XI.VIIl INTRODUCTION
(le Racine, que la littérature se châtie, se forme au respect et prend cet air de noblesse et de dignité qu'elle ne quittera plus, du moins en public, et à titre officiel. Le diable peut-être, n'y perd rien. Les Mémoires de Saint- Simon nous révèlent, dans cette cour majestueuse de Louis XIV, des scandales incroyables, et nous montrent pas mal de ducs, marquis, voire même de princes du sang, qui parlent en crocheteurs et agissent en laquais. Au xvui' siècle, la muse ne s'échappe que trop en libertinages équivoques, en dissipations libertines, mais l'inspiration s'est épurée. La bonne compagnie a pris le dessus, la police des lettres se fait sérieusement, la décence, ou tout au moins le décorum, a passé dans les mœurs, et si la plume ou le crayon s'émancipent trop fort, c'est en cachette, dans la pénombre des salons ou dans les repaires anonymes. Un mauvais livre ne l'ait plus les délices de la cour et de la ville, c'est du fr-uit défendu, le ragoiit de quelques débauchés. )>
11 n'y a donc pas à son dédire, dirons-nous encore avec de Montaiglon : la pudeur de la pensée et la retenue du langage sont des vertus absolnment modernes, où le moyen âge n'a rien à voir. Les maîtres de la poésie courtoise ressemble à une volée de moineaux babillards ctlassifs. Les plus honnêtes de nos conteurs, Christine de Pisan elle-même, abondent en graveliires brutales. Est-ce là, comme le répèle trop une certaine école, un regain de la veine gauloise, un tribut delajoyeuseté et de la gaillardise françaises, en un mot, une affaire de physiologie et de tempérament national ? Non certes : les écrivains allemands, italiens, espagnols, anglais en font autant et même pis. On ne doit voir dans ces licences et ces intempérances, qu'un point des rudesses sociales, l'excès d'une civilisation encore mal dégrossie. Au moyen âge, l'esprit était à la fois, trop fougueux et trop naïf pour s'assouplir et se contenir. L'équilibre des sens et de l'imagination procédé dune culture savante, d'un étiage moral assez prononcé.
INTRODUCTION \I,IX
l)ans If s races jeunes, restoniac. la force musculaire, la vie physique exultent, la chair domine le verbe ; la sensalion rapide, l'essor immédiat, le désir prompt et vivace coulent comme une eau vive et jaillissent en expressions véhémentes, en chants désordonnés, en récits d'une crudité l'udimenl.iire. Il n'y a point là parti pris, corruption raisonnée, mais bien inconscience de la rèo^le, oubli ou plutôt ignorance de la pudeur. L'homme primitif devient en littérature, un poulain vicieux, un animal rétif et sans frein. De là. ces exubérances, ces énormités qu'on retrouve à chaque pas dans les auteurs des anciens temps, et presque dans le livre d'Heures d'Anne de Bretagne, la plus intègre des femmes.
Enfin, concluerons-nous, (avec M. Rocher et Dieu nous garde de jouer avec cette chose respectable entre toutes qu'on nomme la pudeur publique), ce qui est vraiment dangereux, vraiment malsain, ce ne sont point les histoires court vêtues que nous a léguées la fantaisie de nos pères; c'est la dépravation froide, le cynisme philosophique, le libertinage grave et par la raison démonstrative. Là-dessus nous sommes pleinement de l'avis de Macaulay, lorsqu'il écrit : « Nous avons peine à croire que dans un monde aussi plein de tentations que celui-ci, un homme qui aurait été vertueux s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à tous les courants d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux inlluences de quelques vers grecs et latins, agii.selonnous, comme le voleurqui demandait aux shérifs de lui faire tenir un parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il craignait de prendre froid ». C'est parler d'or, la décence, néanmoins, est la condition des œuvres vraiment belles; mais en quoi consiste la décence en matière d'art? Si vous êtes trop collet monté, \ adieu les épanchements, les saillies, les propos de table, 1 comme dit Luther, adieu les médisances innocentes, les l
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plaisanteries, les quiproquos et tout cet ensemltle de jolis riens dont se compose le menu bagage de la vie.
