LE MÉNAGE PEAU ROUGE
ATALA ET CIIAGTAS
Ce couple de sauvages, ramené des steppes de l'Océanie par le célèbre capitaine hollandais Van den Ross, étonne chaque soir un public d'élite par V originalité de ses mœurs et la férocité de ses appétits. lia été visité des plus
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ilhisti^es savants qui ont vainement tenté de le faire reproduire. Les cheveux du mâle mesurent 1 mètre 20 et ceux de la femelle 1 mètre 4o; ils n'ont jamais été peignés et exhalent iine odeur dhuile rance très désagréable. A rétat de nature, ces hommes primitifs ne se nourtnssent que de la chair de leurs ennemis ; mais à l'état de domesticité, ils se contentent de lapins vivants quils engloutissent en commençant par la queue. On leur verra danser les bamboulas de leur pays et prier lÊtre suprême, puis faire la quête comme des personnes civilisées. Le prix d'entrée est de 0 fr, oO c. aux premières et 0 fr. 25 e, aux secondes. On est prié de ne leur rien jeter et de ne pas les exciter.
Au-dessus de ce boniment, des capucines et des gobéas fleurissaient nue petite fenêtre, et un bouvreuil en cage y secouait ses plumes avant de s'endormir, mais méthodiquement et comme une dame frileuse qui tasse son édredon et Tégalise par places, avant de pénétrer dans un article de la Revue des Deux Mondes, vestibule du sommeil
M. Belphégor, le directeur de la troupe, en casquette de loutre et en paletot noisette, fumait sa pipe à deux pas, en société de quatre de ses employés : trois hommes en blouse blanche et une fille de seize ans, à la chevelure ardente, aux yeux d'un vert marin, au nez retroussé, avec une grande bouche meublée de dents admirables, créature appétissante et répugnante ci la fois, fleur de bohème aux pétales déjà flétris.
— J'enverrais bien chercher un pharmacien, dît M. Belphégor, mais les remèdes de ce pays ne conviennent probablement pas à ces magots là. C'est moi qui regrette de les avoir achetés à Brambilla ! De vrais sauvages ! de vrais sauvages! Les faux font tout autant d'effet et ils se portent mieux. Deux sous de cirage et ils vous ont un teint magnifique. Ah ! sapristi ! sapristi ! Si enc'ore Mathieu, qui avait été vétérinaire, était avec nous !
— Bah ! son vieux troubadour de mari sait mieux que nous ce qu'il lui faut, dit un des trois hommes en blouse blanche.
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— Et puis, il n'en faut pas tant pour casser sa pipe, ajouta un autre, d'un ton où l'égoïsme donnait le la à la philosophie.
— C'est égal, elle paraît joliment souffrir, dit la jeune fille. Uentendez-vous geindre?
Un gémissement sourd et intermittent sortait, en effet, de la voiture, à travers les capucines et les gobéas, et le bouvreuil en paraissait singulièrement impatienté.
— Eh bien, on ne me rattrapera plus à exhiber de ces moineaux-là, dit M. Belphégor en tirant une longue bouffée.
— Ce bédouin de Chactas est capable de ne pouvoir vivre seul.
— Ah ! parbleu, si «lie crève, il peut bien s'en aller aussi maintenant. Tous leurs exercices étaient à deux. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse d'un seul Peau-Rouge ? Je crois bien que les académiciens renonceront à en avoir des petits !
— Et puis on s'en lassait, dit un des trois hommes en blouse. Les faux sont bien plus aimables et, au moins, ils causent quand il sont fini de manger leurs cailloux.
— Écoutez ! dit la jeune fille.
Un cri terrible, d'une angoisse inexprimable.
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sortit de la grande voiture verte ; à travers les capucines et les gobéas de la devanture, eu bousculant tout sur la route, un homme s'élança, tenant dans ses bras une femme allongée, raide et grimaçante. Tous deux étaient presque nus, mais leur peau avait l'air d'un habit de cuir léger et très collant, autour duquel couraient des haillons multicolores.
— Que fais-tu, animal ? s'écria M. Belphégor, en courant pour l'arrêter. Tu veux donc achever de la tuer?
