DÉDICACE
Vusage de la dédicace à son meilleur ami ou à son bienfaiteur paraissant revenir^ ce petit livre est lédié au Prinlemvs.
Le public a fait à ce livre un succès si rapide, et les journaux l'ont accueilli avec tant de cordialité, que j'éprouve le besoin, au moment de mettre sous presse cette nouvelle édition, de remercier la critique et le public.
Succès oblige.
Encouragé à croire que ce petit ouvrage avait, à défaut d'un mérite réel, un certain
intérêt, j'ai voulu, puisqu'il m'était permis de le revoir utilement, le rendre meilleur en le corrigeant. C'est donc une édition revue et corrigée que j'offre aujourd'hui.
J'ai reconnu pour fondées plusieurs des critiques dont Louise a été l'objet, et j'en ai fait mon profit. Il est vrai qu'elles étaient ordinairement accompagnées de tant d'éloges, que leur sincérité ne pouvait m'être suspecte. Quand la critique est loyalement et consciencieusement faite, elle n'est pas seulement un flambeau pour le lecteur, elle est un conseil pour l'auteur.
J'ai donc fait, en vue d'améliorer cette étude comme œuvre de goût, tout ce qu'il m'était possible de faire sans affaiblir le caractère original qu'on a bien voulu lui reconnaître, et qui est peut-être son principal attrait.
Parmi les critiques qui ont le mieux traité Louise, un ou deux lui ont reproché d'avoir
des tendances réalistes. « Je me demande, disait M. Jules de Saint-Félix, si du côté réaliste, le roman de Louise n'a pas des affinités avec les romans de Fanny et de Madame Bovary? Pour ma part, j'en serais désolé ; car, tout en rendant pleine justice à l'honorabilité des auteurs de ces deux livres, jo déclare avoir une antipathie des plus prononcées pour cette Uttérature libertine et poitrinaire qui s'est produite depuis quelques années *. »
Vidons tout de suite cette question, qui est presque une question de moralité.
Nul ne peut, mieux que l'auteur d'un Uvre, connaître l'intention qui a présidé à l'éclosion de son œuvre. Eh bien ! j'affirme que, dans mon esprit, il n'est pas d'histoire d'amour plus pure que celle-ci. Qu'est-ce donc, après tout, que ce petit roman? Louise aime autant qu'elle est aimée, les deux amants sont égale-
* Constitutionnel du 9 décembre 1859.
C PRÉPAGE
* ment libres, leur fidélité est poussée jusqu'à Texaltation, et jamais, dans aucune circonstance, la question d'argent n'est venue se poser entre eux. Il n'y a là ni dépravation ni calcul. Il y a l'amour, égal des deux côtés, jeune et violent, l'amour qui conduit au mépris de tout ce qui est puéril ou bas, à l'oubli de tout ce qui est faux, et à l'admiration de la seule chose visible qui soit vraiment belle: la nature, c'est-à-dire l'œuvre de Dieu. Voilà Louise en dix lignes! Lisez-la avec des yeux purs, vous n'y trouverez pas autre chose.
Ce jugement est, du reste, celui qu'ont porté sur le livre tous les critiques consciencieux qui s'en sont occupés, et M. de Saint-Félix lui-même, après une vigoureuse sortie au nom de l'art, trop souvent méconnu par certains écrivains, se hâte d'ajouter : «iHeureusementquelquesbeaux livres apparaissent de temps en temps, qui nous consolent et nous rassurent. J'en pourrais citer
plusieurs depuis peu. Je m'arrête aujourd'hui à celui de M. Edouard Gourdon. »
Un autre critique qui n'a pas, celui-là non plus, épargné la vérité à Louise, tout m lui donnant, comme genre, une illustre parenté avec TTeriher^ OuriMy Edouard et Adolphe^ M. J. Barbey d'Aurevilly a dit : « Voici un roman dont le succès a été rapide... Et cependant ce roman n'a rien de ce qui distingue les ouvrages aimés et recherchés, pour l'heure, par ce gros capricieux qu'on nomme le piAlic, La Louise de M. Edouard Gourdon est une œuvre courte, fine, passionnée, sans grands événements extérieurs, un de ces livres dont le sens se perd un jour, mais se retrouve l'autre, car il est étemel comme le cœur, etc. *. »
Le Journal des Débats n'exprime pas une opinion moins favorable à l'idée morale du livre. Si M. F. Barrière déplore les désordres
» Pays du 28 décembre 1859.
