‹ Les farces de mon ami JacquesChapitre 17 sur 34 · LA THÈSE DE CLODOMIR · texte numérisé non relu

LA THÈSE DE CLODOMIR

Quand nous sommes revenus, mon ami, des malfaiteurs avait dévalisé chez elle ! Tous ses vêtements lui avaient été volés, et, avec ses vêtements, ma thèse ! ma pauvre thèse que j'avais laissée stupidement sur la cheminée !

Un éclair me traversa l'esprit. Dans le déménagement d'Olympe, je me rappelai parfaitement un rouleau de papier que j'avais emballé avec tout le reste, et que nous n'avions plus regardé depuis.

— Où demeure cette dame ? demandai-je à Clodomir.

— Rue Dauphine, 27.

— Ah î mon ami, m'écriai-je, nous sommes sauvés, et la thèse te sera rendue.

Sans lui rien expliquer — car il m'aurait blâmé sévèrement — je le priai de m'attendre au café. Je courus rue Saint-Jacques ; mais Olympe avait tenu parole : elle avait quitté la maison une heure auparavant. Comment la retrouver ? Je fis les combinaisons les plus sublimes ; je me démenai comme un fou ; je fis cinq fois le tour du quartier. Rien 1 rien ! rien ! Je dus avouer à Clodomir ma déconvenue et la sienne.

— Viens à RulUer, cette nuit, lui dis-je. C'est bal masqué. Nous la retrouverons !

tus l-AnCES Dli MON A.Vl JACQUES

Quel effroyable vacarme ! Pour la circonstance, raulomalique Desblin s'était adjoint une grosso caisse de renfort. C'était un fourmillement sous une tempête, un écrabouiUement dans la fumée. Chaque masque devenait le centre d'un groupe et tous ces groupes se heurtaient comme des toupies. Une bordée de vivats et d'éclats de rire nous attira ; une femme venait de faire son entrée avec un déguisement tout à fait original, un déguisement fait uniquement avec du papier. Nous fendîmes la foule. La femme portait un loup sur le nez, mais, à sa bouche, je la reconnus du premier coup: c'était Olympe ! Je m'approchai vivement ; je regardai de plus près son accoutrement. Tout ce papier était griffonné, et sur la partie la plus saillante de sa belle personne on pouvait lire, en grosses lettres, le fragment mutilé du dernier axiome de la thèse de Clodomir : La propriété,

c est le fondement

■\'oulez-vous vous taire, Jacques.

Et Jacques commença ainsi, le menteur qu'il est:

— Nous autres, gens de province, — car j*ai quitté Paris depuis six jours et je parle déjà si correctement gascon que mon accent est remarqué même à Toulouse, — nous n'entendons rien à la complication raffinée de vos histoires boulevardières, et nos âmes innocentes s'effarent à la rouerie épouvantable des choses de ce temps. En revanche, et lorsque quelque héritage en litige ne nous force pas à déchirer nos proches à belles dents, ce qui perpétue parmi nous les traditions de la famille, nous aimons fort à conter quelque aventure que ces brouillards du passé enveloppent d'une lumière argentée d'apothéose, quelque beau mensonge d'aïeul que les générations se sont légué, et cela, surtout quand le paysage qui est devant nous donne un décor vivant à ces

choses morlcs, une réalité de détails à ces inventions d'autrefois.

Voilà comment la seule contemplation d'un bouquet de verdure sombre pendu, comme une chevelure, au front d'un roc surplombant un grand trou creusé dans la montagne, le tout perché très haut et seulement accessible par des sentiers très escarpés, m'a mis dans l'imagination ou remis dans la mémoire — car ces choses-là se confondent souvent de la meilleure foi du monde — une légende d'une naïveté parfaite et gui vous consolera peut-être, comme moi, des vilenies açibitieuses du présent.

