‹ Les farces de mon ami JacquesChapitre 28 sur 34 · L'HONNEUR DE M. GIROFLE · texte numérisé non relu

L'HONNEUR DE M. GIROFLE

M. Lejoyeux, commissaire de police du quartier de Jacques, venait de remonter dans son appartement, après avoir fermé son bureau. M. Lejoj^eux venait même de passer une vareuse et de coiffer un béret. Il bourrait silencieusement et d'un air de béatitude une grosse pipe en bruyère. Sa journée était finie : il allait donc pouvoir rêver et se souvenir I

C'était un bon gros homme, qui avait eu autrefois, bien autrefois, ses jours de maigreur et de poésie. Il avait fait son premier volume comme tout le monde, avait mordu à pleines dents au pain noir de la bohème ; puis il s'était marié avec une femme sans le sou, qui l'avait trompé horriblement. Alors il était entré dans Tadministration.

Actuellement veuf, il goûtait cette façon d'été de Saint-Martin de la vie où les colères éteintes.

les révoltes apaisées, la résignation venue, l'homme estime un bon dîner et une bonne pipe les seules choses sérieuses ici-bas. Consciencieux dans ses fonctions, il les exerçait néanmoins sans fuieur contre les vices de l'humanité. C'était une personne de bon conseil, aimant à arranger les affaires entre mauvais voisins, juge de paix autant que commissaire, et, pourvu qu'on ne le dérangeât pas aux heures réservées à une douce flânerie, M. Lejoyeux n'avait rien vraiment d'un misanthrope.

Il venait de prendre un Lamartine dans sa bibliothèque, en attendant son dîner, quand un formidable coup de sonnette le troubla dès la première page.

— Allons, bon ! fit-il en frappant du pied.

Un instant après, un vieux monsieur essoufflé et roulant une clef entre ses doits entra comme une bombe, en bousculant Modeste, la bonne du commissaire.

— Venez vite, monsieur le commissaire, venez vite, je les tiens !

l'honneur de m. girofle 239

Ainsi parla le nouveau venu, bredouillant d'émotion, et le dialogue s'engagea comme il suit :

— Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler ?

— M. Girofle^ propriétaire. Hâtons-nous, il y va de mon honneur !

— Un mot encore : vous êtes marié ?

— C'est justement pour cela.

— Et votre femme ?. . .

— Je viens de la pincer.

Et M. Girofle faisait le moulinet aveo sa clef, d'un air à la fois exaspéré et triomphant.

— Contez-moi donc ça.

Et Lej oyeux qui, au fond, aimait à rire, se rassit d'un air rasséréné.

— Monsieur, je vous conterai cela en route... Mon honneur presse... De grâce, partons !

— Calmez-vous, monsieur Girofle. A quel étage demeurez-vous ?

-9- xVu sixième.

— Eh bien ! puisque vous les avez enfermés, vous ne risquez rien à attendre un moment. Je ne puis d'ailleurs vous suivre que bien et dûment renseigné.

— Soit, monsieur ! jo le ferai donc Lrièvetnent, car lorsque Thonneur me talonne, je ne cause plus, j'agis. Donc, sachez que je suis membre de la Société de protection des insectes nuisibles^ — une société qui ennuie furieusement celle des animaux domestiques — et que nous avions séance à trois heures. Je sors de chez moi à deux heures et demie, j'arrive exactement. Mais crac l notre président avait été piqué le matin même par une mouche charbonneuse. On délibéra un instant et, après s'être assuré qu'on n'avait fait aucun mal à la mouche, on se sépara, après avoir décidé que la séance serait remise après la mort du président. — Yoilà, me dis-je, une bonne occasion pour mener ma femme au Jardin d'acclination. Et, rentrant rapidement chez moi, je me <lirigeai droit vers sa chambre. J'ouvris la porte sans frapper, et,..

— Et?..,

— Et je vis mon honneur foulé aux pieds, monsieur le commissaire, par la misérable et*mon ami, un gredin que j'ai recueilli par bonté d'âme ! Ah ! canaille d'Isidore !

— Vous ne pourriez pas me donner quelques détails ?

l'honneur de m. girofle 241

Et Lejoyeux passait sa langiie sur le bout de ses moustaches.

— 11 suffit, monsieur, je vous dis que je les ai vus. J'avais le droit de les tuer. Je ne l'ai pas fait parce qu'on m'aurait chassé de ma société savante. Mais venez, venez vite ! Mon honneur m'étouffe. Je n'en peux plus !

— Voulez-vous mon avis franc, monsieur Girofle ; pas l'avis du fonctionnaire qui est à vos ordres, mais celui de Tami, celui d'un ancien confrère? Eh bien, vous allez peut-être faire une bêtise.

— Par exemple !

— Avez-vous réfléchi un moment aux conséquences de ce que vous allez faire ?

— Je ne réfléchis pas, monsieur, quand l'honneur a parlé.

— Ne craignez-vous pas le ridicule d'une aventure publique ?

— Je ne crains rien. Le ridicule n'est que pour les sots. L'homme de cœur, après ces choses-là, n'en marche que le front plus haut.

— Je VOUS crois. Mais une question encore. Vous êles à votre aise?D'GÎi vient la fortune?

— De ma femme. Mais je ne lui ai pas vendu mon honneur.

— Vous savez que la séparation de Liens sera prononcée.

— Peu m'importe. Je travaillerai pour me nourrir. Le pain avec l'honneur vaut mieux que les truffes sans...

— Trouvcrez-vous un emploi ?

— Je me ferai nommer sous-préfet. On en cherche de tous les côtés.

— Oui, mais on ne les garde que trois mois. Si encore vous aviez des enfants, une partie du Lien vous serait laissée pour les élever. Mais vous n'avez pas d'enfants ?

— Jusqu'à aujourd'hui, non, monsieur. Maintenant...

— Tous les gens qui vous auront connu riche vous tourneront le dos quand vous serez pauvre.

— Je me moque de leur estime. J'aurai la mienne.

— Vous payez Lien une cotisation à votre Société des Insectes Nuisibles ?

l'honneur de m. girofle 243

— Trente francs par mois pour les circulaires et imprimés.

— Trois cent soixante francs par an. II vous sera impossible de continuer à en faire partie.

— Par exemple ! au moment oii j'allais peutr être passer président I

Et un nuage terrible passa sur le front de M. Girofle.

— Eh bien ! tant pis ! je sacrifierai encore ça à mon honneur.

— Regardez-moi bien, monsieur Girofle.'

Et Lejoyeux, debout, son béret coquettement renversé sur l'oreille, les deux mains dans les poches de sa vareuse, fit complaisamment un demi- tour sur lui-même.

— Je ne sais pas votre âge, mais vous me semblez bien conservé, dit poKment M. Girofle. Partons-nous?

