LA VENGEANCE DE FŒDORA
son indispensable, il s'approcba de la croisée, lui tourna le dos, releva sa cliemise et, braquant sur a fente des volets le contraire de sa face, il commença à entr'ouvrir lentement oeux-ci, comme faisait sa femme, en passant ses mains derrière ses reins, mais progressivement et de façon que sir Arthur, toujours à son observatoire, s'enivrât quelque temps dans l'ombre d'une vision incertaine et vaporeuse.
— Ah ! mâtin ! pensait-il en même temps, si tu lui fais de l'œil, 11 te le rend bien !
Et, en effet, sir Arthur, enhardi par l'absence insolite de Fœdora, envoyait des baisers dans le sein de la fenêtre quand, soudain, les volçts s'étant écartés brusquement, il poussa un cri d'horreur et un shoking ! que répétèrent les échos.
Mais, en même temps, une femme, cachée dans le jardin de Beaugency, surgissait d'un bouquet de feuillage et jetait brusquement le contenu d'un flacon entre les deux volets.
— Tiens ! misérable ! fit-elle.
Et Fœdora se sauva comme une folle.
Mme Beaugency entendit de la chambre un jurement épouvantable et la chute d'un corps sur
Ili Li:s 1AI\(.ES 1)1^ MON AMI JACQTES
le plancher. Elle accourut et trouva son mari otendu sur le ventre, à moitié nu, se tordant comme un ver et poussant des gémissements à fendre le bois qui, comme on sait, est plus dur que Tâme des huissiers eux-mêmes.
Le malheureux avait reçu du vitriol en pleine. . . farce.
Il dut rester assis dans l'eau fraîche pendant plus de huit jours. Je ne voudrais pas néanmoins que vous croyiez à un dénoûment tragique. Contrairement à ce qui arrive ordinairement en pareil cas, sa vue ne fut pas menacée. Il est complètement rétabli aujourd'hui et son apothicaire, qui est aussi le mien, m'a affirmé qu'il était à peine défiguré.
LE PANTALON D'ISAAG
— Or donc, que la bénédiction du Dieu d'Abraham descende sur ta tête, avec ce yêtement qu'un pieux et décent usage m'ordonne de te remettre en ce jour solennel, dit le vieux Mardochée Pingrim à son fils Isaac, agenouillé devant lui. Que ta postérité fasse enrager le nombre des étoiles et crever d'envie les sables de la mer ! Sois-tu le moins cocu des hommes, et cependant le plus heureux !
— Le Dieu d'Abraham vous entende, mon père ! répondit Isaac entendant ses mains vers le vieillard.
Et celui-ci lui remit un pantalon magnifique de ratine perfectionnée, du plus beau jaune clair, avec de solides boutons en nickelé garanti, pouvant se porter avec ou sans bretelles, suivant le goût du titulaire de ce couvre-chef inférieur.
— Et voici une aune un quart de la même
IIG LES TARCES Li KCR AMI J£l(îLEB
oloffe, ajouta le bon Mardochée, au cas où le fond te manquerait, ce qu'en homme de cœur tu ne dois soufTrir à aucun prix. Maintenant, relève-toi, mon fils, et pars, comme autrefois Jacob pour la demeure de Laban. Tu vois que j'ai fait grandement les choses, malgré ma renommée d'économie. Tâche que le vénérable Péterskoff, mon frère, s'inspire de mon exemple et veille à ce qu'aucune pièce essentielle ne manque au trousseau de la fiancée.
— Je vous le jure, mon père, reprit Isaac, en fondant en larmes sous le poids de l'émotion.
Et enjambant sa dot sur l'heure, il mit Faune et quart supplémentaire dans un coffret à triple serrure qui ne le quittait jamais.
Cette imposante prise de voile avait lieu par un l)çl après-midi d'août, dans une petite ville de Iiussie que je ne nommerai pas, afin de ne pas susciter d'incidents diplomatiques au gouvernement de mon pays.
Avant d'aller plus loin, ô lecteur pudibond (le seul que je veuille !} il me faut te faire part de
LE PAM'ALON d'jSAAC 117
l'érudition récente que j'ai puisée dans les récits du voyageur qui m'a conté cette aventure. (Car, pour rien au monde, je ne voudrais te dire quelque chose qui ne fût parfaitement véridique.) L'usage est, en Rus^e, que les juifs portent uniquement la robe jusqu'au jour de leur mariage. Ce jour-là seulement, en souvenir de la feuille de vigne qui fut remise à Adam, au vestiaire du paradis, par l'archange préposé aux vêtements, le néophyte de rhymen reçoit des mains du chef de sa famille une culotte additionnelle qu'il devra porter toute sa vie. Aussi les parents prudents ont-ils, comme le vertueux Mardochée, soin d'y ajouter des morceaux destinés à en combler les jours. Cette investiture joue le rôle de la robe prétexte dans les coutumes romaines et symbolise la venue de la puberté.
Yous savez maintenant qu'Isaac Pingrim allait se marier. Sa fiancée, Rébecca PéterskofF, était le plus riche parti de la ville voisine (même discrétion, pour éviter tout embarras au ministère des affaires étrangères). C'était, de plus, une superbe personne dont la chevelure noire avait des reflets bleus, dont les yeux d'un brun clair avaient des velours de giroflée, dont le nez correct avait
des ailes mobiles et transparentes comme des pétales de rose ; bonne ménagère avec cela, sachant marchander comme pas une, et dont les pâtisseries avaient une renommée pareille à celle de la galette du Gymnase, au temps de. M. Montîgny père.
Quant à ïsaac, c'était un gros garçon d'un visage un peu commun, mais d'une stature imposante, bien râblé, d'une robuste architecture, de mœurs douces avec cela et portant encore à la boutonnière de son nouveau vêtement le lis radieux de l'innocence.
La chaleur du jour commençait à tomber, — car il avait fait chaud ce jour-là même dans l'antichambre du Caucase, — ïsaac se mit en route pour la maison du vénérable Péterskoff. Une longue route pleine de poussière et une belle maison toute en brique. Il marchait depuis trois heures quand un coin de bois tenta sa fatigue. Un fossé verdoyant ouvrait un double canapé de mousse sur les deux lisières du chemin. Le voyageur résolut de se reposer un instant; mais, avant de s'é-
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tendre sur ce divan naturel, il réfléchit que l'ocre de son pantalon pourrait en recevoir quelque souillure et, retirant soigneusement cet habit de dessous, il le pendit à un arbre et se coucha, la tête sur son précieux coffret.
Il se coucha, dis-je, et un doux sommeil, arrière-garde d'une marche forcée, ferma ses yeux. Alors un rêve lui vint, le plus charmant des rêves ! Tous les souhaits du vieux Mardochée avaient été entendus du Dieu d'Abraham. Il avait vingt-quatre fils, tous changeurs ! et autant de filles dont les doigts rosés donnaient à la pâte des pains azymes un délicieux goût de noisette. Lui-même portait une barbe blanche lui descendant jusqu'aux genoux et il léguait à ses petits-enfants l'aune et quart de ratine encore neuve qu'il tenait de son propre père, tant le pantalon de ses fiançailles avait été de bonne qualité l
Le bruit d'un chariot passant au galop l'éveilla et rompit le charme. La nuit était presque venue ; Isaac était certainement en retard. Il demanda au voiturier de le prendre avec lui et lui offrit pour cela une petite pièce de monnaie sur laquelle il avait des doutes. L'autre, qui était myope, l'accepta. Et fouette, cocher ! Les chevaux noirs de
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rUkraine eurent une belle envolée de crinière, tout comme dans les tableaux de M. Chelmonski, et leurs jambes nerveuses se détendirent comme des arcs dans l'espace.
0 distractions familières aux amoureux ! Dans sa précipitation, Isaac avait oublié la précaution qu'il avait prise avant de s'étendre sur l'herbe et laissé son pantalon au porte-manteau de bois vert ([u'il lui avait choisi. Le sommeil avait, d'ailleurs, si fort troublé sa mémoire qu'il s'en croyait parlaitement muni et le trouvait même un peu chaud pour la saison.
— P^.nfîn, vous voilà ! dit Rébecca en tendant son chaste front à son fiancé.
— Il ne vous est rien arrivé de fâcheux, mon gendre ? ajouta le vénérable Néphtali Péterskoff, sans quitter une grosse pipe qu'il prétendait taillée dans du bois de la vraie croix et qu'il disait tenir des propres descendants de Caïphe.
