‹ Les farces de mon ami JacquesChapitre 29 sur 34 · L'ÉPREUVE · texte numérisé non relu

L'ÉPREUVE

Lorsque Mlle Yictorine Durand, en religion dramatique sœur Marcelle de Guise, parut pour la première fois sur les planches, dans la grâce ébouriffée de ses seize ans, un des princes de la critique, en humeur galante, lui consacra cette phrase qui aurait aisément trouvé sa place dans tel roman moderne : « Mlle de Guise est une étoile en herbe qui chante de main de maître . »

Aujourd'hui, je dirais volontiers que l'étoile est en blé, si Marcelle n'était plutôt brune que blonde, après avoir été l'une et l'autre. C'est une des rares filles de théâtre qui aient mieux qu'un minois chiffonné. Sa beauté (le mot n'est pas de trop) est faite d'une distinction réelle dans les lignes et, sur son visage, franchement moderne pourtant, erre un reflet du calme antique, d'oii résulte, au repos, je ne sais quoi de marmoréen.

Je lui donne un nom de fantaisie dans cette

histoire, mais je serais ravi que vous la reconnussiez. Car « cette jeune personne est vivante », comme disent, dans les fêtes foraines, les montreurs de femmes géantes. Mais Marcelle n'est pas géante ; elle est de moyenne taille, très élégante de façons, avec un petit air dédaigneux. Sa bouche est adorable, bien que ne contenant pas soixante-quatre dents comme celle de Mlle Samary. Quand elle avait douze ans, elle mordait à toutes les friandises, au grand désespoir de sa mère, la prévoyante Mme Durand, qui craignait qu'elle n'abimât ce trésor, et ne manquait jamais de lui dire : « Mademoiselle, ce n'est pas avec sa boudie qu'une jeune fille bien élevée casse des noisettes. » Au reste, un poète contemporain a fait le portrait de Marcelle. Je le transcris ici comme dernièr-e note de ce passeport et parce qu'il aidera, sans dçute, h reconnaître l'héroïne de mon récit :

Deux yeux si grands qu'un coin du ciel doit s^y trouver 1 Si profonds qu'on dirait deux étoiles tombées Au creux du lac d'argent où la Nuit vient rêver, Quand l'air vibrant se.nplit du vol des scarabées.

Comme un arc de corail les lèvres recourbées Ont dee traits dont nul cœur ne se saurait sauver,

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Et David, sur ses pas, eût cru voir s'éiever

Les jardins oh passaient les blanches Bethsabées.

Dans sa grâce robuste et sa douce fierté, On penserait, à voir sa riante beauté, L'épanouissement d'une rose trémière;

L'ombre de ses cheveux, sombre et vivant réseau, Baigne amoureusement son teint fait de lumière Et passe, sur son front, comme une aile d'oiseau.

Y êtes-vous, maintenant ? Non ! Eh bien, tant pis pour le peintre ! Je suis résolu à ne pas pousser rindiscrélion plus loin.

Mon ami Jacques, dont je vous ai parlé déjà, a un frère qui fait son droit à Poitiers. Léopold — c'est son nom — est un aimable garçon dont le seul tort est de croire qu'il a vécu, en province, la vie des Parisiens de Balzac. Il dit avec un grand sérieux : « Mon père m'a fait quitter Poitiers parce que j'y faisais trop de folies, et m'a envoyé à Paris pour m'y ranger un peu. » Plein de sagacité, ce père ! car c'est moi qu'il a chargé du soin de rendre ce fils prodigue digne de manger le veau gras familial. Seulement, Léopold ne se

presse guère. Il me dit, pour s'en excuser, qu'il n'aime pas le veau et attend que cet animal soit devenu bœuf pour aller en grignoter une tranche au foyer du repentir.

En attendant, il trouve le moyen de faire presque autant de sottises à Paris qu'à Poitiers. Il y a des natures indomptables et que la Grande- Cliartreuse ne protégerait pas contre ellesmêmes. Beaucoup de candeur au fond de cette humeur bruyante, de ces juvéniles emportements, de cette fausse expérience et de ce scepticisme d'emprunt. C'est ainsi que nous les font les préfectures.