— Un instant encore. Est-ce q;ue vous me trouvez l'air grotesque ?

— Je ne me le permettrais pas^

— Eh bien, moi, j'ai été plus philosophe que vous.

— Par exemple ! Mais vous ne les aviez pas vus I

— Ah ! parfaitement. J'avais même aussi emporté la clef.

— Eh bien ?

— Ehbien, je l'ai rapportée tout doucement et je l'ai ghssée sans bruit dans la serrure.

— Et après ?

— Eh bien, après, c'a été uni. Comme cela, je n'ai pas eu de discussions dans mon ménage.

— Mais votre honneur ?

— Je l'ai mis ailleurs, puisqu'il n'était pas en sûreté là. Voilà tout.

— Alors, c'est le conseil que vous me donnez ?

— Absolument.

— Vous n'avez jamais regretté votre magnanimité ?

— Au contraire, je ni'en suis applaudi toute ma vie. D'abord ma femme est morte, et ce sont ses parents qui m'ont fait nommer commissaire.

— Vous ne vous êtes pas dégoûté de vousmême ?

l'honneur de 31. GIROFLE 145

— Au contraire, je me suis rattaché à moi davantage, puisque je n'avais plus que moi seul à estimer.

— Savez-vous que vous me tentez ! Le ridicule, la misère, ce n'était rien... Mais ne plus pouvoir payer ma cotisation à la Société !

— Allons ! un bon mouvement. Rentrez donc doucement.

Et Lejoyeux poussait Girofle vers la porte.

— Enfin, le voilà parti \ Quel pleutre ! quel goujat ! Mais je vais eniin pouvoir reprendre ma pipe.

Et Lejoyeux s'allongeait dans sa causeuse, la main tendue vers une allumette. Tout à coup la porte se rouvrit et Girofle rentra comme un coup de tonnerre.

— Impossible ! fit-il.

• — Et pourquoi donc ?

. ■ — Mais parce qu'ils m'ont vu !

- — Eh bien ! Allons donc ! dit Lejoyeux ; et il fit deux pas pour aller décrocher son écharpe,

246 LES FARCliS DE MON AMI JACQUES

— C'est que, fit Girofle hésitant, la fortune \ient de ma femme.

— Je suis prêt, reprit le commissaire qui, en un clin d'œil, avait remplacé sa vareuse par une redingote noire et son béret par un chapeau. En route !

— Un instant, murmura Girofle.

— Je n'ai pas un instant à perdre. D'ailleurs, puisqu'ils vous ont vu, que voulez-vous y faire ?

— Monsieur Lejoyeux, vous m'avez parlé en ami, tout à l'heure.

— C'est vrai. Mais dépêchons.

— Voulez-vous me rendre un grand service ? Allez-y, mais pas pour constater le flagrant délit.

— Pourquoi faire alors ?

— Pour demander à Isidore et à ma femme leur parole d'honneur de ne pas raconter qu'ils m'ont vu !

XXIY

Je choisis ce titre, me dit Jacques, pour que vous sachiez bien que la chose ne se passe pas «i France. — Nos douaniers, à nous, ne sont pas galants, et leur uniforme ne rappelle en rien celui des gardes-françaises. Ce sont de bons serviteurs de l'État, dont le plus grand souci est de nous empêcher de fumer des cigares belges, en quoi ils ont raison, parce que les cigares belges ne sont guère bons qu'à accommoder les perdrix aux choux. Mais il n'en est pas de même dans le grand-duché de Pettembourg, que je ne vous engage pas à chercher sur la carte, attendu qu'on l'y a oublié, lui et sa capitale Wessemberg, qui est pourtant une bien jolie ville. Là, messieurs les gabelous, comme disent encore les contrebandiers et les gens malappris, sont la coqueluche des dames, grâce à rélégance de leur tenue et au précieux de leurs manières. Et la chose se

comprend vraiment à merveille, ce pays-là ne produisant absolument rien par lui-même, et sa seule industrie consistant à faire payer des droits aux étrangers sur tout ce qu'ils ont dans leur poche. Les douaniers y sont donc le grand rouage du gouvernement. A eux les plus nobles fonctions, à eux les plus beaux uniformes, à eux surtout les cœurs aimants ! Ils y constituent la Véritable noblesse, l'aristocratie, le high life. On ne reçoit dans leur cercle que de parfaits gentilshommes et des gens ayant plus de quatre quartiers, ce qui fait joliment enrager l'arithmétique. Leur directeur général est une façon de Mamamouchi.

Or, au temps oii commence cette histoire, ce potentat était le sémillant Bourikfeld, un petit gros qui avait juste encore assez de ctieveux pour compromettre une purée Crécy et assez de dents pour avoir encore de temps en temps une fluxion. En voilà un qui avait fait des victimes ! — Comme il le disait lui-même avec une vanité souriante, il avait à l'endroit du sexe un irrésistible truc, quelque chose comme un talisman. Mais les talismans eux-mêmes s'usent, même dans les plus insipides féeries. Vous allez donc apprendre

fifttTîment celui du sémillant Bourikfeld fut brisé par un pouvoir supérieur, celui de la fatalité.

La belle comtesse Julia de Montrieux revenait des eaux de Spa, qui sont à la distance que vous voudrez du grand-duché de Pettembourg et de sa capitale Wessemberg. Tous avez peut-être, certainement même, rencontré quelquefois la comtesse qui voyage beaucoup. C'est une admirable créature, dont le profil fait l'admiration des statuaires, et le teint Filial le désespoir des peintres. Son grand charme est dans l'expression toute moderne de oe visage aux noblesses antique^. Quand la figure de la comtesse est au repos, on la pourrait prendre pour Minerve. l^Jais, quand elle rit, c'est à Manon Lescaut qu'elle fait penser. Une invincible gaieté fait passer comme des raj^ons de soleil printanier sur ce beau marbre. Telles, à travers les feuilles naissantes, les clartés tremblantes et mouillées d'avril viennent, dans nos jardins, palpiter au front rêveur des statues. Et, maintenant, si jamais vous avez ren-

2o0 LES FARCES DE MON AMI JACQUES

contré Mme de Montrieux, je suis absolument certain que vous l'avez reconnue.