— Non, mon père, répondit Isaac en courbant son front mouillé de sueur sous la bénédiction de î^on nouvel ancêtre.
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— Eh bien, alors, causez, mes enfants ! reprit le vieil Israélite bourrant sa relique impie de tabac fin comme les cheveux d'or d'une blonde.
Oh ! ce fut une délicieuse causerie que celle des deux amoureux, dans un coin de la grande pièce dont une lampe de cuivre éclairait seulement le bas de sa lumière jaune et circulaire, laissant les têtes dans le demi-jour mystérieux qui sied aux confidences.
Ils ne se dirent aucune des fadeurs qui font dégénérer de pareils entretiens en romances écœurantes ; mais ils appelèrent à eux toute la poésie de la comptabilité la plus exquise. Avec une complaisance oii se lisait la passion la mieux contenue, Rébecca donna à son époux l'énumération des différentes pièces de son trousseau, que celui-ci prenait en note sur un calepin graisseux d'un beau ton de feuille morte.
Quand cette revue fut achevée, Isaac, ne se contenant plus, posa tendrement un baiser sur la main mal défendue, mais blanche comme la neige, de la belle juive.
— Et vous, Isaac? lui demanda alors en rougissant la jeune fille. Le vénérable Mardochée, votre père, vous a -t-il remis le.... ?
La pudeur rempôclia d'achever le nom du vêtement dont elle voulait parler.
— Voyez plutôt, dit Isaac, qui, dans l'innocence de son cœur, avait complètement oublié la nudité de son derrière et le croyait pourvu de son enveloppe serin.
Et, s'approcliant de la lampe, il se retourna et retroussa fièrement la jupe de sa robe jusqu'à la hauteur de ses reins dodus.
Rebecca poussa un cri panaché de surprise et d'admiration.
— Et j'en ai une aune un quart de rechange ! ajouta le jeune Pingrim avec une adorable fatuité.
Je veux peindre un de ces hommes dont la feinte obligeance semble toujours à l'affût de quelque service à rendre, dont l'humeur accueillante est aussi proverbiale que perfide, qui ne parlent que de se mettre en quatre et se pelotonnent dans leur égoïsme à toute occasion, h qui les seules hypocrisies du dévouement sont familières, variété de faux bonshommes que Barrière a oubliée et qui méritait bien sa place dans une immortelle comédie. Celui que je vise en particulier est connu de tout le monde, car c'est un homme en grand relief, un littérateur bruyant, une façon de prince bourgeois ayant sa cour. — Quel être parfait que ce Camille Bertrand ! entend-t-on dire partout. Toujours prêt à aider les autres ! — J'appelle mon héros Camille Bertrand, parce que Thistoire que je conte étant, de tous points, authentique, je dois, au
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moins, un pseudonyme à chacun de ses personnages. Je serais ravi, toutefois, qu'elle réveillât un souvenir dans la mémoire de celui-là. Or donc, la voici :
Mon ami Jacques, en arrivant à Paris, avait été recommandé à M. Camille Bertrand par son père, qui avait, autrefois, grandement obligé celui-ci. Dire qu'il fut reçu à bras ouverts par l'écrivain serait une banalité. « Tout ce que j'ai est à vous, lui dit Camille, et même ce que je n'ai pas. Demandez-moi la lune et je trouverai bien une échelle pour l'aller décrocher pour vous ! » Mais Jacques n'avait aucune envie de la lune. De plus, c'est un sauvage et un timide. Il resta deux ans sans revoir l'homme qui s'était institué son protecteur, deux ans pendant lesquels il fit beaucoup de mauvaise peinture. Car, avant de trouver sa véritable voie dans la flânerie,. Jacques avait résolu de tenter la gloire du pinceau. Le sien ressemblait, d'ailleurs, à peu près autant à celui du Titien que moi, qui le lui ramassai un jour, je ressemble à Charles-Quint.
Or, il advint qu'à l'Exposition de 1879, le grand peintre Salve Regina envoya un admirable portrait de la femme de Camille Bertrand. — Camille
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Bertrand, j'avais oublié de vous le dire, est marié, en effet, et légitime possesseur d'une des plus merveilleuses créatures du monde, que nous appellerons Juliette, si vous y consentez. Jacques fut positivement révolutionné par ce morceau de peinture. Il y crut voir le secret qu'il cherchait' et se convainquit, avec une obstination de fanatique, qu'il apprendrait plus à copier ce chefd'œuvre qu'à demeurer dix ans dans l'atelier du maître qu'il avait choisi... Oui, mais le moyen de faire cette étude ?... — Tiens ! se dit-il, M. Camille Bertrand ûe s'est-il pas mis à ma disposition en toutes choses ? D'ailleurs, cette copie ne sera que pour moi. Je lui en donnerai ma parole ! Il ne saurait donc me refuser une faveur qui ne compromettra personne.
Et voilà comment, le Salon fini, il courut chez son bienfaiteur.
— Yoilà tout ce que vous avez à me demander, mon cher enfant ? lui dit celui-ci en lui serrant les mains à les briser, après avoir écouté l'objet de sa visite.
\2o LES FARCES DE MON AMI JACQUES
— Alors, VOUS m'accordez ?
— Parbleu ! Je vous en veux seulement de ne me pas donner une plus sérieuse occasion de vous prouver mon dévouement.
— Que vous êtes bon !
— C'est ma seule prétention. Ah I ajouta-t-il apr^s une seconde de réflexion, il serait convenable, n'est-ce pas, que nous demandions l'autorisation à Salve Regina ? car le portrait lu; appartient un peu.
-- Diable !
. — 11 est fort jaloux de ce qu'il fait, mais cependant je suis convaincu qu'à cause de moi, il ne vous refusera pas. Je vais lui écrire un petit mot très chaud que vous lui porterez vous-même.
— Vraiment, je suis honteux !
— Voulez-vous retirer ce vilain mot-là ! Prenez donc un journal pendant que je rédige ce billet.
Et M. Camille Bertrand se mit impétueusement devant sa table, prit sa meilleure plume, griffonna comme un diable, plia sous enveloppe, cacheta et tendit à Jacques, en s'excusant d'avoir fermé la lettre par distraction.
Celui-ci l'avait regardé faire, au lieu de lire, et
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lui avait trouvé Une physionomie très étrange pendant tout cela.
Inutile de dire, d'ailleurs, qu'il se confondit en remerciements que M. Bertrand accepta avec la modestie toute particulière des gens qui en reçoivent à la journée.
— Si Salve Regina est rétif, ce ne sera pas ma faute, conclut-il en reconduisant son protégé jusqu'au haut de l'escalier.
Jacques n'est pas un sot. 11 n'était pas encore dans la rue qu une diabolique idée lui traversa le cerveau. Il la chassa d'abord avec une honnêteté indignée. Mais elle le reprit au bout de vingt pas. Il se révolta une seconde fois contre elle, mais celle-ci ne se tint pas pour battue.
— Allons donc, se dit-il, c'est impossible !...
Mais elle s'obstinait, l'obsédait, le tourmentait. Sur le pont des Arts elle était si intense, qu'elle faillit lui faire jeter par terre un aveugle. Heureusement que celui-ci avait un chien qui happa les chausses de Jacques et le retint au seuil de cette inconvenante action. 11 est positif que la lettre
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de M. Bertrand lui brûlait les doigts. Il la retournait en tous sens, comme un homme qu'on a condamné à tenir un charbon allumé.
— Ouvrir un mot qui ne m'est pas destiné ! quelle infamie !
Et il secoua le billet comme pour le jeter dans la Seine. Mais il le garda.
— Après tout, se dit-il, rue de Piivoli, il n'est question que de moi dans ce papier, et le seul secret que j'y puisse découvrir m'appartient.
Mais il regimba encore contre une pensée qui excluait toute délicatesse.
Salve Regina demeurait place Pigalle, dans l'heureuse maison qui possède aujourd'hui les deux plus pures gloires de notre Ecole, Puvis de Chavannes et Ilenner.
