‹ Les FaçadesChapitre 18 sur 21 · L1£S TA CAD L S · texte numérisé non relu

L1£S TA CAD L S

Jacinthe, l'autre, goûte sous ses pieds la souplesse des gazons, sur son front la légèreté des nues, son cœur est jeune, vivant, d'une joie claire...

La dormeuse a fait un mouvement, son esprit engourdi de somme se fatigue à suivre l'action de son rêve ; elle le laisse un moment mourir, s'ensevelir dans les oublis... Mais pourquoi, maintenant, sontils deux à marcher sous les fleurs des arbres ? Pourquoi lui tournent-ils le dos et ne peut-elle voir le visage de l'autre ? — Ils causent en marchant et leur rire s'envole. — La songeuse tend ses vouloirs pour deviner qui parle à l'ancienne Jacinthe, elle se hâte derrière le couple, voudrait le dépasser, mais l'inertie du somme embarrasse ses pas, elle retombe et s'étend dans la torpeur. L'oscillation de l'heure grandit dans la pièce rayée d'ombre et de jour, avertit la paresseuse .qu'elle rêve et qu'elle dort;... les silhouettes du couple s'allongent dans l'élargissement des horizons qui s'ouvrent... Pourquoi le compagnon de l'ancienne, de la lointaine, de l'aérienne Jacinthe devance-t-il autant son amie ? On dirait qu'il s'éloigne, qu'il s'enfonce et qu'il s'évapore dans les transparences de l'air, qu'il devient un souffle. La petite, la fillette, l'amoureuse du verger s'arrête, l'appelle : c Jacques. Jacq^ues ! » Sa voix meurt et s'éteint et Mme Cjrandicr des

Ormes ouvre ses yeux . brusquement réveillée...

Son mari, à l'entrée de la chambre, la regarde, la voit confusément bouger dans la blancheur des draps.

— Vous dormez. Jacinthe ?

Elle répond d'une voix molle et comme errante sous ses draperies de rêve :

— Non. mon ami.

— Vous ne montez pas à cheval, ce matin r

— Il est bien tard, il me semble. — Voulez-vous ouvrir les rideaux ? Quel temps fait-il ?

— Admirable.

Le soleil entra en gaieté dans la pièce ; elle vit son mari en tenue de cheval, la longue redingote bleue, le pantalon à bande de soie, les éperons dans les boites du talon, d'une élégance hippique classique et que M. de Mesmes eût approuvée, et elle pensa :

« Il prend tout à fait l'air d'un homme comme il faut. »

— Qu'est-ce que vous faites aujourd'hui. Jacinthe ?

— Je vends au Bazar avec ma tante de Fontevrault.

— Alors, j'y passerai pour vous acheter quelque chose. Qui est à votre comptoir r

— Marie-Louise de Rabutin. Mlle de

Lésdiguières et puis Diane de Rieux. je crois.

— Le père Lesdiguières a attrapé une énorme culotte, hier, au cercle. — Comment diable peuvent-ils faire ?

— Ah -

— Oui, enfin, je me le demande toujours, comment font-ils, tous ? Nous avons une grosse fortune ; je gagne de l'argent tous les jours, mes affiiires sont en pleine progression.... et pourtant je sais ce que notre train nous coûte. Mais les autres, qui vivent presque comme nous, dont les revenus diminuent, dont le capital disparaît, qui ne gagnent rien — et qui encore perdent au jeu — comment font-ils ? Comment ?

— Eh ! mon ami, ils mangent à même.

— Et quand tout sera mangé ?

Il fit quelques pas, s'assit légèrement au bout du lit de sa femme.

— Après tout, ils ont raison ; ils précipitent la solution sociale. Quand personne n'aura plus de capital et que ce capital luimême ne produira plus d'intérêts, il faudra

bien que tout le monde travaille Nos

enfants verront peut-être de belles choses.

La délicate chair entrevue des bras de Jacinthe lui envoyait cette pensée dont l'énoncé l'attendrit; il murmura :

— Nos enfants. Jacinthe ? Qiiand ?

Elle se taisait ; il se leva, prit sur la chc-

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ir.'méc son chapeau dont les reflets reluisirent.

— Vous déjeunez chez votre tante ?

— Oui, à midi.

— Alors à tout à l'heure, rue Jean- Goujon.

Ses doigts la saluèrent et il dispanit.

Comme la belle lumière de mai se versait sur la table argentée et cristalline de la marquise, ils se sentirent, le repas finissant, tout d'un coup, tous quatre vibrant d'une joie jeune et claire. Hubert de Fontevrault était assis en face de sa mère. Jacinthe et Guv aux deux autres bouts de la table carrée.

Et Mme de Fontevrault dit :

— Ça fait toujours plaisir de se retrouver ensemble, du même sang, avec les mêmes idées. Moi, je prétends qu'on ne devrait se marier qu'entre cousms germains. D'abord, c'a dû être comme ça au commencement du monde.

Hubert s'écriait :

— Vous avez bien raison, maman...

Mais la marquise l'interrompit :

— Toi, d'abord, tais-toi. Ce n'est pas à ta manière que je l'entends.

Et tous se mirent à rire.

Mais, dans le salon, libérés de l'écoute des domestiques, ils se groupèrent sous les caquets de la marquise.

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— Voilà, je ne suis pas fâchée de vous avoir tous là, mes trois enfants — elle appuva sur ce chiffre en regardant Jacinthe — pour causer un peu sérieusement. Ecoute, Hubert, on m'a parlé de quelque chose pour toi qui serait vraiment très bien.

Il clama :

— Comment, maman, c'est pour ça que vous nous réunissez en concile !

Guy lança, venant au secours de son frère :

— Moi, j'ai des nouvelles du mariage Lemesle...