Mais Chactas, d'un geste, montra les yeux démesurément ouverts de la moribonde, et le soleil qui baignait déjà à moitié dans l'eau moirée de umière et clapotante. Ce geste fut d'une telle éloquence que tous le comprirent et reculèrent instinctivement.
— Allons ! qu'il fasse comme il lui plaît ! dit le patron. Au fait, ces païens-là, ça adore le soleil.
— Je le crois bien, dit la jeune fille ; tous les matins ils se couchaient à plat ventre, tous les
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deux, pour faire leur prière. C'était d'un farce ! Sacrée Atala I m'a-t-elle fait assez rire î
— J'aurais tout de même dû envoyer chercher un pharmacien, dit, en secouant la tête, M. Belphôgor.
— Allons I bon, voilà Chactas qui devient fou. Autour du corps de sa compagne, qu'il avait
étendu au revers du fossé, la face vers Toçcident, Chactas dansait, en chantant, une danse brusque, qu'accompagnait un monotone gloussement. Les soubresauts de la poitrine haletante de l'agoni- ^nte battaient la mesure à l'harmonieux chorégraphe.
« Pauvre sœur^ chantait-il dans sa langue, hâte-toi de rejoiiidi^e 7ios aïeux . Tu seras infiniment mieux dans leur société que dans la nôtre,
» Ils ne te forceront pas à manger du lapin et de ces damnés haricots que tu rt as jamais pu digérer paisiblement .
» Ils te joueront une meilleure musique que ces deux crétins, dont l'un frappe sur une peau et l'autre souffle dans un trou, imiquement pour embêter le monde.
» Les enfants de M. le Maire 7ie te pinceront plus les cuisses j aux grandes représentations^ pour
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voi?' si tu es vraiment vivante et si n'as pas de maillot. »
« Pauvre sœur!..,
-— Ah I fit la mourante ; et sa poitrine demeiifa tendue par le dernier souffle, mais ne s'abaissa plus pour l'exhaler.
— Ça y est 1 dit M. Belphégor. Qui va déclarer le décès à la Mairie ?
Avant qu'on eût le temps de lui répondre, Chactas fit un mouvement furieux,, chercha quelque chose à sa ceinture, courut à un des trois hommes en blouse blanche, lui arracha le couteau avec lequel il mangeait tranquillement du fromage, et se précipita vers le cadavre en brandissant cet inoffensif acier.
— Turlututu, dit M. Belphégor. Assez de bêtises, il va me l'abîmer ! Au fait, ça m'appartient et je pourrai peut-être la conserver dans l'espritde-vin , avec l'autorisation du gouvernement.
Et Chactas, violemment appréhendé au corps, fut désarmé.
La nuit était venue, mais l'émissaire de maître
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Belpliégor avait complètement omis de ramener remployé chargé de constater les décès. Il avait préféré se griser dans tin cabaret et s'engager dans Une autre troupe. Il n'y avait rien à faire jusqu'au lendemain matin. On avait couché le corps déjà froid d'Atala sous la voiture, oii les maigres chevaux vinrent tour à tour le flairer, donnant seuls le baiser de paix à cette triste dépouille. Puis tout le monde s'était endormi, excepté Chactas qu'on avait enfermé dans une façon de placard pour mettre fin à ses extravagances.
Tout à coup le bois de la grande voiture verte craqua doucement ; une lame de couteau, luisant aux rayons de la lune, s'y promena dans une fente, verticalement et de façon à l'agrandir. Une fente parallèle y dessina bientôt une ligne noire sous un miroitement d'acier, puis d'autres, si bien qu'une série de planches s'en détacha tout à coup, laissant passer un homme nu-pieds. Le tout s'était fait avec si peu de bruit que personne ne s'était réveillé.
Chactas était libre ! Il avait crevé son placard par le fond. Il ne lui restait plus qu'à écrire ses mémoires comme Latude et Silvio Pellico.
Mais ce n'est pas ce qu'il fit tout d'abord.
