‹ Les FaçadesChapitre 6 sur 21 · IT · texte numérisé non relu

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BIBUCTHECA

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ICX) I.HS lAÇADES

— Je dirai que j'ai cru qu'il y avait quelqu'un de malade.

Il se trouva devant la chambre de la princesse.

On avait dû pousser brusquement 1^ levier électrique, car une clarté de jour coulait par la porte ouverte, coupait d'une tranche blanche la pénombre du corridor.

Mais le silence se rompit et une voix aiguë, furieuse, cria :

— - Qu'est-ce que c'est que cette manière d'entrer ?

— J'ai voulu voir,

■ — Vous avez des fausses clefs?

■ — Mademoiselle, je vous prie de vous habiller et de nous laisser.

— Katia. je te défends de bouger.

Jacques entendit le choc doux de deux

pieds nus sur le tapis et la voix de la princesse se rapprocha de la porte :

— Ah çà. mon cher, est-ce que vous vous moquez de moi? Vous vous permettez de pénétrer chez moi comme un voleur? Dieu me pardonne ! qu'est-ce qui vous prend ?

— 11 me prend, il me prend...

— Vous voulez me^surprendre. m'espionner? Eh bien ! ètes-vous content? Mon amie Katia a eu peur, c'est une enfant, elle est nerveuse, elle est venue dans ma chambre; elle avait froid, je l'ai fait entrer dans mon lit pour se réchauffer: qu'avez-vous à dire à cela?

LES F A CAD H S lOI

— Voyons!...

— D'ailleurs, quoi ? — Vous aviez peutêtre l'intention de me prendre .ivec un amant? Qui? Pas le petit Sartines. je suppose? Je regrette que ça ne vous soit pas arrivé. — Est-ce que vous vous regardez comme un mari ordinaire, par hasard?

— Comment?

— Vous m'avez donné un titre, moi j'ai payé vos dettes. Nous ne nous sommes pas mariés pour autre chose, mon cher. — Seulement, moi. j'ai tenu mes eng.igements, je vous ai apporté du bel et bon argent, pas de la fausse monnaie ; vous, vous m'avez trompée, vous m'avez apporté un faux titre! — Vous n'êtes même pas prince, monsieur ; il faut raconter ça aux Américaines qui arrivent de Chicago; mais avec moi. ça ne prend plus. Je suis plus de votre monde que vous, moi ; vous, vous avez toujours vécu en garnison avec des gantières ! — Oui, vous êtes de bonne famille, certainement; mais il vaudrait mieux pour vous vous appeler le comte de la Mothe-Beuvron. ce qui est votre vrai nom. que de porter ce titre grotesque de prince de Candnle. — Un titre du Comtat venaissin ; un prince du pape! tout le monde sait ce que ça vaut!...

— Ah ! mais !

— Rentrez donc dans votre chambre, monsieur; vous oubliez que vous êtes ici

T02 LES FAÇADKS

chez moi ; que tout ici m'appartient. Occupez-vous des chevaux et des écuries, je vous les laisse, vous vous y entendez bien... mais si vous vous permettez encore de pénétrer dans mes appartements...

Les paroles de Candale dominaient enfin :

— En voilà assez; taisez-vous...

Mais, suraiguë, la voix glapissante, la voix de Comanche aboyait :

— J'en trouverais dix comme vous; et des vrais titres, un prince du sang, si je veux...

Au fond du corridor des portes s'ouvrirent ; des faces solennelles et égayées de domestiques se montraient.

Soudain Jacques vit la porte brusquement jetée pousser Caudale qui se recula, perdant l'équilibre, s'appuya du dos au mur de la galerie.

Dans la chambre de la princesse un aigre cri de triomphe retentit et des bruits secs de verrous glissèrent dans les crampons.

Dans le silence désert du bois la voix haute des bâtards saintongeois explosait d'un bel ensemble, puis des abois isolés, saccadés se dispersèrent. Candale dit à Sartines :

— Ils ont déjà commencé. Si nous trottions un peu.