Donc, elle revenait de Spa, oii elle avait passé deux mois en compagnie d'un gentilhomme assez authentique, mais tout à fait ennuyeux, le major Yan den Croutt. Elle se rendait seule à Wessemberg, oîi l'appelaient des affaires d'intérêt. Inutile d'ajouter que, comme toutes les élégantes en voyage, elle était suivie d'un monde de malles et de cartons. Il y en avait de toutes les tailles, de gigantesques et de minuscules, de quoi déménager le Panthéon par morceaux, de quoi occuper pendant vingt-quatre heures la douane d'un grand pays. Mais la comtesse avait horreur des formalités qui retardent l'heure des repas. Avant d'arriver à Wessemberg, elle avait pris ses précautions, et c'est munie d'une lettre de recommandation pressante pour le sémillant Bouikfeld, qu'elle fit son entrée dans la gare. Et quelle entrée ! Les réverbères eux-mêmes se penchaient pour la regarder dans sa délicieuse toilette, faite d'une petite toque à plumes rabattues, d'un mantelet de loutre et d'une robe d'un vert sombre.

Bourikfeld fut si fort ébloui qu'il faillit en lais-

ser tomber sa dernière dent et l'unique cheveu qu'il avait fendu en deux, à l'extrémité, afin de pouvoir se coiffer, avec, à la Capoul.

Aucun des colis de la comtesse ne fut visité, mais le galant douanier lui demanda la permission de lui faire visite, à elle.

— Mon Dieu, monsieur, lui dit Julia de Montrieux avec une charmante impertinence, je n'y vois aucun danger.

Elle ignorait donc, l'imprudente, ce que peut contenir d'obstination la vieille flamme d'un vieux beau I Ce ne fut pas une visite que lui fit le sémillant Bourikfeld, ce fut une invasion qu'il lança sur elle. Il devint l'Attila de cette pauvre femme, dont il assiégea la porte suivant toutes les règles de la stratégie la plus raffinée. Il en fit le blocus avec une patience qu'eût admirée le prudent Annibal lui-même, le plus réfléchi des conquérants. Il établit des ouvrages avancés dans les deux escaliers, tenta des assauts à toutes les heures, fit des reconnaissances dans les moindres couloirs, déchaîna enfin contre la place la muette

artillerie des plus invraisemblables cadeaux. La comlesse vit arriver chez elle et éclater en manière d'obus, des merveilles de tous les mondes. Oii ce diable de Bourikfeld achetait-il tout cela ? Parbleu ! il ne Tachetait pas, le gros malin ! Il avait recommandé à ses douaniers un redoublement (le surveillance, un surcroît de sévérité et, sur toutes les saisies importantes, il prélevait les plus beaux objets pour attendrir le cœur de l'inhumaine. Mais celle-ci les repoussait tous, bien que n en sachant pas la source criminelle.

0 fragilité de la femme ! La boîte de Pandore contient toujours le secret d'une chute. Mme Julia de Montrieux était parfaitement décidée à ne rien accepter du sémillant Bourikfeld et cependant, une fois, la tentation fut trop forte et elle conçut le lâche dessein de payer d'une simple espérance un présent qu'elle n'avait pas la force de refuser. Imaginez donc qu'il s'agissait d'une pièce de dentelle tellement admirable que la comtesse n'a vait jamais vu qu une fois la pareille, pendant son voyage en Belgique. Cette merveille avait mon e été l'objet d'un dissentiment entre elle et e mcjor Yan den Croutt. Julia avait fait comprendre fort clairement devant le major son désir de la

LE DOUANIER GALANT 2o3

posséder, et celui-ci lui avait répondu par la description d'un plan de défense d'Anvers. La comtesse avait boudé; le major s'était obstiné à décrire, et quelque rancune était restée de tout cela. Aussi, en entrait-il encore un peu dans la joie qu'eut la comtesse à tenir d'un autre que le major ce trésor tant envié et inutilement demandé, cet autre fût-il le sémillant et insupportable Bourilvfeld.

La comtesse était devant sa glace, la fameuse dentelle posée sur sa tête. Elle essayait des effets de mantille et se faisait à elle-même un tas de petites mines charmantes. Le major avait annoncé son arrivée à Wessemberg et elle l'attendait exprès sous cette parure qui ne pouvait manquer de lui être désagréable à voir. On sonna, et un homme entra comme un ouragan, se jeta à ses pieds, prit ses mains et les couvrit de baisers ; puis la contemplant, avec extase, ainsi coiffée :

— Âb ! Julia, merci de l'avoir mise pour me recevoir, s'écria-t-il. Merci ! elle vous plaît donc encore ?

2o4 LES rARCES DE MON AMI JACQUES

Julia contempla avec quelque étonnement le major. Car c'était lui qui pariait ainsi.

— Le fait est qu'elle vous va" à ravir ! ajouta l'excellent officier avec enthousiasme.

Julia commença à trouver la plaisanterie d'assez mauvais goût.

— Ah 1 pardon d'avoir tant hésité à vous l'offrir ! continua le passionné Van den Croutt.

Pour le coup^ la comtesse n'y tint plus. De sa johe main gantée de Suède, elle allongea une gifle à son adorateur, pendant que sa bouche, crispée par la colère, murmurait ces seuls mots :

— C'est trop de toupet I

Le major se releva, les yeux éoarquillés par la surprise, et se laissa tomber sur un canapé.

Au même moment, un second coup de sonnette retentit et un second homme, se ruant comme une bombe dans la pièce, sans voir m-ême le major atterré, vint rouler, comme une boule, aux pieds de la comtesse, lui prit aussi les mains et, les couvrant également de baisers :

— Ah I Julia, merci de l'avoir mise pour me re-

cevoir I

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Le major s'était levé, comme mû par un invisible res-

LE DOUANIER GALANT 2o5

sort, et serrait à la gorge le sémillant Botirikfeld, qui geignait comme un veau sans mère.

Comme naguère les Sabines, Julia épouvantée se jeta entre les combattants.

Ah ! l'explication ne fut pas comique pour le pauvre Bourikfeld ! Il lui fallut reconnaître qu'il n'avait eu que la peine de chiper la dentelle dans un imprudent envoi du major Van den Croutt. Celui-ci, en effet, voyant Julia blessée de ses précédents refus, avait fini par acheter l'objet et par le lui expédier en fraude. Grâce au redoublement de surveillance édicté par Bourikfeld, le colis avait été saisi. Vous savez le reste. L'aventure fit grand bruità Wessemberg et le pauvre Bourikfeld fut obligé de donner sa démission. Son successeur s'empressa de réclamer la dentelle à la comtesse, comme appartement à l'État, et le major Van den Croutt fut obligé d'en payer une autre à sa bien-aimée, ce qui le désobligea prodigieusement, attendu qve, comme homme, il était amou-

reiix. mais, comme Belge, économe avec les femmes.

La morale de cette histoire est que la contrebande est un dangereux métier.

^^ ïl faut convenir, me dit mon ami Jacques, que les femmes sont les créatures les plus fourbes du monde !

—• Le fait est, lui répondis-je, qu'après l'homme, je ne sais rien de plus pervers dans rhumanité.

— Rien n'est sincère en elles, ni leur amour ni leurs serments, ni leurs haines ni leur colères.