Au milieu de la rue Duperré, Jacques se sentit définitivement vaincu. Il brisa fiévreusement le cachet, tira la lettre de l'enveloppe et lut :
« Mon cher ami, un jeune barbouilleur qui n'a aucun talent, mais qui est prodigieusement indiscret, vient me demander la permission de copier le portrait que vous avez fait de ma femme. Je lui ai dit que vous seul pouviez l'y autoriser, et je vous prie instamment de l'envoyer promener
avec tous les honneurs dus à son rang. Mettez-y des formes, toutefois, car c'est le fils d'un homme que j'ai beaucoup obligé jadis et qui croit, par conséquent, que tous mes amis sont tenus de l'obliger aussi.
» Ma femme ira voir la vôtre tantôt et vou's fera certainement à vous-même une petite visite. — Votre tout dévoué : Camille Bertrand. »
— Canaille ! hurla Jacques exaspéré.
Et ce vers de Tartufe lui remonta vers l'esprit dans une buée de dégoût :
Voilà, je vous l'assure, un abominable homme !
Mais, comme il était à la porte de Salve Regina, il entra résolument, après avoir froissé et remis dans sa poche ce chef-d'œuvre de fausseté.
Je vous répète que Jacques n'est pas un sot.
— Cher maître, dit-il à Salve Regina, votre ami, M. Camille Bertrand, m'avait remis pour vous une lettre que j'ai malheureusement égarée. Il y insistait vivement pour m'obtenir de vous
rautorisation de copier, à litre d'étude et pour moi seul, votre admirable portrait de sa femme.
— Accordé, mon cher enfant, lui dit l'excellen Salve Regina. Je n'ai rien à refuser à ce brave Camille, dont je reconnais encore l'obligeance et l'infatigable serviabilité.
— Youlez-vous m'octroyer un mot de votre main qui Tassure de votre consentement ?
— Bien volontiers...
Puis, il ajouta, regardant Jacques avec plus d'attention :
— Montrez-moi donc un peu ce que vous faites. Tenez I ébauchez-moi cela en trois coups de pinceau.
Jacques, honteux, prit une brosse et fit de son mieux sur un bout de toile que Salve Regina lui avait tendu.
— Ce n'est pas mal, lui dit celui-ci, mais vous feriez mieux de travailler d'après nature que de copier même les meilleurs modèles, à plus forte raison les miens.
— Au fait, dit-il encore, voici l'heure à laquelle la femme, de Camille vient souvent voir la mienne. Youlez-vous, à tout hasard, l'attendre ici ? Mme Bertrand est Une femme charmante, mieux
que cela, un bon enfant, un excellent garçon ! Elle ne ^ient jamais ici sans me poser quelque chose, une main, un pli de robe, un mouvement, une altitude. Vous savez qu elle est merveilleusement belle ! Puisque Camille vous avait autorisé à copier son portrait, je vais lui demander, à elle, de vous permettre de faire une pochade d'après elle, ici, tout de suite, en une demiheure. Yoilà qui vous apprendra bien davantage.
Jacques croyait positivement rêver et sa méchante humeur avait absolument disparu devant cette bonne fortune inattendue et raccueil si rraiment cordial de Salve Regina.
Tout à coup, une des portières en vieille tapisserie de l'atelier se souleva et Mme Camille Bertrand apparut, dans une délicieuse toilette, avec une botte de violettes à son chapeau et une robe d'un vert sombre où sa taille admirable se dessinait avec une voluptueuse précision.
Jacques eut un véritable éblouissement devant cette superbe et avenante créature.
Cest d'une main tremblante et folle qu'il fit
132 LES FARCES LE MO.N AAil Ji >QUE&
rébauche que lui avait permise Juliette avec une grâce infinie. Mais Salve Regina y trouva un bon instinct de la couleur,
— 11 faut continuer cela, lui dit41, et Mme Bertrand ne refusera pas de vous accorder une seconde pose à la première occasion.
Imprudent Salve Regina l
Je ne sais comment les choses se firent, mais, un mois après, Jacques voyait Juliette tous les jours, et non plus dans l'atelier du peintre trop confiant. En voilà un, ce Jacques ! qui ne pensait plus guère à sa palette I II aurait donné tout le génie de Yéronèse pour un regard de sa maîtresse, et je vous baille ma parole qail était joliment dans le vrai.
Quand Salve Regina apprit cette liaison, il entra dans une colère abominable, ne parla de rien moins que d'en prévenir Camille Bertrand, le seul qui rignorât, bien entendu.
Mais Jacques le fut voir, se aissa accabler de reproches, et se contenta de lui raconter, après, Thistoire de la lettre quil lui montra même.
— Voilà qui est bien différent, répondit Thonnêle Salve Regina, et voilà un drôle qui n'a pas volé ce qui lui arrive.
Et il ajouta, en serrant la main de Jacques, avec un bon sourire sur les lèvres :
— Mes compliments, mon garçon
En ce temps-là, continua Jacques (et ce n'est pas d'hier, comme disait Rabelais, mais d' avanthier au moins), j'avais dix-huit ans. J'aimais d'un même amour, également chaste et profond, les belles-lettres grecques et ma cousine Olympe de la Minotière. Comment ces deux passions se confondiiient-elles, pour ainsi parler, en une seule ? Parce que ma cousine Olympe avait un de ces types réguliers qui ramènent l'esprit aux visions lointaines de la femme antique. Son profil était le plus pur du monde. De son front un peu bas sa chevelure jaillissait comme un flot d'or d'un rocher de marbre, et ses yeux, légèrement écartés du nez, avaient ce regard doux des ruminants que le vieil Homère prêtait à Minerve. Le menton était un peu épais peut-être, mais une délicieuse fossette y faisait un accent circonflexe pareil à une colombe s'envolant de son nid. Sa nuque était
iiD poème, délicieusement charnue, veloutée, et se perdant, au sommet, dans une toison bouclée. Ses épaules n'étaient qu'un double développement i (le son cou et s'élargissaient comme un double ' fleuve de lait s'épancliant d'une amphore... Je ne connaissais rien de plus de ma cousine que deux mains, un peu longues peut-être, mais du plus noble dessin, trouées sur le dessus de quatre étoiles et dont les doigts se retroussaient vers le botit, orgueilleux d'ongles rosés comme des coquillages et luisants comme dos gemmes... Je mens ! J'avais aussi entrevu ses pieds, deux merveilles, pareils à deux lis renversés. Mais vrai, plus loin que la cheville, un peu haute, d'ailleurs, comme chez toutes les filles de race, je ne connaissais plus rien de sa déhcieuse personne. J'en étais réduit aux conjectures, mes mains trop timides ayant toujours respecté le mystère appétissant du reste de son être.
Ce portrait vous dira sans doute pourquoi l'image de ma cousine se mêlait sans cesse aux grandi3s légendes d'un temps ou j'aurais voulu vivre, le front couronné d'hyacinthe, un agneau blanc sur les épaules, une lyre dans les mains, Icevant ici des villes comme Amphion, là, gémis-
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sant comme Orphée le long des bois sacrés, poursuivant mon rêve immortel sur les sables sonores et sur les collines qu'empourpre le couchant. Avec sa beauté fière et mystérieuse, calme et profonde, Olympe était pour moi, tour à tour, Hélène balançant, comme Gustave Moreau nous la montre cette année, une fleur sur des ruines sanglantes ;
Écho chantant quand bruyct on mène- Dessus rivière et sus étang.
Comme disait François Yillon, Biblis sentant ses formes se fondre et s'écouler aux ondes chantantes d'une source, Daphné dont le torse jaillit du tronc noueux d'un laurier, Léda noyant ses mains amoureuses dans la neige des ailes d'un cygne, Europe affolée aux flaïics du taureau divin, Déjanire souriant à la flèche d'Hercule frémissante au cou de Nessus, toutes les héroïnes^ en un mot, de la fable éternelle oîi l'homme souffre et 011 la femme trahit.
Mais c'était surtout dans les idylles de Théocrite, ma lecture favorite, que je retrouvais à chaque vers comme un pressentiment de ma délicieuse contemporaine. Aussi celle-ci se nom-
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mait-cllc tour à tour pour moi Simèthe, Eglé, Amaryllis, Xenée, Myrto, Iris", Euryante, Argea, Glycère... noms charmants faits de miel pour les lèvres et de rêverie pour l'esprit. Je mêlais ainsi l'aimable fille de ma tante aux aventures de la vie rustique, telle que nous l'a décrite le grand Syracusain.