Il y a deux siècles — trois si vous voulez — car je ne chicane jamais sur les dates, ayant toujours pensé que tout pouvait arriver en tout temps, ce qui fait que les romans sont tout simplement de l'histoire surnuméraire attendant une position sociale ; — il y a deux ou trois siècles, di&-je, vivait dans ce trou ombragé, qui ouvre une bouche d'ombre au visage renfrogné de la montagne, un ermite tout à fait célèbre par sa sainteté. Là, dans une solitude que troublait seulement parfois le vol plongeant des orfraies, le pieux homme, dont la barbe vénérable était à

elle seule un complet, puisqu'elle le couvrait du menton aux genoux, se consumait en dévotion véhémente à l'endroit de saint Carpolin, on bienheureux dont la spécialité était de donner des enfants aux dames qui en souhaitaient, et cela par des moyens miraculeux et purement spirituels, car sans cela les maris de ces dames n'eussent pas trouvé, comme elles, la chose vraiment admirable. Le Père Barnabe, d'ailleurs, avait toujours vécu dans une telle innocence des choses de ce bas monde qu'il n'était pas convaincu qu'on se pût faire une race autrement que par une divine intervention. Il traitait de bêtises les insinuations indécentes que des impies avaient hasardées quelquefois devant lui pour le scandaliser, ce qui était, ma foi, une bien méchante besogne.

Or, juste dans le même temps, une veuve de grand nom et de belle renommée, descendant de Clémence ïsaure, je ne sais plus au juste comment, habitait Toulouse avec ses deux filles Agathe et Sabine, deux miracles de beauté : l'une brune comme un soir de vendanges et l'autre blonde

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comme une aurore de moisson ; celle-ci faite d'avenance enjouée, et colle-là de fierté douce, de grâce toutes les deux, renommées jusqu'à Saint- Gaudens, où Ton s'y connaît, pour leur distinction naturelle et le charme de lôur causerie. Agathe était mariée depuis trois ans à un jurisconsulte fort savant, M. de Courtdéduit, et se trouvait justement dans le cas des personnes qui avaient besoin de recourir à l'intercession de saint Carpolin, car Sarah elle-même n'avait pas été moins féconde que cette belle fille au clair sourire, aux yeux troublants. Comme elle avait un caractère excellent, elle n'accusait personne et n'en faisait pas plus mauvaise mine pour cela à son légiste de mari.

Sabine, elle, n'a?ait pas plus d'enfants que sa sœur ; — mais il y avait à cela une raison meilleure : — elle était encore demoiselle, très recherchée, il est vrai, par le beau vicomte de Ilaut-Castel, capitaine de son état, et le plus élégant cavalier dont la Garonne ait réfléchi le panache, un jour de revue, dans le grand pré de Saint-Cyprien. Malheureusement le galant officier n'avait pour toute fortune que son épée et quelques hypothèques sur une maison en ruine. M. de Courtdéduit,

très positif en toute chose, excepté en paternité, avait dissuadé tout le monde de ce mariage, si bien que, d'une part, Sabine et, de l'autre, le vicomte, se consumaient dans un amour sans espoir pâlissant dans de mélancoliques rêves ; perdant le manger et le boire, ce qui est bien pis encore ; n'ayant plus goût, celle-ci à ses chiffons, et celui-là à ses épaulettes ; regardant l'eau jaune du fleuve avec de sinistres idées dans la cervelle. Tout le monde a connu de ces martyres-là.

Par une coïncidence de faits bien étrange, ma foi, le même jour de la même année, Agathe et sa mère décidèrent qu'elles iraient consulter le père Barnabe sur la montagne, et emmèneraient Sabine pour la distraire de son chagrin. Le pieux ermite, ayant éprouvé le besoin d'aller faire ses dévotions à Rome, confia à un officier de rencontre une lettrQ par laquelle il priait un capucin de ses amis de le remplacer auprès de saint Carpolin, et le capitaine de Haut-Castel demanda un congé à son colonel, qui le lui accorda avec joie, sachant quelle peine il avait au cœur et craignant que le service du roi n eût quelque jour à en souffrir.