Et aussitôt, Mme de Fontevrault s'écriait :

— Mais raconte donc, animal 1 Comment, il sait quelque chose et il ne dit rien 1

— Eh bien, c'est pour juin...

— L'accouchement ?

— Comment, l'accouchement >...

— Je croyais ; elle est si grosse. Va donc, Guy, raconte.

— J'ai vu Sartines hier...

Il s'arrêta, confus de ce nom devant Jacinthe ; mais sa mère insistait :

— Qju'cst-ce qu'il t'a dit, Jacques ?

— C'est absolument décidé. Elle lui a acheté un titre à Rome; elle plaque les Monte-Leone et vient de prendre un petit hôtel, rue de la Faisanderie... celui des Lemarchand...

— Il reste dans la carriévj ?

— Je crois bien ; elle veut le lancer dans la politique. Il sera comte, républicain et marié à une vieille juive riche; ça fera, un jour, un magnifique ambassadeur pour la République...

— Hubert, tu viendras au Bazar ?

— Oui, un instant.

— Tu es donc toujours de ser\-ice ?

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, maman...

Mme de Fontevrault s'occupait avec Jacinthe à préparer les derniers menus bibelots qu'elle devait emporter, ses vieux doigts fragiles tremblant sur la fragilité de ces choses neuves ; elle demanda à sa nièce :

— Mme d'Arcole est au buffet, n'est-ce pas ?

— Oui, avec Mme de Monte-Leone.

— Est-ce qu'elle a fait venir son orchestre ?

Guy interv'int :

— Sérieusement, vous croyez à ce potinlà ?

— Ce Guy, il est admirable. A force de fréquenter des demoiselles sans vertu, il s'imagine que toutes les femmes du monde en ont. — Savez-vous qui nous pourrions bien rencontrer sous les coiffes de sœur Recouvrance ? — Non, vous ne savez pas : —

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Marguerite d'Éperuon. postulante depuis six semaines.

— Comment ! son couvent l'envoie là où elle connaît tout le monde !

— C'est ce que j'ai dit à la supérieure de la rue de Jouy, que j'ai vue hier. Elle m'a répondu d'un air em.barrassé qu'elle n'avait personne autre, que d'ailleurs on ne reconnaîtrait pas sœur Saint-Louis de la Miséricorde, etc.. Je crois qu'elle compte au contraire sur la curiosité pour faire une recette monstre. Et comme les religieuses du Saint-Sépulcre, à côté d'elles, ont fait agrandir leur chapelle, il faut bien qu'elles fassent bâtir quelque chose aussi. — Nous partons, Jacinthe ?

— Quand vous voudrez, tante.

Mme de Fontevrault s'écria en entrant : — Comme c'est sombre 1 C'est un tombeau !

Sous le vélum vert, les petites boutiques aux auvents gothiques avec leurs enseignes brandies, figuraient une rue étroite et grise du moyen âge ; l'atmosphère était amusante à flairer, une odeur mélangée de goudron, de poussière où flottaient déjà des parfums clairs et doux filtrés par les vêtements des femmes. Un peu de soleil lamait de tranches d'or l'ombre bigarrée de cette salle

et les, rares encore, vendeuses se murent un moment à l'aise, purent causer en arrangeant de doigts prestes les bibelots sur les tables.

Mme de Rabutin arrivait; en mousseline grise, depuis les volants de la jupe jusqu'aux ailes du chapeau, elle semblait une nue légère, d'une grâce telle que s'en anima soudain tout le décor triste de cette parodie du passé. L'étonnement puéril de son regard était une grâce délicieuse.

Malgré ses rancœurs, Mme de Fontevrault l'aborda, contente pour son fils qu'elle fût si jolie :

— Comme tu es chic. Marie-Louise !

— Il faut bien faire des frais pour les pauvres.

— Tu vends avec nous r

— C'est que Mme d'Arcole m'a demandé de l'aider pour le buffet. — Tiens ! la voilà !

La duchesse faisait onduler sa demi-traîne sur la toile verte recouvrant le plancher; elle affirma :

— Un de mes amis ne voulait absolument pas me laisser venir aujourd'hui.

Il prétend que les sigties sont menaçants. Est-ce que nous allons faire chou-blanc?

Un léger frisson, l'imperceptible et furtif contact de cet à-côté du mystère qui est l'envers de notre vie, effleura la frivolité des groupes ; mais Mme de Jurieu gronda :

— duand vous aurez fini de jouer aux demoiselles de magasin, vous deviendrez toutes tireuses de cartes, c'est moi qui vous le prédis.

Et, tout bas, elle murmurait à l'oreille de Mme de Fontevrault :

— Il y en a qui s'amusent à vendre, vous croyez que c'est par charité... pas du tout, elles ont ça dans le sang. Ça leur vient d'un grand-papa quelconque qui était

boutiquier.

Un mouvement se faisait dans la rue qui s'était assez vite remplie; des écartements respectueux livraient passage à une Princesse qui passa souriante et souveraine.

— Allons, mesdames, il faut faire une bonne journée aujourd'hui.

Son geste d'involontaire commandement classait les groupes, distribua l'action... Quelques hommes entraient, Lemesle, Charmoie, le duc de Joyeuse saluant de loin sa femme qui s'agitait derrière un comptoir, dirigeant son escouade de jeunes filles avec une autorité mercantile et pratique. Ils s'arrêtaient, pressés d'acquérir et de se sauver pour échapper aux dévalisages.

Mme de Monte-Leone, déjà, débitait des verres d'orangeade, mixturait d'aflfreux cocktails, minaudant une bouche rouge et des yeux en angle de verseuse de bar. La

duchesse d'Arcole la rejoignit, électrisa les buveurs de ses sourires.