Rien ne ressemblait moins pourtant à ces agrestes plaisirs que ceux que nous goûtions au château delà Minotière pendant les vacances. Un bon petit château bien bourgeois, avec un milieu en boîte à avoine et deux ailerons aux pignons ardoisés. Un beau jardin devant, par exemple, tout en pente, et dont les allées en zig-zag étaient bordées de romarin ; tout au bas une pièce d'eau, sur laquelle de larges nénuphars ouvraient leurs yeux alanguis à la prunelle d'or, et dont un peuple de poissons rouges empourprait, par places, les profondeurs ; sur la rive, toute en hautes herbes, un saule dont les pleurs vivants rayaient l'eau d'égratignures d'argent, au moindre
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souffle de vent, et sous lequel j'aimais à m'asseoir, mon fidèle Théocrite à la main.
Tout cela servait de décor à une vie parfciitement idiote et douce. On mangeait longuement, on causait inutilement, on dormait effrontément. Les grands arbres mélancoliques et les nuages fuyants me semblaient penser davantage que les hôtes de ce palais enchanté par la bêtise. Je ne parle pas des animaux sans nombre de la bassecour. Ceux-ci étaient des prodiges de génie auprès des tombeaux vivants (l'image est de Bossuet, mais elle est belle) que leur gardait le destin.
Mais que nous faisait, à Olympe et à moi, l'ennui de cette compagnie? Elle aimait les fleurs et moi les vers. Avec ces deux goûts-là, on n'a rien à craindre de k société des sots. Je n'ai pas la fatuité de croire que ma cousine m'aimât ; je n'ose dire que je l'aimais, ayant éprouvé depuis ce que l'amour a de peu platonique chez moi. Mais enfin nous avions assurément plaisir, à être auprès l'un de l'autre. Nous nous rencontrions souvent quand nous étions partis sans nous parler. Alors nous faisions de nos deux promenades commencées une promenade plus lente, plus longue et
plus lointaine, nous égarant parfois dans les champs voisins, elle, cueillant des coquelicots, cl raoi, lui faisant de belles comparaisons entre les plus rouges et ses lèvres.
Mais celui que nous fuyions entre tous, parmi les hôtes du château, c'était un gros garçon de notre âge à peu près, fils d'une amie de noire tante, et qui venait aussi là passer deux mois par an. Ah ! le stupide personnage que ce Contran de Kroth-Misou! Et comme nous le détestions ! Le malheur était que lui aussi aimait les longues excursions après les repas et qu'il nous fallait regarder sans cesse de tous côtés pour ne pas le rencontrer. Ce n'était pas d'ailleurs qu'il fût cau- ^^ant... Un véritable ours! Mais sa vue seule nous était horriblement déplaisante.
Quand on interrogeait sa mère sur le caractère taciturne et peu sociable de cet animal, Mme de Kroth-Misou avait coutume de répondre :
— Il ne faut pas en vouloir à ce pauvre Contran, il a un si mauvais estomac !
Un soir... le beau soir d'été! on était en juillet
et la journée chaude avait laissé dans la plaine, comme une buée de lumière, une poussière d'or où tremblaient les formes des choses, comme si la nature tout entière allait se mettre à danser. De puissantes odeurs montaient des herbes et les brises avaient de bucoliques haleines toutes pleines de vagues chansons. On eût dit que lame du vieux monde s'était un moment ranimée à l'horizon. Un bois profond aux épaisseurs presque bleues semblait attendre ]a visite mystérieuse des nympues. Ma cousine et moi nous achevions une promenade admirable pendant laquelle je lui avais traduit, avec un feu extraordinaire, l'idylle du Cyclope, la onzième du livre de Théocrite. Gomme je lui avais bien dit la cruauté de Galatée résistant aux larmes du monstre et même à l'offre de trois petits ours ! J'avais fait ressortir à merveille comment Virgile avait volé les plus beaux vers de ce morceau pour son Alexis. Mais cela avait été tout à fait indifférent à ^llle de la Minotière. En revanche, je l'avais vue souvent émue aux accents passionnés du malheureux Polj'phèmo prêt à enfoncer du charbon dans son œil unique pour complaire à la nymphe impitoyable.
Nous avions eu, à ce propos, une dissertation
142 LES FARCES DE MON AMI JACQUi;3
fort intéressante, ma foi ! sur la physionomie probable des cyclopes.
— Je ne puis me les bien représenter, m'avait dit Olympe, mais ce devait être affreux.
— Pas du tout, lui avais-je répondu avec une conviction sans réserve. Leur visage n'avait rien de si épouvantable. Imaginez un disque de chair avec un trou, au centre, légèrement velu (car, dans Théocrite, Polyphème propose à Galatée de brûler aussi les cils trop longs qui ombragent son unique orbite). Quant à leur nez, il ne devait se voir que de fort près, puisque le môme Polyphème nous apprend que le sien était petit et épaté. Yoyez-vous à peu près maintenant?
Ma cousine rougit et n'insista pas.
Jecontinuai à lui conter les peines duc3^clope... Nous étions si admirablement tranquilles ! Un seul instant, Contran nous était apparu de loin, marchant seul et d'un pas ennuyé, comme à l'habitude. Mais une haie nous séparait de lui — une haie toute fleurie d'aubépine rose.
— Youlez-vous que nous nous asseyons un instant? me dit ma cousine.
— Bien volontiers.
Et alors, tout contre cette haie parfumée, sur
un revers du fossé verdoyant, nous nous mîmes à côté l'un de l'autre et je continuai à décrire à ma compagne les tortures du pauvre cyclope. Je ne sais quelle éloquence fiévreuse me venait aux lèvres, mais il me semblait que je parlais pour moi-même. Olympe, très troublée, m'écoutait en tremblant légèrement. C'est que la nuit était venue, avec son cortège de douces et mystérieuses terreurs.
Tout à coup, derrière nous, de l'autre côté de la haie, un bruit de ronces écartées se fit entendre... presque immédiatement après, un autre bruit retentit, sec et pareil à celui d'un bois mort qu'on casse ou d'une étoffe qu'on déchire brusquement. Nous nous retournâmes épouvantés, en nous levant bien vite et en poussant un cri.
Et nous aperçûmes alors, au travers des buissons, dont la lune, en montant de l'horizon, déchirait la profondeur de lumières argentées, une autre lune plus petite et plus pâle, bouffie en diable, qui montait aussi de la terre en découvrant tout à coup une façon d'œil sombre.
— Un cyclope, s'écria avec terreur ma cousine, encore toute à mon récit et au portrait que je venais de lui faire !
iU I^ES FARCES DE MON AMI JACQUES
— Saligot ! hurlai-je h mon tour.
Et je lançai furieusement une pierre dans la
haie.
Un gémissement, clans lequel je reconnus parfaitement la voix détestée de Contran, me répondit.
Et puis, hors de moi, je courus après ma cousine. Mais, nouvelle Galatée, elle avait fui vers les saules. 0 femmes éternellement pareilles ! A elle lussi Polyphème avait fait peur 1
Jacques et moi le lui avions tous bien dit, à ce pauvre Cascamille, qu'en épousant, à cinquantetrois ans bien sonnés, Mlle Olympe Blanc-Minot, qui en avait juste dix-huit, il grossirait le nombre des époux ridicules et malheureux! Le commandant Laripète, qui s'y connaît et qui est homme de bon conseil, lui avait même tenu, à ce propos, un raisonnement saisissant: « J'ai, lui avait-il dit, six ans de plus que la commandante, six ans à peine, et je lai déjà pincée une demidouzaine de fois. Toi qui as trente-cinq ans de plus que ta fiancée, tu peux compter tout de suite le nombre d'observations que tu auras à lui faire pendant la même période de ménage. C'est mathématique, ça ! )) — Mais bast! Cascamille était amoureux comme une vieille bête. Il répondait à cela que Mlle Olympe Blanc-Minot avait les plus jolis yeux du monde, en quoi, pour cette fois, il
avait raison. Aussi n'ent-il pas de cesse qu'il ne l'eût conduite, le môme jour, successivement devant une écliarpe tricolore et devant une chasuble. Après quoi, il partit avec elle pour la Suisse, comme un bon bourgeois qu'il est.