Depuis dix minutes, sans parler, ils marchaient l'un derrière l'autre, au pas long de leurs montures, sous un plafond

bas de branches, dans un randon creux.

L'écorce des bouleaux grise sous le jour terne de novembre rayait indéfiniment d'estompés hachées l'étendue du taillis défeuillé; à quelques mètres il s'évaporait en une brume argentine d'une légèreté de nue. Le trot des chevaux s'enleva, en chocs mats sur le sol feutré.

Ils dirent alors quelques phrases brèves, rendues plus nettes, un peu haletées par hi cadence du corps tombant ou bondissant sur la selle selon le r\-îhme des actions.

— Qu'est-ce que tu penses de la scène d'hier soirr

— Qu'est-ce que tu veux que je pense ?

— Dans la compagnie, à la Résurrection, tu ne pourrais pas trouver à me caser? Avec vingt-cinq louis par mois c'est tout ce qu'il me faut.

— Mais, mon pauvre vieux, je gagne trois cents francs par mois et il m'a fallu dix ans pour arriver à ça. — Et puis, tu as passé l'âge, tu as plus de trente ans.

— C'est donc vrai que c'est si difficile que ça de trouver à travailler.

— Plus difficile que de trouver a ne rien faire.

— Alors quoi, mon Dieu?

Le chemin creux tournait court, se versait dans une grande allée cavalière au bout de laquelle une étoile de chemins. Ils se

trouvèrent dans le galop d"Huhert et de Guy de Fontevrault. mêlés à des officiers de chasseurs venus de la ville voisine.

— La princesse ne chasse pas?

— Elle vient en voiture.

— Emmanuel, tu as encore un' nouveau cheval.

— C'est Millier qui me l'a envoyé hier pour la saison de chasse. Je l'ai essayé l'autre jour au bois, il saute tout ce qu'on veut, il est extraordinaire.

— Cher?

— Cent cinquante louis.

— Veinard de pouvoir te payer des chevaux comme ça.

Le rond-point était plein de monde ; les premiers regards de Jacques cherchèrent Mme Grandier; dans la foule mouvante des voitures et des chevaux, il la découvrait d'un seul coup d'œil. Son cob irlandais aux formes fines et rondes, travaillé par une main légère, tendait le col ou ramenait la tête. modelant à chaque action changée de ses reins souples, la forme svelte de Jacinthe, les flexions de sa taille, l'allongement fuselé de la hanche au genou, donnant à la tête et aux épaules d'infinies grâces successives de poses. Si près de son lever, il la sentait plus femme, plus désirée. Son cœur défaillit de tristesse en songeant à l'autre.

La princesse menant son tonneau venait

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d'arriver avec Mlle Xozdreff; elle saluait la duchesse d'Arcole, belle et royale dans sa tenue verte aux galons à la Bourgogne, plissés d'une façon particulière et traditionnelle, et ses yeux se portèrent sur Marguerite d'Épernon. aux côtés de sa sœur, détaillèrent son visage et sa jeunesse, interrogèrent le maintien de Lemesle qui causait avec elle.

Les dolmans bleu pâle des officiers faisaient un fond multiple et remué, au tableau bariolé par les habits rouges et les chapeaux gris des invités, les vestes des maîtres aux couleurs de l'équipage, vert et argent.

Fontevrault se penchait à l'oreille de Sartines.

— Regarde un peu le petit Lemesle, comme il est requinqué, et le duc lui a donné le bouton, lui qui se fait tant tirer l'oreille pour ça. — Tu verras ce que je te dis. qu'il épousera la petite.

■ — Tiens, Mme de Monte-Leone. Pourquoi diable invite-t-on ces gens-là? Je n'ai jamais pu comprendre. — Oh ! elle a bien changé.

— Elle a grossi et épaissi comme les femmes de sa race quand arrive une certaine époque.

— Sa mère est mieux qu'elle, maintenant. — - C'est égal, il n'a pas encore de chic.