Un soir que je promenais Léopold, après dîner, dans le passage Choiseul, ce qui est une occupation bigrement innocente, je le vis tomber en arrêt, devant la boutique d'un marchand de photographies, sur l'image de Marcelle. Le fait est i '<î la de Guise, comme on disait au bon vieux temps, était charmante, ses cheveux dénoués sur les épaules, son pied mignon h peine agrafé au bâton d'une chaise, dans l'attitude méditative d'une personne dontle négligé n'a rien d'imprévu et dont le demi-déshabillé est parfaitement volontaire.

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— La belle créature ! me dit-il avec émotion.

— Veux-tu acheter cette carte ?

— Oh ! non !

Et il ajouta, avec je ne sais quoi de pénétrant et de convaincu dans sa voix d'adolescent aux virilités sonores :

— Je voudrais qu elle me la donnât.

— C'est beaucoup plus cher, lui fîs-je observer philosophiquement, mais ce n'est pas impossible. Une heure après (ô père trop confiant dans un indigne Mentor !), Télémaque et moi nous entrions dans la grotte... non, dans la loge de Calypso Marcelle.

Une loge comme toutes les loges d'actrices. Je ne sais quoi de confortable et de bohème dosé dans d'agréables proportions. Tentures d'étoffe.^ • meubles pareils ; une psyché et une glace de toilette aux bords chiffonnés de dentelles. Odor di femina. Le parfum divin de la femme donnant quelque chose de grisant à l'air alourdi de poudre de riz. Mon jeune ami débuta par une bêtise : il traita avec un sans-façon déplorable une per-

sonne d'âge, habillée en mérinos noir, qui tâtillonnait humblement dans la pièce avec des allures de domestique. Léopold comprit l'étendue de sa faute quand il entendit Marcelle dire à cette dame :

— Maman, aie donc l'obligeance de remettre un lacet à ma bottine.

Mais il comprit bientôt aussi qu'elle était réparable, quand la délicieuse enfant se mit à apostropher Mme Durand dans ces termes :

— Décidément, ma pauvre mère, il n'y çi pas plus moule que toi !

La présence de Mentor ne me parut pas justifiée dans ce temple du respect filial. D'ailleurs la présentation était faite. J'avais rempli mon devoir envers le vertueux Ulysse du Poitou. J'alléguai une course à faire, je serrai la main de Marcelle, je saluai Mme Durand jusqu'à terre, je prévins Léopold qu'il me retrouverait, s'fl \e voulait, à onze heures au café Riche, et je sortis, espérant pour lui qu'il ne m'y rejoindrait pas.

Mlle de Guise m'avait paru bienveillante pour mon élève. L'impatient lui avait demandé son portrait tout de suite et de but en blanc. Elle lui avait répondu très gracieusement :

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— Je n'en ai plus ; il ne me reste absolument qu'mie épreuve d'essai que je dois rendre au photographe.

Et comme il insistait follement pour avoir cet exemplaire unique, cette image avant la lettre :

— Nous verrons ! lui avait-elle dit, si vous êtes bien sage.

Ce : « nous verrons ! » m'avait paru plein de promesses et de sous-entp^irius.

Une heure à peine après, le hasard me fît rencontrer, sur le boulevard, Léopold fort agité.

— Eh bien ? lui dis-ie.

— Adorable ! j'en suis amoureux fou î

— Et tu es parti?

— Un monsieur très décoré est venu ; elle /appelle : mon oncle. C'était assez d'avoir à peu près outragé sa mère, sans me mettre à dos le reste de la famille. Ma présence paraissait gêner ce sexagénaire ; je me suis en allé.

— Tu as aussi bien fait.

— Mais je la revois avant la fin de la soirée.

— Est-ce que... ?

— Non ! pas aujourd'hui. Mais elle m'a promis son portrait ; tu sais, la fameuse épreuve d'essai I Je l'aurai ce soir même ! je passerai la nuit tout entière à la regarder !

Et il ajouta mille folies, comme en débitent les amoureux, ce qui les distingue des autres hommes lesquels ne disent plus de folies, mais seulement des bêtises et des platitudes.

