‹ Les farces de mon ami JacquesChapitre 31 sur 34 · LES OEUFS DE M. LE VICOMTE · texte numérisé non relu

LES OEUFS DE M. LE VICOMTE

Mon ami, le vicomte de La Roche-Quina a quarante ans, une jeune femme et une vieille maîtresse. Quand je vous aurai dit cela, vous croirez le connaître aussi bien que moi. Rien de particulier, d ailleurs, le vicomte, sinon qu'il est quelquefois distrait ; une ligure agréable, de bonnes façons, des goûts futiles, et, comme Méphistophélès :

En somme

Un bon gentilhomme !

Il est marié depuis moins d'un an, et traite Mme la vicomtesse en homme qui sait que le mariage n'est pas une partie de plaisir. Il lui donne du vous et du madame à glacer l'eau dans les carafes en pleine canicule. Son affection est tout respect et sa galanterie est un culte. Quelle tenue dans le ménage ! — Chez Marguerite, sa

maîtresse, mon ami, qui a un fond d'hupieur folâtre, prend sa revanche. Yoilà quelque quinze ans qu'il connaît Marguerite ; il a mangé beaucoup d'argent pour elle, et sitôt qu'il a franchi son seuil, il redevient le joyeux garçon d'avant la noce, bon vivant, parlant salé et impertinent un tantinet. Vous voyez d'ici cette vie en partie double avec son ennui légitime et ses enivrement irréguliers. 11 y en a beaucoup de pareilles. Il y en a maintenant une de moins ; car vous allez voir comment tout cela vient de changer pour M. le vicomte.

Inutile de vous dire qu'un homme taillé sur ce patron est l'esclave de la mode. J'ajouterai, à son éloge, que La Roche-Quina est généreux. Aussi ne manque-t-il aucune de ces fêtes dispendieuses que la cupidité féminine multiplie sur le chemin du calendrier. Fête patronale, anniversaire, petit Noëljétrennes, œufsde Pâques, toutes ces carottes lui sont sacrées. Et voilà pourquoi, il y a deux jours, mon ami achetait deux œufs magnifiques dans un des plus somptueux magasins de bali-

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vernes, L'un était pour la comtesse, Tautre pour Marguerite, vous l'avez deviné déjà.

Tout avait été d'ailleurs combiné dans leur choix, et le vicomte réfléchissait déjà depuis une semaine sur ce grave sujet. Celui de sa femme représenterait une scène de piété : une bonne religieuse montrant à un vieux soldat le chemin de l'église, avec un chien qui faisait le savant dans Tespoir insensé d'y accompagner son maître. Celui de sa maîtresse aurait pu être décoré par Chaplin. Des amours en guirlande volaient autour, effeuillant des fleurs de leurs pieds.

Il avait fallu les remplir, et, pour cette cause, M. le vicomte avait mûrement réfléchi. Dans le premier il avait insinué une parure sévère, mais de grand prix, dans laquelle des pierres sombres s'enlaçaient dans des nœuds d'or mat. Pour le second, il l'avait tout simplement truffé de billets de banque. Gomme il n'avait osé effectuer chez lui oette opération délicate, il avait emprunté, pour l'accomplir, le buen-retiro de son camarade d'enfance, le baron de Castel-Ricin, et c'est là aussi qu'il avait rédigé, dans le silence, les deux épitres qui devaient accompagner ses préfion's.

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Voici la première :

« Chère madame, acceptez ce bien modeste souvenir. De tels cadeaux ont leur sens plus grand que leur valeur même. Celui-ci vous dira combien je suis heureux du nœud élernel qui nous lie. Je le dépose à vos pieds avec tout le respect de ma tendresse. »

Suivait une signature calligraphiée et destinée certainement à des archives de famille.

Voici la seconde !

« Ma louloute chérie, encore pour toi ! Amusetoi bien, mi petite... ou plutôt amusons-nous bien. Sous chacun de ces chiffons il y a un gros baiser pour tes jolis petons. Quelle bonne soirée nous allons passer 1 Nous ferons mille folies. » Ton Adolphe, qui t'adore. »

M. de La Roche-Quina venait de glisser ces deux poulets dans leur coque respective, quand le baron entra. Il admira beaucoup les œufs, les retourna entre ses gants et les rendit à son ami, qui écrivit les deux adresses.

— Je vais te les faire porter à destination, dit-

Puis il sonna et les remit à un domestique.

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