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MES li.VlNS DE BADE 339
au milieu des Lignes ; et pour ceste cause les Suysses tiennent toutes leurs journées là. D'un costé, elle a des montajines bien prochaines, et dautie eosté coule une grande rivière navigable et fort roidc, par laquelle on vient de Zurich jus- ({u'au Rhin. Un peu au dessoubz de la ville, autant que le canon peut porter, il y a un village qui est ibrt beau et plaisant, lequel est expressément basty pour les baings. »
C'est la description de la station balnéaire, que Sébastien Munster emprunte à Pogge presque littéralement^
Plus loin, il complète le tableau :
« La ville est située en un plaisant lieu ayant beaucoup de vignes et de jardins, mais le vin est petit. Anciennement, quand la ville avoit un seigneur à part, qui estoit comte, y avoit un chasteau sur une montagne, duquel on en voit encore quelques apparences. L"an de Nostre Seigneur 1180, après la mort de Henry, comte de Bade, ceste comtée tondra par le moyen d'une femme es mains des comtes de Kybourg. Et après que Hcrjuan, dernier «omto <1o Kybourg, fut allé de vie à trespas,
1. Dans l'ouvraire publié à Venise en 1553, par Thomas Jlnta, sous le titre de: De Balnei oninia quœ e.iiant apiid lirtecos, Laliitos et Àrabas, ctc, etc. Dans la partie rdalive aux tiiermes allemands et suisses, rédigée par Conrard Gesxer, iu letti'e de Pogge se trouve presque entièrement reproduite p. -291), le compilateur na omis que ce qui était absolument personnel, ou ce qui lui a semblé par trop en dehors 'le rhydrothérai)ie.
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qui fut environ l'an de nostrc Uédemption !2()(). Il y eut dissension h cause de ceste comtée. mais Raoul, comte de Habsbourg, qui fut depuis fait Roy des Romains, la récent soubz son obéissance et après luy elle demeura entre les mains des ducs d'Autriche ju'îqu'au concile de Constance, auquel temps les Suysses la saisirent par le commandement de l'empereur Sigismond, lesquels démolirent aussi le cliasteau. »
Ainsi donc, le Bade qui sert de cadre à la scène de mœurs décrite par Pogge, n'est pas le Bade où l'on allait naguères exposer sa bourse, bien qu'il soit placé comme lui, à quelques milles des rives du Rhin.
(( Si la faveur publique a changé le lieu de ses récréations thermales, dit Anthony Meray, cette description nous apprend qu'au moyen âge, les bains étaient déjà un simple prétexte de distractions. Baden-Bade était hier encore, on le voit, un rendez-vous de chercheurs et de chercheuses d'aventures, une exposition estivale de personnages plus ou moins officiels, plus ou moins célèbres, et surtout de vastes salons de jeux. »
Dans cette ville admirable, au dire du vieux géographe, la vie était enchantée, on pouvait se croire, ainsi que l'écrit Pogge, transporté dans l'Eden ; cependant Bade n'est pas une exception, si nous en croyons le poète (Conrad Gesner, qui a fait un tableau poétique de Plombières, un siècle plus tard.
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'•• Un lac se montre tout d'iibord dans la vallée, écrit Gesner, et est entouré de tous côtés d"aubei'iies. Là, on voit se baigner pêle-mêle dans l'eau chaude, les femmes, les hommes, les enfants, les jeunes fdles. le pauvre, le noble, le savant, le vieillard attardé par l'âge et celui qui est plus léger (à cause de la jeunesse), celui quia des cicatrices et celui qui n'en a pas, celui qui a des boutons et des ulcères, l'homme sain, celui qui est malade. Un mur de près de deux cents pas de long entoure la piscine.
« Là, vous verrez ceux qui sont plus riches s'abriter sous des feuillages. L^ne grande partie de malades à béquilles y sont plongés jusqu'au menton. D'autres, appuyés sur des crosses, se promènent dans l'eau...