— Elle écrira certainement un mot derrière ce carton, me disait-il avec l'enthousiasme d'un soldat annonçant la victoire de Marathon. Un mot de souvenir ! Bien mieux, un mot d'espoir ! D'abord elle a inscrit mon nom sur son calepin. C'était certainement pour cela. Ah ! je brûle de les lire, ces lignes que sa main blanche a tracées ! je voudrais les déchiffrer déjà, ces délicieuses pattes de mouche auxquelles pend mon bonheur ! Car on sait à Poitiers ce que les mots veulent dire ! M'appellera-t-elle son ami ? son cher ami? ... qui sait ? peut-être, son vieil ami ! On fait connaissance si vite !... Sera-ce un témoignage? un gage ? un hommage ? Oh ! non I ce serait glacial !...

Et il divagua longtemps de la sorte, tirant les pronostics les plus saugrenus et les conclusions les plus audacieuses des termes inconnus encore

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de la dédicace, probablement banale, dont il allait être l'objet. Je le laissais faire ! C'est si bon de rêver tout haut et de dire ses illusions aux étoiles ! Il m'avait ramené ainsi, en me martyrisant le bras, jusqu'à l'entrée des artistes du théâtre oîi jouait Marcelle, après m'avoir expliqué que ce n'était pas une femme comme toutes les autres, que c'était une nature tout à fait exceptionnelle et que même, du reste, à y 'regarder de près, sa mère, Mme Durand, avait l'air très distingué. Le monsieur décoré faillit nous tomber dans les jambes en sortant, tant sa démarche de vieux était chancelante !

— Je ne le croyais pas si cassé ! me dit Léopold d'un air triomphant.

Et il entra, en me priant d'attendre au moins dix minutes.

Cinq secondes après, il redescendait lesealier, essoufflé, mais avec le ravissement sur la face.

11 m'attira sous un bec de gaz.

— Voilà ! me dit-il.

Et, fiévreusement, il rompit le cachet de cire dont l'actrice avait coquettement scellé son présent dans une enveloppe parfumée.

11 retourna le portrait, sans même lui donner

un regard, lut quelque chose, prit subitement un air hébété et me tendit machinalement le morceau de bristol.

Au revers du portrait de Marcelle étaient écrits ces simples mots d'une grosse et brutale écriture d'homme, celle du photographe :

Bon à tirer.

Il faut avoir appris chez les culs-de-jatte ou chez les carpes la géographie des environs de Paris pour ignorer ce coin de verdure fleurie qui s'appelle Grandbourg et fait face, sur les rives de la Seine, aux séculaires avenues de Soisy-sous- Etioles. On dit que c'est là, sur la berge toute bordée de hautes herbes, que Mme Deshoulières mena paître des moutons pour la dernière fois. Ce dont je suis plus sûr, c'est que de là s'envolèrent mes premiers rêves sur les ailes des papillons et des oiseaux. Est-ce parce que j'y pris les leçons de flânerie en plein air dont j'ai si bien profité, qu'aujourd'hui encore un bout de ciel bleu et un brin de mousse me rendent plus paresseux que les couleuvres étendues au soleil ? Est-ce parce que j'y fis mon éducation de joueur de

1. Cette histoire a été uniquement écrite par Jacques, à l'intention des cœurs sensibles.

billes et de toupie avec de petits camarades qui me trichaient avec enthousiasme? Je n'en sais rien. Mais il n'est pas de coin au monde qui vaille celui-là dans mon souvenir. L'odeur d'une violette ou le bruit perdu d'une chanson y ramènent ma pensée. Dans la grande patrie que j'adore, j'ai là une patrie plus petite, tout intime, passionnément aimée, oii s'agitent les ailes blanches des beaux fantômes d'autrefois, comme des adieux. Je ne puis revoir Grandbourg sans qu'une griserie saine et douce m'envahisse le cerveau, comme si des bouffées d'en^nce et de printemps me montaient au cœur*

