C EST CE QUI VOUS TROMPE
pas de fer non plus. Les amis de Cliamberlot prétendent qu'il est sur les dents. Si encore c'était sur celles de Mlle Samary, il aurait de quoi s'étendre à l'aise.
Tandis que de son bureau, qui donne sur le cours de Grenoble, le colonel médite l'invention d'une nouvelle poudre à faire reluire les fourniments, le capitaine et Mme Laripète causent dans la chambre de la colonelle, laquelle chambre est sise à l'autre bout du bâtiment et prend vue sur les jardins dont l'automne a jonché les allées de feuilles rouillées. 0 mélancolie des temps!
On a sonné quelque chose à la caserne, qui n'est pas loin. Moi, j'adore ces appels du cuivre l Le capitaine cesse brusquement l'entretien ; il sait que sa présence est nécessaire ; il est de semaine. Il se hâte ; il dit adieu. Il part ; il est parti.
— Allons ! bon ! Gaston a oublié son sabre au coin de la cheminée.
Ainsi se dit à elle-même la colonelle, en promenant nonchalamment, devant la glace, les
dcnls transparentes d'un peigne d'écaillé dans lor vivant de sa lourde chevelure. Puis elle s'assied lentement sur sa causeuse et martyrise, du bout de ses doigts effilés, le cœur entr'ouvert d'une rose tombée de son corsage et qu'y avait posée tout à l'heure le galant Chamberlot.
Pendant ce temps-là, Laripète s'était mis vivement à la croisée. Il savait que le bruit du clairon emplissait le boulevard d'officiers et de soldats affairés, et il ne manquait jamais de passer ainsi sournoisement une petite revue. Il avait même un cahier de notes pour la circonstance. Aussi la première chose qui frappa ses yeux, ce fut l'absence du sabre de Chamberlot, qui, le plus innocemment du monde, filait d'un pied léger sur le trottoir dont la chaussée était bordée de l'autre côté.
Un officier de semaine sans son sabre! Eh bien! en voilà du joli !
Et ouvrant rapidement la fenêtre, le colonel exhala plusieurs Pst! formidables, jusqu'à ce que, le pauvre capitaine s'élant retourné, il lui fit signe de monter incontinent.
A la porte de son supérieur seulement, Chamberlot s'aperçut de ce qui lui manquait, mais il
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n'avait pas le temps de faire tout le tour de la maison pour aller reprendre son sabre chez la colonelle et, d'ailleurs, Laripète aurait pu s'impatienter et venir l'y chercher. 11 préféra de beaucoup décrocher, à une panoplie qui ornait le bas de l'escalier, un des propres sabres 'du colonel et le boucler autour de ses reins. Quand il entra chez celui-ci, sa tenue était au grand complet.
— Nom de nom ! je me suis trompé ! pensa Laripète.
Et comme le capitaine lui demandait pourquoi il l'avait appelé.
— Rien ! rien ! mon ami, lui dit-il, une idée qui m'était passée par la tète... Je ne me souviens vraiment plus laquelle. Excusez-moi, je vous en prie.
Chamberlot salua et, en redescendant, eut grand soin de remettre à sa place le glaive qui venait de le sauver.
Oui ! mais il lui fallut repasser devant la fenêtre de Laripète et la stupéfaction de celui-ci fut
au comble, en voyant de nouveau le capitaine désarmé. Il le dévora un moment des yeux, puis n'y tenant plus :
— Capitaine ! capitaine ! lui cria-t-il de toute la force de ses poumons. Remontez !
Chamberlot, qui avait iffaintenant trouvé le joint, n'iiésila pas une seconde. Pour la seconde fois, il compléta son fourniment aux dépens de cel«i de son supérieur, avant de se présenter devant lui. Jamais il n'avait eu un plus beau sabre. Pour le coup, Laripète se frotta les yetix avec fureur, puis frappant du poing sur la table :
— Capitaine, dit-il à Chamberlot, je crois vraiment que je perds la tête, mais j'avais encore quelque chose à voiîs dire et je l'ai de nouveau oublié.
— Cherchez, mon colonel, cherchez bien !
— Non ! non ! inutile, poursuivit le colonel en mordant ses grosses moustaches. Quand ça me reviendra, je vous le dirai. Une excuse encore, mon cher Chamberlot. En vérité, je ne sais comment vous dire ma confusion.
Le capitaine rassura le pauvre homme, s'inclina et s'en fut se débarrasser, une dernière fois, de son sabre d'emprunt, pour courir, plus léger, à la caserne.