— Il est encore vrai qu'après l'homme, il n'est pas d'être sur la terre qui dise moins souvent la vérité.

— Celui qui prendrait au sérieux ce qu'elles racontent ferait mille folies par jour !

— Comme celui qui écouterait un homme qui lui veut emprunter de l'argent.

— Et de quelles câlineries hypocrites sont-elles capables pour atteindre leur but !

— Je ne connais rien de plus dégoûtant que les

platitudes dont est susceptible un homme qui veut être nommé sous-préfet.

— Tiens ! cette madame Beaugency !...

— Arrivons donc vite au fait î Tu as encare une déception en amour ?

— Moi, au contraire, je suis le plus heureux des mortels en ce moment. Une maîtresse que j'adore et que je ne croyais plus revoir m'est rendue.

— Eh bien, alors !

— Mon bonheur n'en est pas moins empoisonné par la fausseté qu'elle m'a montrée dans celte affaire.

— Avoue que tu ne l'en aimes que mieux.

— C'est vrai, mais je l'aime avec mépris !

— Le beau mérite qu'il y aurait à aimer une femme qu'on estime !

— - Non ! c'est à croire que ce que nous aimons le mieux dans la femme, c'est son infamie.

— Le fait est qu'en amour, nous n'avons rien à espérer de sa vertu.

— Mais c'est honteux, notre faiblesse !

— D'accord, mais pénible serait notre courage. Assez de philosophie, mon pauvre Jacques, et conte-moi ca.

Jacques continua ainsi :

— Tu ne t'intéresses pas démesurément à l'honneur de M. Beaugency ?

— Moi? je m'enfiche comme de Colin Tampon.

— Alors je n'ai aucun ménagement à prendre pour t'annoncer qu'il est cocu ?

— Mais je serais navré qu'il en fût autrement.

— Je le croyais ton cousin.

— Eh bien, après ! Me crois-tu donc assez égoïste pour souhaiter que ma famille soit un obstacle aux joies du reste du monde ? Le particulier doit céder devant le général. Généralement un seul cocu fait plusieurs heureux. L'intérêt universel est donc qu'il y ait infiniment de cocus et, comme autrefois Brutus, j'immole les miens à mon pays.

— C'est moi qui me suis chargé de le servir, dans le ménage Beaugency.

— Mes compliments, Jacques ! Car ma cousyie est charmante.

— Ah ! tu ne la connais pas comme moi !

— J'en conviens. J'ai cru agir convenablement en prenant du service dans une autre garnison.

— Tout est charmant en elle !

— Je n'ai pas besoin de le savoir.

— Ses mains !... son pied !...

— Ah ! tu m'embêtes ! C'est à croire que tu veux t'en débarrasser.

— Moi ! ah ! plutôt mourir cent fois que de renoncer maintenant à elle. Jamais je ne trouverais sur toute cette planète une petite canaille aussi accompli^ ! Et tout en elle respire l'innocence I Elle est blonde comme les étoiles ! Elle a les yeux bleus comme le ciel ! Et elle s'appelle Blanche !.. Il ne lui manquerait plus que de se nommer Ange ou Sainte par-dessus le marché. Ses moindres actions sont marquées au sceau d une sincérité qui s'impose. Elle I ne pas penser ce qu'elle dit i Mais alors le soleil fait semblant d'éclairer et le blé se moque de nous en nous faisant croire qu'il nous nourrit I

— Mais enûn, que t'a-t-elle fait?

— Oh ! un rien ! Voilà ce qui est pis, mon cher ! un rien ! une toute petite chose qu'un autre, moins clairvoyant, eût peut-être laissée passerinaperçue, mais qui, pour moi, dénote une perversité ! Tu vas en juger.

Quand il fut résolu que Beaugençy serait cocu, nous décidâmes en même temps, Blanche et moi, que nous le lui cacherions avec le plus grand soin. La discrétion, dans ce cas, est de bonne tenue. Certainement il serait piquant, la chose faite, de se mettre à danser devant le mari, en lui faisant des cornes, mais ces gamineries-là sont mal mes dans la bonne société. L'usage est de tenir le mari en dehors de ce qui se passe chez lui. Nous nous conformâmes à l'usage et je louai un petit appartement meublé, rue Chapon, pour y recevoir Blanche tous les jours, pendant que M. Beaugençy serait à la Bourse. Car tu sais que ton cousin tripote. Cela seul avait suffià m'ôter tout remords. Tromper un homme qui beugle, pendant deux heures comme un taureau, dans un temple grec, me paraît une œuvre pie. Ah ! mon ami ! quelle déhcieuse année nous avons passée dans ce petit coin î

Blanche ne manqua pas une seule journée . Le dimanche, elle envoyait son mari aux courses, qui sont la Bourse des jours fériés. Je ne te dirai rien

2Ôé Li:S FARCES DE MON AMI JACQUES

âc nos joies intimes. Je pourrais m'échauffer à C'3 récit plus qu'il ne convient. Sache seulement qu'elles étaient mêlées de mille enfantillages. Il çst une chose surtout qui nous faisait rire aux larmes. Pendant cette longue période de bonheur, Blanche était si distraite et si pressée de me venir rejoindre que, pas une fois, entends-le, pas une, elle ne pensa à apporter un tire-bouton. Aussi, pour fermer sa mignonne bottine sur son pied de reine, me fallait-il, chaque jour, tordre je ne sais combien d'épingles à cheveux, si bien qu'elle sortait chaussée à ravir, mais la chevelure mal retenue et presque absolument décoiffée. Cet oubli quotidien avait fini par nous amuser beaucoup. Les amoureux sont comme les enfants. Ils pleurent et ils rient de peu de chose ! Ne me dis pas que ce détail est sans aucun intérêt. Tu verras tout à l'heure son importance !

Un an, mon ami ! oui ! un an tout entier ! Le trois cent soixante-sixième jour seulement (et l'année n'était pas bissextile) de notre liaison, un orage la traversa. Une querelle commencée presque en riant et terminée par une sérieuse fâcherie. Nous avions tellement perdu la tête que nous nous étions mutuellement reproché notre

conduilc à l'égard de Beaugency. Je l'avais appelée : Épouse adultère ! et elle m'avait répondu : Perfide ami!

— Vous ne me reverrez jamais ! me dit-elle en partant.

Le lendemain j'étais positivement désespéré. Je lui écrivis une lettre qui demeura sans réponse. Ce jour-là, je me rendis, à l'heure ordinaire, au lieu du rendez-vous, ne pouvant croire qu'elle eût le courage de n'y pas venir ; mais j'y restai seul. Seul aussi, le jour suivant, et seul encore le troisième, bien que j'eusse rédigé vingt épîtres plus touchantes les unes que les autres. Le quatrième jour, je souffrais tant de cet abandon que j'avais mis un revolver dans ma poche, décidé à mourir dans ces lieux encore pleins d'elle et du souvenir de mon bonheur.