C'est là, dans une maison coifFée de brique rouge, vêtue de lierre avec des bouffettes de volubilis au pied, pauvre et charmante dans son humble coquetterie, qu'habitait, il y a vingt ans, Pierre le forgeron, un beau gars aux bras d'à» thlète, une âme d'enfant dans un corps de fer, dur à l'ouvrage comme un mulet, ne buvant que le dimanche un coup de ce petit vin d'Evry, qui sent la framboise aigre, réveillant, le premier, son

coq par une fanfare de gaieté matinale et qui aimait crânement sa femme Madeleine, une jolie blonde aux yeux bleus tout piqués d'or clair. Ils étaient mariés depuis deux ans et Madeleine était enceinte pour la première fois. Une rude joie pour la maison si le travail n'avait manqué déjà depuis plusieurs semaines, si bien que le pain semblait sortir plus lentement de la huche et que le pichet dominical lui-même ne s'emplissait plus que d'eau claire ! . . . Oui, Madeleine était enceinte de six mois, portant d'ailleurs gaillardement son vivant fardeau et plus belle que jamais, comme si une fleur de lait s'épanouissait déjà sur son visage aux mates blancheurs. A propos de l'embonpoint d'Agrippine, Victor Hugo a écrit : « Il y a des ventres tragiques ! » Il y en a de comiques aussi. Dans l'épreuve de la grossesse, si d-^ngereuse à leurs charmes, toutes les femmes ne se comportent pas de la même façon. Les unes, pour qui les voyous de Paris, toujours galants, ont imaginé la jolie expression de moules à singes^ sont presque grotesques et prêtent à rire. D'autres, au contraire, revêtent je ne sais quelle majesté qui inspire le respect. On les reconnaît volontiers comme les austères gardiennes de Tespoir des races et on les

saluerait presque au passage comme des êtres que consacre un mystère divin. Madeleine était de celles-là, enveloppée déjà, par la maternité à venir, d'une invisible parure.

Donc, pas d'ouvrage, et les deux époux causaient tristement derrière les volets presque fermés qui ne laissaient passer, de la lumière brûlante d'août, qu'un filet d'or coupant ^n deux la pièce et qu'un rond clair, dessiné par une lucarne ouverte dans le bois, et qui, posé sur la table, y faisait l'effet d'un beau fromage qu'un ange serait venu poser là, comme dans les fables bibliques. Ils devisaient de l'avenir, les mains dans les mains et la tête pleine d'angoisses.

— Bah ! pourvu que nous nous aimions ! disait Pierre.

3Iais iMadeleine, pensive, ne répondait pas.

Un coup frappé au volet les tira de leur méditation.

Cinq minutes après, Madeleine, ayant d'abord refermé vivement le volet, puis étant montée sur une chaise pour regarder à la lucarne, M. Minard entrait, cravaté de blanc comme à l'ordinaire.

et son chapeau à bords larges dans la main, tout pareil, dans sa grande redingote boutonnée, aux bourgeois des albums de Gavarni. M. Minard était un philanthrope, — non pas qu'on l'eût jamais vu donner un sou à un misérable : — il prétendait que c'était humilier celui-ci dans sa dignité d'homme, — mais il avait composé plusieurs mémoires sur le paupérisme dans l'antiquité et avait tancé vertement le faux libéralisme de la Revoie des Six-Mondes. Maire d'Evry pendant longtemps il avait beaucoup amélioré le mobilier du bureau de bienfaisance, et s'y était fait installer pour luimême une table fort commode, ma foi I Pour la payer, on avait dû rester deux ans sans distribuer de secours, mais elle était si large et si bien menuisée qu'il n'y avait pas à regretter son argent. Yous voyez que M. Minard était ce que nous appelons dans les oraisons funèbres : un homme de bien, et même, quand l'enterrement est copieux, un bienfaiteur de l'humanité.

— Je vous apporte une bonne nouvelle, Pierre, dit-il en s'asseyant.

— De l'ouvrage, monsieur Minard?

— Justement, mon garçon, et pas trop loin, à six lieues d'ici, à Mennecy.

Pierre pâlit.

— Quitter Madeleine !

Madeleine, elle, avait baissé tristemont les yeux.

— Eh bien î que faut-il répondre, Pierre?

— Que je ne puis... balbutia le pauvre homme d'une voix tremblante.

— "Qu'il ira ce soir même, dit Madeleine en l'interrompant.