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Or, pendant qu'il redescendait, Laripète, au comble de Tinquiétude sur l'état de ses facultés, avait mis nerveusement le doigt sur le bouton d'une sonnette électrique communiquant avec la chambre de sa femme. Celle-ci, réveillée en sursaut de sa rêverie par le tapotement du timbre, et craignant que quelque accident ne fût arrivé à son mari, accourut à toutes jambes. Dieu merci ! quand elle entra, le capitaine, qui avait à parcourir un long ruban de boulevard en ligne droite, était encore en vue. Le colonel traîna sa femme à la croisée :
— Madame, lui dit-il fiévreusement, en tendant le doigt, vers Chamberlot, voyez-vous cet officier ?
Olympe pâlit affreusement. Son mari savait tout I Avait-il découvert le nom de son amant ?
— Oui, fit-elle toute chancelante.
— C'est M. Chamberlot, n'est-ce pas ?
— Oui... M. Chamberlot.
Et la pauvre femme tremblait de tout son corps.
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— Rogardoz-lo bien !
Elle criil sa (lernièrc heure arrivée el recula iiistinclivement.
Mais lui, la saisissant par la main, fiévreusement, cl la ramenant surplace :
— A-l-il un sabre, oui ou non?
C'était trop clair. Rlle recommanda son âme à Dieu et, jugeant qu'il était dangereux de mentir au seuil de réternilé :
— Non ! fit-elle avec une fermeté résignée.
— Eh bien, madame, répondit le colonel du ton le plus calme et en mettant bourgeoisement ses mains dans ses poches, c'est ce qui vous trompe : il en a un !
— Celle-ci, me dit Jacques, je l'ai apprise au service.
Yl
GllLLEMlNE
Si VOUS aviez connu Guillemine, il est probable que vous auriez fait comme moi : vous l'auriez aimée le plus chastement, le plus bêtement et le plus inutilement du monde. C'est au moins ce que je veux croire, bien que, depuis le temps dont je parle, Guillemine se soit mariée et ait donné quatre enfants au plus heureux des maris. Mais elle avait au plus seize ans, à cette époque, et c'était bien la plus moqueuse personne qu'on pût rencontrer dans toute l'Ile-de-France, où les femmes sont cependant bien railleuses à leurs amoureux ! C'était une de ces demi-Parisiennes qui grandissent à l'ombre des villas dont la Seine est bordée, dans des familles presque patriarcales, entre un jardin anglais aux méandres profondément médités et quelque place plantée de tilleuls 011 les petits pohssons viennent demander l'aumône le dimanche ; petites bourgeoises
l)S LIS FAUCKS r»K MON AMI JACVl'KS
jonanl fi la cbàlelainc, massacrant du Chopin à l'occasion et peignant des fleurs à raquarclle. Mais avec quelle grâce elle faisait tout cela ! Elle avait l'air, elle-môme, d'une Cérès au \ astcl, avec SCS yeux d'un bleu presque opaque, mais extrêmement pAle, sa belle carnation de blonde rondelette, ses gerbes d'or clair nouées sur le front et son sourire qui semblait faire, au sillon de ses dents, une moisson d'enchantements. La délicieuse petite créature que c'était dans ses robes d'été échancrées, par le haut, courtes par le bas et sous son large chapeau de paille fine sur lequel trois cerises, moins rouges que ses lèvres, jouaient aux billes perpétuellement!
Nous étions cousins par la volonté de nos mères qui, élevées ensemble, avaient imaginé cette parenté. Kous étions cousins à la façon des rois qui n'ont pas une seule goutte du mf me sang dans les veines. Je crois bien que si j'étais entré dans la diplomatie, ce qui ne me paraît pas plus malaisé qu'autre chose, on me l'eût accordée un jour, bien que je n'eusse que deux ans de plus qu'elle et que sa plus douce occupation, à elle, fiit de se ficher de moi. Mais j'étais .cousin aussi de ces fils errants de Bohême que les pompes
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officielles et les splendeurs administratives tentent peu, race de fous et de meurt-la-faim qui donnerait des graines d'épinards, des cliapeaux de cardinaux, des toges en hermine, des palmes d'académiciens et les grands cordons de toutes les chancelleries pour un rayon de soleil et une heure de liberté !
Ah ! le beau mari que j'aurais fait pour Guillemine ! Je suis sûr qu'elle ne m'aurait seulement pas donné deux enfants !
