SOM EXCELLENCE MONSIEUR LE COMTE JARDOX
Miiiislre des affaires ctrangèrts.
Sénateur, Pair de France,
Conseiller ^Élat.
— Quelle vieille canaille, pensait-il ; en voilà un qui a fait des saletés ! — Et il est dans l'histoire.
Il sortit, arpenta d'un pas leste limmense orridor ciré.
En route, avant de prendre la rue Vivienne, il entra dans le bureau de poste de la place du Théâtre-Français. Des femmes.
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des hommes le coudoyaient pendant que, vaniteusement, il traçait l'adresse du «petit bleu ...
La duchesse d'Arcole
6g, rue de Tilsitt, Paris,
Et. sans hésiter, il écrivit à la hâte deux lignes :
« Voulez-vous demain deux heures ?
Nous causerons de notre projet.
<' PlERRH 3.
Il marcha dans réblouissement. sans regarder les passants, les yeux dédaigneux.
Et il s'arrêtait aux devantures des graveurs pour contempler les cartes de visite aux noms sonores. 11 gravait le sien parmi elles, sur un mince carton de bristol :
Comte Pierre Le Mesle d'Jra:^ac
SECRÉTAIRE d'aMBASSADE
— Le comte Jardon était bien ouvrier serrurier... moi au moins, je suis d'une bonne famille.
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il ajouta, comme malgré lui :
— Seulement, dans ce temps-là. on avait beau faire des cochonneries, c'était à force de risquer sa tête qu'on arrivait.
Il entra dans la gargote.
La liiiUijiasc lit Fontevrault, à Mme Graiidier des Ormes, née de Mesmcs.
K Les Auînaies, i; novembre.
« Ma petite Jacinthe,
« Ton père vient de nous arriver encore tout enchariboté et assez mal remis, à ce qu'il m'a semblé, d'une alarme un peu forte. Sa mine m'a fait peur : elle n'était pas d'or.
ma chère enfant ; enfin il s'en tire avec plus de peur que de mal. et cela grâce à ton mari dont il ne peut assez chanter les louanges. Le consortium est donc une bonne chose, comme la trachéotomie ou les vésicatoires qui sont une faveur que le ciel nous a faite. Il y a bien des gens qui soutiennent que le ciel aurait été encore bien plus favorable en ne nous envoyant ni l'angine ni la pleurésie, mais ce sont des mal-pensants.
« Vous devriez. Joseph et toi. profiter de cette accalmie pour venir passer quelques jours aux Aulnaies ; nous serons tout à fait entre nous, si cela peut te tenter : tes deux cousins, ton père et ta vieille tante qui ne t'a pas vue depuis ton mariage, et qui sera bien heureuse de bavarder un peu avec toi. Dis à ton mari qu'il y a beaucoup de perdreaux encore et qu'on l'attend pour attaquer les réserves de la Croix- Verte.
« A bientôt, chère petite; je t'embrasse et t'attends.
(' Ta vieille tante.
« Mesmes de Fontevrault. ■)
Le dessin rose des flammes danse, monte et descend, se guipure sur la blancheur atténuée des boiseries Louis XV'I ; les abatjour épais abaissent sur les tapis la lumière
ronde de leurs lampes, et la plus douce paix endort le petit salon embaumé de parfums vieillots. On sent, qu'au dehors, des lieues de silence et de nuit étreignent le château isolé sous ses ombrages, et que toute une liberté de nature, une intempérie de saison frémissent autour du salon confortable et tiède.
Des écheveaux marrons, blancs mauves, au bout de ses doigts fins, Mme de Fontevrault dévide des laines, prépare les tricots qui iront réchauffer les membres pauvres d'enfants sales, au fond de masures tristes. Ce mou travail berce sa pensée heureuse dans i'illusion du bienfait, du labeur utile, et le contentement parfait de son être avive, d'une pointe de jeunesse encore, les traits flous, l'ovale perdu de sa jolie tête de vieille, sous l'envol léger des cheveux blancs.
— Eh bien. Jacinthe, où es-tu ? — Encore partie r
La jeune femme frissonne, en réveil, rougit.
— Comme ils restent longtemps à fumer !
— Tu t'ennuies avec ta vieille tante ? Je n'aurais pas cru que tu ne pouvais pas te passer de Joseph... Enfin, tant mieux... Quoique...
— Quoi, ma tante ?
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— Rien. — Dis-moi, mon enfant, tu n'as jamais pensé à une chose ?
— Q.uelle chose ?
— A faire prendre un titre à ton mari ?
— Non. Pourquoi faire?
— Ma chère enfant, un titre devant un nom... comme celui de ton mari, c'est comme du pain à chanter autour d'une médecine; ça ne change pas la médecine, mais ça la fait passer. Comtesse Grandier des Ormes, je t'assure que c'est beaucoup plus... beaucoup moins...
— Mais où voulez-vousque Joseph pèche un titre de comte ?
— A Rome. Il n'y a que là qu'on en tient.
— Vous savez bien qu'il est protestant.
— Eh bien ! ça lui coûtera un peu plus cher, voilà tout.
