LK LIVRE DES FACÉTIES
PogLcio Composa co recueil, coninu' on l'a vu, en des jours de loisirs forcés, dans l'isolement de sa maison de campagne du Valdarno; jusqu'alors, ces histoires étaient restées sur des feuilles volantes écrites au jour le jour, tout autant pour se l'aire la main au latin que pour une; satisfaction personnelle. C'étaient les échos de ces réunions quotidiennes des secrétaires de la Curie romaine, en ce loca! cju'ils avaient baptisé le biigiale, c'est-à-dire la botte à potins, la niche à cancans, la fabrique de mensonges {bugia), en un mot quelque chose comme, àe nos jours, un bureau de rédaction de journal, un café ou un cercle de gens de lettres, avec la même « blague », le même esprit frondeur, la même verve acerbe, pimentée, ne reculant devant aucun détail, ne mâchant pas le mot, " appelant un chat un chat, et Rollet un fripon ». La plupart des joyeux habitués de ce cercle se montraient plus occupés d'historiettes piquantes, de i-éparties spirituelles, que d'entretiens sérieux; ils apportaient les nouvelles du jour, les anecdotes plaisantes; ils censuraient tout, librement; les sarcasmes de ces rieurs n'épargnaient personne, pas même le souverain pontife, qui était d'ordinaire mis le premier sur la sellette. Les traits piquants et les contes île toute espèce qui égayaient la conversation de cette joyeuse compagnie, ont fourni en grande partie, les matériaux du livre célèbre des Facéties.
Celle intempérance de langage, cette critique perpéfiK'IU' qui ne respectait ni les gi-iinds. ni Ips prêtres, ni les
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iiislitutioris, ni iiit'nie la religion, ne lut pas sans exercer une néfasle inlluence sur les mécontents et les rêveurs. l 'astor remarque fort justement, à notre sens, qu'il y a une corrélation étroite entre les écrits de Poggio, de Valla, de Filelfo. pleins de railleries et de sarcasmes toujours riMiouvelés. sur le compte du clergé et des moines, et la ( onduile de Poccaro, ce révolté honnête homme, ce conspirateur qui avait juré de risquer sa propre vie, pour arracher Rome, sa patrie, au joug de la « servitude » et (|ui prouva par ses actes, que ce n'étaient'point de vaines })aroles(r. La preuve de cette corrélation n'cst-elle pas dans ce fait, que les humanistes, tlaii'ant un danger, se hâtèrent de protester hautement contre la conjuration et les conjurés. Cette conduite produisit l'effet désiré; il ne vint pas un instant à l'idée du Pape, de faire supporter aux amants de l'antiquité la peine des excès commis par les amants de la liberté.
Un écrivain reproche presque à Guillaume Tardif 'l'avoir, en traduisant les histoires sans gène de Poggio,
•mpromis la prose frant;aise avec ce spécimen de la corruption italienne. — quelqu Un certainement va se trouver, pournousappliquer le même reproche. En traduisant les Facf'ties. les Bains de Bade elle dialogue Lniteillard doit-il se marier? nous avons eu une toute autre intention que de satisfaire une « cui-iosité malsaine », comme dit le vieux <liché. Nous avons voulu faire simplement œuvre détude, il serait même superllu d'insister sur ce point, elde chercher à nous disculper d'une faute que nous ne reconnaissons pas avoir commise. La lecture, des passages atténués suflira à le prouver, et l'on verra que nous avons été maintes fois volontairement /rarfi/^orc, etnon tradutore: iMr il y a des limites que l'on ne doit pas franchir.
1. Voir snr Poccaro et sa conspiration: — Pastor. Uistuire des Papea, t. II, ch. VI, p. 99. — H. pe l'Epinoy. Renie dex quesHnux hisloriqucf.