— Allons, messieurs, une tasse de thé. Ses regards, un moment, parcoururent

la salle, errèrent, puis se fixèrent; parmi d'autres, dans le tas noir, actif et silencieux des religieuses, une coiffe blanche lui semblait reconnaissable. Elle murmura :

— Ce n'est pas possible qu'elles aient amené Marguerite ici r

Elle traversa vivement les groupes, vint prendre par le bras sa sœur qui se retourna, montra des joues roses et des yeux de joie. . — Qu'est-ce que tu fais là ?

— Je suis venue amener ce petit garçon qu'on doit présenter à je ne sais plus qui. . . — Regarde comme il est gentil, pauvre petit. — C'est la supérieure qui m'a envoyée.

Elle ajouta cela d'une voix d'enfant, comme pour s'excuser ; mais sa sœur s'écria :

— Tu ne peux pas rester ici...

— Pourquoi ?

— Si on te reconnaît r...

La joie du jeune visage était telle, que Mme d'Arcole murmura :

— Comme tu as l'air heureuse !

— Oh ! je suis si contente, va !

Retournée à l'enfance, réglée dans l'obéissance étroite et sévère, on la sentait sûre de sa vie et de ses espoirs, ayant acquis à jamais la paix souveraine. Mme d'Arcole se-

coua la tète, mécontente d"étre requise par un des commissaires que Mme de Monte-Leone débordée lui envoyait. Comme elle passait, la Princesse lui jeta de son comptoir :

— Ça ne marche pas, chauffons, chauffons ! Et Mme de Fontcvrault, qui sortait du

cinématographe, l'arrêta pour lui dire :

— Je n'avais pas encore vu ça ; c'est étonnant et c'est effr.ij-ant. Il me semble que la Providence finira par punir les hommes de faire comme ça de la vie sans elle.

Juste, un cri s'élevait vers la sortie où une ruée de foule ondoya. Jacinthe, la première, en train de vendre un porte-cigare à son mari qui venait d'arriver, avait aperçu dans la draperie une petite flamme légère et blanche, courant d'une traînée le long du vélum. Elle se levait toute droite, mais quelqu'un cria :

. — Ne bougez pas, mesdames, ce n'est rien !

Un homme, tout pâle, élevait la voix. — ce qui, sur le niurmure doux et chuchoté des conversations, passa comme une aile de panique :

— Mesdames, il y a le feu ; il faut sortir, mais avec calme.

Comme un long et souple serpent, la flamme s'élançait, ondula d'un bout. à l'autre de la salle, et h brutalité de sa violence, tout

de suite énorme, éclata en pétillements aigus et brefs, pareils à des claquements de fouet.

L'épouvante tourbillonna; des niasses refluèrent, laissant un grand vide au milieu de la rue de décors; une seconde, dans ce vide, on vit Mme de Rabutin, toute seule, en sa toilette légère de mousseline. Un mouvement enfantin lui faisait jeter ses deux mains à son visage pour le garantir et pour s'empêcher de voir et, d'un seul coup, rapide et comme joyeuse, la flamme l'absorba, l'envola, l'emporta d'un embrasement fluide et brusque... De partout, des cris jaillissaient ; des femmes coururent vers le fond du bazar, vers les portes ogivées qui montraient l'espoir, la fuite, l'échappée à la bête enragée du feu mordant déjà leurs jupes et leurs jambes,... coururent et s'écrasèrent contre la dureté inflexible du bois plein, du bois plein et dur résonnant sous leurs poings comme un ais de cercueil. — Des cris déchiraient; tous se regardèrent comme s'ils se voyaient pour la première fois et, dans cette évidence du mensonge des apparences que révèle la soudaine mort, ne se reconnurent plus.

Des cris encore, brefs, aigus ; des membres convulsifs écartant la poussée convulsive des autres, des bouches ouvertes pour mordre, des ongles crispés pour déchirer, et la pluie de goudron bouillant, l'averse de lave se mit

à fouetter de gouttes cinglantes, trouantes, le troupeau humain groupe sous l'ouragan de flamme.

Des hommes s'élancèrent; pour fuir, renversaient des femmes, rués par l'instinct, tout d'un coup rejetés au temps des catach-smes quaternaires, alors que le mâle, errant sous les déluges ou les volcans, n'avait d'autre devoir et d'autre mission que de conser\-er, de sauver sa fragile et périlleuse et lamentable encore espèce.

Mais un peu d'âme surgit; on entendait des voix hautes appeler : — Saint Antoine, saint Antoine ! Des doigts esquissèrent le signe du crucifiement. Le duc de Joyeuse traversait sans hâte un espace libre, son pardessus gris sur un bras, son chapeau bien posé sur les légers cheveux blancs, calme et souriant comme à Longchamps. Une femme le bousculait, il s'efïaça devant elle ; un instant les chevaleries revécurent.

Un craquement : au fond du Bazar les bois cèdent, les portes condamnées éclatent sous la poussée, se hérissent en lames aiguës et coupantes, mais livrent le passage vers le terrain vague, l'espace emmuré, déjà plein de la tourbillonnante rougeur d'incendie. La Princesse était debout, impassible, dans une auréole ardente de flammes ; Mme d'Arcole se jeta vers elle :

— Madame, on peut sortir, venez.

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Mais l'Altesse secoua sa tête où le royal sang des ancêtres s'échauffait d'une ivresse d'orgueil et d'héroïsme.

— Après tout le monde, mesdames, après tout le monde.

L'herbe sale et pelée du terrain entre ses murs de suie était brûlante; quelques femmes tombèrent, happées par les langues de la fournaise, d'autres s'enfuyaient vers la gauche, disparaissaient dans les fumées rouges... Qiielques cris éclatèrent, une plainte, plus longue, dura un moment...

puis plus rien.

