CCLXVIII
Le mon qui parle '.
Il y avait à Florence une espèce de sot, nommé Nigniaca, pas trop fou cependant et dassez belle humeur. Quelques jeunes gens s'entendirent un jour pour lui faire une farce; ils imaginèrent de lui persuader qu'il était gravement malade. L'un deux le rencontrant le matin, au moment de sa sortie, lui demanda s'il souffrait, car il était tout pâle et bien changé. — « Pas le moins du monde », répondit-il. In peu plus loin, un autre, ainsi que cela était convenu, s'enquit s'il n'avait pas la lièvre, sa figure émaciée. couverte de sueur dénotant la maladie. Notre pauvre garçon commençait à douter de lui. ne s'imaginant pas qu'on le ber-
1. De moiino riro ad srpitUlirum deditclo, Inqitoile et risuin nin- Li-iile. Opéra 267. — Noël I, 275: II, 281-285. — Liseux, t. H, p. 223. — RisTELHUBER GXII, p. 151. — Jbhan de Boves, Fabliaux : Le Villain de BaïUeul ou La femme qui lit croire à son mari qu'il était mort, tdit. Le Grand d'Aussy, III, p. 324. — JuBiNAL : Nouveau recueil de contes. — Boccace : Contes cm, Edit. Garnier, t. I, p. ;3i2-3l(). — Grazzini : Novelie, Dcito il J.asra. — Bon. des Périeus, nouv. LXVIII : De maistre
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nait; il avançait à pas lents et timidement, quand un troisième compère arrive, l'examine et après l'avoir bien regardé lui dit : — « Ton visage indique une fié vpe violente, une maladie sérieuse. » Nigniaca prit peur alors, s'arrêta, se demandant avec anxiété s'il n'a pas réellement la fièvre. Un quatrième complice survenant, aflirme que le cas est très grave et manifeste son étonnement de ne pas le voir au lit, rengage à regagner promptement sa demeure, s'ofFrant de le reconduire et de le soigner comme un frère. Le pauvre diable rebrousse alors chemin, comme courbé sous son mal et regagne sa couchette, avec l'attitude d'un homme qui va expirer. Les compères accourent aussitôt, lui disent qu'il a bien fait de se mettre aulit, puis l'un d'eux se faisant passer pour médecin, lui tâte le pouls et déclare la mort imminente. Alors, tous ceux qui entouraient le grabat se mettent à dire : « La mort vient, les pieds se refroidissent, la langue balbutie, les yeux se voilent, il expire ! Fermons lui donc les yeux, joignons lui les mains, ensevelisons-le. Quelle grande perte que celle de ce bon garçon, notre ami! » Puis ils firent semblant d'échanger entre eux des consolations.
Pendant ce temps, Nigniaca ne soufflait mot, ainsi
Bcrlhaud à qui on fit accroire qu'il csloit mort. — La Fontaine, Contes, VI, G. — Feronde ou Je Purgatoire. — Bibliothèque des Romatis, 1775-1789. — Illustres proverbes, p. 10. — Hardolin : Le Mort parlant, conte; dans VAlmatiach des 3Iuses de 1770. — Imiîert : NouceUes historiettes en vers, t. III, c. I : Le mort vivant.
LES FAf rriKS I)K POC.GE 327
qu'il convient à un trépassé, il se croyait mort véritablement. On le plaça dans un cercueil, elles jeunes gens suivirent le convoi à travers la ville. A ceux qui s'informaient du nom du défunt, on répondait. « C est Xigniaca ({u"oni)orte en terre. » — A mesure qu'on avançait, beaucoup de gens vinrent pour rire, se joindre au cortège, et on allait répétant toujours : — « C'est Nigniaca qui est mort et qu'on porte au cimetière. » — Un cabaretier en entendant cela, s'écria : — « Quelle mauvaise bête, quel adroit voleur vous emportezlà! Il méritait de finir suspendu au bout d'une corde, » Alors l'imbécile entendant ce propos, leva la tète : — « Si j'étais aussi bien vivant que je suis mort, je te prouverais, pendard, que tu en as menti par la gueule. » Les porteurs éclatant de rire, abandonnèrent l'homme dans sa bière.
Un problème embarrassant ^
Tout en se promenant, deux amis se demandaient lequel était plus agréable : faire l'amour ou se lâcher le ventre. Tout à coup, apercevant une
1. De Dubio sophismate. Opéra CGLXIIl. — Noël, I, p. 277. — LisEux, CCLIX, t. II, p. 227. — B. de la Monnoye : «Ollima». Enricus Cerdus et Vervilliers : Deliciœ poct. Germanorum : •'■ Amoris significatio ». — Béroald de Vkrville : Le Moyeïi, flr panenir, édit. Garnier.