\LVI INTUOlJL'CTItiN
Un avocat érudit, M. Charles Rocher, et l'éiriinent Anatole de Monlaiglon, savant professeur à l'école des Ciiartes, lion net ojiomnie s'il en lut, ont écrit justement, à propos des facéties de Pogg-io et de leur traducteur Guillaunie^Tarilif, des pages qui présentent excellemment, la riposte aux observations ou aux cris de porcs elTarouchés que pourraient, en cette occurence, faire entendre certaines gens pudibonds, plus on apparence qu'en réalité
« Il ne faut point alUcher trop de puritanisme, dit M. Charles Rocher, et surtout en vouloir aux érudils ((ui ressuscitent des auteurs plus ou moins décolletés. Sous certains rapports, ces publications peuvent être regardées comme utiles et même nécessaires; elles aident à l'histoire et forment une des pièces indispensables de ce musée secret qu'il faut se résoudre à parcourir lorsque l'on veut se rendre compte des temps qui no sont plus. Comment comprendre, en elTot, une é])oque si on ne l'interroge dans toutes ses manifestations artisti((ues et lilt-éraires. En un moment donné, la philosophie, l'art, la littérature, les vices et les bassesses de l'esprit comme ses générosités et ses vertus, sont autant de faces de la vie collective, lesquelles se correspondent et s'expliquent de manière qu'aucun aspect de ce tout organique ne peut être éliminé sans que l'harmonie de l'ensemble éprouve une lacune et soull're d'un vide regrettable. Essayez donc de peindre l'Ualie au xvi« siècle en mettant de côté Paul Jove ou l'Arétin. Autant vaudrait juger le xviu'^ siècle sans Voltaire et Rousseau. »
Un mauvais livre est toujoui's une mauvaise action, mais ceux qui prétendent écrire l'histoire n'ont point le droit de considérer ce livre comme non avenu.
Ce livre est un téixioignage ; il évoque des tendances, des liabitudes intellectuelles, un régime disparu; à ce titr ■, il fautle relire, sauf à le mettre dans un coin et à ne lui : ccorderquela valeur d'un symptôme moral ou politique.
D'après Anatole de Montaiglon, juge très expert en
INTRODUCTION XLVII
vieille lillératuie, les Facéties de Poggio sej)erdent^ans l'ensemble et sont un accident, une escapade, entre nulle, de l'esprit rieur et graveleux de nos ancêtres. Il va beaucoup de vrai dans co Dit; à bien voir les choses, le péché littéraire de Guillaume Tardif, traducteur de Poggio, est moins grosqu'il ne semble etil trouve dans les antécédents historiques force circonstances atfénuantes. Que d'expressions grasses et de peintures scabreuses, dans les fabliaux, les canzones et les sirventes! On ne peut pas reprocher aux trouvères et aux troubadours, la timidité de langage. Poggio vivait à la cour romaine; Gaguin, religieux et chef d'ordre, se risqua dans des allégories dont il vaut mieux ne v'\enA'\ve\ la Calandre sortit de la plume d'un cardinal (1). N'en déplaise à La Bruyère, Rabelais n'était point le charme de la canaille, mais bien le mets des délicats; ses plaisanteries, ses immoralités, ses incongruités semblent ne se pavaner là, que pour llatter le goût de François le"" et de sa cour, et pour faire passer le reste, c'est-à-dire le fond si large, si lumineux, si humain. Le ilabelais bachique, dévergondé constitue un crime de la mode; le novateur, l'apôtre de l'avenir, le (^réateur de la langue, le vrai Rabelais, enfin, réside dans de plus hautes régions de l'intelligence. Jusqu'au milieu du .\vii« siècle, la littérature française conserve son ton grivois, ses grosses railleries, ses impudences épicées. Henri IV et son entourage se permettent publiquement, en paroles et en actions des hardiesses plus étranges que celles de Gargantua. Les Historiettes, de Talmans des Réaux, sont pain bénit à côté du Cabinet satyrique, véritable monceau d'ordure, qui courait les ruelles sous Louis XIII.
9 C'est seulement à partir de Boileau. de Corneille et
1. Bernardo Dovizi. cardinal Biubien.v l'iTO-lô'iO. La Calendria ist la plus ancienne comédie inoderne connue, elle semble imitée des Mihtecluiws de Plvute. elle est écrite dans le style • \i^ ncface. avec lequel elle rivalise d'indécence.