‹ Les facteurs d'instruments de musique: les luthiers et la factureChapitre 39 sur 86 · LES SPECIALISTES · texte numérisé non relu

LES SPECIALISTES

De ce que le nombre total de facteurs s'est abaissé d'une façon sensible depuis une trentaine d'années, il ne faudrait pas conclure que leur industrie a périclité; s'il y avait beaucoup de patrons autrefois, ils n'occupaient chacun que très peu d'ouvriers, ce qui est le contraire aujourd'hui.

C'est une physionomie qui disparaît que celle de l'ancien maître-facteur, bornant sa fabrication aux seuls instruments d'une même famille qu'il construisait personnellement de toutes pièces, faisant plus œuvre d'artiste que de commerçant, et ne cherchant pas à produire outre mesure, soucieux de conserver une réputation noblement acquise ; tels furent les HoTTETERRE, los Delusse, Bizey, otc. Notro siècle a vu de ces spécialistes dans les Savary, les Raoux, les Louis Lot, 1:3S Lefèvre, les Buffet, les Mustel, les Triebert, pour ne parler que des plus connus ; mais très petit est le nombre de ceux qui continuent celte tradition et s'occupent eux-mêmes de fabrication *. Seuls, les luthiers subsisteront longtemps encore dans ces conditions, car les instruments à archet pour artistes, ne se prêtent pas à l'usinage et les produits sortis des grandes manufactures nées en ce siècle, ne sont pas faits pour amener la disparition de ces modestes mais précieux artisans.

Si nous avons dû donner un regret aux anciens facteurs d'instruments à vent en particulier, cela ne nous empêche pas de reconnaître que pour certaines

1 fionneville, Rive (flûtes): Lorée (hautbois); les fils Mustel (harmoniums).

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autres branches de la facture, il y a avantage, au contraire, à ce que le facteur ne coopère pas activement à la fabrication et qu'il fasse appel à de nombreux collaborateurs. Les pianos, instruments de cuivre, grandes orgues, etc., demandent sans doute de la précision, mais non pas une délicatesse telle qu'ils ne réclament impérieusement le concours personnel du maître. Pour peu donc qu'il ait su combiner savamment ses modèles et qu'il en surveille la parfaite exécution, comme fit Erard par exemple, il n'y a rien à reprendre à la division du travail, qui assure au consommateur de bons instruments à des prix modérés, tels que n'en pourrait faire celui qui entre prendrait de construire l'instrument tout entier.

Bien entendu nous ne parlons pas ici des facteurs étrangers à la pratique, qui ne sont que des commerçants en instruments et font bon marché des exigences artis'iques. Ce n'est pas ceux-là qui pourraient, comme leurs prédécesseurs, jouer les instruments qu'ils vendent; c'en est fait malheureusement, le facteur virtuose n'est plus qu'un souvenir. Le xix® siècle à l'égal des xvn® et xvin*^, a eu sa part, et non la moins belle. Rappelions que les I. et C. Pleyel, A. WoLFF, H. Herz, Cousineau, les frères Naderman, TuLOu, Savary, Raoux, Brod, Lefèvre, Triébert, etc., avant d'être manufacturiers, ont été d'habiles exécutants .

La spécialisation par nature d'instruments ne s'est pas rigoureusement maintenue au xix° siècle. Les luthiers ont vu sensiblement diminuer le nombre d'instruments qu'ils faisaient autrefois, mais ils n'ont

PIANOS \m

pas cherché à étenire leur domaine. Il en est de même des facteurs de pianos et d'orgues ; seuls des facteurs d'instruments à vent ont réuni les deux sortes, bois et cuivres ; quelques-uns y ont joint l'édition de musique et deux pu trois ont étendu leur commerce à la lutherie commune, aux instruments mécaniques, etc. Par contre, il en est qui se sont tenus à la construction d'une seule espèce d'instrument, flûte ou clarinette, hautbois, etc.

Point n'est besoin d'entreprendre un parallèle entre les anciens fac.teurs et ceux du xix* siècle ; disons seulement que ces derniers ne se sont pas montrés inférieurs, tant s'en faut à leurs prédécesseurs et que certains d'entre eux ont une supériorité qui paraîtra à mesure que nous examinerons le rôle de chacun et que nous résumerons à la fin de ce chapitre, car, dans les pages qui vont suivre, il ne spra pas question de moins de 508 facteurs chefs de 401 maisons. Le nombre des facteurs de pianos est le plus élevé (169 pour 135 maisons); viennent ensuite les facteurs d'instruments à souffle humain (149 pour 1 10 maisons), puis les luthiers (85 pour 67) les facteurs d'orgues à tuyaux (46 pour 40), les constructeurs d'harmoniums (33 pour 26), les fabricants d'archets (20) et les facteurs de harpes (6 pour 3 maisons), aujourd'hui complètement disparus.

I II. — Facteurs de pianos.

Parmi ceux qui ont illustré la facture en général et celle des pianos en particulier, Séb. Erard se place,

sans conteste, au premier rang. Prenant le piano dans son enfance, il le porta à son plus haut point de perfection et c'est aux efforts de la première heure que le monde musical est redevable du progrès et delà faveur qui causèrent le succès, que plus de vingt années n'avaient pu donner encore, entre les mains d'autres facteurs, à cet instrument. Esprit fécond, sans cesse à la recherche du mieux ou de nouveaux moyens d'exécution, S, Erard porta son attention sur tous les détails de cet agent sonore ; il n'est pas un organe essentiel qui n'ait fait l'objet de ses études et reçu quelque amélioration. Aussi n'essayerons-nous pas ici l'énumération de ses Iravaux, nous devrons nous Corner aux plus importants. Malgré les heureux résultats que donnaient le clavecin mécanique dont il a été question au chapitre précédent, la complication de ses éléments fit renoncer Erard à persévérer dans la construction de cet instrument, il dirigea ses efforts vers le piano, encore bien imparfait. Dès le début (1790), il le dota du faux-marteau à double pilote ; quatre ans après, il faisait breveter l'échappement simple, à l'aide duquel on obtenait une grande précison du coup de marteau, avantage qui, malheureusement, faisait perdre la légèreté et la facilité de répétition que donnait la mécanique à pilote fixe, qui pourtant, n'était pas exempte d'inconvénients, tels que le manque de fixité du coup de marteau, le rebondissement lorsque la touche était fortement attaquée, etc. Malgn'» la satisfaction des artistes, S. Erard, ne considéra pas sa nouvelle invention comme complète et

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