Jacinthe se lève, va s'encadrer dans une des portes-fenêtres qu'une laiteuse tombée de lune baigne.
— Quelle belle nuit ! dit-elle ; le parc est tout blanc.
Les hommes, successivement, rentraient, s'encadrant l'un après l'autre dans la porte. D'abord la barbe drue et carrée du marquis de Mesmes. puis les moustaches semblables d'Hubert et de Guy de Fontevrault, la figure sanguine de Grandier des Ormes, révélant son gros tempérament de jouisseur.
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corrigée par les finesses dures du nez et des lèvres, l'inquiète ambition des yeux et toute l'énergie de volonté assise sur la masse rectangulaire du front fourré de cheveux courts et roux.
Mais une silhouette dernière, faufilée, faisait jeter un cri à la marquise.
— Ah ! Jacques ! Mou ami. comment êtesvous ici?
Jacinthe, les traits de marbre, immobilisée dans la pureté glaciale de la vitre où toute la lune appuyait ses rayons, sentit son cœur remuer, se manier de douleur, de honte, d'une sourde joie aussi, qu'une lente et montante marée de colère couvrait peu à peu de vagues régulières et toujours plus rudes.
Jacques de Sartines, d'un geste familier et respectueux, baisait la main de la marquise, restait penché devant sa bergère, répondant à ses questions. Il était en habit. comme les autres, et rien ne marquait qu'une émotion vécût en lui. sinon le froncemxent léger de ses sourcils durcissant d'un trait d'ombre la ligne du nez.
— Oui. Comment étes-vous ici ? — D'où sortez-vous ?
— Chère madame, je suis depuis deux jours à Montoire.
— Vous êtes chez les Caudale ?
— Oui, et je n'avais pas encore pu venir vous présenter mes hommages. — Heureu-
sèment j'ai dîné ce soir chez Mme d'Arcole ei j'ai fait un détour pour passer par
— Vous venez de Belabri ?
— J'en arrive ; j'ai le bugg}' de Candale. Au dernier moment ils n'ont pas pu venir.
— Mais vous n'allez pas rentrer maintenant à Montoire ; il est dix heures et vous avez encore quatre bonnes lieues.
— Ça ne fait rien, ça.
— Couchez ici : vous chasserez demain avec ces messieurs.
— Mais, je n'ai rien.
— Hubert vous prêtera une chemise de nuit. Demain matin j'enverrai prendre votre valise. — Je crois que vous ne connaissez pas M, Grandier des Ormes ?
Il se retourna, reçut en plein cœur la vue de l'ennemi.
— Le baron de Sartines... M. Grandier des Ormes, le mari de Jacinthe. — Jacinthe, où es-tu donc r
Grandier tendit sa main que Jacques dut prendre. Sa douleur se greffa d'une peine imprévue : l'ennui de le trouver mieux qu'il ne s'y était attendu. Mais Jacinthe se détachait de l'abri froid et clair, de l'arcade lunaire où son cœur s'était glacé ; elle venait à lui — par une violence d'hypocrisie — naturelle et de jadis.
— Bonjour. Jacques.
Il s'inclina, murmura :
— Madame...
Il lui trouvait l'air fatiguée ; la cruauté de son idée fixe attribua sa pâleur et ses yeux las à une cause intime. — peut-être., appuyait l'idée, à un commencement de grossesse. Une rage sourde, un désir de meurtre, de scandale et d'éclat fit frémir les mains, prêtes à être sauvages, de ce civilisé... Mer\-eilleusement blanche, elle le devinait.
Au milieu du salon, dans leurs poses aisées et calmes, ces deux êtres se regardèrent. Remués de sentiments tragiques, dans une intense impétuosité de passion et de vie, ils causaient; la rareté de leurs gestes, l'indifférence de leurs paroles traduisant pour eux seuls — et malgré eux encore — les cyclones et les tornadres de leurs coeurs.
Grandier. Mesmes et les deux Fontevrault discutaient chasse. Ils se plaisaient aux mêmes choses que les hommes ont très anciennement aimées : la capture des proies. l'adresse nécessaire, la joie du massacre, la liberté armée et meurtrière dans la possession des bois. Mais leurs goûts s'accusaient différemment, pour d'autres causes et dans d'autres sens.
M. de Mesmes affirmait :
— Le travail du chien, tout est là : le
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chien qui chasse sous le fusil, bien sagement, le vieux braque français.
— Combien de pièces aurez-vous au tableau à la fin de la journée r Huit, dix?
— Je n'ai pas besoin de plus.
— C'est une chasse de fermier. En battue vous accusez des douze à quinze cents pièces. — Voilà des chasses !
L'intolérance de Grandier matait toute discussion, s'imposait en brutalités d'opinions au bout desquelles on sentait — comme un argument — des sonneries d'écus tintés. Sa personnalité, maintenant admise, dominait, rudoyait la causerie de ces gens habitués à penser ensemble, trop indifférents ou trop paresseux pour discuter. Et. peu à peu, dans le calme salon vieillot de la marquise, sa royauté s'élargissait. On la sentait dominer là. comme elle régnait au loin dans les activités que sa volonté faisait mouvoir à travers le vaste monde : les usines en combustion, les locomotives haletantes, les steamers trépides, tous les acquis de l'humanité employés et déployés dans le maniement des forces, toutes les énergies venues se concentrer et se résumer sur la petite plaque de téléphone, au milieu de la grande table en desordre, de son cabinet de Paris.
