‹ Les fai˜ences d'ApreyChapitre 4 sur 30 · DIRECTION DE FRANÇOIS OLLIVIER · texte numérisé non relu

DIRECTION DE FRANÇOIS OLLIVIER

'annkk 1769 est marquée à la manufacture d'Aprey par deux cliangements importants dans la direction.

I)'al)ord Jacques Lalleniant se retire, al)andonnant l'entreprise à son frère Joseph. En efiet, le 29 juillet 1769, une requête adressée aux Etats généraux de Bourgogne, est encore signée par les deux frères associés; quelques mois après, en décembre de la même année, Joseph Lalleniant de Villehaut est seul en nom dans une nouvelle supplique.

Resté seul ù la tête de la faïencerie, Joseph Lalleniant fait venir de Nevers pour le seconder, un homme de l'art, François Ollivicr. Son arrivée à Aprey est un événement, car les destinées de la faïencerie vont être entre des mains cxiiérinientécs jusqu'à la fin

du siècle. Céramiste accompli, c'est lui qui va s'occuper de la partie technique, apportant sans cesse des perfectionnements à la fabrication, et produisant dès son entrée en fonctions des genres nouveaux.

Fils de Antoine Ollivier et de Jeanne Ollivier, marchande à Nevers, le nouveau directeur de la faïencerie était âgé de 38 ans (1), Il se fixa définitivement à Aprey où il se maria, le 10 août 1779, avec une jeune fille du pays, Marie-Madeleine Jourdheuil. Ils eurent cinq enfants, dont le second, Jacques-Marie Ollivier, succéda à son père.

Il y eut au xvni* siècle plusieurs autres céramistes du nom d'Ollivier. « Le plus ancien, dit Jacquemart (Merveilles de la Céra- « mique, 3' partie, page 56), travaillait encore en 1788 à la terre « émaillée peinte et il eut pour successeur immédiat Masson (c'est « d'une faïencerie de Paris qu'il est question). L'autre Ollivier, « dont M. Champfleury possède des faïences parlantes doublées « de brun, est l'auteur du poêle offert à la Convention et figurant « la Bastille, qui est classé au musée de Sèvres ».

Or ce poêle, sorti des fours d'Aprey (Jacquemart semble avoir ignoré ce détail), est indiscutablement l'œuvre de François Ollivier. Nous tenons ce renseignement de sa belle-fille. M""* veuve Ollivier, décédée en 1906 à Reims (2). Nous ne voyons là rien qui puisse nous surprendre, car c'est précisément en 1769, au

(1) Sa famille était originaire de Montpellier, où un nommé Jacques Ollivier avait fondé, en 1717, une manufacture de faïence qui, en 1725, s'intitulait manufacture royale. Le frère de ce Jacques Ollivier, David Ollivier, alla s'installer à Nevers où il établit, pour son propre compte, une faïencerie dans laquelle son parent, François Ollivier, travailla avant d'aller à Aprey.

(2) Mme Ollivier avait épousé le troisième fils de François Ollivier, Jean- Baptiste-Victor, qui devint colonel du génie et mourut en 1869 à Maisons- Alfort.

début de la direction d'Ollivier, que la manufacture entreprend la fabrication des poêles, ainsi que nous l'apprend une supplique : « Il a de plus, cette année, fait fabriquer des poiles (sic), à l'imi- « tation de ceux de Francfurt (sic), en tirant des ouvriers de ce « pays; il facilite, par ce moyen, l'économie du bois dans un genre

« de besoin si intéressant pour tout le monde , etc. »

Nous avons trouvé, dans un des carnets de fabrication que possède M. le Docteur Baudin, plusieurs croquis de ces poêles ainsi que des formules pour les couleurs utilisées dans la fabrication des plaques.

La supplique dont nous venons de parler nous apprend encore que c'est dans le courant de cette même année 1769, que l'on perfectionnait « la terre à feu à l'imitation de celle de Rouen » et qu'on commençait à faire de la terre de pipe. En outre, on s'appliquait à améliorer l'émail et les formes de la faïence. Bernard de Chanleau, secrétaire en chef des États de Bourgogne, l'atteste dans le rai)port qu'il dépose le 22 avril 1771 à la suite de la visite qu'il a été chargé de faire aux ateliers d'Aprey.

La manufacture prenait, on le voit, une extension considérable, grâce à l'activité du nouveau directeur.

De 1769 à 1772, nous trouvons dans les registres de la paroisse les noms de deux nouveaux peintres : Joseph Puget et Vincent Regnaut; comme maîtres tourneurs, Jacques Loyal (1) de Nevers et François Oou.U)n, et comme mouleur Archange-Joseph Odoffe.