Ainsi que le prudent Laripète l'avait prévu, et môme plus tôt, sa lune de miel s'écorna au premier pic. Elle était devenue un croissant superbe avant qu'il eût atteint le mont Blanc. Il s'en aperçut en regardant de trop près le ciel d'un lit d'auberge. Or, Cascamille est vaniteux comme un paon et a toujours eu la prétention de se distinguer des autres. Il se fâcha tout rouge, ramena l'infidèle à Paris et la traîna devant les tribunaux. Mais Olympe avait eu le nez de prendre un excellent avocat, qui roula mon Cascamille dans la boue, comme un goujon dans la farine. Si bien que la séparation fut prononcée, mais prononcée contre lui, avec les considérants les plus désagréables pour sa moralité, et qu'il reçut, en forme de jugement, une belle feuille de papier timbré qui l'instruisait que, s'il avait le malheur de se présenter au nouveau domicile de sa femme, celleci avait le droit de le faire fourrer au violon. Ce dernier détail le fit rire aux larmes :
— Parbleu ! s'écria-t-il, si le gouvernement ne compte que là-dessus pour voir ses postes bien habités, il n'a pas besoin d'en faire capitonner les fauteuils !
Larîpète et moi, qui avions été ses témoins à la mairie et au temple, en étions positivement si honteux que nous nous étions empressés de perdre de \iie les époux désunis. Un jour cependant, mon ami Jacques vint me conter une de ses dix mille fredaines et son récit me donna indirectement des nouvelles de lun d'eux. Il me parla, en effet, d'une jeune femme qu un mari presque sexagénaire et tout à fait brutal avait entraînée dans la patrie de Guillaume Tell, pour l'y tromper impudemment avec toutes les servantes du canton de Vaud. La malheureuse avait dû regagner Paris à pied et demander à la justice de la protéger contre ce monstre. La justice n'avait pas failli à sa tâche et les dignes magistrats dont on discute aujourd'hui rinamovibilité avaient fait leur devoir jusqu'au bout, en traitant ce drôle de la belle
148 LtS FARCES LE MON AMI JACQUES
façon. Sa femme am^ait pu le faire condamner au bagne, mais elle s'était contentée de l'envoyer se faire pendre ailleurs et de s'en séparer judiciairement. 11 avait lu l'arrêt. Eh bien, c'était du propre, et de pareils maris mériteraient toutes les morts ! Ah ! le pauvre ange ! comme elle avait lutté ! Comme elle avait souffert !
Yous l'avez deviné comme moi : l'ange de Jacques, la martyre innocente, c'était tout simplement la belle Olympe.
— Et croirais-tu, me disait Jacques, avec une indignation craissante, que .la loi donne encore des droits à ce misérable sur cette pauvre créature ! Sous prétexte qu'elle porte encore son nom... — et quel nom ! il est grotesque ! — il peut toujours se donner l'infâme plaisir de la surveiller, d'épier sa conduite, de la condamner à un éternel veuvage ! A vingt ans ! Car elle a vingt ans maintenant ! En vain la nature proteste, en vain sa jeunesse s'épanouit dans un triomphant éclat, en vain la fleur du désir s'ouvre rouge et frémissante sur ses lèvres parfumées...
— Comment, interrompis-je pour couper court à ce débordement de lyrisme, elle n'a pas pris d'amant ?
— Sapristi si 1 riposta Jacques a\ec un éclair de fierté dans l'œil.
— Eh bien alors, qu'est-ce que tu me chantes avec ta nature, ta jeunesse et ta fleur du désir ?
— Je ne chante pas, je constate que nous sommes obligés de prendre mille précautions ridicules, que nous tremblons toujours comme deux coupables, que cet animal nous gêne horriblement et qu'une loi qui permet ça est une loi indigne ! Yoilà tout.
Quelques mois après ce petit entretien — .pardieu ! il y a précisément huit jours — le hasard me fit rencontrer Cascamille qui ne me voulut pas quitter qu'il ne m'eût offert un verre de bière. Il était onze heures du soir, et nous entrâmes dans une brasserie oîi je constatai que mon vieil ami avait pris les plus aimables habitudes d'ivrognerie. Cascamille but positivement comme un trou et, tout en buvant, il bavardait à incommoder une pauvre pie qui sautillait, au-dessus du comptoir, dans une cage d'osier. Je me gardai bien de lui parler de sa femme, mais lui ne me parla guère
d'autre cliose. — Eh Lien ! il s en moquait un peu, de cette drôlesse ! 11 était assez heureux depuis qu'il en était débarrassé ! Mais il ne la laissuit pas tranquille pour cela ! Tous les jours il lui faisait de mauvaises niches. Elle habitait là, tout à côté, au 14 bis de la rue Condorcet, au second. Ce soir même, il avait chargé un ami demeurant dans l'appartement au-dessus de donner violemment, vers minuit, des coups de pied dans le plafond pour lui faire peur. Et lui-même, il passait toutes les nuits, en rentrant, devant sa porte et jamais sans y laisser les traces du plus exubérant mépris. C'est uniquement pour se mieux venger qu'il s'emplissait démesurément de bière.
Et, m'entraînant de force avec lui, il m'amena devant la maison signalée et, malgré mes protestations contre le mauvais goût et la puérilité de cette manifestation diluvienne, il se mit en devoir de compisser fort aigrement, comme dit François, mon maître, l'huis innocent de Mme Cascamille.
Mais, tout à coup, une fenêtre s'ouvrit au second, un sillon noir raya le mur tout blanc de lune et j'entendis Cascamille pousser, en s'affaissant, un épouvantable cri. Je m'élançai. Un homme- venait de lui tomber sur la tête, un
UNE RÉCONCILIATION ISl
homme qui se releva avec la rapidité d\m ressort qui se détend. Je m'élançai vers cet assassin. 0 stupeur ! je me trouvai vis-à-vis de Jacques, qui, me prenant les mains fiévreusement :
— On vient ! Dis comme moi, ou tout est perdu !
Et, de fait, la clameur de Cascamille avait réveillé tout le quartier. On accourait et, de toutes les portes : « Qu est-ce ? — Qay a-t-il ? — Au voleur ! — A Tassassin ! » Tous ces cris se croisaient de fenêtres à fenêtres, tandis qu'au loin se perdait dans le silence le roulement d'un fiacre attardé.
— Il y a, messieurs, dit imperturbablement Jacques, qu'en passant dans la rUe j'ai vu ce pauvre diable tomber de la croisée du second.
Et il montrait Cascamille, encore étourdi, presque évanoui et qui geignait, comme une chatte en gésine, pelotonné sur lui-même par le choc qu il avait reçu.
Mme Cascamille aussi se mit à la fenêtre.
— Descendez ! madame, descendez ! lui cria Jacques. — Et elle descendit ; et quand elle vit son époux étendu là et presque sans mouvement, elle se mit à pousser des cris de douleur bypo-
crilcs et perçants, comme quelqu'un qui ne sait que dire, mais sait bien qu'il faudrait dire quelque chose.
— Faites remonter votre mari chez vous, madame, dis-je alors avec autorité et à la grande stupéfaction do Jacques.
Quelques gens de bonne volonté soulevèrent rinforluné Cascamille, toujours sans grande connaissance et qui se laissa emporter comme une masse inerte à l'intérieur de la maison, tandis qu'au dehors la foule se dispersait avec force commentaires.
— Eh bien I maintenant, dis-je vivement à Jacques, daigneras-tu m'expliquer tout ce que cela signifie ?
— C'est bien simple, me répondit-il. J'étais chez l'ange dont je t'ai parlé...
— La femme du monstre ?
— Précisément. Tout à coup, vers minuit, un bruit épouvantable a ébranlé la maison. Elle a eu peur. Elle m'a supplié de fuir. Mais nous étions dans Tobscurilé, et la clef de la chambre fermée
UNE RÉCONCILIATION lo3
à deux tours était tombée. Impossible de la retrouver. Ma foi ! je recommandai mon âme à Dieu et je sautai par la fenêtre. Tu sais le reste !
— Et toi, tu sais que c'est le mari que tu as aplati de celte belle façon. Tu as eu une certaine chance de ne pas t'empaler en lui tombant sur la tête. Je dois te dire que j'avais h peu près tout deviné, et que je n'ai pas trouvé de meilleur moyen pour nettoyer la situation que de faire rentrer Cascamille évanoui chez sa femme.
— Ah ! merci, d'avoir sauvé l'honneur de celle que j'aime !
Et Jacques s'en alla en se frottant le dos, car lui aussi se ressentait un peu de la chute.
Deux jours après, je lisais dans rinvention politique et littéraire^ le journal le mieux informé de Paris, les lignes suivantes sous cette rubrique : Un nouveau Roméo.