Comme un homme qui n'en deiîiande pas davantage, M. Minard se leva, posa sur la table l'adresse, écrite de sa main, du nouveau patron du forgeron, et sortit en lançant à Madeleine un regard qui voulait clairement dire : Vous m'en répondez?

La femme de Pierre laissa tomber sa tête lentement, comme quelqu'un qui consent à regret ou que prend un invincible sommeil.

C'est une légende joyeuse que celle des marquis du vieux temps, pinçant le menton des vilaines. Une opérette qui se respecte nous en montre toujours au moins un, qu'un sénéchal du

HISTOIRE DE MON VILLAGE 3ôp

voisinage ne manque jamais d'appeler « heureux coquin » ! Il serait peut-être temps de nous montrer aussi le bourgeois d'aujourd'hui, achetant à bon marché les belles filles. Yoilà deux bons tiers âe siècle que les Montmorency-Crevel et les Roban-Patouillard, qui composent la noblesse d'argent qui succéda à celle de saint Louis, font austèrement des cochonneries qui ne les empêchent pas de passer pour d'excellents citoyens. — Les marquis ne payaient pas, mais ils donnaient. — Nos bons messieurs payent, mais ne donnent pas. Ils payent moins certainement que les autres ne donnaient. Ils font donc une économie sur leurs devanciers. — Allez voir une opérette quelconque : vous entendrez le bon marquis donner une propriété charmante en dot h Suzette. Aujourd'hui les femmes se vendent pour du pain les trois quarts du temps.

C'est cet abominable Minard qui me fait dire de ces choses tristes.

Car vous avez bien deviné que cet animal avait des vues, comme on dit dans le monde moyen, sur Madeleine. Il y avait beau temps qu'il en était amoureux ; mais tant que Pierre avait bien gagné sa vie, il savait bien qu'il n'y avait rien à

faire pour son vilain museau. La misère du ménage lui avait rendu l'espoir ; il avait feint de s'y intéresser.

Madeleine n'était pas sa dupe, et comme il avait eu l'esprit de ne lui rien dire, elle n'avait pas eu à s'indigner ou à rougir d'elle-même. Elle avait compris, c'est tout ce qu'il voulait. Elle avait compris que, dans trois mois, elle allait être mère et que, dans quinze jours, la pauvreté serait telle que l'innocent lui-même dépérirait dans son sein. Elle se disait d'ailleurs que son état présent la protégerait contre les tentatives immédiates de Minard, que le temps marcherait, que Pierre gagnerait vite de l'argent et arriverait certainement à temps pour la défendre. Des bêtises, quoi ! Ce que nous nous racontons à nousmêmes quand nous n'avons plus de volonté que pour tomber.

Yoilà le secret du dialogue que j'ai transcrit plus haut en fidèle historien des moindres choses comme des plus graves.

Le soir était venu.

Madeleine avait raisonné Pierre. Pierre avait beaucoup pleuré ; puis, sans dire un mot, comme l'enfant qaon a grondé parce qu'il a laissé passer l'heure de l'école, il chargea ses lourds outils sur son dos, prit sa femme dans une étreinte folle, et sortit sans regarder derrière lui. sa poitrine étant plus pleine de sanglots que le soufflet de sa forge de vent, quand il secouait les étincelles du fer éclatant, aux belles heures du travail qui chante.

De sa fenêtre, M. Minard le vit passer en frotlant ses grosses mains sèches avec un bruit de castagnettes.

Deux heures après, la lune couchant déjà une belle nappe d'argent sur les prés, un coup ^igoureux était frappé au volet bien clos de Madeleine.

Vous croyez, gens naïfs, que c'est l'infâme Minard ? Elle le crut aussi et résolut de ne pas répondre, tout éplorée qu'elle était encore d'avoir quitté Pierre qu'elle aimait.

Un second coup plus fort retentit dans le bois qui craqua.

— C'est moiî dit ud^ voix bien connue.

Et c'était lui en effet ! lui, Pierre, à qui le cœur avait manqué en route et qui revenait.

Madeleine, remise de sa terreur, prit la résolution d'être impitoyable. Pourquoi venait-il recommencer son chagrin en lui disant un nouvel adieu? Car elle y était décidée, il fallait qu'il partît, qu'il allât gagner de quoi l'arracher, elle et son enfant, aux obsessions du dehors. Elle n'ouvrit donc pas, mais, grimpant sur la croisée, elle commença à goùrmander son mari par l'ouverture qui se trouvait, comme je l'ai dit, au haut du volet.

