LA CONFESSION DE JACQUES
Mon ami Jacques est un de ses assidus. On dit même qu'il en a été longtemps amoureux, mai?, comme tous ceux qui se sont permis cette folie, il dut se résigner à voir son amour payé en monnaie de bonne amitié. Maintenant la baronne est sa confidente et lui donne autant de conseils qu'il en mérite, ce qui suffirait à occuper une demi-douzaine de directeurs de consciences ordinaires. Car c'est un bon fou que mon ami Jacques, un bon petit fou dont je vous ai conté déj<à quelques aventures bizarres. Le curieux de ce garçon, c'est qu'il a gardé certains goûts sérieux, tout en menant une vie qui eût fait honte à Polichinelle. Croiriez-vous qu'entre deux sottises qui feraient mettre un autre à Charenton, il poursuit depuis dix ans l'achèvement d'un ouvrage historique plein de curieuses recherches ? Toutes les fois qu'une femme l'a trompé, il se précipite à la Bibliothèque où, par suite, il passe une bonne moitié de son temps. Il s'y console en lisant les hauts faits des cornards célèbres qui, comme chacun le sait, ont mené les destinées du monde,
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depuis Ménélas qui prit Troie jusqu'à Napoléon qui prit l'Europe, la bosse de la conquête étant visiblement voisine de celle du coaiaigc, comme disait le bon François. Un instant même l'Institut s'émut des travaux de mon ami Jacques et il fut question de lui donner le prix d'un GoberL quelconque. Mais je ne sais plus qui fit observer qu'il avait été fort inconvenant envers la mémoire de Hugues Capet pour qui l'Académie professe une amitié particulière, comme l'élection du duc d'Aumale le prouve surabondamment. Cette remarque suffit à le priver de cette récompense. Mais il ne s'en porte pas plus mal pour cela.
Comme il entrait, il y a quelques jours, chez la baronne, vers quatre heures, car c'est l'instant où il la trouve ordinairement seule .
— Eh bien, mon cher enfant, lui dit celle-ci vivement en allant à lui, la princesse Fernanda vous a-t-elle accordé l'autorisation de consulter les manuscrits que vous supposez en sa possession ?
— Oui, chère madame. Je viens môme de recevoir de l'intendant de la princesse un petit mol qui m'instruit qu'elle m'attend demain à neuf heures du matin.
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— A neuf heures du matin !
La baronne éclata de rire. Jacques en fut tout interdit.
— Heureux coquin ! ajout<a-t-elle.
— Par exemple !
Mais la baronne, avec un petit soupir, répéta :
— Heureux coquin !
Mon ami Jacques semblait atterré.
Le portrait de la princesse Fernanda est ici nécessaire. Mais je commence par affirmer qu'il est de pure fantaisie et qu'il n'en faut pas chercher Toriginal parmi les personnages connus de oc temps.
On peut être véridique même en demeurant discret. Donc la princesse Fernanda vient de fort loin et nul ne sait comment l'amour de ses compatriotes, dont elle tint un moment entre ses mains les destinées. Ta décidée à venir en France. S'il en faut croire la légende, la princesse eut le tort d'apprendre la vie dans l'histoire des républiques italiennes du moyen âge. Elle s'est trompée d'époque en venant au monde, voilà tout,
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et c'est une bêtise qu'elle n'a pas faite toute seule. Les journalistes de son pays qui, contrairement aux nôtres, sont fort méchants, la comparaient, dans leurs diatribes, à Lucrèce Borgia et à Marguerite de Bourgogne. C'était une exagération de pamphlétaires. Pas une goutte de sang n'a coulé pour cette débonnaire personne, qui ressemblerait bien plutôt à la grande-duchesse de Gérolstein.
Elle a beaucoup aimé, dit-on, et encore aujourd'hui elle trouve les hommes beaux, ce qui me semble indiquer une mauvaise vue. Elle a d'ailleurs certainement passé l'âge de le leur faire comprendre, mais il y a des grâces d'état et des jeunesses obstinées. Au physique, la princesse n'a rien qui mette en garde contre ces retours intempestifs. C'est une personne qui n'a pas la voix de l'Alboni, mais qui en a la prestance, c'està-dire celle d'un éléphant qui n'a pas avalé un rossignol. Depuis Louis le Gros, à qui on doit l'invention des chaises en fer, jamais haute naissance ne fut établie sur de pareils fondements. De telles gens font éclater les trônes rien qu'en s'asseyant dessus et ne sauraient régner longtemps sur le cœur des peuples sans l'écraser. Elles ca-