Mme de Fontevrault. du coin de son feu.
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sans cesser de remuer ses laines, guettait le dialogue de Jacques et de Jacinthe,
— Jacinthe, mon enfant, si tu nous chantais quelque chose.
— Oh. tante, je n'ai pas ouvert un piano depuis mon mariage.
— Qu'est-ce que ça fait. — Voyons, une vieillerie. — On n'a pas besoin d'être en voix pour cela.
Grandier intervint.
— Oui. Jacinthe ; votre tante a raison ; il faut que vous nous fassiez un peu de musique, — Vous savez, cet air ancien que vous dites si bien : pauvre diable.... pauvre... Vous savez bien...
Mme de Fontevrault souffla doucement en regardant Sartines :
— « Pauvre Jacques ? »
— C'est ça... Allons. Jacinthe,
Ses yeux se détournaient de ceux de Jacques; elle obéit, elle alla vers ie piano. Ses pâles mains frémirent sur les touches jaunies, les grêles notés du prélude tintèrent.
Jacinthe chanta la triste chanson de l'amour perdu :
Pauvre Jacques, quand j'étais prés de toi,
Je ne sentais pas ma misère ; Mais â présent que je suis loin de toi,
le manque de tout sur la tcrr;.
Sa voix, haussée dans la répétition du dernier vers, retomba avec la mélancolie déchirante des feuillages du saule...
Quand tu venais partager nos travaux,
Je trouvais ma tache légère. T'en souvient-il ? tous les jours étaient beaux ! Qui nous rendra ces jours prospères ?
Le charme simple de la plainte lointaine ravivait les nuances des trumeaux peints dans les boiseries des portes ; les pastels embrumés s'émurent et toute la poudre du passé, qui tombait sur les meubles et sur les bibelots, sembla fleurie de ces parfums ténus comme il en sort des vieux tiroirs où des lettres d'amour, nouées de faveurs, dormirent.
M. de Mesmes regarda sa fille. De son cœur à ses ^-eux une vapeur monta ; une seconde, posés sur l'enfant sacrifiée, ils se mouillèrent et s'attendrirent, puis se détournèrent, furent à Jacques. Jacques, à son tour, se tenait sous l'angle de la fenêtre, glacé dans la lueur frigide de la lune ; M. de Mesmes ne perçut que l'angoisse des mains fébriles, le profil perdu tourné vers la campagne nocturne...
— Il est tard^ dit le marquis, je monte ; il faudra se lever demain matin de bonne heure.
En haut du degré, ils s'arrêtèrent encore, leurs flambeaux à la main, échangeant des bonsoirs continués en conversations dont un mot. toujours, renouait la trame.
La marquise gronda :
— Ce sera encore comme tous les soirs. Vous allez rester une heure à bavarder. — Moi j'ai sommeil, bonne nuit.
Elle s'éloignait dans le couloir, s'arrêta au seuil de sa chambre, leur jetant de loin.
— Vous savez, vous avez l'air d'une vieille gravure avec vos flambeaux.
Sur les boiseries blanches et sur les carreaux rouges du palier de la vieille demeure, la flamme des bougies éclairant leurs poses diverses donnait plutôt l'impression d'une de ces sèches et chaudes sépias anglaises du temps de la Restauration qui représentent des émigrés ou des scènes de chouannerie ; Jacinthe, avec ses cheveux relevés et bouffants, son fichu noué à la Marie-Antoinette, ayant toute la grâce triste des femmes qui devaient vivre et mourir sous la Terreur.
De nouveau les adieux se font et les propos reprennent :
— Eh bien, où en est-on chez les Candale?
A la question lancée par Grandier. Sartines se cabre.
— Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire.
— Voyons ! Il n'est question que de ça dans le pays. Le prince s'en plaint à tout le monde.
— Il se plaint.... de quoi r Guy intervient :
— Il ne t"a pas fait ses confidences r — Tu es le seul.
— Mon cher ami. si Emmanuel mavait fait ses confidences, tu me permettras de te dire que ce n'est pas à ta discrétion bien connue que je les confierais.
— Merci 1 — Mais il les a faites à moi-même, il les a faites à Grandier,... à Joseph. — Il se plaint que sa femme a toujours la migraine quand il veut pénétrer dans ses appartements. Il raconte ça à qui veut l'entendre.
— Ce qui n'empêche que je l'ai rencontré l'autre soir aux Nouveautés avec une petite femme... une petite femme très gentille du reste.
— Je sais ; c'est une petite gantière avec qui il était à Lunéville avant son mariage.
— Alors de quoi se plaint-il ?
— Il paraît qu'il est amoureux de sa femme tout de même. — La gantière ne prouve rien. C'est un prix de consolation.