S'étant laissé glisser le long de la roue, il s'accroupit sous l'essieu, découvrit la tête du cadavre, d'une main ; prit entre ses dents un petit couteau qu'il abaissa sur le front, tira violemment de l'autre main, roula lourdement à terre à travers la grosse caisse et les cymbales qui firent un bruit épouvantable, tandis que lui-même poussait un hurlement d'effroi, en agitant une longue masse noire flottante.
Horreur des horreurs î La chevelure d'Atala, qu'il venait couper suivant les rites sacrés de son pays, lui était restée dans la main, avant même que l'acier eût touché la tête, — Atala portait une perruque depuis vingt ans 1
— Canaille î s'écria Chactas en se relevant et en envoyant un copieux coup de pied dans le ventre de sa femme.
C'était le seul mot qu'il eût appris de notre langue.
— Tiens ! mon sauvage qui parle frâmçais ! dit M. Belphégor en se réveillant.
M. Mathieu-Bourriquet n'était pas un de ces savants d'aspect désagréable qui laissent traîner des mains osseuses et sales le long de pantalons noirs luisants, et dont la lévite effiloquée balaye des moUets crottés. C'était, au contraire, un petit homme blanc et rose, avec des cheveux frisés dont le blond pâle tirait sur le blanc, et dont la tenue était la plus irréprochable du monde. Res miranda populo ! comme dit le cantique breton de Saint-Yves ; il ne sortait jamais que ganté, et ganté de Suède clair. Il n'habitait pas non plus une de ces mansardes nues où certains érudits prolongent volontairement, sur la foi de Béranger, les misères de la studieuse jeunesse. Son appartement était un des plus beaux du boulevard Saint-Germain, situé au sixième, il est vrai, mais entouré d'un balcon magnifique, et dont la vue s'étendait sur les deux rives de la Seine, où
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les moutons de Mme Deshoulières se sont transformés en maisons. Enfin, M. Mathieu-BomTiquet n'était pas un de ces piocheurs farouches qui consacrent à leurs travaux toutes les forces d'une douloureuse virginité et regardent la femme comme leur plus mortelle ennemie, Loin de là, il était l'époux d'une fort agréable créature, répondant dans l'intimité au nom gracieux d'Olympe, et dont le salon était fréquenté par de fort élégantes Parisiennes. On y jouait non pas au loto, comme les malveillants pourraient le supposer, mais au baccarat, et l'on y dansait même quelquefois pendant le carnaval.
Et pourtant je vous jure que M. Mathieu-Bourriq^iet tenait sa place dans le monde des savants sérieux. Il était même correspondant de vingtsept académies provinciales, et avait eu, trois fois de suite, une voix pour l'Institut, celle d'un pauvre vieil abruti d'algébriste qui le confondait avec Mathieu-Laensberg, son contemporain. Les recherches de M. Mathieu-Bourriquet avaient principalement porté sur la vraie nature de l'animal qui est appelé Léviathan dans le livre de Job. Dans la querelle entre Bochard qui fait venir le mot de l'arabe Lava et Yossius qui le tire de l'hé-
breu Levah, il avait dit son mot avec beaucoup de finesse. 11 avait d ailleurs, au sujet de cette bêtq biblique, une opinion tout à fait personnelle, et de ce passage dlsaïe : « Le seigneur frappera le Leviathanet délivrera la baleine de ce compagnon répugnant », il avait conclu que le Levialhan était, tout bêtement, le poisson indélicat que les imagiers d'aujourd'hui donnent pour camarade à saint Alphonse, comme ceux d'autrefois le cochon à saint Antoine.
fSDi
Où mon ami Jacques avait-il rencontré la jolie Mme Mathieu-Bourriquet pour la première fois ? A une séance solennelle de l'Académie. L'ennui rapproche. C'est un des mille pères de cet enfant trouvé qu'on appelle l'Amour. Un excellent discours de M. d'Audiffret-Pasquier avait réuni les deux cœurs dans un bâillement qui s'était transformé en un soupir. Et ces gaillards-là osent nous parler de morale ! — Mais dans chacun de leurs conciliabules en public, s'ébauchent plus de relations adultères entre désœuvrés que par un beau jour de printemps ! — Je passe. — Jacques avait
:-^arlé, Olympe avait répondu. Ils s'étaient serré la nain en sortant du temple, et, deux jours après, Jacques avait reçu une invitation pour une première sauterie. Il était venu. Mathieu-Bourriquet l'avait trouvé charmant. Je vous renvoie pour le reste du programme à la cantate n° 27. Beaucoup de duos, quelques trios. Jacques n'était pas un des assidus de la maison, sa délicatesse s'opposant à ce qu'il devînt l'ami intime d'un homme qu'il trompait avec tant d'enthousiasme, mais il y était bien vu, et quand M. Mathieu-Bourriquet effectuait des voyages, il y faisait de nocturnes visites, moins périlleuses que celles de Léandre à Héro, mais enveloppées du même mystère.