Quand l'heure accoutumée sonna, j'entendis un bruit léger à la porte. — Je tressailHs. L'huis s'ouvrit et Blanche apparut sur le seuil. — Je me précipitai à ses pieds :

— Ah ! merci d'avoir eu pitié ! lui criai je en tendant vers elle des mains suppliantes.

Mais elle, froide, et me repoussant doucement :

— Vous vous trompez, me dit-elle, je viens vous dire un adieu éternel.

Un tremblement me prit et je la regardai avec des yeux de fou. Mais elle continua sur le même ton et me désespéra de si belle manière, qu'après une scène poignante oii je me brisai, oîi j'épuisai toutes les soumissions et toutes les prières, oii je me traînai devant elle comme un supplicié lâche devant le bourreau, à bout de forces, à bout de courage, je tirai de ma poche l'arme libératrice et la posai sur mon front.

Je dois à la vérité de dire qu'elle arrêta ma main. Une lueur d'espérance traversa mon cerveau. Mais Blanche commença à me raisonner avec plus de douceur, il est vrai, comme un enfant qu'on gronde maternellement. Je la pressai d'être, une dernière fois, ce qu'elle avait été....

— Je me suis juré à moi-même de ne plus faiblir, me dit-elle avec une solennité singulière. Je l'ai juré sur la tête de mon mari. Je me regarderais, moi-même, comme la plus méprisable des femmes si je manquais à un serment si haut...

Que répondre?... J'étais A'aincu!... J'allais y renoncer moi-même.

Cinq minutes après, elle était dans mes bras.

Nous venions de passer les deux plus belles heures de notre vie d'amoureux.

— Ah! bien, me dit-elle, si j'avais pensé, en venant ici, que c'était pour cela, je ne s<erais certes pas venue.

— Yous le regrettez, Blanche ?

— Non, Jacques, je constate seulement que la femme est un être bien faible et que vous autres, hommes, avec de belles paroles et des larmes, vous faites de nous tout ce que vous voulez,

— Mais cette faiblesse et cette clémence sont votre charme éternel, votre plus doux privilège, ma bien-aimée !

— Ta ! ta ! ta ! ta ! C'est horrible de se dire : J'étais partie, résolue à ne plus m'humilier devant cethomme,etle voilàmon maître plus que jamais. J'étais venue pour rompre ma chaîne, et j'y ai ajouté un nouvel anneau !

Elle me disait tout cela tout en achevant sa toilette et moi j'étais, je l'avoue^ assez fier de l'avoir fait revenir d'une inébranlable résolution, d'avoir vaincu une volonté aussi ferme, de lui avoir fait cette surprise d'agir contre son propre parti pris.

Elle venait de glisser son pied dans sa bottine et d'en poser le bout sur une chaise. Mais au lieu de chercher, comme autrefois, une épingle à cheveux sur sa tête, je la vis fouiller dans $a poche et en tirer un tire-bouton.

— Tiens! me dit-elle en me le montrant avec une mutinerie triomphale, aujourd'hui je ne l'ai pas oublié !

XXY

HISTOIRE ÉPOUVANTABLL

Cp sera en 1900, s'écria Jacques. Non ! c'était en 1900, puisque Fusage est, je ne sais pourquoi, de raconter les histoires au passé. Après tout, imaginons que j'écris ces lignes e^i 1910 et qu'il y a dix ans que l'aventure eut lieu. Cette hypothèse n'est pas plus invraisemblable que beaucoup d'autres.

Doue c'était en 1900. La peine de mort n'avait pas encore été abolie en France, mais il y avait une quinzaine d'années, pour le moins, qu'on n'y avait exécuté personne. Alors pourquoi l'avoir gardée? — Les Prudhommes disaient à cela que c'était une terreur salutaire à laisser planer sur les criminels, comme si ceux-là étaient assez simples pour sl^mouvoir d'un châtiment purement platonique î

Enfin, la peine de mort existait toujours, dans les lois au moins, et la France possédait un bour-

reau. Ce bourreau, nommé Jolicœar, était un gentlemaq accompli, qui n'avait gardé de sa profession que l'habitude de porter des chaussettes rouges dans des escarpins vernis. Un élégant, d'ailleurs, im muscadin presque, un peu plus un gommeux, très aimé des blanchisseuses de son quartier, et ayant eu des succès de l'autre côté de l'eau qu'il pouvait d'ailleurs traverser sans danger de se noyer.

A quoi, me direz-vous, passait son temps ce bourreau honoraire ? — Mais d'abord à élever des oocus en chambre dans son quartier, et puis à perfectionner sa petite machine ; car il est remarquable qu'on perfectionne d'autant plus la guillotine qu'on s'en sert moins. Elle sera parfaite quand on l'aura supprimée, et alors ce sera vraiment dommage de faire disparaître une perfection de ce monde, qui en compte si peu. Seulement, Jolicœur avait travaillé son outil à un point de vue très particulier. Assez longtemps, pensait-il, on g'était exclusivement occupé des commodités du patient et il était temps de penser à celles de l'exécuteur. Tout avait été fait pour transformer la décapitation en un sorbet Sur le cou, tandis que rien n'avait été tenté pour Tamusement et l'écono*

mie du propriétaire du meuble. Aussi Jolicceur avait creusé la question. Le transport du bois de justice, par exemple, était une vraie ruine. Il avait cherché de ce côté, et, finalement, il avait accouché d'un petit appareil en palissandre, très coupant et très portatif, si portatif qu'on pouvait le mettre dans un sac de voyage, oii il ne tenait pas plus de place qu'un nécessaire de toilette. Non, vrai ! c'était devenu un vrai bijou, facile à suivre en voyage et d'un usage tout à fait agréable. Jolicœur en avait présenté le modèle à l'Institut, et en avait reçu une médaille de philanthropie.