du temps, il est bien loin d'associer Louise, même de simple intention, au dévergondage qu'il signale : « Quelques romanciers ont outré, dit-on, la peinture des désordres du jour; l'auteur du livre nouveau l'adoucit. Louise est donc une agréable fiction, qu'on peut et qu'on voudra lire», j
Le Moniteur lui-même, que sa qualité de journal officiel rend plus sévère qu'aucun autre, s'exprimait ainsi par la plume de M. Claudin : c fout en maintenant à ce livre sa parenté très-proche avec les ouvrages que nous avons dtés (Madame Bovary et Fanny), nous devons dire que sa donnée, bien que romanesque, n'a pas demandé le très-vif intérêt qu'elle présente à quoi que ce soit de scabreux et de risqué*. J
Faut-il pousser plus loin les citations? Oui*
■ Journal des Débats du 31 décembre 1859. * Moniteur Universel du 8 décembre 1859.
s'il reste encore l'ombre d'un doute dans l'esprit d'un seul lecteur :
« Voici, disait la Revue des Deux-Mondes, un roman qui se distingue par des qualités sérieuses, et mérite d'être remarqué au milieu des inintelligentes copies de la réalité qui continuent à se produire. Louise est une étude psychologique où l'auteur s'est proposé pour modèle quelques-uns de ces chefs-d'œuvre d'analyse morale qui sont les véritables origines littéraires du roman *. »
Un autre recueil, dont l'autorité de parole n'est pas moins grande, et qui tend à justifier de plus en plus la réputation littéraire qu'il s'est acquise, la Repue Contemporaine, ne porte pas un jugement moins favorable : « Ce qui me plaît dans cette petite histoire sans prétention, dit M. A. Claveau, c'est qu'elle a le naturel sans en avoir la vanité ni l'importance. J'avoue,
* Revue des Deux-Mondes du 1«' décembre 1859.
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pour ma part, qu'il me semble difficile de la louer autant qu'on la goûte, car elle est la simplicité même, et que dire de la simplicité ? On la déflore par la seule attention qu'on lui prête, et par les seuls compliments qu'on Im fait... Les personnages de ce roma» ont le ton, les mœurs et le langage de la société la plus raffinée; leur liaison est tout à fait de bonne compagnie... Une telle flamme de vérité circule à travers ce récit, qu'elle en échauffe les parties les plus calmes, comme elle en éclaire les passages les plus sombres. L'auteur a parlé une langue simple, élégante et naturelle connue ses héros, presque la langue de la conversation, avec je ne sais quel tour heureux que prennent les entretiens où l'on se surveille : voilà tout. Mais en ne se substituant pas à ses personnages, il les a peints si vivants, il a jeté sous nos yeux leur âme si palpitante, qu'il nous a identifiés avec eux, que nous prenons intérêt à leurs joies et à leurs peines comme à
PlléFA€E
des sentiments qui peuvent nous arriver tous . les jours, que nous reconnaissons pour nous appartenir et dont nous suivons Thistoire avec notre propre cœur, etc. *. »
Enfin, M. Lotds Énault, dans un article trèssérieux, dont je suis heureux de le remercier ici, surtout à cause des critiques fcrt justes que lui inspire, comme à M. J. Baitey d'Aure^ viUy, le dénoûment de Lowise^ M. Louis Énault dit : « Ce livre est plein de cette poésie fine et délicate que Ton ne connaît plus guère aujourd'hui. Il s'adresse à Tâme plutôt qu'aux sens. Le vulgaire ne jettera sur lui qu'un coup d'œil indifférent; mais pour les âmes d'élite, il sera un ami précieux, un confident intime, qu'on n'ouvrira jamais sans se sentir ému *. »
Nous voilà bien loin, on en conviendra, du réalisme et de ses excès!
* Revue Contemporaine du 31 décembre 1859.*
* Nord du 2 janvier 1860.
Et ce n'est pas tout.
On a fait à Louise Thonneur de s'occuper d'elle dans la plupart des journaux français et dans un grand nombre de journaux étrangers. Je n'aurait qu'à prendre au hasard dans toutes ces feuilles : pas une, même parmi les moins favorables, qui suspecte les intentions de l'auteur. Je choisis un grand journal étranger, V Indépendance belge; notre principal journal d'art, V Artiste: une publication spéciale que Ton trouve sur la table de tous nos salons, le Monde illustré, et enfin un de nos meilleurs journaux de province, V Aigle de Toulouse.
Suivant le chroniqueur de rindépendance {Phares, la troisième personne de la mystérieuse trinité), « Louise estnne histoire d'amour douloureuse et vraie, qui rappelle Adolphe de Benjamin Constant. C'est une étude du cœur des femmes, pleine d'observation fine et émue, un récit bien fait, simplement et élégamment
écrit, et qui touche d'autant plus qu'il est naturel et sans affectation *. »
Dans V Artiste, M. de Barthélémy dit, à propos de Louise, dont il cite quelques passages : € Nous tombons dans le domaine de l'imagination, section du réalisme, du réalisme aimable, j'ai hâte de l'ajouter «. »
Le chroniqueur du Monde illustré, M. Jules Lecomte, croit que « Louise ne peut manquer d'obtenir un véritable succès chez les lecteurs délicats... ». » Et quant à V Aigle, la plume de son collaborateur, M. de Sart, yoitàm& Louise, qu'elle place trop haut, une « œuvre de spontanéité, de foi morale et de sentiments intimes. »
Si je me suis complu à transcrire ici, non pas les éloges, trop nombreux et trop vifs.