Et pourtant, j'en étais diablement féru do cette petite fée qui passait, dans mes rêves, les pieds mouillés de rosée matinale, et chantée, jusqu'en haut du ciel, par le chœur tremblotant des alouettes. Ces amours de collégien laissent toujours une charmante mémoire. Comme j'étais stupide, mais que c'était bon ! J'avais fini ma rhétorique et, n'en déplaise aux contempteurs ùa grec et du latin, ce n'est pas une odeur malsaine à l'âme que le parfum des idylles virgiliennes, et Ton fréquente dans la vie des gens beaucoup ulus sots qu'Horace, des naturalistes beauco;ip
()0 Lr.S FARCES 1>E MnN AMI JACOIES
moins sincères que Théocrite. La blanche vision des Néèrc, des Amaryllis et des Galatéc faisait délicieusement cortège, dans mon esprit, à cette aimable figure de Guillemine, tout empreinte cependant du charme moderne et de la grâce con- • lemporaine. Est-ce que la femme n'a pas été, au fond, la môme dans tous les temps et sous tous les cieux ? Est-ce qu'il y a eu plusieurs femmes ? Allons donc ! Il n'y en a eu, il n'y en a et il n'y en aura qu'urtc, celle qui torture encore, en nous, l'âme vieillie des races, après avoir livré Troie aux flammes et Samson aux Philistins. Libre à vous de ne pas l'aimer, moi je l'adore, et « hran pour les sergents » ! comme disaient nos bonshommes d'aïeux.
J'aimais donc Guillemine avec des chansons et des roses, à la façon du grand Syracusain, respirant une vague ivresse dans l'air où elle avait passé, baisant la trace légère de ses pas sur le sable, écrivant pour elle des vers que je n'osais jamais lui montrer (je les ai relus depuis et j'avais raison : ils sont mauvais), ramassant les brins d'herbe qu'elle avait meurtris au passage et faisant de toutes mes poches les reliquaires des mille riens qu elle avait touchés.
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Ce petit manège bénignement idiot ne semblait d'ailleurs lui causer aucun souci. Mais j'avais une manie qui la mettait prodigieusement en colère : c'était celle de tracer son nom partout, sur mes cabiers, sur la terre amollie, sur la grève mouillée, sur les pierres des murailles et sur l'é- Gorce des arbres comme autrefois le bon Daphnis qui avait la naïveté de croire que les lettres grandissaient avec le végétal blessé. C'était vraiment plus fort que moi et les fureurs de ma belle cousine n'avaient pu me guérir de cette folie, qui me coûta cependant son amitié, comme vous allez le voir tout à l'heure — je n'ose dire : son amour, parce que n'étant pas diplomate, je ne pouvais prétendre à sa main. Soyons moral, Jacques !
0 fête de Braveil ! jamais tu ne m'as revu sous tes ombrages, dans ta séculaire ailée toute bordée de marchands ambulants, de charlatans de toute sorte, de débitants de gaufres, de somnambules et autres « crleurs de saulce veste », comme les appelait mon maître Rabelais (Lieu ait son âme
G2 i:s FAUci:s de mon ami jac^ues
l'Oiir se moins ennuyer au paradis !) Balançoires cl chevaux de bois, tirs à rarbalùte et balances contrôlées, jeux de macarons et tentations de saint Antoine, témoins de mon infortune, avezvous jamais, depuis ce jour-là, contemplé ma face pâlie? Non, n'est-ce pas? — Vous avez bien (lil : Non ! Eh bien, vous êtes d'honnêtes et véridi" ques balivernes.
Jamais Guillemine n'avait été plus jolie. Sa fraîche toilette à ramages l'enveloppait d'un printemps de fantaisie aux capricieuses floraisons. Les trois cerises de son chapeau tentaient les oiseaux eux-mêmes et les gazons baisaient avec une volupté respectueuse les fines semelles de ses brodequins lacés sur le devant, suivant une mode adorable de ce temps-là. Je ne sais quoi d'exquis et d'attirant se dégageait de sa petite personne toute parfumée de santé et de jeunesse. Quand nous eûmes traversé la rivière, je vis positivement un goujon enthousiaste qui, pour la voir plus longtemps, la suivait à la nage dans le ruisseau du grand chemin. J'étais moi-même fort bien mis, culotté et veste de noir, comme le plus correct des garçons de café. Ma cousine s'était arrêtée devant tous les bateleurs, avait grignoté