Jolicœur achevait un jour une tête de veau ^ l'huile, quand un pli cacheté de rouge lui vînt du ministère de la justice. C'était tout simplement l'ordre de se rendre à Carcassonne pour y décapiter un nommé Thomas, qui avait tué sa bonne sous prétexte que celle-ci faisait danser l'anse du panier. Pourquoi diable les foudres, depuis si longtemps éteintes de la justice, s'étaient-elles rallumées pour accabler le pauvre Thomas ? Je vaic vous le dire. Le crime manquait absolument

de pittoresque et de détails horribles. Il était si bourgeois et si bêtement accompli, que les jurés en avaient été écœurés. Tous s'étaient dit : cet homme nous embête avec son forfait de quatre scrus ! Son avocat l'avait à peine défendu, n'ayant rien à tirer d'affreux de cette mauvaise action sans relief. Plus souvent qu'on aurait accordé des circonstances atténuantes h cet animal dont les atrocités étaient nulles, et qui n'avait rien d'amusant dans son vice ! Thomas s'était bien pourvu en cassation et en grâce ; mais à la cour, comme h la présidence, on avait éprouvé un dégoût frisant le dédain pour cet assassin sans physionomie- — « Voilà un bon exemple à faire, avait dit M. le ministre de la justice. Ça apprendra à ces messieurs à être un peu plus drôles dorénavant. »

Jolicœur fut assez ennuyé de ce départ qui contrecarrait un rendez-vous d'amour. Néanmoins, le plaisir d'employer, pour la première fois, sa petite guillotine de poche contrebalança bien vite sa mauvaise humeur. Il serra le joujou à têtes dans son sac de nuit et partit en fiacre pour la gare d'Orléans, ayant l'air du premier voyageur venu.

A peine était-il installé dans un coin de son ^vagonde première, ayant d'ailleurs posé dans le filet son homicide colis, qu'une jeune dame entra, dont une voilette épaisse couvraitle visage. Etpuis, le sifflet donna le signal, laissant la nouvelle venue en train d'installer sa valise, une petite valise légère, au-dessus de sa tête.

Ils n'étaient que deux dans le compartiment. Jolicœur en profita pour faire le galant. Il ne voyait pas les traits de sa compagne, mais il avait pu s'assurer que sa taille était charmante, qu'elle avait un pied de duchesse et une petite main blanche dont chaque geste semblait l'envolée d'un pigeon ; au demeurant, une créature tentante soQs l'anonymat de sa coiffure, sentant les parfums les plus suaves et bien faite pour tourner la tête d'un bourreau galant.

On causa. On se fit, bien entendu, un tas de mensonges. Le voyage était long ; il fut abrégé par mille mtimités charmantes. Ahl ma foi! Jolicœur ne pensait guère à Thomas, et il eût voulu que Carcassonne fût à l'autre bout du monde !

On y arrivait cependant. Le sentimental exéôuleur était à bout. Il avait perdu la tête. On criait aux portières : « Carcassonne ! Carcassonne !.... » La dame y descendait comme lui. Elle daigna lui donner son adresse et un rendez-vous pour le lendemain matin. Fou de joie, il avait bondi, son petit bagage à la main, et s'était perdu dans la foule, plein de rêves incandescents et voluptueux. Le rendez-vous était pour huit heures. Il fallait que Thomas, ce malencontreux Thomas, fût bâclé avant.

La grande place de Carcassonne regorgeait de spectateurs. Toutes les chaises de l'église avaient été louées au curé. A six heures sonnant, Thomas arrivait, toujours abreuvé de mépris par l'humanité. Il n'est pas jusqu'à l'ecclésiastique qui devait l'assister qui, lorsqu'il avait voulu se confesser, ne l'eût écouté avec distraction et n'eût semblé lui dire :

— Penh ! un péché de cinquante-sixième ordre ! Du purgatoire tout au plus !

Jolicœur attendait, fiévreux, son paquet à la

main. Il n'avait pas un moment à perdre pour dépêcher son client et courir aux pieds de sa belle. Thomas, résigné, s'était mis à genoux sur une dalle que les gendarmes hii avaient indiquée. Alors, Jolicœur ouvrit le sac de voyage et pâlit horriblement.

Ses mains, trop précipitées, en avaient tiré, au lieu de son outil de travail, une jolie chemise de femme en soie bleu-clair et quelques appareils familiers de toilette, entre autres un charmant clyso à bout d'ambre.

Malheur ! trois fois malheur ! Par une distraction inexplicable, en sautant de chemin de fer, il avait emporté la valise de sa voisine et lui avait laissé la sienne.

Cependant, à la vue de ces engins de mort inattendus, la foule avait poussé un hourrah d'étonnement, et Thomas avait jeté les hauts cris.

— Je ne veux pas de votre lavement empoisonné, criait-il! j'ai droit à la décapitation. Le code est formel. C'est ma tête seule que vous devez frapper ! Vous avez le droit de me tuer, mais pas de me déshonorer en me donnant pubhquement ce vénéneux clystère î

Et la foule prenait visiblement parti pour lui.

La position de Jolicœuv devenait intolérable. Heureusement que c'était un homme de résolution. Il remit brusquement les causes du désarroi public dans le sac et, fendant la presse, ij se sauva à toutes jambes, pendant que Thomas pinçait un rigodon de délivrance avec les gendarmes, qui crevaient de rire à se mouiller leurs bottes.

A travers rues, ruelles, boulevards, chaussées, promenades, Jolicœur courait, courait, poursuivi par le tumulte des chiens et des polissons. Il avait atteint la demeure de sa bien-aimée et, par un brusque mouvement, il avait disparu dans la maison, dépistant toutes les traces. Un instant après, il frappait délicatement à la porte de la chambre de sa délicieuse compagne de voyage... Mais rien ne lui répondait.

Alors il ouvrit timidement la porte, comme font les amoureux qui espèrent trouver leur maîtresse endormie.

Mais un spectacle horrible l'attendait.

Sur une table, sa petite guillotine était dressée,

et, à côté, une tête de femme était posée, si délicatement coupée, qu'elle semblait sourire encore, tandis que le corps, demeuré assis sur une chaise, paraissait attendre tranquillement qu'on le raccommodât. La scène était malheureusement la plus facile du monde à reconstituer. Elle aussi, la dame, en ouvrant sa valise, avait eu une surprise, mais y trouvant quelque chose qui lui avait paru être un délicieux nécessaire de toilette, et prenant en particulier la lunette de la guillotine pour JUi miroir, elle s'en était si fort approchée qu'elle y avait passé la tête... et, crac ! le ressort mystérieux avait joué. La tête avait roulé.

Jolicœur était à la fois confondu de la beauté de sa découverte et vivement embarrassé de ce cadavre.

Mais la providence veillait sur lui.

Ayant fouillé les poches de la morte anonyme pour tâcher d'y trouver les traces de son identité, il y avait découvert les preuves du plus horrible forfait. Cette femme avait empoisonné toute sa famille pour en hériter et avait fait mourir son mari en lui enfonçant des épingles à cheveux dans le cœur pendant son sommeil. Jolicœur fit, surplace.

27G Li:S FARCES DE MON AMI JACQUES

une petite instruction et prit le parli d'écrire à éon ministre la vérité.

