‹ Les farces de mon ami JacquesChapitre 30 sur 34 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

— Pour le coup, me dit Jacques, voilà bien la dernière femme que j'aimerai 1

Je le regardai sans surprise. Nous nous connaissons si bien, Jacques et moi ! Je vous ai dit quelle tendre amitié nous unit depuis l'enfance. Nous sommes nés le même jour et nous nous ressemblons tant en toutes choses que ceux qui nous prennent l'un pour l'autre sont bien excusables, ma foi. Nous réalisons en effet cet admirable axiome de Calino, dont Pascal lui-même eût admiré la concision : Deux amis n'en font qu'im !

— Et pourquoi donc, mon cher Jacques, briseriez-vous votre carrière d'amoureux avant l'âge de la retraite ? Avez-vous seulement à faire valoir des infirmités ?

— Je ne réclame pas de pension, bien que je l'eusse fîchtrement méritée. Je ne me targue pas de mes années de campagne. Sa dernière blés-

sure met mon cœur hors de service et voilà tout.

— Si ce n'est que ça. . .

— Comment, si ce n'est que ça I On voit bien que tu ne sais pas le premier mot de mon aventure.

— En effet. Il a quelque six semaines que personne ne t'a vu. Palmyre, Nelly, Johanna, Christine, Victoria, Lucie, sont toutes venues me demander de tes nouvelles. Toutes m'ont dit la même chose : Ah çà diable ! qu'est-ce que nous lui avons fait ?

— Elles ont tant d'esprit ! Comment, ce qu'elles m'ont fait, les drôlesses ! Mais ce sont elles qui sont cause de mon malheur ! Comment, sur une douzaine qu'elles sont, il ne s'en est pas trouvé une pour m'enfermer quarante-huit heures dans son cabinet de toilette, en me disant : Monsieur estlà! — le jour fatal où je devais rencontrer celle. . ,

— Son nom ?

— Lélia. Pour le reste du monde, Augustine ; mais Lélia pour moi. Elle m'avait donné mes petites entrées dans son acte de naissance.

— C'est déjà ça.

— Et si tu savais ce qu'elle est belle !

— Inutile de me la décrire. Je connais tes goûts.

Un type grec, une tête de bas-relief antique sui un beau cou bien large dont un imperceptible pli ferme la base comme un collier, une gorge vaillante et de sculpturales épaules, le torse bien assis sur de robustes hanches...

— Assez ! assez î tu me ferais croire que toi aussi...

— Et avec cela, bête comme une oie.

— Ah ! voilà oii tu te trompes. Spirituelle

comme un ange.

— C'est un luxe que les femmes vraimenl belles se payent rarement. Quoi que tu aies souffert, d'ailleurs, cela vaut mieux. Ce qui est irréparable dans le mal que nous font les idiotes, c'est qu'elles auraient pu vous faire du bien sans s'en douter davantage. Toi, au moins^ tu peux être certain que tes tortures ont infiniment réjoui ton bourreau. Ne f est-il pas arrivé quelquefois, la nuit, en rêvassant, de te représenter cette aimable personne, coiffée d un Joli chapeau d'apothicaire, avec de mignonnes lunettes sur le nez, et dosant, dans une balance minuscule, les plaisirs et les peines qu elle te donnait, tes espéranceïi et tes larmes, le tout avec un sourire charmant de chimiste en train de faire des décou-

vertes ? Allons î allons ! conle-moi ça. Si ta cruelle a vraiment de l'esprit, ton mal n'est pas sans ressource. Par un beau jour de désœuvrement, elle peut prendre autant de distraction à l'être agréable qu'elle a trouvé de délassement à te martyriser. C'est une affaire de chance et de hem temps.

— Ce que tu me dis là est tellemeiU consolant que je commence.

C'est donc mon ami Jacques qui parle maintenant.

Une des choses qui me ravissaient le plus dans Lélia, c'est, qu'ayant été au théâtre et y ayant eu de fort jolis succès, non pas seulement de femme, inais d'artiste, elle n'aimait que son art et professait d'ailleurs une estime médiocre pour les gens de son métier. Elle se sentait, en effet, supérieure au plus grand nombre de ceux qui l'exercent, plus vraiment instruite et ayant de plus haute j aspirations. Elle rendait justice à ceux qui avaient du talent, mais croyait fermement détester k compagnie de ses camarades. Aussi, bien qu ado-

rant les planches, était-ce sans enthousiame qu'elle se décidait à rentrer sur la scène. Il le fallait cependant, et j allai trouver pour elle mon ami Cascarini, qui venait de monter une pièce nouvelle. Tu connais Cascarini ? Un cœur d'or et un directeur comme on n en voit pas ! Il n'a jamais fait faillite sans mettre publiquement, pour désintéresser ses pensionnaires de trois pour cent, sa montre au clou. Il en était quitte pour en acheter une plus belle le lendemain.