C'est en 1772 que paraît pour la première fois le nom du plus fameux peintre d'Aprey, Jacques Jauhy, fils d'un jardinier de Versailles. A cette date, il n'avait que vingt ans; il travaillait cepen-

(1) Deux frères portant le nom de Loyal exploitèrent une faïencerie à Dijon de 1819 à 1835. (Voir Recherches sur les faïenceries de Dijon, par le Dr Louis Marchant, p. 31).

dant depuis quelque temps déjà à la manufacture où il avait sans doute fait ses débuts, puisque nous trouvons sa signature au bas de l'acte de baptême d'un enfant qu'il a eu depuis son arrivée à Aprey. Cet acte, curieux comme on va le voir, nous apprend : Que le 10 septembre 1772, a été baptisé François, fils naturel de la fille Anne Desprez. Jacques Jarry, peintre en faïence à la faïencerie d' Aprey, a déclaré par acte passé par-devant le sieur Vauthelin, notaire à Aprey, le 24 juillet 1772, que ladite Desprez était enceinte de ses œuvres, ce que Anne Desprez a pareillement déclaré et reconnu dans le dit acte.

Un mariage était, en pareil cas, tout indiqué. Il n'en fut rien cependant, la jeune et volage Anne Desprez ayant donné le jour, quelque temps après François, à un autre enfant, de pére inconnu cette fois.

Trois ans après, le 31 mars 1775, Jarry est parrain, à Villers-les- Aprey, d'un enfant de Nicolas Henry, aubergiste de l'endroit; la marraine est Jeanne Raclot, gouvernante chez M. Lallemant de Pradines, seigneur de Villers. L'année suivante, le 1" juin 1776, Jarry épouse sa commère, bien qu'elle ait sept ans de plus que lui. Ce mariage ne pouvait évidemment pas être différé, car le lendemain de sa célébration, la nouvelle mariée accouchait d'une fille qui était tenue sur les fonts baptismaux par François Ollivier, directeur de la faïencerie, et Anne Lallemant de Villehaut, fille du seigneur d' Aprey.

La déception fut amère pour Anne Desprez, qui se berçait toujours de l'espoir de convoler avec son ancien ami Jarry. Heureusement pour notre peintre, la mode n'était pas encore au vitriol ( L'abandonnée eut recours à un argument moins cruel : elle fit opposition à l'union projetée. L'abbé Varney, curé d' Aprey, dut s'entremettre et sa délicate mission eut le résultat souhaité, puisqu'il obtint le désistement de la plaignante.

Remarquons que l'heureuse rivale d'Anne Desprez ne fut pas la seule, parmi les accortes soubrettes de la maison seigneuriale, à avoir du succès auprès du personnel masculin de la manufacture. La même année, le peintre Antoine Gabry se mariait avec Jeanne Lcnoble, de Paris, femme de chambre de M""' de Villehaut; en 1771, c'était déjà une femme de chambre, Thérèse Virot, que le tourneur Jacques Loyal avait épousée.

Revenons maintenant à Jarry. Après son mariage, il se fixa à Villers, où il habita jusqu'en 1781. Il eut encore deux enfants en 1777 et 1781, et à partir de cette dernière année, il n'est plus question de lui ni de sa famille dans les registres. Sa trace est donc perdue, et cela nous porte à croire qu'il alla mettre son talent au service d'un autre centre céramique.

De 1776 à 1789, nous trouvons encore de nouveaux noms de peintres et ouvriers à la manufacture.

1776. — Antoine Mkok, de Mousliers en Provence, et Antoine Gabry, peintres.

1781. — Jean Rigkois, peintre.

Mouleurs et tourneurs : Louis-Henri Viuo r, Louis-Ernest Rerger, Bénigne Dkssaint.

Enfourneurs : Claude Martin et Frossard.

Marchands faïenciers : I^ierre Bkrthier et Maroi k.

1789. — MoNNioT et Joseph Galton, peintres, Pellegrinv, tourneur.

Pei.leorinv père, Louis Mage, maîtres faïenciers. Esprit, ounrier à la faïencerie.

En 1778, un nommé Jean-Christian Hoffmann était répareur en porcelaine à la manufacture d'Aprcij. Ce spécialiste, venu sans doute d'Allemagne, comme son nom l'indicpie, devait être probablement employé à la fabrication des ouvrages en biscuit de porcelaine, dont nous parlerons plus loin.

Ollivier avait été engagé en 1769 par Joseph Lallemant en qualité de directeur de la manufacture. Ses services ne furent sans doute pas rétribués avec exactitude; peut-être même n'avait-il encore rien touché en 1777, car le 31 janvier de cette année, il cherchait à consolider sa situation en établissant un compte général de ce qui lui était dû, compte qui était en même temps un acte de société par lequel Joseph Lallemant lui promettait un tiers des bénéfices. Ce projet d'association, que nous avons eu entre les mains, est ainsi conçu :

Compte général de la Société entre MM. de Villehaut et Ollivier.