32S LES FACÉTIES DE 1'()(;(;e
femme qui n'avait jamais refusé ses faveurs aux hommes, l'un dit: — « Interrogeons-la, elle est experte en l'une et l'autre matière. — Point du tout, fit l'autre, elle ne jugerait pas équitablcment, car elle a plus souvent fait l'amour qu'elle n'a cilié. »
Dt/fi inettitier irompé pcif sa femme qui lui donna cinq <i'ii/k if in((nger (').
Voici encore une histoire bien connue à Maiitoue. Il y a, près du pont de la ville, un moulin dont le maître s'appelait Cornieola. Fn jour, on était en été, celui-ci, étant assis près du pont, vit passer une paysanne jeune et à point qui semblait errante. Comme il se faisait tard, que le soleil se couchait, le meunier engagea cette fille à aller trouver sa femme. Celle-ci ayant accepté, il appela son domestique et lui dit de conduire cette fille à
1. I)(; mulcii^ltn'i.rif) ab u.core decepto cl (jaiiKfHi' ■ ovis refccli). Opéra CCLXIX. — Noël, I, 278. — Guillaume Tardif. CX : D'ung meusnicr qui l'ut deçeu de sa reiiiiiie pai" luy-mesme, p. 2'.)7. — Lisicux, CCLXX, p. 228. — Roncr-Binilrnips en belle lnonem-, 15" aventure, p. 452. — Le i'acélicii.r Rnril-ninliii : « Plaisant discours d'un marchand de Gènes (jui fut cocu par le moyen de son l'acteur », p. 152. — Ibid. De l'apprenti d'un drapier do Lyon qui coucha avec sa inaistresse par rentreinise de sou maislie, p. 195. — Voir le n" LXXXV, dont la donnée est iduutique.
LES FAi.lVriF.S I>F. l'0(i(JE 320
sa femme, de lui faire donner une cliambre après ravoir fait souper. Le valet étant parti, la meunière qui avait compris que son mari avait des intentions sur la jeune tille, la fit coucher dans son propre lit et s'alla coucher elle-même dans la chambre désignée pour la voyageuse. Le mari, après avoir veillé assez longtemps, estimant que son épouse dormait, entra furtivement au moulin et s'alla dans la chambre où, ignorant la fraude, il besogna sa femme qui ne soufflait mot. En sortant, il dit à son domestique ce quil avait fait, l'engageant à l'imiter; celui-ci profita de l'avis et besogna avec la femme de son patron pendant que Cornicula venait se mettre dans son lit doucement de peur de réveiller sa femme qu'il y croyait couchée. Le matin de bonne heure, il se leva sans rien dire, persuadé qu'il avait possédé la jeune fille. Lorsqu'il revint à l'heure du déjeuner, sa femme lui servit d'abord cinq œufs frais. Tout surpris de la nouveauté, il lui demanda la raison de cette amabilité ; elle lui répondit avec un air joyeux qu'elle lui offrait un œuf pour chaque mille qu'il avait parcouru dans la nuit. Le bonhomme comprit qu'il avait été pris dans ses propres filets, aussi fît-il semblant d'être le travailleur unique, et goba les cinq œufs. La plupart du temps les pervers tombent dans leurs propres pièges.
En ceste Facéoie est monstre comme souvent les trompeurs chéent au latz de tromperie aucjael ilz cuydenl mettre aultruv, comme de raison est.
CGLXXI
B"'le façon de nier la beauté \
Dans une rue de Florence, deux amis se promenaient en causant. L'un de haute taille, obèse et brun de visage, apercevant une jeune tille qui passait avec sa mère; dit : — « Voilà une belle et gracieuse jeunesse. » — <■<■ On ne pourrait pas en dire autant de vous, repartit la demoiselle que le propos avait vexée. — Assurément si, répliqua le promeneur, si l'on voulait mentir comme je viens de le faire. »
CGLXXI I
Réponse plaisante mais peu Jioniiéte cC une femme '-.