Cascarini jB.t avec empressement ce que je lui demandais. 0 Palmyre, ô Nelly, ô Johanna, ô Christine, ô Victoria, ô Lucie !... si une de vous avait eu un peu de cœur, c'est dans sa garde-robe qu'elle m'aurait enfermé ce jour-là, plutôt que de me laisser faire une telle sottise !

Une fois au théâtre, une femme ne vous appartient plus une seconde. Quand vous la voyez furtivement, au sortir de la répétition, c'est pour entendre un fragment du « quatrième » ou apprendre le dernier calembour du comique de l'endroit. Généralement, ce calembour est idiot. Vous hasardez timidement un mot d'amour ; c'est par une charade du jeune premier qu'on vous répond. Les trois quarts du temps, la charade est encore

plus idiote que le calembour. Mais tout cela n'était rien.

Un bonheur me restait, ou mieux une quiétude. Lélia m'avait dit cent fois :

— Aimer un comédien ! pouah !

Et cependant elle était devenue rêveuse. Voilà, me disais-je, un rôle qui la préoccupe joliment ! Elle était cependant bien sûre d'y plaire. Un jour elle me pria de ne plus venir la chercher au théâtre. Cela pouvait faire supposer des choses désobligeantes pour elle. Que doit-on penser d'une femme qui est toujours accompagnée par le même monsieur ? Je savais qu'elle avait horreur d'entrer dans un café, et cependant, quand elle rentrait, je surprenais de vagues parfums de vespétro sur ses jolies lèvres. 0 Palmyre, ô Nelly, ô Johanna, ô Christine, ô Victoria, ô Lucie ! vous aussi vous aimiez le vespétro ; mais au moins vous le buviez franchement ! Vous me faisiez des deltes chez les marchands de vespétro, mais au moins vous me les faisiez en ma compagnie !

Je t'avouerai, continua Jacques, que ce fumet

et un certain bouquet de lilas blanc qui revenait tous les jours me causaient quelque perplexité. Lélia me disait bien que c'était toujours le même, mais je sais malheureusement ce que les fleurs durent: un peu moins que les amours vraies, un peu plus que les fausses. Le plus curieux de mon état et le plus illogique de mon souci, c'est que tu connais mes opinions sur la fidélité et sur la jalousie.

— Elles sont jolies et édifiantes !

— En tout cas, elles sont sensées. Il faut ne s'être jamais aperçu de ce simple fait, qu'en amour, deux êtres différents ne vous donnent jamais la même impression, pour ne se pas rendre compte de ce que la jalousie a d'absurde. Ou la femme que vous aimez est d'une banalité telle que tout le monde lui est tout un, — et alors vous êtes inexcusable de l'aimer, — ou elle aime votre rival d'une tout autre façon qu'elle vous aime vous-même. Dès lors, que vous prend-il et quel tort vous fait-il ? Yous ne pouvez pas vous remplacer l'un et l'autre dans la même plénitude de sentiment. C'est comme si les poireaux cherchaient querelle aux carottes et troublaient, par leurs querelles, lapaix d'un honnête pot-au-feu...

— La comparaison est tout à fait galante. Mais achève ton récit.

Enfin le soir de la première représentation était arrivé.

Cascarini, par faveur spéciale, m'avait permis de rester dans les coulisses. L'heure avait sonné au chronomètre magnifique que lui avait valu sa dernière déconfiture et qui était tout enrichi de diamants.

J'étais plus ému, je l'avoue, que Lélia ellemême.

Il y avait surtout un tableau de la pièce qui me faisait frémir. Cascarini, qui savait ce que vaut la belle littérature, y avait fait des débauches de trucs et de mise en scène. Il avait coupé beaucoup de tirades dans la prose des auteurs, et les avait remplacées par des changements h vue et par des métamorphoses tout à fait stupéfiantes. Or, Lélia devait être en scène juste au moment du plus dangereux de ces bouleversements. C'était une tempête au sommet d'un glacier. Un nuage devait venir la prendre et l'enlever, dont le mé-

canisme avait déjà manqué souvent et lailli la précipiter dans le vide. Mais elle, toute rayonnante qu'elle était dans son admirable costume de génie, semblait défier tous les périls et ne se soucier que d'être invinciblement belle. Quand rinstant fatal arriva, je vis qu'elle était mal en place et que l'énorme truc allait la saisir à faux.