Au seuil des portes enfoncées, Mme d'Arcole apparaissait, secouant, comme un manteau, le nuage de coruscations qui l'entourait, et, dans ce mouvement, ses yeux, en arrière encore une fois attirés vers le flamboiement splendide des décors, aperçurent la Princesse seule maintenant au milieu de l'incendie. Une apothéose de flammes l'enveloppait, faisant ondoyer sur son visage et sur ses vêtements les reflets de l'or et de la pourpre. L'Altesse sentit le triomphal embrasement prêt à l'étreindre. comprit toute fuite impossible, tout secours inutile et, dans le grand renoncement qui l'emplit toute, salua la mort d'un geste souverain. Ses admirables cheveux s'étaient dénoués d'eux-mêmes, roulaient en souples

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et Vivants anneaux sur ses épaules et sur son sein. Mme d'Aicole vit la princesse les prendre à poignée et les étendre... ils s'enflammèrent et Elle disparut dans un rayonnement de gloire.

Un jet de feu atteignit Hélène ; elle bondit vers l'angle de mur à droite, vers la fenêtre d'où des bras affolés de sauveurs sortaient, se tendaient, s'agitaient entre les barreaux... Mais elle se sentit prise, attachée au sol, livrée à la meute aboyante de flammes qui, dans son dos, ouvraient leurs gueules rouges aux langues ardentes. Une femme tombée à genoux, les membres inertes de peur, l'avait accrochée au passage, tenait à pleine main le 'brocart épais de la robe. La duchesse s'arrêta, prête à secouer ce poids, à briser l'attache de la mort. Mais ses regards s'abaissèrent, distinguèrent une misérable femme en guenilles, une maigre servante au tablier souillé; d'un élan, d'un effort, elle la ramassa, la traîna avec elle. Les barreaux de la fenêtre cédaient enfin, arrachés par des secousses violentes, une chaise tomba. C'était un marchepied suffisant pour atteindre le refuge, la vie.

Mme d'Arcole, montée dessus, hissait, tendait aux mains arrachantes des sauveurs la pauvresse hurlante, grimpant des ongles aux pierres du mur.

Hélène se retourna encore.

Une flambe unique, immense, se déplorait en éventail dans un soudain et terrible silence que seuls des sifflements et des écroulements de braises traversaient. Dans un angle, des femmes se tassaient, s'écrasaient contre le mur brûlant, ouvraient, pour se garantir de l'épouvantable chaleur, des ombrelles légères dont quelques-unes s'allumaient et flambèrent. M. de Charmoie et un valet de pied en manches de chemise évoluaient, prompts et calmes, dans l'air ardent. Ils avaient découvert des planches adossées à un mur, les avaient enlevées, et s'en servaient comme de boucliers, les élevant entre le brasier et les femmes tremblantes.

Dans le délire de sa vision tragique.

Mme d'Arcole, tout d'un coup, aperçut Mme de Jurieu, apparue là, comme dans le rêve, sortie on ne sait de quel coin du sinistre. Lourde et vieille, elle se hâtait en s'appuyant sur son parapluie, regardant la fenêtre de toute la tension de ses yeux pâles. — D'en haut, des doigts s'accrochaient à ceux de Mme d'Arcole, la tiraient violemment, l'enlevaient; elle tourna encore une fois la tête vers le terrain tour à tour balaye de fumée ou de flamme, entrevit en un éclair la face suppliciée de sa tante. Les joues de la pauvre femme se boursouflaient

de cloques, se fendaient en rigoles grésillantes, et tout le corps subitement gonflé sembla éclater, s'affaissait en un tas de molles graisses fondantes.

Grandier, tout de suite, avait saisi le bras de sa femme, la soulevait d'une poigne robuste. C'était le moment où la foule avait hésité, surprise.

— Venez, dit-il. dans un.' seconde il sera trop tard.

Un homme, les yeux hagards, passait près d'eux, bousculant deux femmes qui tombèrent, brandissant une canne levée comme un sabre. Des gémissements rauques et haletants sortaient de sa gorge pressée... Jacinthe, brusquement, reconnut Leraesle. Déjà, les portes de la rue Jean-Goujon se muraient dans l'entassement des fuites ; une seconde — insensible, immense temps d'arrêt — une . pétrification subite immobilisait tous ces corps que la terreur lia.

Puis l'épanouissement de cette terreur fut tel. que la masse, déjà dardée par les flammes, emporta le battant fermé qui résistait, explosa au dehors. Jacinthe tout d'un coup se vit suspendue dans l'air libre, dans une clarté de ciel bleu, au-dessus de la vague humaine... mais le flot s'écroulait, s'affaissait et elle se sentit rouler pêle-mêle dans des éboulements confus de cascades de corps. Le pavé de la

rue retentissait du bruit mat et rebondissant de la chair sur la pierre.

La montagne grouilla, groupe unique d'où sortaient des bras et des jambes tendus : Jacinthe la sentait peser toute sur elle, convulsive et spasmée. D'un raidissement de sa, nuque, elle tenta de soulever l'horrible poids, levait une main criante vers la lumière et le salut, si proches... Des doigts s'accrochèrent à sa manche, une paume écrasa la flamme courant dans la garniture de dentelles, une poigne la tirait, l'arrachait, l'exhumait;... mais l'affreuse pesanteur des agonies retomba, l'ensevelit.

De grandes flammes maintenant se versaient par les portes, par toute la façade en mer de feu, venaient en longues vagues souples et légères courir sur le tas grouillant. Jacinthe sentit leur chaleur et leur roussi sur ses vêtements, sur sa chair, dans ses cheveux ; des grésillements de peau, une odeur de graisse et de viande brûlées la soulevèrent... La main, la large et sûre main la tirait toujours, la séparait de l'agonie. Elle sentit la résistance des pesanteurs accumulées céder, s'alléger, le massif s'ouvrir. Dans cette assomption vers la vie, elle se donnait toute, soutenue, aspirée par la voix qui répétait :

— Je vous aurai, ne résistez pas.