Celui-ci fit un rapport au président de la République qui, frappé du caractère providentiel de cette histoire, dans laquelle un quasi innocent avait été miraculeusement sauvé et une grande coupable non soupçonnée, punie, proposa aux Chambres de charger désormais la nature ou Dieu, au choix des croyances, du soin de supprimer de ce monde les gens indignes d'y vivre. Et voilà comment la peine de mort fut abolie en France, cette année-là. Mais Jolicœur n'a pas été épuré pour cela. Il est bourreau à la suite et porte encore des chaussettes couleur cerise. Les Prudhommes sont convaincus que la suppression de son traitement au budget porterait un coup terri,Je à la moralité publique. Dans une vingtaine d' ^ées seulement, on ne lui donnera peut-être pas de successeur à sa mort..

i XXVI

OTHELLO BARRIGOUL

Croyez-vous à l'influence des prénoms sur nos destinées?

— Moi, pas le moins du monde, répondit Jacques, et jamais l'idée ne me serait venue d'appeler, sur les fonts baptismaux, mon fils: Pascal, dans l'espoir qu'il inventerait une nouvelle brouette, ou : Tanner, dans l'Unique but de le nourrir économiquement.

Il semblerait, cependant, au premier abord, qu' '"! nommant Othello le dernier rejeton de leur race obscure, M. et Mme Barrigoul eussent deviné son caractère. Mais allons au fond des choses. Pourquoi ce vocable avait-il été choisi?.. Parce que c'était au sortir d'une représentation du More de Venise de Ducis que Mme Barrigoul avait, pour la première fois, senti tressaillir ses entrailles (rexpression est odieuse, mais consacrée)

L'étranglement de Desdémone avait d'ailleurs

IG

si prodigieusement impressionné celte naïve personne, «une Cassoulade de Montauban, s'il vous plaît 1 que Tenfant était venu au monde avec une teinte pain d'épice très caractérisée.

Nous nous trouvons donc, déjà, non plus devant une coïncidence banale^ mais en présence de ce phénomène du regard que les Grecs avaient euxmêmes observé, puisqu'ils ne permettaient aux femmes enceintes que la contemplation de nobles modèles.

Ajoutez à cela que, fils unique, et par conséquent très gâté, le jeune Othello possédait toutes les formes de Tamour-propre et toutes les variétés del'égoïsme.

La jalousie, en amour, étant l'expression la plus stupide, la plus féroce et la plus dangereuse de ces deux vices, il était tout naturel qu'elle fût le lot de ce docile élève de maîtres trop indulgents.

Mais ce n'est pas tout. Très imbus de la littérature joyeuse du commencement de ce siècle, les parents de notre héros lui avaient enseigné cette doctrine bien fausse — malheureusement pour les célibataires — que toutes les femmes trompent leur mari. Aussi, pendant une quarantaine d'années, et je ne compte pas les mois de nourrice, les

OTHELLO BARRIGOUL 279

seuls pendant lesquels Thomme soit à peu près inoffensif, Barrigoul fils n'avait-il pas eu assez de railleries pour les membres de la grande famille, jusqu'à ce qu'un beau jour, las d'être seul et n'ayant plus, là, son père et sa mère pour lui faire des dévotions, il prit lui-même femme, et épousa sans solennité Brigitte Minot, une délicieuse fille de dix-huit ans, que des parents pauvres livrèrent sans remords à ce tyran.

Son premier soin fut, bien entendu, de quitter la ville — une ville de quinze cents âmes, au plus, — pour aller s'enfermer, avec sa nouvelle épouse, dans une petite propriété qu'il avait achetée sous un faux nom et avec l'intention bien ferme de n'y recevoir célibataire qui vive.

Jugez donc de son désappointement quand, au bout de deux mois de cette Chartreuse à deux, il reçut la lettre suivante de son vieux camarade Porphyre Le doux :

(( Méchant ami, je t'ai enfin découvert ! Oreste, que t'a fait ton Pylade ? C'est demain ta fête et je n'y tiens plus. Je pars ce soir. Tu me mettras à la porte, si tu veux, mais j'arrive. Euryale laissera ses fleurs à la porte de Nysus. — Ton fidèle Porphyre. »

280 LE* F*''<"''iS DE MON AMI JACQUES

Le diable l'emporte 1 pensa Olhello.

Puis il eut un moment d'attendrissement. Ce Porphyre l'aimait tant I - Car notez que ces égoïstes ontle don d'avoir toujours des amis exceptionnels. Ce sont des gens naïfs qui se disent : U s'aime trop lui-même pour ne pas être aimable Et puis Porphyre Ledoux n'était pas marié, il est «ai, mais c'était une variété d'homme bien inoffensive : un savant. Membre de la Société des sciences météorologiques de Grenoble, corresporidant de l'institut libre de Yoiron, officier d'académie de la république d'Andorre, lauréat des jeux therraométriques de Jersey, ce modeste observateur dépensait en ingénieuses expériences une petite fortune que, vous et moi, aurions mangée avec les cocottes. Son grand mémoire sur certains effets de la foudre et notamment la nature de son bruit dans fhypothèse où la lune sermt habitée lui avait valu une médaille à l'Athénée de

Tonnerre.

^ Celui-là n'est pas dangereux, pensa Othello.

Il est si laid 1

OTHELLO BARRIGOUL 281

Et il ajouta, en se contemplant soi-même affectueusement dans une glace :

— Et puis, je les surveillerai. Et malheur

SI

La pauvre Brigitte sauta intérieurement de joie (exercice très difficile que je recommande aux acrobates) en apprenant qu'il y aurait un convive tout à riieure. L'innocente créature ! Elle ne comprenait rien aux humeurs farouches de son mari et à cette fureur d'isolement. Aussi, se promettait-elle, toujours m petto, d'être bien aimable avec le voyageur pour le retenir le pliia longtemps possible.

Son premier sourire à l'arrivant mit la passion d'Othello en éveil : un bon sourire de jeune femme cordiale et franche pourtant ! Porphyre avait un paquet sous le bras, que son hôte scruta de l'œil, sans en deviner le contenu, mais qui lui fit mauvaise impression... Un Dictionnaire de déclarations peut-être ! Autre indice grave : M. Ledoux, qui était ordinairement mis comme quatre sous (c'est un proverbe), avait fait des frais évite.

LES FARCES i^E MON AMI JACQUES

dents de toilette. Le nœud de sa cravate^, — chose rare ! — était par devant. Son pantalon couvrait les tiges de ses bottes au lieu d'en être couvert. Comble du dandysme : il semblait avoir ses deux bretelles! Enfoncé Brummel ! il sentait bon... quelque chose comme la fleur d'oranger. Mais M. Barrigoul ne fut pas dupe de cette odeur fallacieusement virginale. Il ne s'en défia que davantage. Que fut-ce donc, quand, à table, il surprit de petits signes d'intelligence entre sa femme et son ami ! Il suivit du coin de l'œil cette télégraphie audacieuse. Au dessert, les deux misérables ne prenaient même plus la peine de dissimuler.