J'oubliai tout : je ne pensai qu'à son danger. Je m'élançai comme un fou, je la rejetai brusquement de l'infernale machine, mais j'y fus pris moi-même et, comme une pierre posée sur une catapulte, j'allai retomber meurtri, déchiré, de portant en portant, tandis que le rideau se baissait sous une effroyable malédiction.

Quand je revins à moi, Cascarini faisait dresser par huissier un acte constatant le tort que j'avais causé à la représentation et me demandant cinquante mille francs de dommages-intérêts. Dans un coin, Lélia, assise sur les genoux du jeune premier, pansait avec des baisers une légère égratignure que celui-ci avait reçue sur la joue.

— Maladroit! me dit-elle avec colère, vous avez failli défigurer Gustave en tombant !

Ri elle lui faisait boire du véspetro à petites

gorgées, buvant après lui et l'éventant avec une branche de lilas blanc !

Eh bien, qu'en penses-tu de celle-là

— Je pense, mon pauvre Jacques, que tu ôs bien envie d'aller lui demander pardon. Si elle a vraiment de l'esprit, c'est ce que tu as de mienx à faire. Une grue s'en amuserait infiniment, mais une fille intelligente peutt'on savoir gré. Les excès d'amour ne sont ridicules que pour les sots.

— Tu as raisoft, me dit Jacques ; aussi je vais aller demander pardon,,, à une autre.

— Lieutenant Blanc-Minot, vôulez-voas mô prêter votre cheval ce matin ? Le mien Èoite affreusement.

— • l)e grand cœur, mon commandant.

Et Blanc-Minot mentait comme un faux pror phète, car il était prodigieusement contrarié de prêter son cheval au commandant Laripète. Mais le malheur, pour lui, était qu'il n'avait rien à refuser au commandant Laripète. Durant deux ans, en effet, il avait prodigieusement badiné avec l'honneur conjugal de son supérieur, la commandante étant une femme accorte qui laissait volontiers venir à elle les petits lieutenants. Depuis six mois, il est vrai, l'arrivée d'une nouvelle promotion l'avait libéré du service, mais les hommes de conscience n'oublient pas et, pour eux, le cocu d'hier demeure l'ami de demain. Et puis, on aura

beau dire, les ouvriers de la première heure auront toujours été les mieux partagés.

Un singulier homme, d'ailleurs, que ce commandant, et qui était, pour le régiment tout entier, un vivant mystère. Toujours taciturne, fuyant la société de ses compagnons d'armes, parlant bref, répondant sec, interrogeant rarement. On se disait tout bas qu'il n'avait pas d'illusions sur la vertu de sa femme, mais que, l'adorant, il refusait de voir et dévorait silencieusement ses ennuis. D'autre le soupçonnaient d'avoir eu autrefois un amour malheureux et d'être devenu indifférent à toutes choses. Le fait est qu'il y avait un secret dans la vie de cet officier. Ce secret, j'aime autant vous le dire tout de suite : Laripète était un inventeur. Il y avait bien quinze ans qu'il perpétrait, dans son esprit, la confection d'une nouvelle forme de fer à cheval, qui devait donner une incontestable supériorité à notre cavalerie. Comme il n'avait pas envie qu'on se moquât de lui, il n'avait confié ses travaux à personne. Mais, le jour même qui vit cette histoire, le forgeron qu'il avait chargé d'exécuter ses plans devait lui remettre le modèle définitif que le ministère de la guerre adopterait avant soixante

ans. Aussi l'anxiété étant grande dans le cerveau de ce penseur solitaire, c'est pour la tromper qu'il avait voulu, dès l'aube, aller faire une grande promenade au hasard et emprunté le coursier de Blanc-Minot, tous ses chevaux a lui étant régulièrement estropiés par ses expériences.