Sa tête, ses épaules naquirent, sortirent :

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elle vit son mari; les pieds arqués sur le sol. il penchait sur elle un visage balayé de fumée et de flamme, des yeux d'énergie calme et de domination.

Jacinthe se sentait emportée, enlevée dans l'air frais et léger, loin de la fournaise ; elle ferma les yeux, se laissa ravir, dans un vaoTie néant d'être.

Peu à peu, elle s'apercevait vivre, étonnée encore de ne pas voir l'épouvante des flammes, de ne pas se tordre en débats dans l'ensevelissement convulsif des corps ; elle prolongea un peu l'éveil de sa personnalité. Ce léger et voluptueux non-être se rattachait par des liens ténus au fragile et rêveur sommeil du matin. Un moment, le rêve de pommiers se pomponna en vagues blancheurs... Elle se sentait couchée dans de la mollesse, s'étonna défroisser sous ses doigts, sous sa joue, la douceur d'une soie que la finesse de son tact devinait étrangère,... elle ouvrit les yeux.

Elle était étendue sur les coussins bouffants d'une bergère, dans un salon inconnu, et son premier regard aperçut Grandier qui se baissait vers elle, les lèvres tremblantes.

— Jacinthe, comment vous sentez-vous ?

Comment êtes-vous ?

Sa voix se suspendit un peu pour ajouter :

— ... Ma chérie ?

Elle se secouait, se dressa.

— Mais où sommes-nous ?

— Je n'en sais rien, dans un hôtel en face du Bazar, j'ai trouvé toutes les portes ouvertes, tous les domestiques sont à rincendie. Je vous ai portée jusqu'ici.

Elle cria :

— L'incendie! Oh 1 c'est vrai, ô mon Dieu. Ah ! ma pauvre tante !

Elle courut vers une des fenêtres ouvertes, se pencha sur la rue.

Une vaste flamme unique, immense, parfois légère et fluide quand l'éther des bonbonnes }• mêlait sa flambe d'alcool. — verte alors ou bleuâtre ; — tantôt d'or vert, comme si c'était l'âme du bois qui s'exhalait; — tantôt livide, lourde et violâtre, — combustion violente des chairs; — tantôt libre, envolée, soveuse, — celle des étoflFes ou des tentures — se déployait toute dans l'admirable ciel bleu de mai, d'un azur tendre, léger, profond, d'une mansuétude adorable d'infini. Parfois un grand souffle de vent — comme celui de quelque grand archange chargé d'aviver le bûcher — creusait des tourbillons dans le feu, le faisait se séparer et se tordre, le trouait de taches rouges; il

roulait alors en volutes énormes, tournoyait d'ardentes spirales, ou bien s'abaissait, s'étendait en nappes ondulantes qui venaient lécher doucement le tas confus des vivants et des morts.

Jacinthe, de sa fenêtre, les voyait brûler, brûler lentement, noircir peu à peu en remuant toujours. Des écuries voisines, des hommes sortaient en tenue de pansage, les bras nus jusqu'au coude; au hasard, ils arrachaient un corps au monceau, le portaient fumant sous une fontaine dans une cour voisine... On entendait le bruit de l'eau, le grincement de la pompe et quelquefois des cris et des gémissements.

Mme Grandier saisit le bras de son mari :

— Regardez, regardez, là. Cette sœur qui brûle.

Une religieuse courait dans la rue; les lins blancs de sa cornette s'étaient allumés, .s'écartaient sur son front en deux larges flammes comme des ailes de Lohengrin resplendissantes ; le soleil se jouait dans le vol ardent de cet oiseau de feu...

Jacinthe cria :

— Mais c'est Marguerite d'Épernon ! Mon ami. courez...

Elle se tut et ils se regardèrent avec des yeux tragiques.

Toute la tête flambait; arrêtée dans sa course éperdue, debout encore, sœur Saint

Louis de la Miséricorde n'était plus qu'un visage de braise, une face flamboyante, un horrible soleil qui. tout d'un coup, noircit. Un moment, sous le cône charbonneux qui restait, le corps oscilla d'un balancement doux et vague, puis les jambes faillirent et tout s'abattit.

Grandier arracha Jacinthe à la fenêtre ; ils se retrouvèrent dans la paix calme d'un salon Louis XVI aux meubles menus et guirlandes :

— Mais chez qui sommes-nous ?

— Est-ce que les La Roche-Herbert ne demeurent pas rue Jean-Goujon ? Ça doit être leur hôtel.

Malgré eux, la fenêtre flambante les attirait; mais le mari dit :

— Nous ne pouvons pas rester ici. Il faut rentrer chez vous et vous coucher.

— Ah ! Comment voulez-vous ! Je ne sais pas si ma tante est en vie; je ne sais si tous les miens ne sont pas brûlés vifs...

— Votre mère n'était pas là ?

— Non, grâce à Dieu !... Du moins... du moins, je ne crois pas.

Elle faiblit un peu, pour la première fois. Il la soutint et, dans ce mouvement, la serra contre lui; la jeune femme leva les yeux.

— Vous m'avez sauvée, murmura-t-elle.

— Mais non, ma chère; j'ai eu la chance

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de me trouver là et d'avoir une poigne solide, voilà tout.

Elle s'appuya sur lui d'un insensible et rapide abandonnemeni", dit :

— Merci.

Son mari se pencha, toucha d'un baiser la blondeur des cheveux.

— Il me semble que vous m'appartenez un peu plus maintenant.