Ainsi Porphyre exécuta très clairement une mimique qui voulait dire : Pourquoi pas maintenant?

Et Brigitte y répondit par une autre mimique qui voulait dire aussi clairement : Pas encore !

Puis le regard de M. Ledoux interrogea et signifia clairement : Où ?

A quoi l'index de Mme Barrîgoul répondit en désignant une fenêtre, celle d'une chambre du rez-de-chaussée, toute enveloppée de verdure fleurie, et qui était la plus fraîche de la maison en été.

OTHELLO BARRIGOLL 283

Othello eut un ricanement infernal.

— Qu'as-tu, mon ami? lui dit Porphyre.

— Envie d'éternuer.

— C'est l'approche de l'orage, J'ai souvent remarqué cet effet... Ainsi, dans l'hypothèse, que j'accepte volontiers, pour ma part, où le nez des habitants de la planète Jupiter serait dix-sept millions de fois plus gros que le nôtre, il se pourrait que le bruit du tonnerre fût tout simplement Fécho, répercuté par les espaces célestes, de leurs coryzas. Cette théorie serait même plus flatteuse que celle qui l'attribue aux expressions irréfléchies de la lune.

— Ya ! va ! mon gaillard ! pensa BarrigouK Tâche de me donner le change maintenant.

Et son parti était pris. Celui de précipiter les faits et de sévir de suite.

Sous prétexte d'aller tirer les chauves-souris, il était descendu dans le jardin, son fusil sous le bras, et s'était mis en observation derrière un arbre, guettant la croisée toute mélancolique où pendaient los volubilis refermés par la nuit, et

'*~— ~»r«iir'

qu'avait si impmdemment désignée le doigt de sa femme. Il faisait un temps couvert que de lointains éclaics déchiraient. Un bon temps pour la ven- ;^eance! comme on dit dans les mélodrames. Sou- Jain les volets s'ouvrirent doucement, et Othello fouilla des yeux la demi-obscurité de la pièce. Il vit très distinctement, tout près du rebord de la fenêtre, une tête qui parut se pencher. Elle était surmontée, comme un chignon, d'un bouquet de feuillage. Madame avait mis des fleurs dans ses cheveux ! Elle se détachait sur quelque chose d'un blanc mat. On portait alors de larges collerettes, 3t Mme Barrigoul en avait une précisément. Cette tête était immobile, dans l'attitude de la rêverie, mais Une autre ombre apparut — celle de Porphyre, très clairement, — qui, d'un geste rapide et passionné, la prit entre ses mains et la porta amoureusement vers son propre visage, sans qu'elle parût opposer la moindre résistance à cette famiharité.

Pan ! Pan ! ces deux coups secs se détachèrent sur un roulement vague de tonnerre.

Et les deux canons du fus?l de M. Barrigoul fumaient encore quand il remit brusquement Tarme sur son épaule et rentra dans la maison^

OTHELLO BARRIGOUL 285

tremblant de tous ses membres et les yeux injectés de sang.

Il courut d'abord à la chambre de sa femme.

Celle-ci était en train de se délacer avec une tranquillité parfaite

— C'est Porphyre que j'aurai tué, pensa-t-il, mais quel admirable aplomb a sa comphce ! Oh ! les femmes î

^t avec une indignation muette, mais non sans volupté, il Fcgarda la belle coupable dénouer sur ses épaules son admirable chevelure blonde, pendant que son complice râlait, sans doute, la poitrine déchirée de deux balles.

— Yotre ami Porphyre était fatigué du voyage, lui dit très naturellement Brigitte, et m'a -chargé de l'excuser près de vous de ne pas vous avoi. attendu pour se coucher.

— Où l'avait-on installé ?

— Dans la grande pièce du fond. Mais n'y allez pas î vous allez le réveiller.

— Non, madame ! il est des sommeils dont on ne se réveille pas ! reprit Othello d'une voix sinistre.

Et, curieux de son propre crime, il sortit à grands pas.

Quand il entra dans la chambre de M. Ledoux, il ne fut pas médiocrement surpris de trouver celui-ci assis paisiblement devant sa table, écrivant à la hâte et ayant devant lui un énorme melon.

— Ah ! mon pauvre Othello ! lui dit affectueusement porphyre,

Absolument ahuri, M. Barrigoul garda le silence.

— ïmagiue-toi, continua le doux savant, que, me rappelant ton goût pour le melon, je t'en avais apporté un que j'avais choisi moi-même, d'après des connaissances personnelles que j'ai de cette matière. C'était une surprise. Je voulais qu'on le mangeât ce soir, mais ta femme n'a jamais voulu. Elle a prétendu qu'il serait plus mûr demain. J'aurais mieux fait de suivre mon idée. On l'avait mis, figure-toi, pour le mieux conservei*, dans la chambre la plus fraîche de la maison, et, avant de me coucher, j'avais voulu tout à l'heure aller vérifier son état, quand un des phénomènes les plus curieux de ma vie de savant se

OTHELLO BARRTGOUL 287

passa devant moi. Au moment où, ayant ouvert la fenêtre, je portais le fruit à mon nez pour le sentir oii tu sais, un double éclair sillonna la nue, la foudre gronda par deux fois et le melon me tomba des mains. Le voici. Regarde !

Barrigoul s'approcha et vit, en effet, le melon déchiré en deux places, de trous réguliers et estompés de noir.

— Je me tâtai avec effroi, continua Porphyre. Je ne sentais aucun mal. J'allumai une bougie: aucun désordre dans la chambre. Et cependant la foudre était tombée là, les traces en sont palpables. Quelle découverte, mon ami!

— Quelle découverte? interrogea Othello complètement abasourdi.

— Mais la puissance de ce fruit, pour détourner les effets de la foudre, ou plutôt pour en absorber les dangers ! Plus de paratonnerres, mon ami. Un simple melon sur la tête , c'est un prorgrès dont profitera l'humanité tout entière.

Et le bon savant, ayant quitté son grimoire, sautait de joie comme un enfant.

L'homme n'est jamais absolument mécuant.

Othello lui-même fut atteint de cette gaieté innocente. Il pensa, de plus, avec quelque angoisse,

qu'il s'en était fallu de quelques lignes qu'il tuât injustement ce bon être. Il eut un accès de sensibilité inattendu. 11 tomba dans les bras de son ami.

— Ce brave Porphyre ! lui dit-il en le serrant dans ses bras de toutes ses forces.

Cependant Brigitte, nquiète de l'absence de son mari, était accourue. Ce fut un embrassement général, et un huissier lui-même en aurait pleuré. Le mémoire de Porphyre Ledoux sur le paratonnerre végétal est déposé à l'Académie des sciences. Il en sera rendu compte avant qu'il soit dix ans.

Page 1