J'ai cru devoir consigner ici le propos un peu salé d'une femme et que m'a rapporté un Espagnol de mes amis. Un homme déjà sur le retour
1. Pulchriiin ilictuin pulchiiludiiiem '^.mentiens. Opéra 270. — NoelI, 2X0; 11, 287-288. — Liseux, t. II, p. 231. — Tabourot DES AcBOKDs. Toucliec : Dun jaloux et de sa femme. — Bebe- LiANus. Faceliic : De puella deformi, L. I, p. 241. — Deutocrilus ridcn.i : Rt feret, ita metes, p. 1.10. — Mrlhode italienne de MM. de Povl'Ro'jal.
?. Facelum inulieris l'esponsum, sed paruni lioneslini). Opéra Ci^LXXI. — Noël, I, 2S0; II, 288. — Guillaume Tardik : GXI, p. 301. — Liseux, t. II. p. 2:]2. — Bonav. des Périers : Coules
LRS FACÉTIES 1>E l'Ol.GE 331
avait épousé une veuve, la première nuit, en s'ac- ([uittant de ses devoirs niatrimoniaux, il remarqua que sa femme avait un logis infiniment plus grand qu'il ne présumait. « — Ma femme, lui dit-il. ta bergerie est vraiment trop vaste pour le nombre de mes moutons ». Celle-ci répliqua : — « C'est ta faute ! car mon défunt mari (Dieu ait pitié de son àrae !) non seulement remplissait la bergerie, mais même les béliers étaient souvent obligés de rester à la porte ». — Réponse spirituelle et charmante.
En ceste facécie n'y a riens moral, mais y est une res-
el Nouvelles : De M"' La Fourrière qui logea un gentilhomme au large, édit. Garnier. — Le Tombeau de la mélancboUe, ;i. 92 et Gentille rencontre du i:>eintre du roy, p. ill. — Bkroald
■ E Verville : Moyen de parrenir., édit. Harnier. — Bernard de LA MoxNOYE : De la réponse de Margot Xoiron à un gentilhomme
[ui avoit couchi' avec elle; cité dans une édition de B. des l'ériers, t. II, p. G, — Anonyme : Pro vagina macbœra, vers latins
ités par Noël. -^ Epigramme : Le bon Robin, qui se mit en ménage; cité par le même. — Cabinet satyi-ifiue,t. I, p. 53. — l.ex Muses en belle humeur, couplet : « Le Gros Guillot d'amour ■ pris », p. 10 (174'2j. « Couplets au Prévost des Marchands, sur l'élargissement des rues », p. 10 (l~42î. Couplets : « Un jour, ' '-rtain avocat de maigre encolure.... p. 27 (1742). — Mérard de ~^AiNT-.Ju5T. Epieiileries, Joyeuselés, etc : « La Mesure de Saint- Denys », conte, t. I, p. 129. — Le Joujou des Demoiselles : « La porte cochère ». Epigramme.
G Capit de Dious!... disait un Gascon
.\ «a moitié qui faisait la niaise,
fl Pour des prémices, mon tendron.
Je me trouve bien à mon aise!
n Las! dit-elle, mon cher, je suis neuve à tel jeu.
Mais je ferai le bon Dieu juge,
Oue mes eaux seulement ont passé par ce litii,
« Vos eaux, sandis! — C'était donc le déiuire";'
332 LES FACÉTIES DE l'OCdF.
ponse ardo, qui monstre que la petitesse du bétail aux hommes faictles grandes estaljles aux femmes. Et ainsi nul ne doit blasmer femme s'iltreuve graut logis, mais il doit considérer que ces pièces sont trop petites pour le icmplir.
CCLXXlll
Toul ce qui h rende ne loiiihe pas '.
Un vieil évêque de ma connaissance avait perdu quelques dents et d'autres menaçaient de tomber, ce dont il se lamentait. Un de ses familiers lui dit : — « Xe craignez rien pour vos dents ». L'évêque lui ayant demandé pourquoi, il répondit : — « Parce que mes grelots branlent depuis quarante ans de la même façon, et cependant ils ne sont jamais tombés. »
(Conclusion '\
lime semble bon d'ajouter à ces menus projios quelques indications sur le lieu, sur la scène pour ainsi parler, où ils furent contés. C'est notre
1. /)c Dentibus casiim minaulibiis siniilihido obscena . Opéra CCLXXn. — XoEL, I, 281. — LisEUX, CCLXXlll, t. II, p. tVi. — AxoNY.ME : « Dentés », vers latins ci lés par Norl.
2. Coticlusio. Opéra 273. — Gun.i.ALMii Taudii : L'excusalion de Pogge. Florentiu et fin de son livre, CXII, p ;;(I3. — Nokl I,
2Si. — RiSTELHUPI-.R, p. l.')'!. — I.Ii^K \. C il. p. 23'l.