Ils se serrèrent la main en silence et descendirent dans la rue.

Elle était pleine de monde et déjà les pompiers accouraient, une compagnie d'infanterie apparaissait arrivant au pas de course pour dégager les abords et aider au déblaiement. La flamme baissait entre les murs noircis des maisons voisines, n'était plus qu'une danse lourde et rouge de brasier qui va s'éteindre.

Aux deux bouts de la rue, des voitures lancées à toute vitesse s'arrêtaient brusquement; des hommes affolés en sautaient, se précipitaient vers l'incendie. Des vieux, surtout, criant : « Ma fille, mon enfant ! »

M. et Mme Grandier purent arrêter un fiacre et. seulement alors, Jacinthe s'aperçut de sa robe arrachée, de ses vêtements en loques, roussis. Elle fît baisser la capote et s'enfonça dans un angle. Son mari, d'un geste furtif, tamponnait sa main droite avec

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un mouchoir mouillé en passant à une pompe. Jacinthe saisit doucement cette main, malgré sa résistance écarta le linge ; des brûlures, des ampoules noircies et saignantes crevassaient la peau. Une montée de larmes noya les yeux de la jeune femme et d'un mouvement doux et violent elle porta cette chair de supplice à ses lèvres.

Hubert de Fontevrault était à l'autre bout du Bazar, loin de sa mère et de Marie-Louise ; le brusque désordre de la foule l'emporta vers le terrain vague ; avant même qu'une pensée se fût groupée dans son esprit épars. il se trouva dans l'étroit couloir de flammes qui donnait sur la rue Jean-Goujon. Soudain, à l'air, à l'abri, il comprit le péril immense. Sa volonté ne fit pas un choix, elle se dirigea vers sa mère, immédiate et sûre. Et ces rapides acteurs qui sont les décomposés de l'idée — et qui jouent de si terribles drames sur le théâtre intérieur de la conscience, — la lui montrèrent, la lui mimèrent avec ses vieux membres lents et gauches essaj-ant de fuir, figurèrent la supplication et l'émoi de ses yeux pâles, formulèrent ce cri : Mon fils ! — Pas appel ; angoisse, sollicitude, peur que l'enfant ne souffrît dans sa chair.

Il s'élança dans la ruelle ardente, à travers l'air incendié. Des femmes étaient tombées à genoux, raidies d'épouvante, à deux pas de la rue, en vue de la vie. Une se jeta sur lui.

— Oh, monsieur de Fontevrault, sauvczmoi ; je vais mourir.

11 reconnut Mme de Monte-Leone, tout prêt à l'écarter.... indigné qu'elle l'arrêtât quand il cherchait sa mère;... mais elle s'attachait à lui. L'énergie de l'éducation dompta son mouvement de nature ; il saisit la malheureuse femme, l'emporta flambante dans le couloir incandescent, la tendit ; des bras la ravirent et Hubert se relança dans la fournaise... Des poutres venaient de s'écrouler, fermaient le passage d'une haie de flammes. Fontevrault ressortit, regarda la façade tourbillonnante derrière laquelle sa mère et sa maîtresse venaient de mourir peut-être. Les hommes aux bras nus des écuries voisines, des valets de pied, des gens du peuple, quelques promeneurs attirés par les cris et la lueur s'empressaient au milieu de la rue. M. de Joyeuse se penchait à la fenêtre d'un hôtel, en face. Le monocle à l'œil, comme dans son avantscène de l'Opéra, il regardait du même air d'indiff"érence et d'ennui que s'il eût suivi un début dans le quadrille. Une héle d'Hubert lui fit détourner les regards.

— Montez-vous. Fontevrault > Vous êtes tiré de la bagarre... de la chance.

Mais le fils cria :

— Savez-vous ce que ma mère est devenue r

— Oui ; je l'ai vu emporter tout à l'heure, en l'a mise dans une voiture.

— Blessée, brûlée >

— Pas eu le temps de voir; — mais enfin, vivante.

Hubert poussa un soupir, puis il hésita :

— Ma cousine des Ormes... Ma cousine de Rabutin ?

Le duc de Joyeuse secoua la tête.

— Sais pas... pas vu...

M. de Fontevrault escalada un fiacre, donna l'adresse de sa mère. Comme il roulait à travers les avenues, il s'aperçut que Paris venait d'apprendre la grande nouvelle ; des voitures le croisaient d'une vitesse éperdue, portant des hommes qu'on sentait enlevés par un souffle terrible d'angoisse. Quelques-uns qu'il reconnaissait se dressaient tout debout, lui criaient :

— Vous venez de là-bas? Est-ce que...?

Mais l'élan des chevaux déchirait la phrase

et Fontevrault se détournait, farouche. Le pont traversé, d'une allure cahotante, il se sentit dans le calme et le « province » du faubourg Saint-Germain, étonné de ce que. par-dessus leurs murs, les parcs pouvaient

verser de fraîcheur et d'ombrages, si troublé par ce désaccord des choses qu'il douta un moment. L'horreur ne revécut que devant la porte de la rue de Varennes. D'enjambées, il gravit les marches basses du grand escalier virant sa solennité autour d'une merveille de rampe ferronnière, posa son doigt de fièvre sur l'anachronique bouton électrique de l'appartement qu'occupait sa mère dans le vieil hôtel de Château-Renaud, Un peu de temps s'écoula: il frémit, croyant sentir, derrière l'inertie de la porte, les bruits effarés de l'agonie. Le battant tourna et Hubert tomba dans l'antichambre,... ses interrogations soudain suspendues, dévoyées par l'air placide du domestique.

— Mme la marquise...?

— Mais Mme la marquise n'est pas encore rentrée.

L'homme ajouta :

— Monsieur le marquis sait bien que madame est au Bazar.