« Encore un drame de l'amour, mais consolant, celui-là, et tout à l'honneur de la morale. Un homme, fort estimé dans son quartier, M. C***, s'était séparé judiciairement de sa femme à la légère, il y a deux ans. Mais bientôt, ne pouvant plus vivre sans elle, n'osant braver cependant le ridicule d'une réconciliation pubhque, après le
scandale d'un procès, il Fallait voir furtivement toutes les nuits, comme un amant, et, pour se mieux cacher, entrait et sortait par la fenêtre d'où sa femme lui tendait une échelle de soie. Hier l'éfihelle s'est rompue, et le malheureux a failli se tuer sur le pavé. Mais à quelque chose malheur est bon. Cet accident, en permettant à M. C*** de rentrer officiellement chez lui, a mis un terme à une situation fausse et qui, un jour ou l'autre, aurait pu compromettre une femme digne de tous les respects, w
— Canaille de Jacques ! m'écriai-je ! si tu crois que je ne reconnais pas ta prose !
Et la conclusion de cet impudent entrefilet était de tous points exacte !
Quand, le lendemain de sa chute, Cascamille voulut reprendre sa liberté :
— Mon chéri, lui dit la belle Olympe, vous n'ignorez pas que la séparation de corps tombe par le seul fait d'un rapprochement constaté entre les deux époux. Le Code est formel à ce sujet. Or, il est maintenant de notoriété pubhque
que vous avez passé la nuit avec moi. Nous ne sommes donc plus séparés et vous allez payer les dettes que j'ai faites. Vous êtes arrivé à point pour cela. De plus, vous me devez, comme par le passé, une place à votre foyer et à votre table. Nous ne nous quitterons plus, parce que je vous suivrai partout. Et maintenant vous aurez beau constater que je vous trompe, les tribunaux vous enverront promener en vous traitant de monomane, si vous demandez une nouvelle séparation. Le mieux que vous ayez à faire est dem'embrasser et de simuler la plus grande joie de notre réconciliation.
— Oh ! les femmes ! ajouta le commandant Laripète en me rapportant ce bout de conversation qu'il tenait de Cascamille lui-même I
— Eh bien ?
— Eh bien, le pauvre Cascamille ne peut plus faire un pas sans sa femme ; dans le quartier, on ne les appelle plus que les der tourtereaux !
XYi
DE MAL EX PIS (imité de calderon)
— L'admirable créature ! me dit hier mon ami Jacques en me prenant le bras et en me montrant du bout du doigt une jeune femme qui marchait devant nous sur le boulevard.
— Imbécile ! me contentai-je de lui répondre avec une franchise toute civile.
— Comment, imbécile ! reprit-il avec feu. Mais regarde donc un peu cette olympienne tournure, cette structure à la Médicis, ce«s épaules presque étroites d'oii le col jaillit comme celui d'un cygne, cette taille allongée et piquée comme une flèche dans le rebondissement des hanches. Ne diraiton pas la forme pure de l'amphore grecque où Phidias buvait le vin de la beauté?
— Imbécile ! répétai-je un peu plus fort, ne vois-tu pas que cette drôlessê a une crinoline?
— Une crinoline?
io8 LES FARCES DE MON AMI JACQUES
Et je vis mon incrédule de Jacques s'élancer pour renouveler, sur l'objet de son enthousiasme, les immortelles expériences de saint Thomas. Mais je l'arrêtai vivement :
— Malheureux! lui dis-je, ne vois-tu pas que nous passons devant les bureaux de Gll Blas? Tu veux donc encore f^iire remarquer ces messieurs ? Et puis, d'ailleurs, enfant que tu es, repris-je plus doucement, quelle fleur d'innocence as-tu donc secrètement cultivée pour que de pareilles choses ne te sautent pas aux yeux? C'est un art assurément délicat que celui qui vous permet de déshabiller immédiatement une femme par la pensée, mais il existo, pour la plus grande joie des vrais observateurs. Les restitutions historiques les plus célèbres de Champollion sont infiniment moins intéressantes que celle-là. La théorie de Lavater établissant une symétrie sympathique entre les signes du visage et ceux du reste du corps est une plaisanterie. Ce qui est vrai, c'est que la femme en montre toujours assez pour qu'un œil exercé, servant un sens plastique sûr, la devine tout entière. Ainsi Mlle
— Une crinoline en 1881 !
ElJacques prit un air navré qui me fit d'abord rire .
— Oui, mon cher, lui dis-je, et c'est la quatrième que je vois depuis le commencement de la semaine.
— C'est affreux ! soupira-t-il d'une voix tellement altérée, que je devins tout à coup inquiet.
— Eh ! mon Dieu ! Qu'est-ce que cela peut te faire? Tu regarderas mieux, voilà tout !
— Tu ne sais donc pas, mon pauvre ami, qu'une crinoline a fait le malheur de la personne qui me fut le plus tendre au monde, de celle qui me servit de mère ?
— Ton excellente tante Aurore ?
— Certainement. Et si tu veux bien que nous nous asseyons un moment, je vais te conter comment.
— A merveille.
C'est donc mon ami Jacques qui va parler maintenant.
Ma tante Aurore, que tu as connue au couvent, belle encore, mais non plus des grâces delà jeunesse, avait été tout simplement un miracle d'élégance et de majesté. Son aspect était le plus
noble du monde, et elle était vraiment fort rccliercbce quand elle fixa l'attention du marquis de Monte-Cucufa. Ce gentilhomme italien avait longtemps habité la Turquie et en avait rapporté sur la beauté des femmes des idées qui n'ont pas cours en France. Les mignonnes lui faisaient positivement horreur. Les seules qu'il daignât regarder étaient celles dont la santé fleurissait le visage et dont un aimable embonpoint modelait les charmes apparents. Ma tante rentrait absolument dans ce programme. Grande, un peu forte pour son âge, ayant la démarche d'une Junon ou d'une Minerve plutôt que d'une simple Aphrodite, elle offrait aux regards une ample moisson d'attraits. C'était h l'époque oii le ridicule objet dont nous parlions tout à l'heure était en honneur et son usage achevait de donner à ma tante quelque chose de troublant et d'imposant à la fois. M. de Montc-Cucufa lui demanda sa main dans les quarante-huit heures. La pauvre Aurore accepta et le mariage se fit avec une foudroyante rapidité. J'étais presque encore un enfant alors, et je me rappelle, comme d'hier, l'empressement du marquis. On dîna à deux heures de l'après-midi, et à sepit heures tous les invités étaient à la porte.
Je fus réveillé dans la nuit !
— Assez !
— Ne sois donc pas si impressionnable.
Je fus réveillé, dans la nuit, par le bruit d'une chaise de poste qui emportait une véritable tempête de grelots. C'était M. de Monte-Cucufa, mon nouvel oncle, qui reprenait le chemin de Constantinople, mais sans emmener ma tante. Le lendemain matin, j'tentrai dans la chambre nuptiale et trouvai ma protectrice toute en larmes. Sa crinoline gisait à terre et mes yeux étonnés y lurent ces mots écrits de la main du marquis :
Souvent femme varie Bien fol est qui s'y fie !
Ma tante se retira dans une vieille propriété de notre famille, emportant avec soin l'objet maudit, comme pièce à conviction des mauvais procédés de son époux. Comme j'étais au collège en ce moment-là et qu'elle avait de grands besoins d'affection, elle s'attacha à la fille du jardinier. Rosette, une jeunesse très reluquée des galants de l'endroit et que Texcellente Aurore se promit de défendre contre eux. Un seul, Pierre, qui disait venir pour le bon motif (notez que les autres sont
oncore meilleurs), était reçu, et encore ne laissait-on que rarement les jeunes gens ensemble. Rosette avait pour la coquetterie un penchant qui inquiétait beaucoup ma tante et avait déjà fait jaser sur son compte.
La façon de retraite, oh. elle vécut quand elle passa le plus long de son temps au château, tenant compagnie à son institutrice volontaire, ne fit pas taire les cancans — au contraire.