— Tu n'es qu'un paresseux ! finit-elle par lui dire.

Pierre eut un serrement de cœur qui faillit l'étouffer en entendant ce mot.

— Femme, dit-il d'une voix suppliante, je ne voulais que t'embrasser encore une fois ! J'ai fait deux lieues pour cela en courant. Ouvre au moins cette fenêtre.

— Non, pépondit-elle.

— Femme, je t'en supplie, laisse-moi te presser, mi instant seulement, dans mes bras.

— Non ! non ! non !

— Eh bien ! moi, s'écria le pauvre diable fou de douleur, je veux embrasser mon enfant.

— Quelle bêtisft dites-vous là ! exclama Madeleine.

— Par la lucarne 1 supplia le misérable Pierre qui avait perdu la tête tout à fait.

Certains accents ont une force irrésistible. Je ne sais quel ton il mit dans ces mots dignes d'un insensé. Mais Madeleine sentit tomber tout son méchant courage. Ce n'est pas à la fenêtre, mais à la porte qu'elle courut ouvrir à son mari, et la porte resta close sur eux jusqu'à bien après le chant du coq. Il furent réveillés par le facteur, qui apportait à Pierre un héritage inattendu. Minard faillit mourir de dépit.

Il y a à cela une morale, c'est que les femmes ne sont jamais absolument impitoyables, et qu'un seul cri parti du cœur a raison de Ifiurs plus inébranlables résolutions.

1480. — Nous sommes en 1480, sous le règne de l'excellent roi Louis le onzième, qui portait, comme chacun sait, une chapelle de la bcHioîte Vierge à son petit chapeau. Déplus, nous sommes à Blois, vers le haut quartier, dans une de ces maisons étranges dont le profil grimaçant découpe l'horizon des rues. Il est près de minuit et il fait un froid de tous les diables, sous un ciel d'un bleu sombre dont les étoiles semblent des perles de givre et dont la lune paillette de froides étincelles les gouffres noirs et sonores de la Loire. Il est minuit, et pourtant c'est grande cohue au dehors, tandis qu'aux fenêtres, des lumières effarées courent comme des constellations en débandade. Les chiens font un beau vacorix î derrière les portes et l'on ne rencontre que gei s se hâtant et traînant derrière eux de petits enfants déguisés en bergers et en rois mages. C'est que

01 a LES FARCES DE MON AMI JACQUES

nous sommes à Noël, que les cloches font grand bruit et (jue Téglise s'emplit de fidèles.

Isabeau est en train de terminer sa toilette. Elle a mis son plus beau cotillon, ses souliers des dimanches et achève d'enrouler au-dessus de sa tête délicieusement brune sa haute coiffe de dentelle, tout 2n marmottant des bouts de prière qu'interrompent quelques menus propos de satisfaction. i)ing ! don ! ding ! don I Les cloches s'impatientent. Il est temps de se mettre en route. Mais Guillaume n'est pas rentré. Guillaume esl parti depuis plus de trois heures, pour aller restituer au juif Isaac, son voisin, la somme que celui-ci lui avait prêtée, six mois auparavant, au denier dix. Car Guillaume est un mauvais sujet, un ivrogne, moins que cela encore, im impie, et il lui faut sans cesse emprunter aux usuriers pour satisfaire à ses folies ! Abomination ! Guillaum.e a même une maîtresse, la Gertrude, une mauvaise fille, dont l'amant Tiburce est la terreur des honnêtes gens.

Un pas lourd et sans rythme ébranle l'escalier.

— Le voici, dit la pauvre Isabeau avec joie.

Et c'est bien Guillaume, en effet, Guillaume dont les jambes flageolent, dont la bouche jure et

blasphème, Guillaume après boire, c'est-à-dire grossier, brutal et méchant.

— Te voilà bien vaillante ! grogne-t-il à sa femme en ricanant.

— Mon ami, n'allons-nous pas à la sainte messe pour la venue du Sauveur ?