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Ce fut une chose édifiante vraiment que la neuvaine que firent ces clames à l'autel du bienheureux dont la sagesse répare leserreurs de M. de Foy. Elles ne connaissaient pas auparavant le père Barnabe, mais elles furent tout h fait charmées de la douceur de ses façons et de la prudence de ses discours. Il savait prendre avec elles, de temps en temps, des airs mousquetaire qui convenaient h ravir à sa mâle figure, jeune encore dans son encadrement grisonnant et touffu. Elles admirèrent sa voix sonore et émue comme celle d'un homme de vingt ans. Il eut d'ailleurs pour ses nobles visiteuses des égards tout particuliers. Pendant qu'Agathe et sa mère égrenaient des rosaires dans la mélancolie de la grotte, qu'éclairait seule une petite lampe d'argent, il emmenait volontiers Sabine dans la montagne pour lui apprendre à connaître des simples salutaires. On m'a môme affirmé que la liqueur dite chartreuse ne fut pas inventée autrement. Sabine, qui avait un esprit sérieux, prenait un goût croissant à ces utiles promenades. Elle, d'ordinaire frileuse et pleine de

paresses matinales, se levait dès l'aurore pour aller courir, avec le bon père, les sentiers emperlés de rosée d'oii montaient d'aromatiques et bienfaisantes odeurs. C'était merveille de la voir disparaître derrière les buissons fleuris comme une biche effrayée, et rien n'était plus touchant que la sollicitude de son guide, sans cesse attaché à ses pas, la suivant comme une ombre et semblant prendre part à ses joies de belle fille échappée dans un coin riant de nature et sous un pan bleu de matin.

Cela dura ainsi une semaine et un jour, temps rapide aux âmes croyantes d'Agathe et de sa m ère, plus rapide encore au cœur rajeuni de Sabine dont le chagrin semblait tout à fait oublié. C'est donc fort joyeusement, avec un bouquet d'espérances sous le front, qu'on revint à Toulouse, après avoir assuré le père Barnabe d'une éternelle reconnaissance.

Cinq mois après, l'intervention efficace de saint Carpolin était manifeste. Une des deux sœurs en avait éprouvé les fruits. Seulement, comme si le pauvre saint se fût trompé, ce n'était pas Agathe, mais Sabine sur qui étaient tombées ses faveurs !

Cela ne fil pas tout à fait 1g même effet dans la famille.

Comme vous êtes tous des malins, je ne perdrai pas mon temps à vous raconter ce que vous avez deviné déjà, à savoir que M. de Haut-Castel, à qui le pèro Barnabe avait malencontreusement, et par un hasard funeste, annoncé son départ et confié la mission destinée à son confrère, avait fourré la lettre dans sa poche et s'était, à la faveur d'une fausse barbe, substitué au capucin. Ces ruses d'amour sont anciennes et nos vieux contes en sont remplis. Dieu pardonna à ces mécréants en faveur de la belle retraite que le vrai père Barnabe faisait pendant ce temps-là, dans la capitale de la chrétienté, meurtrissant sa chair et se fouettant les reins ! C'est grâce à ses prières, sans doute, que tout s'arrangea pour le mieux par le consentement de la famille de Sabine à son mariage avec M. de Ilaut-Castel. Il fut convenu d'ailleurs que, par respect pour la religion, la chose demeurerait absolument secrète, et qu'on expliquerait autrement les rencontres antérieures des deux amants.

LE FAUX ERMITE 9o

Cette convention fut si scrupuleusement observée qu'Agathe ignora toujours le fin mot de l'aventure et comment sa sœur avait bénéficié, si mal à propos, du produit de ses rosaires à elle. Cela lui parut si prodigieusement injuste et Tindigna si fort, qu'un jour, seule, elle reprit le chemin de la montagne et alla conter son cas au vrai père Barnabe, revenu à son ermitage, et qu'elle crut reconnaître parfaitement, tout en le trouvant un peu vieilli, tant la barbe fait tous les hommes pareils !

L'innocence du saint homme, à qui rien ne parut louche dans cette histoire, éclata bien radieusement dans la réponse qu'il fit à l'affligée. Il n'y a que de bien belles âmes pour en trouver de pareilles :

— Mon enfant, lui dit-il, c'est que vous n'avez pas assez prié. Saint Carpolin ne vous a pas jugée digne encore d'être mère, mais tante seulement.

Et il ajouta avec un bon sourire :

— Enfin, c'est toujours ça !... Priez encore et vous aurez peut-être mieux.

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