T. F. s r A CAD ES loq

Lemesle; comment la duchesse ne lui a-t-elle pas appris qu'on ne met pas une cape anglaise avec une tenue à la française.

Des fanfares sonnèrent « l'Arcole » et ie duc arriva au galop, criant :

— Les chiens parlent.

Ses hommes derrière lui. en tenue de vénerie, lui formaient une escorte et dans l'aboi des chiens, dans le tourbillonnement des cuivres, sous les galons chamarrés de son habit, il apparut magnifique ; sa grosse tète heureuse, à la ressemblance affinée du maréchal, donnant la jcie. la sensation de la puissance et de l'enfance, d'une vie au grand air. noble et grossière, de passions franches, largement assouvies, sans indignité ni scrupules. Un bel honneur français, orgueilleux et gai. fan Tarait autour de lui.

Il embarqua son cheval à fond de train dans une cavalière et tous, aussitôt, le suivirent.

Le cerf était recelé dans son enceinte, couché sous le taillis. Ses flancs roux battaient contre les mousses blanches : il semblait écouter de ses yeux dilatés ce grand bruit qui remplissait la forêt. Ses bois reposaient sur son dos. et il était ainsi confondu avec les branches, comme un arbre vivnrit qui aurait peur.

IIO TES FAÇADES .

Mais derrière lui des pas cassent les branches sèches; le fracas énorme des chiens battant de leur queue, de leurs oreilles, de leurs pattes, le fourré qui pète et tressaille, dresse le fauve sur ses pieds qui tremblent. Et. tout d'un coup, pas loin, un coup de gueule lui fait tourner la tête, aussitôt sui\-i d'autres en chœur hurlant, puis de cris d'hommes, de ronflements de cuivre, de piétinements de chevaux. Il bondit, s'élance, le tumulte l'accompagne, comme si toute la foret le poursuivait, bruissante.

Il sait qu'en quelques élans il distancera les chiens et les hommes, il est bien sûr de ses jambes, bien reposé des fatigues du rut ; mais il aime mieux ruser d'abord, foncer à travers le; épiniers, doubler et redoubler ses voies. II connaît les menées à travers les ronciers, tous les chemins mystérieux des animaux pendant leur vie nocturne, les terrains où ses foulées ne laissent pas d'odeur au nez des chiens. Soudain, d'un grand saut, il rompt ses erres et se couche, aplati sur le ventre, les jambes repliées, l'échine frissonnante au moindre effleur des feuilles sèches, aux écoutes avec le presque sourire des bétes quand elles ont déjoué l'homme. Ses flancs haletants battent...

— Un défaut. La Trace ?

Le piqueur enlevait cérémonieusement sa cape.

— Oui. monsieur le duc. Le cerf de meute me saute tout à l'heure au pavé de Paris ; je le salue, les chiens arrivent, sautent aussi, et puis plus rien. — Je vais fouler l'enceinte.

Guy de Fontevrault et Jacques de Sartines arrivaient au galop dans une cavalière.

Devant eux. Lemesle à fond de train s'emballait, passait sur un vieux chien chassant lentement, à coups de gueule réfléchis.

— duel idiot que ce chien ! 11 vient se jeter dans les jambes de mon cheval.

Le duc cria en colère, tout d"un coup très rouge.

— Eh bien, vous allez bien vous, monsieur Lemesle ; vous avez manqué d'écraser Ramono. C'est un vieux chien, il ne veut pas suivre le train des autres, mais il va nous servir dans l'embrouille. •

Mme Grandier et la duchesse d'Arcole parurent dans l'ovale d'une allée ; on entendait au loin sur la route pavée rouler les voitures qui suivaient la chasse. Jacques s'était approché ; il dit. regardant la monture de Jacinthe :

— Mais votre selle ne tient pas. — Comment a-t-on pu vous laisser sortir comme ça.