Or, M. Mathieu-Bourriquet se mettait souvent en route pour faire quelque recherche lointaine intéressant l'objet de ses chères études. ParticuliariLés de ses pérégrinations : il n'emportait jamais qu'un très léger sac de nuit et, si loin qu'il allât, il n'écrivait jamais à sa femme pendaat son absence. Celle-ci en concluait qu'il voulait être tout entier à ses travaux et elle ne s'en plaignait pas.
Or, il ad^dnt que cet homme estimable prévint sa belle moitié qu'il partait le soir même pour Magdebourg, où le savant docteur Bing-Marlou
croyait avoir découvert une écaille du monstre décrit par Job et le mandait à l'instant. Ces choseslà ne peuvent pas se refuser, et une nouvelle place de correspondant à l'Institut libre de Magdebourg était au bout de cette corvée. Le soir même aussi, Jacques reçut l'avis de ce départ et mit la nouvelle à profit.
Il avait, pour entrer et sortir de la maison, des procédés tout à fait élémentaires. Pour entrer, il saisissait le moment oii il avait vu le concierge s'absenter, et, pour sortir, il attendait assez tard, le lendemain, pour qu'on le pût croire en visite. Sans avoir pris sa bonne Célestine pour confidente, Mme Mathieu-Bourriquet avait dû comprendre que cette intelligente fille était fort au courant de la situation et l'aidait dans toute la mesure d'un dévouement d'autant plus méritoire qu'il était absolument discret. Une brune appétissante, cette Célestine, et une gaillarde qui aurait fort bien dit son mot dans une comédie de Molière. Olympe, qui avait de bonnes raisons pour en agir ainsi, ne la faisait jamais coucher dans Tapparte-
ment, môme quand monsieur était absent, et Gélestine occupait fort loin, au-dessus, une chambrelte que sa maîtresse n'avait même jamais visitée.
Or, H y avait huit jours que M. Mathieu-Bourriquet était à Magdebourg, et Jacques ne s'en plaignait pas, quand, à deux heures du matin, un formidable coup de sonnette troubla la sécurité des deux amants : Jacques se cacha comme il put, et Olympe, ayant fait un bout de toilette, alla ouvrir. C'était le concierge, M. Bobinet, qui apportait, tout essoufflé, une dépêche annonçant le retour immédiat du savant.
—Je ne me recouche pas et vais attendre monsieur avec de la lumière, avait dit, en s'en allant, ce dévoué serviteur, qui préparait de loin la bienvenue des étrennes.
Voilà qui rendait la sortie de Jacques par l'escalier absolument impossible.
Mais c'était un garçon hardi et qui aurait mieux aimé se casser vingt fois les reins que de compromettie une seule fois sa maîtresse. Avant qu'Olympe eût pu faire à son projet la moindre objection, il était déjà sur le balcon, et se préparait à fuir par là.
— Je chercherai, avait-il dit, la fenêtre mansardée de la chambre de Célestine. J'y frapperai ; elle m'aidera à y monter et nous sauvera. Cent francs dans la main, et tout sera dit.
Et il le fit comme il le disait.
Seulement, quand il fut tout près de la croisée en tabatière qu'il cherchait, il fut assez surpris d'y voir de la lumière et de la trouver entr'ouverte. On était en juin, et il faisait si chaud, même la nuit! Ce qui ne Tétonna pas moins et lui fit retarder la manifestation projetée, ce fut d y entendre dialoguer dans les termes que voici :
— Eh bien ! mon pauvre Auguste, il va donc le falloir rentrer chez toi, Comme ces huit jours ont vite passé 1
— Si tu savais comma ça m'ennuie ! Yois-tu, Célestine, ces petites vacances que je me paye quelquefois en ta compagnie, lorsque je prétexte des voyages, sont le meilleur temps de ma vie.