« M. de Villehaut, propriétaire des faïenceries établies sur sa « terre d'Aprey, s'est associé M. Ollivier, ce dernier à raison de « son talent et des soins qu'il prend de la fabrication, à un tiers « des profits ; M. de Villehaut les deux autres tiers et fait les fonds. « C'est en conséquence de ces conditions, que le présent compte « sera établi et partira du commencement de la société, jusqu'à ce « jour, 31 janvier 1777. »

D'après les chiffres de recettes et de dépenses qui figurent dans ce compte, nous avons pu facilement établir que les intéressés faisaient remonter la société à l'arrivée d'Ollivier en 1769.

Le chiffre d'affaires atteint à cette époque était de 60.000 livres.

En 1778, le bénéfice net était de 6.814 livres 9 sols.

Les produits de la manufacture ne s'écoulaient pas seulement dans la région avoisinante; nous avons trouvé, en effet, dans le compte dont il vient d'être question, la mention d'envois faits à des marchands de Lyon. On était même en relations avec des villes aussi éloignées qu'Angoulême. L'an XI de la République, on y expédiait à un céramiste, sur sa demande, le plan du four à chimie et diff"érents modèles.

Les efforts faits pour soutenir la concurrence étaient couronnés

de succès; Joseph Lallemant exposait en effet, en 1772, aux Élus généraux de Bourgogne : « Qu'il faisait exécuter par d'excellents « peintres les goûts des plus beaux dessins qui lui sont envoyés de « Paris, ce qui engage les marchands de cette capitale à préférer sa « faïence aux autres, pour faire leurs envois dans les provinces. Ce « double avantage de qualité et de meilleur marché, a fait bais- « ser de quinze pour cent le prix des produits des manufactures de « Sceaux et du faubourg de la Roquette. Quant à la fabrique de « Strasbourg, qui ne peut les donner au môme prix, elle a été « forcée d'abandonner le magasin qu'elle avait établi à Paris. »

Malgré la prospérité apparente de la manufacture qui occupait, avec la verrerie, jusqu'à 2(K) ouvriers et artistes, les bénéfices que la famille Lallemant tira de cette entreprise, ne parvinrent pas à la sauver de la ruine. Après plusieurs années de gène, Joseph Lallemant de Villehaut se voyait forcé, le 30 novembre 1778, d'abandonner à ses créanciers ses terres, la maison seigneuriale, et jusqu'au mobilier qui la garnissait. Quel([ues mois après, la seigneurie était achetée par François-Philip|)e d'Anthez, seigneur de Nambstein. La faïencerie, (jui comprenait alors quatre corps de bâtiment et un hangar, faisait partie des biens vendus.

Afin de renseigner les acquéreurs, le notaire rédigeait les 4 et 5 février 1779 un mémoire intitulé : Précis des éclaircissements concernant la terre d'Aprey, à vendre le 1" mars prochain chez le notaire Roger à Langres, par le Conseil et directeurs des créanciers unis de M. Joseph Lallemant de Villehaul.

Voici en quels termes la situation financière de la manufacture y était exposée :

« La fayancerie (sic) est en régie sous la direction du sieur « Ollivier, associé pour un tiers ; il assure la stabilité de cet établis- « sèment, qui dure depuis trente ans, et qui roule très bien actuel- « lement. On y fait de belles marchandises qui se débitent assez.

« Le directeur prétend qu'avec des fonds suffisants et l'affaire bien « conduite, elle pourrait rendre au propriétaire 4.000 livres de « bénéfice, sauf les faillites; il entend cette partie, et dit qu'il faut « de 15 à 25.000 livres de fonds. C'est lui qui offre 1.300 livres « d'amodiation, en laissant 6.000 livres des fonds de M. de Villehaut « qui y sont, pendant un bail de 9 ou 18 ans. Il y a lieu d'espérer « que si on désire une régie, on pourra le conserver moyennant « un intérest et un sort honneste qu'il me paraît mériter, et que, « dans tous les cas, cet objet est porté à sa moindre valeur ».

Le nouveau seigneur ne resta pas associé avec Ollivier, qui devint locataire de la faïencerie ; c'est pourquoi, dans la dernière supplique adressée en 1782 aux États généraux de Bourgogne, Ollivier, seul en nom, est désigné comme « directeur et fermier de la manufacture de faïence d'Aprey », poste qu'il conserva jusqu'à la fermeture de l'usine au moment de la Révolution, en 1792.

Il mourut le 4 janvier 1795, âgé de 64 ans. A son arrivée à Aprey il avait apporté, au dire des vieux habitants du pays, tout ce qu'il possédait dans un mouchoir de poche; à la fin de son existence, c'était un personnage. Il avait été maire d'Aprey de 1790 à 1792.

Fac-similé des signatures de :

Claude Lallemant, père des manufacturiers — Jacques Lallemant d'Aprey — Joseph Lallemant de Villehaut — François Ollivier — Jarry.

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