DOIT-IL SE MARIER
jNiccolo Niccoli et Carlo Aretiiio, hommes très instruits, auxquels je suis attaché par les liens de la plus vive amitié, déjeunaient chez moi peu de jours après mon mariage, ainsi que cela se prati(jue entre amis. Pendant le repas, cette question fut soulevée : Un vieillard (c'était moi que l'interrogation visait i doit-il S' i)}(trier?
On plaida diversement le pour et le contre : moi je soutins bien entendu ma cause. Enfin, si vous m'en croyez, dis-je, une fois sortis de table, nous pourrons approfondir davantage ce sujet. No dit-on pas que les cornemuses résonnent mieux quand leur panse est pleine et g-onflée?
La table enlevée, on reprit la conversation à -on point de départ. Niccolo ne cachait pas son -entiment : — « Pour quel motif veux-tu donc, lui dis-je, qu'un vieillard se prive des douceurs du mariag"e. » Alors Niccolo prompt à la risposte en
376 L> viKiLL.uu) r»orr-iL se maiiikr
ébauchant un sourire : — « Je crois, dit-il, que non seulement tous les hommes sont insensés, mais que vous deux, en particulier, vous n'êtes pas en pleine possession de votre bon sens, qu'il faudrait employer l'ellébore pour purger le genre humain d'une semblable extravagance. Arrivé jusqu'à un âge avancé , tu as fait fi du mariage; libre tu vivais à ta guise, quelle folie de te soumettre maintenant à une servitude volontaire et de chercher ainsi une nouvelle cause d'ennuis que tu ne supporteras certainement pas toujours avec patience, et auxquels il te sera impossible de te soustraire! Assurément, j'approuve Carlo, ici présent de s'être marié à l'âge où l'on accomplit généralement cet acte, au temps indiqué par Aristote dans sa Politique. Mais celui-là (et il me désignait du doigt) il s'est chargé d'une besogne ingrate en entreprenant un métier nouveau, juste au moment où sonnait l'heure de la retraite. Telle chose convient parfaitement à la jeunesse, qu'un homme mûr doit s'empresser de fuir. A d'autres de prôner le mariage, si tel est leur bon plaisir, moi, j'ai toujours été d'avis que, si c'est une grosse afl'aire à tout âge, c'est une mauvaise affaire au déclin de la vie ; les vieillards ont besoin de soins et c'est folie que de les écraser sous le [)oids d'une femme. Le vieillard est incapable de se suflire à luimême et aux charges du ménage; n'est-il pas évident qu'il doit rechercher la tranquillité el nom les fatigues d'un nouveau genre de vie? C'est
L"N MKII.I.AItn DOIT-II. SE MAIUEU 377
déjà assez pénible de vieillir, pourquoi s'embarrasser d'un surcroit d'inquiétudes? »
— « Tujuues les autres d'après toi, répondis-je, toi qui n'as jamais pu entendre prononcer le nom d'épouse et qui l'as en horreur à l'égal du rocher de Sysiphe, toi qui ne connais aucun des agréments et des charmes qui sont en elle. Si généralement la volupté a du prix, pourquoi l'interdire aux vieillards? Quant à moi, jusqu'à l'heure actuelle, je n'ai ressenti près de ma femme aucune satiété, éprouvé aucun regret. Que dis-je, j'ai trouvé en elle de jour en jour de si grandes consolations et de telle joies, que je regarde les célibataires qui se privent des douceurs du mariage, comme sevrés du bonheur suprême. »
— « Tu parles pour toi, reprit Niccolo. Tu t'es adressé à une jeune fille bien élevée, soumise, prévenante, de telle sorte que ce dont il faut te féliciter, c'est de l'heureuse inspiration qui a guidé ton choix, et nom fie la sagesse de l'acte en lui-même. Une telle perfection étant Y oiseau rare, nous n'avons pas à nous occuper du fait qui s'est produit, mais de la conduite que tu aurais dû tenir à ton âge. Ton mariage est hors de cause et j'y applaudis de toutes mes forces, mais à la manière dont un individu (tu en as ri toi-même) approuva celui d'un sien ami. Je tiens de toi, j'en ai souvenance, l'histoire de cet Anglais auquel un camarade demandait s'il agirait sagement en épousant une femme qu'il désignait, or, le mariage
:;78 l> \ ikii.i mil» imut-ii, sk mauiku
avait déjà eu lieu secrètement. L'anglais qui était renseigné sur le peu de vertu de la personne on question, lui conseilla de s'abstenir. Alors son interlocuteur lui avoua que la situation était sans remède, attendu qu'il était marié depuis longtemps. L'autre faisant immédiatement volte face, feignit d'avoir mal entendu le nom indiqué, approuva et félicita vivement alors le mari. Je ne l)làme pas ce qui est accompli et je t'estime heureux d'avoir réussi; ce doit être rare. Au fond, je me dis cependant que c'est montrer Inen peu de sens à cinquante cinq ans, c'est bien ton âge n'est-ce pas? que de s'aviser de prendre femme pour augmenter à plaisir par de graves préoccupations, le poids déjà si lourd des ans. Qu'arriverait-il si tu avais chez toi une femme dont les goûts fussent opposés aux tiens, une femme acariâtre? Tu rentres, elle t'accueille avec un visage maussade et renfrogné ; tu sors, elle cherche des discussions ; tu reste chez toi, elle t'assourdit et et t'importune par un tlot de paroles. Quelle fatigue! Quel ennui! Quel torture continuelle! Si elle boit (cela s'est vu, si elle est débauchée, paresseuse, dormeuse? Certes, la mort est préférable à une vie passée en compagnie de pareille mégère.
