa femme avec une affectation galante de tendresse et de respect. Elle le domina un moment de ses yeux clairs et durs, et comme un général après une bataille, s'assit, distribuant le blâme et l'éloge.
— Cela s'est assez bien passé; je vous remercie. Je suis assez satisfaite. — Votre cousin de Lesdiguières, Artus, a été tout à fait bien, mais — sa voix devint aigre et sèche — pourquoi Mme de Dangeau n'estelle pas venue ?
— Elle est souffrante.
— Je n'admets pas qu'on soit souffrante pour me faire une impolitesse. Nos conventions sont bien nettes : je veux être reçue et traitée par tous les membres de votre famille, sans exception, comme si j'étais une des vôtres. C'est bien entendu, n'est-ce pas?
— Vous avez vu que le duc de Ponthieu est venu et que son père vous a envoyé un
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cadeau. Le prince ne le fait presque jamais.
— Je crois bien ; ils sont si avares dans cette famille-là. Et quel cadeau 1 l'avez-vous vu ? Une petite fleur de lis qui a Tair d'être en tcc et que je n'oserais pas offrir à ma femme de chambre. Seulement voilà, ils se disent : on va l'exposer avec une pancarte énorme : Don de S. A. R. Mgr h duc de... etc., et on ne s'apercevra pas que nous avons envoyé une horreur. — Mon notaire vous a-t-il remis votre trimestre ?
— Oui; j'ai touché le chèque ce matin.
— Eh bien, mon cher mari, je ne veux pas plus gêner votre vie que vous n'avez, n'estce pas, l'intention de gêner la mienne. — Ah! pour les repas; vous savez que j'ai l'estomac très souffrant; je ne veux pas vous donner tous les jours le spectacle de mon manque d'appétit et de mes malaises. Je vous ferai donc prévenir quand nous devrons dîner ensemble.
D'un geste, il acquiesça.
— Maintenant, je vous ai prévenu, je pars pour quelques semaines ; vous êtes ici chez vous. Pourtant il vaudrait peut-être m.ieux que, de votre coté, vous fassiez une petite absence.
Il prit sa manière, dressa d'un peu d'orgueil sa belle tête vaine et noble, dit de sa voix de gorge :
— Il est bien entendu, n'est-ce pas. ma
chère duchesse, que ce voyage na rien dont un mari puisse s'offenser?
— Je sais vivre. — D'ailleurs, je vais vous rassurer d'un mot : c'est miss Rosa Harris qui m'accompagne.
— Ah! — il fit une pause. — C'est différent, murmura-t-il.
Et il sortit avec un grand salut.
Aurora appela d'une voix rajeunie, joyeuse :
— Rosa, Rosa! — Êtes-vous prête?
Dans l'encadrement de la porte, la jeune
fille apparut, toute simple en son costume beige de voyage.
— Ah ! Rosa. s'écriait Mme de Joyeuse, toutes les affaires ennuyeuses sont réglées. Nous allons partir. Demain nous serons en plein soleil, après-demain nous arriverons en Italie! — Es-tu contente, Rosa? -
— Oui, dit l'autre, lentement rêveuse.
Mme de Joj-euse prit la taille mince,
baisa les cheveux de la jeune fille :
— C'est notre voyage de noces, dit-elle.
Le liouloLilement lent duii remorqueur, au loin sur la Seine, passa à travers les arbres, frôla d'une aile noire le silence de la chambre, s'éteignit dans l'iiorizon obscur.
Ce bruit laissait, en sillage, comme un tressaillement de ténèbres, une vibration d'ombre; il semblait à. Candale que c'était l'écho d'une vie lointaine, le dernier rappel d'un passé qui s'ensevelissait dans l'ombre. Ht toute la nuit apaisante qu'il écoutait
autour de lui sur toute l'étendue calme, sur ce qu'il percevait de nature endormie, fut comme le commencement du repos et du bonheur qu'il sentait enfin à portée de sa main.
De nouveau il déplia les feuilles du journal mondain, reçu tout à l'heure, relut l'écho :
« Aujourd'hui a été célébré, à l'église (' Saint-Pierre de Chaillot, le mariage de '• Mlle Aurora Floyd avec le duc de Joyeuse.
'( S. S. le pape Léon XIII a daigné '■< envoyer sa bénédiction apostolique aux « époux qui se rendent à Cannes et de là ' en Italie.
'( A l'issue de la cérémonie nuptiale... ->
— Nous aussi, pensait-il. le pape nous avait envoyé sa bénédiction; nous aussi. Aurora et moi nous sommes partis pour Cannes. — Et pourtant elle est Mlle Floyd ; je ne suis pas mort et on la remarie apostoliquement. C'est drôle, tout de même.
-Mais l'idée du viager de vingt-cinq mille francs et du gros matelas de billets que faisait dans son tiroir le chèque touché comptant Tadoucit. Il mania des projets avec l'idée peu à peu possessive de cette fortune à lui, sans responsabilité, sans obligations. Il se sentit fini, libre, séparé du
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monde, pouvant vivre enlîn pour son plaisir et pour sa joie. Il n'éprouvait pas la honte qui aurait pu amoindrir un homme de rang plus modeste ; depuis son enfance, il avait été habitué à considérer son nom comme un capital et il trouvait naturel de le négocier. Caudale écouta, autour du pavillon, le silence de la plaine normande. Il frissonnait, ce silence, de bruits m.ultiples, mj'stérieux, de sons vagues, épars. flottant dans l'air comme des soul'fles; les coups de bronze d'une horloge frappèrent l'air mat :
— Neuf heures, pensa Emmanuel, ils vont arriver.
Le sifflement mouillé du remorqueur s'éloignait, se mourait, et le fracas vivant d'un train se saccada, coupé de brefs appels stridents. Puis la douceur pensive des meuglements d'un bœuf dans quelque étable fut attendrissante et belle d"humble et lente animalité.