« ...L'un crie, l'autre chante, un autre rit. Celui-là tousse, l'autre crache, etc.. Il y en aqui se plaignent et gémissent ; l'un fait l'éloge des eaux et Jious apprend combien rapidement il a été délivré de son mal ; — il montre sa main ou son pied qui était malade. Un autre dit que les eaux ne lui ont fait aucun bien et injurie cette eau qui n'en peut mais. Ailleurs, on donne à un malade qui le demande, à manger, ou à boire de l'eau rafraîchie par celle d'un ruisseau qui vient mitiger la chaleur de la source bouillante, et qui y est conduite du tlanc de la montagne de près de treize cents pas.
(' En dehors des maisons et de la piscine.
::;i2 DESCRIPTION
d'autres boivent, ou dinent, ou dansent joyeusement ; l'un dort, l'autre fait une excursion dans le bois voisin. Celui-ci, qui se sent malade, appelle un médecin. Un autre meurt et laisse tout ce qu'il a aux moines, les plus exécrables des héritiers, mais qui le sont en vertu d'une ancienne coutume de l'endroit.
« C'est ainsi que l'on vit dans ces lieux, cependant l'argent diminue, la saison s'avance; alors on voit revenir les uns tristes, le plus grand nombre joyeux, ceux qui se sont baignés et ceux qui ne l'ont pas fait... Et chacun se prépare à s'en aller, car les habitants du pays sont inhospitaliers, tiennent sottement à leurs coutumes, sont arriérés et ineptes. En sorte que personne ne voudrait demeurer chez eux et que chacun est content de n'y être plus '. »
Ce que chante le poMo et ce qlie nous décrit Pogge, Albert Durer nous le montre dans plusieurs estampes bien connues des amateurs. On voit, dans un bain public, six hommes, dont l'un, d'un embonpoint remarquable, est assis au bord d'un bassin, buvant dans une grande chope. Deux autres sont accoudés sur le devant, et assis dans l'eau : l'un tient une fleur, l'autre une espèce de râteau ou strigille ; un quatrième est accoudé sur le rebord d'une pompe à robinet. Ils écoutent
1. Traduction du D' Bonnefoy : Comment aulrefuis on faisait Hi>a<ji' (les eait.r )ninrrales. (Annale.s de la Société d'hvdrol'igie médicale de Paris, t. xviii.)
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la musique que font les deux autres avec une llùte et un violon. En dehors du bain, au second plan, une femme les regarde et semble aussi écouter. Dans le fond, un paysage représente Aix-la-Chapelle. Tous ces personnages, à l'exception de la femme, sont presque entièrement nus. La piscine est couverte dun toit, et n'est séparée de l'extérieur que par une palissade composée de pieux pointus à hauteur d'épaule '.
Cette estampe est, dit le docteur Bonnefoy, le document iconographique le plus ancien que l'on connaisse sur l'hydrologie-.
l*ogge nous dit bien que les bains de Bade ont de merveilleuses propriétés ; mais il se contente de ne nous en indiquer qu'une seule, il est vrai que c'est la plus merveilleuse de toutes, « quasi divine », celle de rendre les femmes « fertiles », comme écrit Belle-Forest.
Peut-être bien cette fertilité tenait-elle moins à la vertu des eaux, qu'aux excellents et intimes
1. Voir D" Stractkr : J)e quelle manière prenait-on les bains (lu temps de Charles Quint t'
2. On peut rapprochei- de cette gravure celle reproduite par M. Charles Ephrussi, dans sa notice sur : Les bains de femmes, d'ALBERT Durer avec cinq gravures hors texte. Nuremberg, sans date. Ou y voit, comme dans le Bain d'hommes, six femmes et deux enfants dans une salle de bain. « La composition, très vivante d'ailleurs, est conçue tout a fait dans le goût naturaliste; l'auteur n'a cherché ni à présenter au spectateur de beaux modèles, ni à fondre cet ensemble un peu cru en lignes harmonieuses... Que dire de lénorme créature assise à droite, coiffée d'un si singulier bonnet de bain, monstrueusement charnue, et dans laquelle l'artiste semble avoir voulu réunir toutes les laideurs d'un réalisme outré. »
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rapports entre baigneuses et baigneurs? mais passons, et j^our ce que Pogge n'a point dit, adressons-nous à Sébastien Munster. Voici donc ce que traduit François de Belle-Forest, au sujet des vorfus des eaux de Bade :
« Que si on veut cnquierir de la vertu de ces baings. il faut sçavoir qu'il y en a plusieurs. Les eaux sont meslées avec beaucoup de soutire et peu d'alum, et cela est cause qu'elle échauffe et seiche, consomme, ouvre et attire toute humeur froide et nuisante.