Il allait à l'aventure sur la route poudreuse, abandonnant à l'animal le soin de lui choisir un chemin, laissant la bride flotter au cou de sa bête. Celle-ci, d'ailleurs, paraissait connaître à merveille le but que le commandant ignorait. Sans hésitation, sans incertitude, elle trottait droit devant elle, jusqu'à ce qu'elle tourna derrière un bouquet d'arbres, et se mit à piaffer joyeusement devant une maison de campagne. Une persienne s'entr'ouvrit. L'étonnemejit de Laripète, subitement réveillé de sa méditation, fut à son comble, quand le cheval se dressa contre le mur, sans qu'il eût besoin de lui toucher pour cela, les flancs de Téperon. Machinalement, le commandant tendit la main en avant. Un billet y tomba, puis la persienne se referma, et après avoir attendu un

instant, comme si un morceau de sucre payait ordinairement ses complaisances, le docile coursier retomba gracieusement sur ses pieds de devant et, secouant sa tôte tout enguirlandée de volubilis, reprit d'un pas égal le chemin du quartier.

— Voilà un animal qui fait ce manège-là tous les jours, pensa Laripète, qui n'était pas, au fond, beaucoup plus bête qu'un autre. Ce sacré Blanc- Minot ! Quand on pense qu'il passait pour faire la cour à ma femme !

Alors, en homme bien élevé, qui sait d'ailleurs à merveille que la lettre qu'il porte n'est pas pour lui, le commandant serra précieusement le billet dans sa ceinture, sans en avoir même regardé l'écriture, ou flairé le parfum. Puis il se remit à penser à sa satanée invention, jusqu'au moment où son guide le déposa devant l'écurie.

Un instant après, sans avoir dit un mot à personne, Laripète, en personne, était monté jusqu'à la chambre de Blanc-Minot, alors absent, et avait posé le mystérieux papier sur la table. Puis, sans rien ajouter, il était redescendu dans la cour, plus sombre et plus rêveur que jamais.

— Mistouflet, qui à déposé celte lettre sur mon bureau ?

— Le commandant Laripète.

— Et il n'a rien dit de plus ?

— Rien absolument.

— Après avoir interrogé dans ses termes son ordonnance, Blanc-Minot déchira Tenveloppe et lut ceci avec quelque stupéfaction.

« Monsieur, vous êtes un drôle et un polisson, mais moi je ne suis pas un Cassandre. J'ai tout découvert. Prenez donc garde à vous ! »

Et c'était tout.

— Ainsi, pensa Blanc-Minot, c'est encore une fois la même chose et ce Laripète est comme tous les autres. Tant que je l'ai offensé à la journée, il n'a rien vu, rien entendu, rien compris. Mais maintenant qu'il n'a plus rien à me reprocher depuis un siècle, il commence à se fâcher. C'est la loi...

Et Blanc-Minot, qui avait des prétentions littéraires et écrivait, depuis trois ans, un grand ouvrage intitulé : Du choix cVun cocu ou petit ma-

miel du célibataire, ajouta quelques notes en marge de son manuscrit.

Puis il se mit à réfléchir aux termes singulièrement menaçants de cette épitre. Si Laripète savait tout, pourquoi ne lui demandait-il pas raison? Cet homme froid et sinistre méditait, sans doute, quelque épouvantable vengeance. Le secret de son caractère, on allait le découvrir dans quelque terrible événement.

Et, bien que^ brave comme une épée, le lieutBnant se sentit plein d'angoisse. Comment prévenir la pauvre femme qu'allait, sans doute, atteindre le même coup ? Puis Blanc-Minot se prit à penser à sa fiancée, la charmante Olympe Collichon, fille de M. Collichon, ancien notaire à Champignol, laquelle pauvre petite Olympe, grâce à la fantaisie équestre du commandant, l'avait attendu, le matin même, inutilement derrière sa persienne en fleurs. Car, en attendant qu'il fût présenté à son tabellion de père, il lui faisait une de ces cours romanesques qui amusent tant les jeunes filles.

Et cet excellent Blanc-Minot avait des larmes dans les yeux, en pensant que tout le bonheur rêvé allait sans doute être fauché dans sa printa-

nière floraison par la jalousie tardive du commandant Laripète.

Cependant l'heure du déjeuner était venue et il ne fallait pas avoir l'air de se dérober. Le lieutenant boucla son ceinturon et se rendit à la table d'hôte où, à des places hiérarchiquement disposées, mangeaient les officiers du régiment. Le premier qu'il rencontra fut le commandant, qui parut à peine le voir, tant il semblait absorbé dans quelque méditation féroce. Pendant le repas, Blanc-Minot l'observa et fut épouvanté de la nervosité de ses moindres gestes. La façon violente dont il découpa un canard le fît trembler particulièrement.