Les propos du /jiii>ia/e sonlde dilîérenles sortes, les uns sont de simples bons mots qui tirent leur finesse, leur force, leur subtilité, de là-propos, du fait même, ou de celui (jui les dit, d'autres ne sont pas autre chose que ce qu'on appelle aujourd'hui en journalisme des nouvelles à la main; si l'on continue à chercher dans lejournalisme, des équivalents, on trouve des échos, des faits divers : c'est le veau à deux têtes, c'est le dragon né de la vache qui précède le serpent de mer du « Constitutionnel », c'est la bataille des geais et des pies, la pluie de sang, l'homme qui jeûne deux ans, les visions et les apparitions fantastiques. Tout comme un journaliste daujourd'hui, Poggio a ses tètes de turc, sur lesquelles il frappe sans cesse, les moines, d'abord, les médecins ensuite, puis ses ennemis personnels ou ceux de ses amis, car il a l'amitié fidèle, tenace autant que la rancune implacable.
C'est tout cela qui nous fait connaître en détail, la vie quotidienne et l'esprit do cette époque lointaine, avec plus de facilité peut-être, que nos journaux d'aujourd'hui, avec leur mille et mille contradictions, ne permettront à nos arrière-petits-neveux de se faire une idée bien exacte, bien nette de notre vie au jour le jour et de notre esprit, de cetesprit parisien dont on ne peut sentir toute la saveur, tout le pénétrant, toute la subtilité, au bout de quelques instants, parce que l'embiant n'est plus le même, ou que l'esprit s'est transformé.
11 y a également les contes dont un érudit franrais du siècle dernier, Legrand d'Aussi, soutient que Poggio a pris la plupart dans les fabliaux répandus en Europe par les trouvères, durant les xii"-' et xni>' siècles, et dont la fertile imagination, dit-il, a créé d'inépuisables richesses pour les romanciers et pour les poètes (1).
1. 0)1 trouvera en note des diverses l'acéties, leur oiiL;ine. On
INTRODUCTION 1,1
Si Poggio a imité, ou s'il a simplement reproduit dos contes déjà populaires, peu importe et Ion ne saurait lui en faire reproche; il a lui-même été imité par d'innombrables auteurs, qui ne se sont fait aucun scrupule de prendre leur bien où ils le trouvaient. Rabelais recueillit vraisemblablement lui-même, durant ses voyages, les différents contes d'origine italienne qu'ilainsérés dansses écrits; il est facile de s'apercevoir en particulier, qu'il ne lut pas sans plaisir et sans quelque fruit, le livre des Facéties de Poggio; ces emprunts du spirituel curé de Meudon prirent depuis, une nouvelle célébrité lorsque La Fontaine les orna du charme de son inimitalde esprit; j\ÂMjieaii^/Hans Carvel, que celui-ci donne comme imité de Rabelais, est presque la traduction du songe de Filelfo. T'n autre conte : Les Quiproquo, a beaucoup de ressemblance avec l'historiette intitulée : Aventure surprennnte d'un fou/on anglais. La Fontaine doit aussi à Poggio, le sujet de la charmante fable : Le Meunier, son /ils et l'âne, qu'il a traitée à sa façon magistrale, changeant en véritable drame l'esquisse légèrement tracée par le conteur Florentin, qui avait aperçu et saisi le but moral si heureusement et si agréablement développé par le grand fabuliste, mais le modèle lui-même ne manque pas de charme dans sa simplicité. La I-'ontaine peut tenir aussi de Poggio, les sujets des fables du Coq et du Renard, de In Feniinc noyée et du Charlatan. Quant au conte des deux Parentes, Legrand d'Aussy toujours impitoyable.
peut indiquer les fabliaux suivants du recueil de Legrand d'Aussy La Culotta des Cordeliers. le Testament de rAne, du Vilain et de sa Fenune, du Prétendu alias de la Fenitne contrariante, le Meunier d'Àlens, le Vilain de liailleul alias le Conte de la femme qui fist accroire à son mari qu'il était mort, le Conte de la bourgeoise d'Orléans alias de la dame qui fil battre son mari. Legrand d'Aussy veut même que l'.inneau de Merlin ait servi de prototype à l'auneau du rêve de Filelfo. Enfin, Le Vilain, devenu Médecin qui aurait inspiré Poggio, avant notre grand Molière.