Alors Guillaume se mit dans une épouvantable colère. 11 cria de telles impiétés que la pauvrette se demanda comment le tonnerre n'écrasait pas immédiatement la maison. En fin de compte, il arracha la belle coiffe d'Isabeau, déchira son cotillon et la menaça de la traiter elle-même comme son cotillon et sa coiffe.

Celle-ci acheva de se déshabiller en pleurant.

Dans la maison à côté, le juif Isaac vient de recompter, pour la dixième fois, l'argent que Guillaume lui a enfin rendu. Il en a fait deux petits tas, l'un du capital, l'autre des intérêts. Le second lui paraît infiniment plus joli que le premier, et peu s'en faut que des larmes de tendresse ne lui viennent aux yeux en le regardant. Il n'aime pas cette nuit de Noël. D'abord parce que les chrétiens

y prennent joie, et puis aussi parce que lés maisons sont désertes et que les voleurs ne manquent pas d'en profiter... Il lui a semblé que la porte avait crié sur ses gonds. Il descend pour s'assurer que tout est bien clos, mais, au bas de l'escalier, sa lumière se souffle toute seule entre ses mains. En même temps un vigoureux poignet lui ferme la bouche, un bras nerveux lui enlace l'échiné. 11 fléchit, il est bâillonné, il est couché par terre, les poignets liés derrière le dos. Quel bon compagnon coupe-jarret que ce Tiburce ! car c'est lui qui, ayant appris par la Gertrude que Guillaume allait remettre de l'argent au vieil Isaac, avait suivi le mari d'Isabeau et s'était glissé, sur ses talons, dans la maison du juif. En deux temps il fut dans la chambre de l'usurier. Capital et intérêts, tout fut, en une seconde, dans la bourse de cuir qu'il portait pendue à sa ceinture.

Mais il fut bien désappointé quand il voulut partir. La porte d'Isaac ne s'ouvrait qu'avec un secret. Tiburce se déchira inutilement les mains à la serrure et se meurtrit l'épaule à vouloir enlever de ses gonds cet huis diabolique. Cependant la messe était finie et les gens revenaient, en chantant, non plus des cantiques, mais de belles

chansons bachiques et amoureuses. Carie moment du souper était venu et les rues, comme des torrents, roulaient de la charcuterie sur un flot de vin clairet. Alors la peur prit Tiburce, bien que ce fût un coquin bien endurci. Il se dit qu'il fallait quitter à tout prix la maison, car la fantaisie pouvait venir à ces endiablés de donner un charivari au Juif et d'entrer violemment, il monta jusqu'au faîte, sortit par une lucarne et, profitant d'un moment où la lune se cachait derrière un petit nuage, il se mit en demeure d'enjamber, sur le toit, la large cheminée qui séparait la demeure du juif de celle de Guillaume.

Mais, dans l'effort qu'il fit pour cela, sa ceinture se rompit et son escarcelle roula dans la cheminée I

— N'as-tu pas entendu, mon ami? dit doucement Isabeau à son mari.

— Que veux-tu encore, bavarde ? répondit grossièrement ce butor.

— Je parie que Noël est venu et qu'il m'a envoyé quelque présent dans ma chaussure, car je

viens d'entendre cerlainement du bruit dans la cheminée.

— Gomment, imbécile que tu es, tu as mis ton soulier dans Tâtre ?

Et le vilain homme grommela des horreurs que je ne répète pas, parce qu il me serait impossible de continuer à écrire en me signant.

— Veux-tu cependant me permettre de me lever pour aller voir ?

— A ton aise. C'est toujours autant de temps que je serai débarrassé de ta compagnie.

Donc elle sauta du lit, toute frileuse et charmante à voir sous sa cornette de nuit et sa longue chemise blanche. Elle sauta, courut, pieds nus, jusqu'à la cheminée, en retira vivement son soulier et poussa un cri de joi.

— Noël ! Noël ! fit-elle, il y a une bourse dedans !

Pour le coup, Guillaume se leva aussi. Quand il vit la bourse, il eut tout de suite une idée méchante comme toute les autres.

— C'est quelque galant, fit-il rudement à sa femme, qui a fait le tour pour te faire passer de l'argent. Allons ! donne vite.