Enfin la Saint-Ildefonse, date de la fête patronale de Mennecy étant arrivée , Rosette obtint la permission d'aller au bal. Ma tante la para elle-même avec un soin et un orgueil vraiment maternels. Coupable faiblesse I Elle lui prêta, pour cette fois seulement, la crinoline célèbre qui devait répandre un parfum de high-life inattendu sur la villageoise assemblée. Comment Rosette Tattacha-t-elle à sa jolie ceinture ? Toitjours est-il qu'après avoir longtemps dansé une de ces bourrées de l'Ile-de-France oii l'on trinque autrement qu'avec des verres, l'engin fatal avait complètement tourné et passé de derrière par devant, sans que la pauvre fille s'en fût le moins du monde aporçue ; si bien qu'elle marchait, en revenant, au bras de Pierre, précédée d'un ventre
artificiel qui attira tous les malius regards. On chuchotait autour d'elle, il fallait \oir comme ! Martin, le sonneur, seul, ne disait rien, lui plus sournois que tous les autres. Mais, huit jours après. Rosette ayant reparu dans la sincérité de ses appas naturels, la justice descendait chez ma tante et une enquête commençait, le bruit d'un infanticide ayant couru tout le pays, grâce à ce polisson de Martin.
La chose vint devant les tribunaux, et il fallut, pour dissiper les derniers doutes, que, dans une audience à huis-clos. Rosette fît faire à la crinoline la manœuvre qui lavait tant compromise. MM. les jurés ne dormirent pas à cette séance-là, et Phryné-Rosette gagna son procès. Mais ma tante était à jamais dégoûtée de ce pays.
Elle se mit à voyager. Sa demoiselle de compagnie était une Anglaise longue et diaphane, fort instruite d'ailleurs et de mœurs austères, mais qui ne semblait poser à terre que par un effort de volonté et qu'un naturaliste superficiel eût prise certainement pour la mère de son parapluie. Ce
pur esprit, qui répondait au doux vocable de miss Levrett, avait un des appétits les plus formidables du siècle. Jamais de pain, mais des farineux à outrance. On pensait, malgré soi, en la voyant à table, à ce fabuleux tonneau des Danaïdes, où l'on versait infiniment plus d'eau qu'il n'en paraissait pouvoir contenir. Mais, au moins, savait-on, pour celui-là, qu'il avait une fuite secrète. Miss Levrett n'avait jamais rien révélé de semblable, et l'hygiénique promenade qu'elle accomplissait, seule, après chaque repas, sans qu'on la perdît pour cela de vue, n'avait pu trahir le mystère de ses engloutissements.
Or, il advint que ma tante Aurore eut le désir de faire en compagnie de quelques touristes une ascension au mont Blanc, et que miss Levrett l'encouragea dans celte imprudente fantaisie. Le fait est qu'®n partit, un jour, sous les premiers feux de Taurore, après s'être consciencieusement lesté pour une telle débauche de marche. Miss Levrett, en particulier, s'y était préparée par une véritable orgie de haricots. Comme on avait coutume de rire, derrière elle, de ses formes absolument plates, elle avait prié ma tante de lui prêter la fameuse crinoline, et celle-ci avait eu la fai-
DE MAL EN PIS 16o
blesse de céder. La pudibonde Anglaise s'était enveloppée, par dessus, d'un vêtement en caoutchouc absolument imperméable et qui lui descendait en cloche, jusqu'aux pieds.
Or, à mesure qu'on gagnait en altitude et que la raréfaction sensible de l'air devait donner aux gaz enfermés une force expansive croissante, miss Levrett semblait de plus en plus mal à l'aise. Elle évitait visiblement la compagnie et cherchait l'isolement. Tout à coup, elle sembla sa transfigurer dans une radieuse grimace de soulagement. En même temps, son caoutchouc, soulevé sur sa crinoline, se gonflait comme une montgolfière ; — une séraphique musique semblait sortir de dessous elle ; ses pieds quittaient la terre et elle s'enlevait dans l'air, sans même que des anges bouffis prissent la peine de lui souffler aux mollets, comme dan< V Assomption de Murillo.
Un cri d'angoisse s'échappa de toutes les poitrines.
Inutile clameur ! Un vent léger emportait miss Levrett vers les pics voisins. Bientôt elle ne fut plus qu'un point noir dans l'immensité. Deux jours après, on retrouvait son corps sur une montagne située à plus de vingt lieues de là. Elle
dC6 LES FARCES DE MON AMI JACQUES
pesait SI peu que la chute ne l'avait pas meurtrie et qu'elle semblait sourire encore avec une indéfinissable expression de béatitude. Peut-être que, comme le Mî^.aël de M. Deroulède, elle avait vu Dieu.
Ma tante aussi, car elle était lasse du monde. Elle entra dans une maison de refuge ; auparavant, toutefois, elle conta cette dernière histoire ù un homme de sciences qui fit un mémoire contre les crinolines et inventa les petits ballons du Louvre.
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Le discours latin soit rendu à l'amour des écoliers — ce dont je me moque, d'ailleurs, ayant passé l'âge d'en faire — si le récit que je commence n'est pas véridique en tous ses points ! Et la preuve, c'est que je dirai, dans ses moindres détails, cette aventure (argument que je conseille aux menteurs pour la confusion des imbéciles) ; ainsi c'est à deux heures vingt-cinq poiii' le quart, comme on dit au théâtre, à une table à droite du café Riche, la troisième de sa travée, devant deux tasses de moka mâtiné de martinique, un flacon de chartreuse jaune et une bouteille de kirsch, que M. le baron de Castel-Bouzin et son ancien camarade au collège de Beaucaire, Aristide Rabasson, causaient comme il suit, le 26 juillet de l'année dernière.
— Quel déjeuner, hein ! mon cher, disait M. de Castel-Bouzin, un beau sur le retour, mis avec
une évidente recherche. T'es-tu régalé, au moins, mon pauvre Rabassou?
— Exquis ! répondit Rabassou, un petit dégingandé aux cheveux en broussailles, avec deux yeux noirs comme des perles de jais. Exquis, biédasé, mais pas assez d'ail dans les meringues. Allons ! coquinasse, qu'est-ce que tu as à me demander?
— Fi ! le vilain mot, Rabassou !
— C'est que je te connais, Castel-Bouzin, continua le convive de M. le baron avec cette faconde généralement trop franche des gens qui viennent de se restaurer à l'excès, et, sans reproche, mon cher, voilà bien vingt ans que je ne te vois absolument que lorsque tu as besoin de mes services. Avoue que cela est drôle de toi à moi. Car tu es riche et je suis sans le sou ; tu as une grande situation dans le inonde et j'y traîne la guenille ; tu as un intérieur et je n'en ai point. Quand je pense que tu ne m'as jamais môme invité à aller chez toi !
— Mon ami, c'est que tu ne connais pas ma femme. Mme de Castel-Bouzin est une femme charmante, mais d'un collet-monté ! Moi, je sais ce que tu vaux, mais elle ! elle ne verrait en toi
que le laisser-aller de ta tenue, inguérissable bohème. Je suis sûr qu'elle ne t'adresserait seulement pas la parole, et je ne veux pas qu^un vieux compagnon comme toi franchisse mon seuil pour y être humilié !
— Tu peux me faire habiller chez ton tailleur, si cela te fait plaisir, hasarda Rabassou.
— Ah ! mon cher, mais ses habits ne t'iraient pas ! Tu perdrais ce charme indépendant que j'adore dans ta personne, ce je ne sais quoi qui te fait comme une beauté du diable. Ya,. reste comme tu es, Rabassou, continua M. de Castel- Bouzin avec une pointe d'attendrissement hypocrite. Tu as pris le vrai chemin dans la vie, heureux insouciant, et si c'était à recommencer...
— Ne dis donc pas de bêtises et arrivons au fait, interrompit Aristide. En quoi puis-je t'obhger?
Les deux amis s'étaient levés et suivaient le boulevard, en poussant dans l'air chaud de petits panaches de fumée blanche, comme pour faire sentir aux passants l'haleine de leurs cigares excellents.
170 Li:S FARCKS DE MON Mil JACQUES
— Pgux-Iu me prêter encore ta chambre? dit M. de Castel-Bouzin.
— Pour y recevoir une drôlesse, coquinasse ?
— Tu l'as dit, mon cher Rabassou.
— Ah ça, quand te rangeras-tu ? IS'es-tu pas las de tromper ta femme?
— C'est que tu ne connais pas madame de Gastcl- Bouzin. Une femme charmante, je dirai plus, une grande beauté, de la distinction à revendre, de l'esprit à n'en savoir que faire, une vertu à toute épreuve avec cela...