Il sauta à bas de son cheval, vint relever le quartier de droite ; et il gagna deux points sur la sangle, serrant les flancs de la béte surprise, d'une saccade brusque du poi-

gnet. Le cheval, les jambes écartces, fit le gros dos et la jeune femme, soulevée dans le grincement cuireux. jeta sa main pour s'équilibrer. Elle la sentit prise par des doigts ner^-eus et prompts, eut l'impression d'un baiser sur la peau de son gant. Soudain rassise, elle tourna la tête, irritée et pâle.

La voix du vieux chien s'élevait saccadée et têtue, quêtant sous bois. Il s'éloignait et se rapprochait, parlant sur la voie, et les piqueurs l'appuyaient.

— Oh ! — Ramono ! — Ho !

Pendant que d'autres abois se groupaient au point du défaut, enfin relevé.

Les chiens, d'une même gorge, se récrient et le cerf, de nouveau, dressé sur ses jambes, s'allonge, pousse tout droit maintenant d'une refuite éperdue, perce l'espace des bois profonds enfiévrés par la voix des chiens qui boivent la voie, par les bouffées cuivrées des trompes sonnant des bien-ailés vifs, gais et courts. Au fond de ses yeux ovales nait l'espoir de la plaine, l'étendue libre où déployer le galop de ses pieds fourchus ; il se souvient d'y avoir vu — aux heures d'amour, quand avec son harpail léger, il broutait aux lisières de la forêt — des moissons touffues où se c.icher. des lointains bleus infinis où fuir.

Mais, dans les taillis, une harde au galop : les jeunes, biches et daguets, peureux et hagards, le ccu tendu, les pieds précipités. Le vieux cerf court à eux. se mêle à leur troupeau, tâche de confondre dans leur animalité l'odeur de son corps, l'odeur vivante et mortelle qui tire à sa suite la course aboyante des chiens.

— Il s'est accompagné !

Dans un groupe, M. de Mesmes s'attachait au marquis de Monte-Leone, décidé à lui vendre le cheval qu'il montait.

— Regardez comme il est mis.

Mais le dem.i-sang affolé par la vue des chiens de relais, dressés et hurlant au bout de leurs traits tendus, pointait tout d'un coup, refusant d'avancer, se jetait à droite et à gauche. Sartines s'approcha rapidement, enlevant sa monture pour entraîner celle du marquis, mais celui-ci l'arrêtait, lui jetait à l'oreille.

— Pas la peine, Jacques ; restez derrière, au contraire, et dites-lui à cet imbécile, que c'est de ma faute si le cheval se défend; " — que je monte mal et que j'ai la main dure.

Le cerf a pris son parti : déhardé par les chiens il se forlonge, fuit d'un galop effréné ; il lui semble que toute la vaste

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forêt s'ouvre devant lui, ne sera pas assez grande pour contenir son élan. Ses pieds se détendent sur les feuilles gelées et craquantes, et la bête rit de se sentir courir. La duchesse, au galop de chasse dans un randon, faisait signe à Lemesle du bout de sa cravache, leurs chevaux s'arrêtèrent au carrefour du Faune; l^Egipan les écoutait à moitié hors de sa gaine, dressant sa tête ricanante aux oreilles pointues.

— Pierre, arrivez donc. — Votre tenue, c'est pas ça. mon ami.

11 s'étonnait, glorieux depuis le matin de son habit neuf.

— Mais non. voyons. Vous avez la tenue de l'équipage, à la française, et vous allez vous fourrer sur la tête une cape anglaise.

— Elle n'est pas bien, ma toque ?

— On ne dit pas une toque, on dit une cape. — Non. elle n'est pas bien. Regardez celle de ces messieurs. Elle doit être ronde, avec un galon de soie noire et une rosette par derrière. — Si M.d'Arcole a remarqué votre entonnoir, ça aura fait très mauvais effet. — Vous avez un peu parlé à Marguerite ?

— Oui. nous sommes venus ensemble jusqu'au rond-point du Roi. — Mais elle me fait la tête, votre sœur.

Quelques invités arrivaient et Monte- Leone dit :

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