— Laissez-moi seulement de quoi faire dire

v.ne messe pour le salut de votre âme, dit douloureusement la résignée.

— Tu te moques de moi !

Et Guillaume, ouvrant la bourse, la vida sur le lit et se mit à compter son aubaine. Quand il retrouva exactement la même somme que celle qu'il avait remise, deux heures auparavant, à Isaac, il fut d'abord surpris, puis anxieux, puis ravi. Son scepticisme tombait tout à coup devant un pareil miracle.

— Femme, dit-il plus doucement, j'avais peutêtre tort de me moquer de toi. Ces superstitions-là ont sans doute un bout vérité. Retire donc ton second soulier de l'âtre ; j'y vais mettre le mien, afin que si Noël passe une seconde fois, je ne sois pas oublié.

11 le fit comme il l'avait dit ; puis, s'étant remis auprès de sa femme, après avoir bien serré l'argent, il éteignit la lumière, mais se garda bien de se rendormir

Cependant, la position de Tiburce devenait intolérable. La corniche de bois de la maison de

318 LKS i<\\rcl:s dk mon amii Jacques

Guillaume, par laquelle il avait espéré descendre dans la rue, était vermoulue. Il lui fallut remonter sur le toit pour ne se pas casser les reins. Un moment, il songea à rentrer dans la maison d'Isa ac par la lucarne ; mais, comme il l'avait prévu, les passants étaient en train de s'ameuter devant la maison du juif et de proférer mille meîiaces contre sa tranquillité.

De plus, la lune avait retiré son loup noir, et son beau front d'argent illuminait la ville tout entière. Que quelqu'un levât les yeux vers le toit, et Tiburce était découvert !

La situation était critique, avouez-le. Elle le devint bien plus encore quand il entendit distinctement l'huis d'Isaac céder sous les coups des assaillants, puis un grand tumulte emplir la maison, sans doute à la vue du juif, couché et bâillonné. La foule montait l'escalier. Quelque malavisé pouvait aller regarder à la lucarne ! Il fallait se cacher à tout prix. J'ai dit que la cheminée de la maison de Guillaume était fort large. Tiburce, affolé, s'y gUssa comme dans un étui ; puis, se cramponnant à deux barres de fer qui en maintenaient les briques, il y demeura suspendu, la tête au ras du sommet et les pieds accroché à

deux pierres qui lui permettaient de s'y soutenir. Mais l'angoise avait brisé ses forces ; là « maie paour » , comme dit Rabelais, le tenait au ventre, et, dans la descente, ses chausses s'étant ouvertes, il commença d'exhaler, à travers la cheminée, la plus furieuse colique dont on ait jamais entendu parler dans tout le Blaisois, qui est pourtant un pays de vendanges.

— Noël ! Noël ! cria Guillaume en entendant le vacarne s'abattre dans son âtre. Noël est aussi venu pour moi !

— Mon ami, lui dit angéliquement Isabeau,. faites attention^ en vous levant, où vous mettez vos pieds, car m'est avis que notre chat a fait quelque vilenie, si j'en juge par Torde parfum qui me boute au nez.

Mais Guilllàume se souciait bien de ce que lui chantait sa femme et de ce qu'avait pu faire le chat ! Ayant allumé la chandelle, il avait couru vers la cheminée et saisi son soulier avec une impatience fébrile. Le soulier, trop vivement pris, déborda, au ^rand dommage de ses doigts.

Ce fut lui qui poussa de jolis jurons quand il vit le présent que Noël lui envoyait du ciel !

Mais, la colère passée, sa femme lui montra le doigt de dieu dans ce nouveau miracle, et lui fît comprendre que cette vilaine surprise étaitle juste châtiment de sa longue impiété. Il se convertit et devint homme de bien, sobre et chaste, ce qui le changea beaucoup. Tiburce fut pendu et la Gertrude mourut jeune, ce que les filles de sa sorte ont de mieux à faire. Isaac, lui, mourut très vieux. Je ne suis pas même bien sûr qu'il soit mort encore, car un homme très âgé m'a offert de l'argent au denier dix, il n'y a pas bien longtemps.

— Yoilà, dis-je à Jacques, un joli conte de Noël 1

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