De plus, celle qu'épousera le vieillard sera vierge ou veuve; au début de la vie ou déjà mûre. Ilst-ce une vierge? Combien sont dillérentes les allures de l'adolescence, de la jeunesse, et ses
l.\ VlKM.l.AHIt 1><»H-II, SI. MARIKU 379
liésirs et ses inclinations; il semljle peu facile, dans ce cas, que la jeune fille puisse sympathiser avec un époux avancé en âge. La dissemblance des goûts fera de leur existence une contradiction perpétuelle, jamais ils ne se placeront au même point de vue pour juger les choses. Elle aimera à rire, à jouer, à plaisanter, lui. appréciera le maintien grave et une direction d'idée sérieuse; elle jouira du meilleur appétit, lui aura un estomac délabré ; elle le citera en justice, lui refusera de la suivre à la barre. Incompatibilité d'humeur qui, après avoir amené des querelles, ne tarde pas à dégénérer en haine. Enfin, le viellard qui s'adresse ainsi à la jeunesse, ne semble-t-il pas par trop lascif? Estce une veuve? Si elle est jeune, elle se souviendra des heures écoulées près dun jeune mari, elle trouvera qu'elle a perdu au change et regrettera le passé. Le souvenir toujours présent de celui qui ne reviendra plus, la vie si attrayante menée » deux alors, rendra le vieil époux plus que désagréable. Reportant eu arrière sa pensée, à l'époque des premières noces, elle fera sentir à quel point elle regrette celui qui n'est plus, et cela sans manifester tout haut ses sentiments, mais seulement en montrant que le présent l'écœure.
En épousant une vieille femme, d'un âge assorti au sien, vous n'aurez pas de postérité et votre faiblesse réciproque vous rendra à charge l'un à l'autre. Lorsque la maladie frappera l'un de vous, ce sera déjà une lourde charge, mais si vous êtes
3î0 UN VIKILLAHD DOIT-IL SK MAUIKR
atteints tous les deux, la misère sera complète. Sans compter que chaque jour pullulent mille tracasseries, inspirant j)arfois aux époux jeunes ou vieux, le reeret de s'être unis. Je n'ai fait allusion qu'aux femmes vertueuses, à celle ({ui gardent chastement la maison, quant aux autres, elles ne méritent pas le titre d'épouses. Si, à tous les ennuis quotidiens, vient se joindre le soupçon ou la certitude de l'infidélité, il n'y a pas de plus atroce supplice, de plus grande infortune. Quand je repasse ces choses dans ma tête, je me figure qu'il est préférable de vivre en dehors de pareils tracas, que de tenter une aventure regardée comme dangereuse par beaucoup de gens sages. Et cependant, nombreux sont ceux qui, lorsque la vie leur échappe, songent à prendre femme. Pauvres fous! Harassés et aspirant au repos, il se couchent, mais à la place du sommeil ils ne trouvent qu'un lit plein de ronces et d'épines!
L'observation me semble bien plus dangereuse encore de la part de ceux qui aiment les lettres, qui les cultivent avec distinction et y trouvent un aliment raffiné pour leur intelligence. L'homme est bien plus libre pour s'adonner à l'étude, s'il n'est pas empêtré dans les embarras du mariage. Autre inconvénient : la naissance des enfants coïncide avec le moment où il n'est plus possible au vieillard de leur incuhiuer les principes de la vertu et de leur enseignei' une règle de conduite pour l'avenir. Souvent, il meurt avant que ses fils
IN VIKII.I.Afll» I)(tlT-[l. Sh MARIER 381
liaient atteint l'âge de raison. Ceux-ci sont alors confiés à la surveillance de tuteurs bien plus empressés à rendre leurs fonctions lucratives, qu'à se conformer à la volonté des parents. C'est ainsi que pendant la vie, aucune véritable consolation ne vous est procurée par vos enfants; mais, même à votre lit de mort, vous n'avez pas à leur égard cette foi dans l'avenir si bien faite pour adoucir les derniers instants. Je sais que les choses ne se passent pas toujours ainsi. A mon sens tu es heureux; et à l'abri des préoccupations qui tourmentent le plus grand nombre, si ce que tu nous as raconté de ta femme est exact. Toutefois, dans les cas douteux, c'est le conseil le plus désintéressé qu'il faut suivre. »
A ces mots j'éclatais de rire et me préparais à réfuter les griefs de Niccolo, lorsque Carlo s'écria : — « Laisse-moi répondre pour toi et tous les vieillards. Leur cause et la tienne seront soutenues avec plus de désintéressement par celui qui est encore éloigné de l'âge mûr et qu'aucune passion, mais la vérité seule, incite à prendre la parole. »
« Tu le vois, notre ami Niccolo préconise la loi du célibat, qu'il s'est, sans raison, imposée au nom de craintes chimériques et d'une certaine sauvagerie austère répudiée dans les conditions h abituelles de l'existence . Comment ne blâmerionsnous pas une façon de vivre qui, si elle était mise en pratique par tous, aboutirait à l'anéantissement du genre humain en moins d'un siècle. L'union