Ce fut ainsi jusqu'au dessert, qui, heureusement, vint vite.

Tout à coup, le commandant se leva et marcha droit à lui :

— Lieutenant, lui dit-il d'une voix plus brève encore que de coutume et plus saccadée, une gracieuseté en vaut une autre !

— Mais je ne suis pas encore marié, pensa tristement Blanc-Minot.

— Donc, je vous invite à venir prendre le café chez moi, avec la commandante.

Blanc-Miiiot sentit une sueur froide lui baigner le visage. Plus de doute ! cet homme méditait une vengeance à la Borgia I

Et il le suivit, en se disant qu'il pourrait, du moins, peut-être sauver sa femme.

Pauvre madame Laripète! Comme elle nç se doutait de rien ! Jamais elle n'avait été plus souriante. C'est avec d'aimables reproches qu'elle reçut Blanc-Minot.

— Ingrat! lui dit-elle tout bas.

— Taiséz-vous ! malheuretise ! lui répondit celui-ci sur le même ton.

Cependant le capitaine avait fait servir les tasses.

Blanc-Minot remarqua qu'il n'y en avait que deux ! Le doute n'était plus permis.

— Tu ne prends pas de café, Achille? demanda la commandante à son mari.

— Non, répondit sèchement celui-ci. Je préfère un petit verre.

On apporta la cafetière et ce fut lui-même, le commandant, qui versa lentement le moka... la

mort sans doute, dans les deux jolies tasses de vieux Sèvres.

— De grâce, ne buvez pas, il sait tout ! dit d'une voix étranglée et sourde Blanc-Minot à Mme l^aripète.

— Ah ! mon Dieu ! fit-elle en pâlissant.

Fort heureusnment pour eux, l'ordonnance du commandant vint cliercber mystérieusement celui-ci, qui disparut sur la poirite du pied.

— Qui vous Fa dit ?

— Il me l'a écrit.

— Alors c'est un guet-apens !..

— C/est une vengeance infernale !

Et leurs mains tremblaient en posant les tasses fumantes sur le guéridon.

Un immense cri de joie ou de douleur retentit dans l'antichambre. Quelque chose comme un ricanement de damné.

En même temps le commandant se rua dans le salon ; il élevait au-dessus de sa tête un demicercle en acier qu'il tenait par le milieu et qui encadrait son front de deux pointes positivement pareilles à deux cornes. C'était un satanique raffinement I Les coupables baissèrent la tête.

3i0 LES lARCKS DE MON AMI JACQUES

— Eurêka! Eurêka! criait-il. Embrassez-moi, mes enfants, j'ai trouvé !

— Je ne m'appelle pas Eurêka, lui dit sévèrement sa femme.

— Trouvé quoi ? hasarda le lieutenant.

— Mon nouveau fer à cheval, ma gloire, le but de vingt ans de travaux et de recherches.

Et il se mit à leur montrer l'objet avec une complaisance enfantine. On sentait que ce génie longtemps opprimé rouvrait enfin librement ses cwles. Il était si content qu'il but coup sur coup les deux tasses de café !

Puis^ soudain, familier, charmant, il tapa sur le ventre de Blanc-Minot :

— Farceur ! lui-il.

Et il ajouta à sa femme :

— Je te conterai cela !

Une heure après, le lieutenant sortait, sain et iauf, mais positivement absourdi.

Il trouva chez lui le mot de l'énigme, fort heureusement pour sa raison.

C'était une nouvelle lettre, bien courte, mais

bien douce à son cœur, et que je copie textuellement:

« Mon bien-aimé, quelle affreuse surprise vous avez dû avoir ce matin ! Mon père s'était aperçu de tout. Il m'avait enfermée dans ma chambre et avait résolu de vous écrire à ma place. Que vous a-t-il écrit? je n'en sais rien ! Mais il est bien en colère ! Je lui ai dit tantôt que c'est ma main que vous recherchiez. Cela l'a calmé un peu. Il prendra demain des renseignements sur votre famille. Mais, quels qu'ils soient, je n'aimerai jamais que vous et ne serai jamais que votre femme.

» Olympe Collichon. »

Et une petite branche de clématite était tombée de l'enveloppe. Blanc-Minot la ramassa et la baisa mille fois.

Ces petits riens charmants-là, ajouta Jacques sont encore ce qu'il y a de mieux dans la vie !

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