— Au fond, avouez que vous vous fichez pas mal de votre Léviathan ?
— Comme de Colin-Tampon lui-même, Cèles-
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tinc, mais cette vieille rocambole-là me permet de faire accroire de temps en temps à ma femme que je suis obligé d'aller faire un tour à l'étranger. . . L'étranger ! il n'est pas loin, ma mignonne ! Ta chambrette oiije me calfeutre pendant une semaine entière. Ni vu ni connu ! je t'embrouille ! Et tous les soirs à neuf heures ! . . .
— Ah! taisez-vous, Adolphe. Si madame s'en doutait et vous croyait si près d'elle !
— Eh bien!...
— Eh bien ça ferait un beau gâchis ! Et puis je ne vous comprends pas. Madame est bien plus jolie femme que moi.
— Ça paraît comme ça, mais je t'assure que non. Et puis, d'ailleurs, qu'est-ce que cela fait, puisque c^est toi que j'aime?
— Adolphe, quand referez-vous un nouveau voyage ?
— Bientôt. Mon savant de Magdebourg doit m'écrire qu'il a trouvé une nouvelle écaille, avant un mois. Cette fois-là, je serai quinze jours absent.
— Comme nous serons heureux !...
Le pauvre Jacques n'en croyait pas ses oreilles. Et, pourtant, le doute était impossible. La voix
lui arrivait très nette et très claire. C'était ce farceur de Matliieu-Bourriquet qui causait avec Gélestine de cette jolie façon.
Crac ! une ardoise lui glisse sous le pied. Pour ne pas tomber dans le vide, il se cramponne à la petite fenêtre. La vitre casse ; deux têtes apparaissent, et quatre mains le retiennent et l'arrachent à l'abîme.
Une seconde après, il était dans la chambre, entre Célestiae et M. Mathieu-Bourriquet.
— Monsieur, lui dit celui-ci avec autorité, Célestine est une honnête fille, et votre conduite celle d'un polisson !
Mais Célestine, qui se doutait que Jacques avait entendu quelque chose, leur prouva à tous deux que la modération dans les propos était de saison. D'un autre côté, Jacques savait qu'elle avait son secret. Tous deux se tenaient donc par la connaissance de leur propre infamie.
— Yous ne pouvez rester ici, dit M. Mathieu- Bourriquet à Jacques, beaucoup plus doucement'
et moi, il faut absolument que je rentre chez ma femme.
— Le concierge guette dans Tescalier, répondit Jacques, et mon départ pourrait être fort mal rn* ierpréié par lui, au moment de votre retour.
— C'est parbleu vrai I Alors comment faire?
— J'ai une idée, dit Gélesiine. Emmenez donc monsieur chez vous, bras dessus, bras dessous. Vous direz à madame que vous êtes revenus de voyage ensemble et que monsieur, qui n'a pas pu se faire ouvrir chez lui, vous demande l'hospitalité.
— C'est un trait de lumière ! s'écria Mathieu- Bourriquet.
Et avant que Jacques eût pu rien objecter, il Tentraîna hors de la chambre, descendit un étage, et, «son petit sac de nuit à l'autre main, donna à sa propre porte un vigoureux coup de sonnette.
Olympe vint ouvrir, en peignoir, une lampe à la main.
A la vue de Jacques au bras de son mari, elle fallut se trouver mal de stupéfaction.
— Ma chérie, lui dit Mathieu-Bourriquet en l'embrassant, tu excuseras monsieur que j'ai trouvé à Magdebourg, et qui me demande asile
pour cette nuit. Tu ne sais pas ce qu'il vient de faire pendant huit jours ? Eh bien, il a fait comme moi ; il a cherché le Léviathan.
Deux jours après, le concierge trop zélé était flanqué à la porte pour avoir laissé monter dem personnes dans l'escalier, pendant la nuit, sans seulement s'en apercevoir.