Il ouvrit sa fenêtre, se pencha.... des. grelots vifs de bicyclettes tremblaient sur la route noire et la voix des pédaleurs courait devant eux, très haute, d'une intonation particulière et sonore. Tout d'un coup, le tournant montra à ras de terre l'éclair vif et rond d'une lanterne, et aussitôt un ensemble de cris, de paroles joyeuses éclata :
— Emmanuel ! — C'est toi ? — Tu ne nous attendais pas comme ça. liein !
4)6 LES TAÇADES
Il descendit précipitamment. Dans la salle d'auberge, au quinquet de pétrole, Jacques de Sartines et Léontine entraient en animation joyeuse de course et d"air.
— Tu nous attendais par le train, hein; mais voilà, nous sommes descendus à Yernon et nous avons traversé le bois. Une jolie vitesse : quarante à l'heure.
Malgré lui. d'un coup dœil rapide, il enveloppa la silhouette svelte et mince de Léontine. sa taille souple de gamin, ses longues jambes d'une courbe irritante, et il murmura :
— Qu'est-ce que vous avez fait de ma pauvre Juliette ?
— Elle a continué dans le train ; elle sera ici dans dix minutes.
L'aubergiste intervint :
— Oui. monsieur, la voiture est partie pour la gare ; elle va ramener madame.
Sartines s'écria :
— Et nous dinerons. il est temps.
Mais Caudale l'entraînait dans un angle.
— Tu as assisté au mariage?
— Oui; c'était très beau.
— Beaucoup de monde?
— Tout Paris, du reste j'en ai rendu compte dans l'Élégance.... tu verras mon article, il est très bien. — J'ai fait ça d'une manière... artiste... Il v a une description de Christ ibsénien !...
— Et elle ? Comment était-elle ?
— Ta... ta femme? — En gris très simple, mais très chic. Du reste, je n'ai pas été au lunch.
— Et la rue de Balzac ?
D'un vif coup d'œil. Sartines montra sa maîtresse qui tendait à la flamme son pied ner\-eux chaussé de jaune et fit signe à son ami de se taire. Il dit tout bas :
— Surtout, dis bien à Juliette de ne pas prononcer ce nom-là; nous aurions une scène épouvantable.
La carriole de l'auberge roulait sur la route dure, s'arrêta en dansements cahotés devant la porte ; Candale s'avança sur le seuil.
— C'est toi. Juliette? — Tu n'es pas trop fatiguée, ma chérie ?
Une forme lourde sauta dans ses bras ouverts et il s'écria :
— Prends garde ; ne fais pas d'imprudence.
Ils entrèrent dans la salle, où la servante étendait une nappe sur la table, aidée de Léontine qui s'employait à mettre le couvert avec des inexpériences de grande dame ; et la maîtresse de Candale apparut dans la lumière, gênée par son gros ventre qui faisait briller tendue la soie de l'étoffe et soulevait par devant la jupe trop courte. Elle appuya les mains sur sa m.aternité endolorie, murmura à l'oreille de l'homme :
— Je suis fatigucc... Si tu savais ccmme il remue, ce petit !
Sous la lampe balancée, Lconiine dans la salle voisine poursuivait Sartines. une queue de billard à la main. — Les souples et lascifs mouvements de son corps, la gaieté de son rire, l'éclat de ses yeux séduisirent un moment le prince, pensif, penché sur le chambranle de la porte. Il remarqua le contraste des yeux de Jacques et de son rire et la mollesse de son jeu avec la jolie fille. Au bout de la pièce. Juliette montait, pesamment appuyée à la rampe, les marches d'un escalier intérieur. Sa joie de tout à l'heure, son espoir de liberté, de voyage s'alourdit à cette vision. Il sentit que toute une vie recommençait de ce côté, une vie fermée et triste.
Et surprenant les yeux mornes de Jacques fuyant devant les poursuites de Léontine. il pensa :
— C'est elle que j'aurais dû avoir et Jacques l'autre.
Jacinthe s'éveillait mollement, d'un éveil berceur balancé de légers songes; à travers les rideaux abaissés, un jour en poussière de soleil blondissait les ombres de sa chambre et, quelque temps — si douce était sa couche, si vermeille la chair transparente de ses paupières — elle se rêva étendue dans une escarpolette de mousseline, sous des feuilles d'or. Le murmure des choses montait et mourait indécisément autour d'elle et.
seulement, le temps était r^-thmé par le battement pressé de la petite pendule Louis XVI accélérant les heures sous son dôme en temple.
Des profonds moirés de vagues sousbois s'éclairaient sourdement de lueurs tendres ; la teinte des bosquets fut si délicate que la pâleur bleue du ciel s'en pâma à la pointe des cimes...
Les pommiers en bouffées blanches élevaient le pomponnement de leurs branches ; rherbe fut. par dessous, d'un vert intense de fleuve. Une jeune et lointaine Jacinthe s'avançait par ces délices, le long des vergers fleuris d'illusions et d'astres candides ; ses traits empruntaient aux douceurs tendres du ciel, aux fraîcheurs des feuilles, à la mollesse des prés, une si merveilleuse candeur que la nuance mêlée qui s'en jouait sur son teint y parut un accord parfait de nature... L'autre Jacinthe, l'endormie, vit la veillante sourire; il semblait que ce sourire fût cueilli à toutes les joies qui l'entouraient.
Dans l'air, au-dessus des pommiers et des cerisiers, flottent des palpitations d'ailes. Les pigeons tournoient et se lient, se suspendent, posés sur l'azur comme des voiles sur la mer; une cloche chante, envoyant' autour du clocher des cercles infinis d'ondes ;