— Le Bazar vient de brûler; madame doit être blessée, en va la rapporter ici ; dites à Claire et à Mathilde de tout préparer. — Vous, allez chercher le docteur Legendre. Moi, je repars.

Mais, sur le marchepied de la voiture, il hésita, terrassé par l'évidence de son impuissance;... où trouver sa mère, où la découvrir dans la sourde et profonde, effroyable

impersonnalité de la catastrophe? Le cocher se pencha vers lui :

— Monsieur cherche une dame. Paraîtrait qu'il y en a qu'on a emportées à Beaujon. vu qu'on ne savait pas leur adresse.

Il demanda, ému comme le peuple de Paris l'est toujours par la souffrance phvsique et par la mort :

— C'est p'tétre ben vot' dame, que vous cherchez, des fois?

Hubert cria :

— Vous avez raison; merci, mon ami.

à Beaujon, vite; un bon pourboire.

Le fiacre reprit sa course par les rues, par les quais, par les avenues qu'une ombre de nuit ternissait déjà. Dans l'avenue des Champs-Elysées, sous des arbres, les feux d'un café-concert s'allumaient et les accords d'une chanson canaille rythmèrent leur cadence brusque. Cependant il semblait à Hubert qu'une sorte de vélum de deuil s'étendit; plus de silence, plus d'ombre; un sentiment mat d'immense tristesse flottait sur la ville comme des étendards de crêpes.

Devant Beaujon, l'angoisse Tétreignit plus forte. La rue était encombrée de voitures; la porte de l'hôpital, d'une foule,... bonnes gens aux lamentations faciles, émus de ces riches qu'on apportait aux lits des pauvres, hommes et femmes d'allures élé-

gantes, aux angoisseb impérieuses, tendant l'argument suprême de « leur carte » au gardien qui les repoussait. De temps en temps, la mêlée s'ouvrait devant des civières ; elles disparaissaient sous la voûte sinistre et le tintement de la cloche qui annonce une entrée se saccadait, à chaqueinstant plus fébrile, comme un tocsin.

Hubert s'irritait, arrêté par la consigne inflexible, quand il sentit un bras se glisser sous le sien et il reconnut Jacques de Sarîines.

— Qu'est-ce que tu fais làr

— Je cherche ma mère que je ne peux pas retrouver. On ne veut pas me laisser entrer.

— Ta mère était au Bazar ?

— Oui.

Viens; je vais te faire entrer, moi.

Avec une décision et une assurance déjà professionnelles, Sartines entraina son ami vers une petite porte, sonna, montra son coupe-file.

— Il faut absolument que je parle à M. le directeur.

Le directeur n'était pas là. mais son secrétaire apparut.

— Je suis Jehan Sardoine, de l'Élégance et du Celte. Mais je ne viens pas dans un but d'information. Monsieur est le marquis de Fontevrault. dont la mère se trouvait au

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Bazar au mcment de la catastrophe et qu'il cherche dans tout Paris.

Aimable aussitôt, Temployc s'empressait, pressentant l'écho du lendemain, l'épithète flatteuse attachée à son nom :

— On a apporté vers sept heures une dame âgée; nous l'avons fait mettre dans une chambre particulière. Si vous voulez venir voir, monsieur.

Des couloirs aux murs vernis, une porte s'entr'ouvrant... Hubert sentit son cœur immense battre dans sa poitrine, se pencha dans la petite chambre. Un mouvement noir se faisait près d'un lit ; des voix basses chuchotèrent, une plainte s'éleva :

— Mon fils! Où est mon iîls?

La voix faiblit, reprit :

— Du feu, du feu partout! — Mon fils... Hubert ! *

Fontevrault s'avança et vit sa mère sous le vacillement pâle des bougies tenues par un interne et par une sœur. Tous deux levaient la main pour l'arrêter ; mais il les écarta, s'agenouilla contre le lit. dit tout bas :

— Maman, je suis là,... c'est moi, Hubert.

Une admirable expression de sourire intérieur s'étendit sur le visage de la vieille femme. Ses lèvres s'agitèrent, elle murmura :

— Hubert, je t'entendais venir depuis tout à l'heure.

Et elle ouvrit les yeux.

— Mon fils! répéta-t-elle.

Il baisa ses mains, écartait ses cheveux gris en désordre et en sueur, et tout près, les yeux dans les yeux, ils se regardèrent -et se sourirent.

— Vous souffrez, maman?

— Non, mais je suis anéantie.

D"une lenteur irrésistible, les paupières s'abaissèrent, la séparèrent. Les lèvres s'agitaient.

— Mon Dieu, mon Dieu, toutes vers vous, toutes prises, les unes si pures, les autres si heureuses. — Comme elles montent vers vous, mon Dieu !

L'interne s'approcha, murmura :

— Un peu de délire.

La voix tremblotait, lointaine, venue de profondeurs inconnues.

— Le feu! il flambe.... ah, le bûcher!... Elles s'en élèvent, elles s'en dégagent:... les voilà toutes blanches dans le bleu du ciel... Oh! ces guirlandes, ils disent que ce sont des nuages, c'est la clarté de leurs ailes...

Hubert murmura :

— Maman, maman, je vous en prie.

Elle répéta :

— Mon fils, mon fils.

Mais sa voix, l'autre, la lointaine, continuait :

— ... Les marches d'or s'abaissent, les voilà qui montent l'escalier de Dieu.

Un mouvement cabra le corps, Mme de Fontevrault cria :

— Le feu, encore le feu!... Seigneur, tout n'est-il pas expié ?

Mais ses traits s'apaisèrent et s'ouvrirent :

— Oh, je comprends, il est le même.