« Elle est bonne pour remédier aux douleurs de la teste, lesquelles procèdent du refroidissement du cerveau, comme est la léthargie, perte de mémoire, débilité des nerfs, apoplexie, esblouissemens des yeux ot dureté d'ouyr. Elle consume aussi le flegme et les humeurs froides desccndans du cerveau, elle eschautfe ot deseiche Testomach, elle ayde à la digestion, elle ouvre les oppilations du foye et de la rate, elle appaise les trenchées du ventre, qu'on appelle colique. Elle reprime ceste douleur des membres qui procède du froid et repurge la chair de diverses et beaucoup d'ordures. Mais elle est mauvaise pour tous ceux qui ont la complexion chaude et seiche et qui sont atténuez de ptisie. Elle ne sert pas de beaucoup aussi aux vieilles eents ; et pour le faire court elle profite plus aux femmes qu'aux hommes. »
Au point de vue de la conduite à tenir aux eaux, la liberté la plus absolue régnait dans ces stations
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thermales, où les malades venaient au gré de leur caprice, en dehors de toute direction médicale, où même les gens bien portants accouraient, non point pour se préserver des maladies, mais uniquement pour s'y livrer au plaisir. On n'y trouvait point de médecin spécialement attaché à l'établissement. Si un malade s'y trouvait plus soutirant, on appelait le médecin de l'endroit, mais il n'y avait pas ce qu'on appelle aujourd'hui de médecins des eaux.
Chacun donc prenait les eaux qu'il voulait, autant (|u"il voulait et à sa guise. Ceux à qui elles étaient nuisibles mouraient, les moines héritaient des morts et tout était dit.
Pogge parle d'ecclésiasticpaes qui fréquentaient les bains de Bade, cela ne tirait pas grande conséquence en ce temps-là. car la population n'osait se permettre de critiquer ouvertement la conduite des gens d'église. « Ces escapades ecclésiastiques, remarque Antony Méray, déridaient à peine les physionomies si calmes, si pacifiques, si hospitalières des bons Allemands cjue notre auteur loue avec tant d'effusion. Il y avait là, d'ailleurs, un avant-goût d'harmonie si parfait, que personne ne songeait à blâmer ses voisins. Tout ce qui se faisait dans ce vallon paradisiaque semblait lavé par un affluent du fleuve Lethé ; tout ce qui s'y disait était couvert par le bruit de la formidable cataracte du Rhin et ne parvenait pas au delà des rochers retentissants de Schaflbuse.
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« Une chose est particulièrement à remarquer dans cet écho de la vie européenne d'il y a bientôt cinq cents ans, observe encore judicieusement Antony Méray dans «;■. préface à la lettre de Pogge'. C'est l'étonnement profond qu'inspire à ce Florentin, habitué aux pjïssions turbulentes, aux caractères jaloux, soupçonneux, de ses concitoyens, la simplicité, la bonhomie, la placidité sans pareille des braves indigènes de cette partie de la Germanie. Jamais contraste plus saisissant ne fut mieux pris sur le fait, ni plus éloquemment expliqué. Pogge ne tarit pas sur la différence inouïe qui existait entre la fièvre du caractère florentin et la tranquillité souriante, inébranlable des riverains du Rhin, au xV siècle. Leurs filles et leurs femmes lui semblèrent moins occupées à conserver leur honneur intact qu'à étendre, hors des limites ordinaires, leur prodigieux amour de l'hospitalité. On douterait de la véracité de Pogge, et l'on serait tenté de prendre cette lettre charmante pour un éclair de son imagination, s'il n'était resté des traces vivantes de ce qu'il s'est plu à raconter avec de si gracieux détails à son ami Niccolo. Ces mœurs limpides et riantes ont par bonheur conservé des oasis, où elles se défendent encore contre l'envahissement du rigorisme qui tend à conquérir le monde et à l'attrister,