— Eh bien, mais...
— Mon ami, une femme de neige ! Nous autres, de Tarascon, il nous faut de la passion, biédasé ! J'adore ma femme, mais je crois que je pourrais rester un mois sans lui en rien témoigner...
— Tu as de la chance, dit philosophiquement Rabassou.
M. le baron éclata de rire.
— Ah ça, .Rabassou, est-ce que tu serais aussi marié ?
— Dieu merci, non ! Mais j'ai des maîtresses, pelit, de fort belles maîtresses ! « La maîtresse est la femme du pauvre, » a dit M. Prudhomme... cl je t'avoue que l'héroïne de mon dernier roman
est en train d'effeuiller un peu vite les dernières roses de naa jeunesse.
— Un roman, monsieur Rabassou ! Je te disais bien que tu étais le plus heureux des hommes !
— Le fait est que c'est une drôle d'histoire... Voilà bientôt trois mois que cela dure... N'est-ce pas que j'ai pâli?...
— Tu es rouge comme une pivoine.
— C'est cette meringue fade qui me congestionne... Enfin, voilà trois mois que cette dame, à qui j'avais rendu, au moment oii elle descendait de voiture, le plus banal des services, vient régulièrement me voir, me consacre les meilleures heures du jour, et je ne connais même pas son nom !... Au reste, tu sais que je ne suis pas curieux, et l'anonymat de ce qu'elle me donne ne me gêne en rien... Elle a le port imposant de Minerve, la noble anatomie de Vénus, une grâce parisienne avec tout cela...
— Et c'est...?
— Une femme de. feu, mon ami ! Je suis auprès d'elle comme un serpent sur la braise. Elle me consume avant l'âge. Je m'évapore comme un grain d'encens. Est-ce que je ne sens pas le brûlé ?
— En effet, ton cigare est en train d'incendier la redingote, répondit stupidement Castel-Bouzin, qui écoutait passivement en écarquillant des yeux humides et perdus dans quelque rêve fou.
— Il faudra que j'y renonce ! conclut, avec un petit air fat, M. Rabassou.
— Tu me feras signe, riposta le baron.
Les deux amis venaient de tourner la rue de la Chaussée-d'Antin.
— Et quel jour monsieur a-t-il besoin de mon palais ? demanda Rabassou
— Aujourd'hui même.
— Diable ! et à quelle heure?
— A quatre heures... dans un moment.
— Désolé, mon pauvre Castel-Bouzin, mais c'est impossible.
— Ah ! mon Dieu !
— A quatre heures et demie sonnantes, j'attends la dame mystérieuse, et j'allais te quitter dans un instant pour aller tasser, en l'attendant, les plumes de notre nid.
— Rabassou, tu te tueras avec cette existence-
là. Je ne te 1 avais pas dit, mais je t'ai trouvé très changé. Après un déjeuner pareil...
— Dis donc, Castel-Bouzin, mais il me semble que toi-même...
— Moi, j'y suis habitué, et puis je ne suis pas sanguin comme toi. Te rappelles-tu au collège ? tu avais toujours des saignements de nez.
Rabasson avait un travers mignon. Il tenait extraordinairement à la vie.
— Vraiment, dit-il à Castel-Bouzin, je crois que tu as raison. Ces entremets sans épices !... je ne me sens pas très bien. Et puis, tiens, cette liaison-là tournait à l'habitude. Je ne veux pas de chaînes, moi. Cette femme me réduirait à rien. Elle devenait maîtresse chez moi. Ne s'est-elle pas fait faire une clef de mon appartement? J'ai encore le temps de la prévenir pour aujourd'hui, et ce sera une fois pour toutes. Tu viens de me rendre là im fameux service I... le premier.
Et, entraînant son compagnon charmé chez Péters, le sieur Rabassou y rédigea, à l'adresse de la dame trop aimante, une lettre de rupture en forme. Car, sans lui avoir dit oii elle demeurait, la belle inconnue lui avait donné les moyens de correspondre avec elle par un tiers, comme cela so
174 LES FARCES DE MON AMI JACQUjDS
fait souvent entre gens qui ont des précautions à prendre.
— Eile aura le poulet dans un quart d'heure, fil-il en mettant la lettre dans sa poche. Adieu. J'ai besoin de prendre l'air. Tu connais les êtres- \oici le passe-partout. Bonne chance, débauché l
EL il serra la main de Castel-Bouzin qui n'en demandait pas davantage, puis il s'en alla en chantonnant, comme ne manquent jamais de le faire, avec un à-propos exquis, les gens qui quittent une maîtresse :
Comme la plume au vent Femme est volage 1
Nous voici chez Rabassou. Rien de fastueux, mais un admirable désordre. Les rideaux fermés et ne laissant filtrer qu'une clarté douteuse ne nous permettent d'apercevoir qu'à la longue les nouveaux habitants de ce séjour modeste. Ils sont deux, mais aucun bruit ne trahit leur présence. M. de Gastel-Bouzin a le bonheur silencieux et l'extase discrète.
Tout à coup la pendule — une affreuse pendule Empire avec un Orphée en cuivre dessus — sonna quatre heures et demie.
— Ah ! dit une voix claire de femme sur le mode traînant des alanguissements.
Puis plus rien. L'ombre sans bruit.
Soudain une clef glisse furtivement dans la serrure, une dame entre brusquement et, courant à la fenêtre, écarte vivement les rideaux, comme si une jalousie secrète la poussait violemment en avant.
Il n'est rien comme le côté critique de certaines situations pour donner une grande rapidité à l'esprit. Castel-Bouzin comprit tout de suite. Cet animal de Rabassou, qui était à peu près ivre, avait gardé la lettre dans sa poche ! Sa maîtresse venait à l'heure dite !
— Excusez, madame, commença-t-il du ton le plus courtois.
Mais il resta comme anéanti et stupide. Les rideaux étaient grands ouverts, on y voyait clair dans la chambre, et la femme qui était devant lui c'était... sa propre femme.
Il eut comme un grognement rauque dans la gorge :
— Misérable I
Mais Mme de Castel-Bouzin avait déjà repris tout son sang-froid et mesuré d'un coup d'œil les distances. Elle était là, debout et fiôre, non pas comme une coupable, mais comme un juge.
— On m'avait dit que vous me trompiez, monsieur, dit-elle d'une voix ferme à son mari, et je n'en voulais rien croire. La fantaisie m'a prise cependant de connaître la vérité. Je vous ai fait suivre, j'ai payé ce qu'il a fallu une clef de cet appartement. J'ai maintenant des preuves. Je ne ferai pas de scandale, mais vous ne trouverez pas mauvais qu'à mon tour je prenne des amants.
Le baron était confondu de tant d'audace. Cependant Rabassou, qui avait retrouvé la lettre dans son paletot, accourait comme un fou.
— Je ne vous connais pas, monsieur, lui dit la baronne, mais veuillez me donner le bras pour sortir.
Et elle salua Castel-Bouzin avec une dignité parfaite.
Dans l'escalier, elle se jeta dans les bras de Rabassou.
— Ah! mon ami, lui dit-elle, mon Aristide I quel amour ingénieux est le tien ! Ce que tu as fait
pour me dégoûter de raon mari est un trait sublime. Nous partirons ensemble demain.
Rabassou n'était guère moins abruti que son ami.
Ilyaune morale à cette histoire, ajouta Jacques, et la voici :*
Les hommes qui, d'après leurs impressions personnelles, osent dire d'une femme : « C'est un glaçon !» ou : « C'est une braise ! » sont les' rois des sots. Comme le feu, la neige brûle.
La voilà donc revenue, cette dernière fête de Tannée foraine, avec sa couronne de raisins verts, son cortège de chevaux de bois, ses fanfares dô mirliton et le souvenir d'Hélène !
Il y a dix ans de cela, et pourtant j'étais déjà sorti depuis longtemps de nourrice. Hélène était dans tout l'éclat de sa beauté insolente et moi dans toute l'angoisse de mon martyre. C'est que je l'avais terriblement aimée et que je l'aimais encore, cette splendide créature aux yeux plus menteurs que les lèvres, au cœur plus menteur que les yeux, cet être fait de perfidie douce et dliypocrite compassion, si femme, si parisienne !
Quand j'avais compris qu'elle était au bout de son caprice pour le passant que j'avais été, j'avais voulu la fuir, mais son mari ne l'avait pas en-