Seigneur, c'est celui de votre divin tabernacle;... comme c'est beau; le ciel est plein d'anges.

Hubert s'écarta avec l'interne :

— État grave ?

— Ceci est un peu de délire passager, produit par l'émotion ; nous allons calmer cela.

— Mais, comme suites?

— Brûlures en somme légères, quelques contusions; mais on peut craindre des lésions de la plèvre ou des reins causées par l'intensité de la chaleur. — La température est élevée.

— Ma mère n'est pas transportable ?

— Oh, non, monsieur.

— Vous allez me permettre de passer la nuit ici?

— Mon Dieu, monsieur, je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous être agréable.

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mais les règlements sont formels. Le directeur lui-même ne pourrait vous donner cette autorisation.

— Allons donc !

— Du reste, madame votre mère a surtout besom de repos et de tranquillité. La potion calmante qu'on vient de lui administrer va provoquer un sommeil que je considère comme absolument nécessaire.

Vous reviendrez demain matin, monsieur.

La voix de Mme de Fontevrault s'élevait.

— Hubert... Viens. — Attends... Je me souviens... Jacinthe?

Il fit un geste : « Je ne sais pas ». La mère reprit :

— Marie-Louise ?

— Je ne sais pas; je ne sais rien.

— Mon bon garçon, tu n'as pensé qu"à moi... Va voir, va savoir.

— Non, non. je reste avec vous.

Le moquerie d'un sourire joua sur les lèvres blêmes.

— Non, va, mon fils; je t'ai vu, cela me suffit, je vais dormir. Et puis., tâche de m'envoyer Claire.

Ses paupières s'abaissèrent, sa face s'ensommeilla.

Fontevrault et Sartines se retrouvèrent dans la rue, et Jacques dit :

— Il faut absolument que nous sachions ce que sont devenues Mme des Ormes et Mme de Rabutin. Allons au Palais de Tlndustrie.

De nouveau, le fiacre s'élança au trot désuni du cheval fatigué ; mais le cocher s'intéressait, ne demandait pas à relayer. Ils passèrent rue Balzac, surent des nouvelles de Jacinthe et qu'elle était sauve, coururent chez les Rabutin.

Un concierge digne, en livrée, stationnait devant la porte de la maison neuve aux six étages historiés de balcons et de cariatides ; il s'empressa, reconnaissant Hubert.

— Mme la comtesse n'est pas rentrée...

Mon Dieu, quel malheur !

— M. de Rabutin ?

— Il est venu un instant et puis reparti tout de suite.

— Allons ! — Au Palais de l'Industrie. D'un geste habitué, Hubert se détourna;

au premier, l'éclat d'une fenêtre brillait comme d'habitude ; il se représenta le petit salon de Marie-Louise, clair et blanc, l'air cage avec ses cloisons et ses portes de glace à petits carreaux, l'air serre avec sa foule de plantes. Les rideaux légers laissaient transparaître, comme à travers un nuage, des détails de la pièce; elle extériorisait ainsi toute sa grâce et toute sa douceur désertes.

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Ils virent tout d'abord, en arrivant, les deux grandes voitures des pompes funèbres rangées le long des trottoirs, sombres et menaçantes, qui attendaient déjà, pleines de cercueils vides ; ils entrèrent violemment. Dans la salle immense aux voûtes chargées de nuit, un grand brasero jetait des flammes courtes et rouges, dont les éclairs inégaux faisaient hausser et baisser l'ombre des torches promenées par des gardiens de la paix, secouant des étincelles, de la fumée et des lueurs de sang. Ils furent d'abord suffoqués ; l'cdeur tragique du phénol dominait, drapait d'une large sensation de deuil et de funérailles cette halle de cadavres ; mais il s'y mêlait celle des résines, des gras pétroles et puis une autre qu'ils comprirent tout d'un coup : l'odeur des chairs cuites. une puanteur spéciale et lamentable de peau humaine grillée. Des gens allaient et venaient, se baissaient, fouillaient dans des tas noirs, les uns sans dégoût, maniant des doigts les restes tordus, ces sarments noircis qui étaient, quelques heures auparavant, des femmes; d'autres, du bout d'une canne, soulevant les haillons d'étoffes roussies, des lambeaux de viandes. Hubert murmura :

— Comment la reconnaitre. si elle est là. mon Dieu -

Pourtant il sepench.iit. inspectait les corps

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SOUS le tournoiement d'une torche, les enjambant avec Tangoisse de sentir parfois sous sa semelle le bruit sec d'un charbon d'os brisé. Le garde lui disait, le regardant de ses yeux ronds et gris où clignotaient des larmes.

— C'est pas encore vot'dame ? — P't'étre bien qu'elle n'est pas là.

Sa cherche s'arrêta, revint devant une cendre, une forme vague, noire et tordue. Un ovale d'or brillait au bout d'une chaîne à moitié fondue, dans un tas de boue gluante ; Hubert prit la petite médaille, la porta à ses yeux. Des glaces saisirent son cœur et l'arrêtèrent. C'était une image de Notre-Dame de Bon Secours, avec l'invocation, en exergue : Sccoiire--iwus. Il avait vu cette médaille, il .ivait lu cette prière sur la poitrine de Marie- Louise; il avait touché cette chaîne parmi les dentelles de la chemisette.

Il mit un genou en terre pour contempler cette dépouille : deux pieds délicats dans des bottines intactes en sortaient, bottines légères. aux semelles neuves, dont une broderie sur le vernis retint ses yeux. Il la connaissait cette broderie; cette bottine, la veille, il l'avait tenue entre ses mains, il en avait reboutonné les boutons un à un.... il n'y avait que Marie-Louise pour avoir ces pieds d'enfant, cette cambrure pure, et même il reconnaissait la courbe pleine et ronde de la jnmbe

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