* Indépendance du 3 décembre 1859.
■ Artiste du !«' janvier 1860.
' Monde illustré du 10 décembre 1859.
donnés à ce livre, mais les jugements portés sur la pensée qui l'a inspiré, c'est que j'ai à cœur que tout lecteur le prenne, moralement, pour ce qu'il vaut et ce qu'il est en réalité. Je dirais à celui qui, l'ayant lu, prétendrait avoir trouvé certaines taches sur ses pages : Montrez-moi vos mains, d'abord; car je me rappelle l'apologue des charbonniers et de la statue : autant de doigts noirs qui la touchaient, autant de prétendus défauts dans le marbre. Louise est donc un livre moral. Son succès prouve encore une fois que l'on peut intéresser avec les éléments les plus simples, pourvu que l'on soit vrai. On s'est demandé si Louise était un roman ou une confidence, un souvenir personnel? La plupart des critiques, comme M. Barbey d'Aurevilly, ont incUné vers le souvenir personnel, « ou du moins vers une de ces observations faites sur le vif, à côté de soi. » Le critique du Constitutiormel mT^ityoxûnim avant-propos. « Toute jolie maison, dit-il, doit
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avoir son péristyle. » Ceci est peut-être plus flatteur qu'exact; mais M. de Saint-Félix est un Athénien. Quoi qu'il en soit, je n'ai point fait de péristyle, par la raison que j'ignorais que la maison fût jolie. C'est ordinairement le public qui apprend ces choses-là à l'auteur. Aujourd'hui, son empressement me donne plus de confiance, et me voici, l'équerre en main, traçant mes lignes et décorant mon entrée.
Rien ne m'a plus flatté, je l'avoue, que cette incertitude sur l'origine du livre et cette tendance, presque générale, à croire à une confidence. Si l'histoire de Louise peut prêter à dire qu'elle est une observation faite sur le vif, le souffle de vérité dont parle M. Claveau l'anime véritablement, et cet éloge me suflSt. Mais au risque de causer quelques désillusions, je dois dire, puisque je suis presque sommé de me prononcer sur ce point, que Louise n'est qu'une fiction. En chair et en os, elle
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n'a jamais existé, à moins qu'un autre que moi ne l'ait connue.
Il ne faut pas voir dans rhéroïne de ce roman une femme entretenue, encore moins, dans le récit dont elle est la principale figure, un plaidoyer destiné à justifier sa <^hute. La femme entretenue est celle qui spécule sur son amour. Ce n'est pas là Louise. On ne saurait sans injustice la confondre, elle si fidèle, si délicate, si respectée, avec ces créatures qu'elle ne connaît que de nom. Quelle femme est donc Louise? Une de ces femmes déclassées, comme il y en a beaucoup à Paris, dont la vie est une lutte, qui ont tous les beaux sentiments, mais qui portent jusqu'au tombeau la peine d'une première faute ou d'une fausse position. Elles ne sont pas du monde, quoique, dans le monde, bien des femmes, très-respectées, ne les valent pas; elles ne sont pas non plus de la classe flétrie des femmes entretenues, car elles ont encore la pudeur et le respect
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d'elles-mêmes. — Elles restent à nommer et à classer.
Il y aurait donc mauvaise foi ou aveuglement à prétendre que ce livre est un plaidoyer, une réhabilitation. C'est lui faire trop d'honneur pour le tuer. Je n'ai voulu ni plaider ni réhabiliter. Je n'ai eu qu'une seule ambition : intéresser le lecteur par un récit assez simple et touchant pour qu*on pût le croire vrai. Un critique l'a senti, et m'a rendu tout haut justice. € On sait gré au conteur, a-t-il dit, de ce qu'il fae pose aucune théorie particulière et de ce que son héros ne déclame point de paradoxes dans ses moments d'exaltation. Il n'invective pas non plus la société : à quoi bon? Sans prétention à réformer quoi que ce soit, il ne plaît que mieux. D'ailleurs, ces diatribes inutiles sont d'assez mauvais ton, et Louise est un livre de bonne compagnie, qui se recommande par toutes les bienséances de la pensée et du style. »
Donc, Louisen' est pas l'histoire d'une femme entretenue, et je n'ai pas eu le plus petit désir de prendre en main la défense d'une cause à laquelle il me répugnerait de toucher.
Le critique du Constitutionnel, très-indulgent pour le livre, qu'il a lu, dit-il, « d'un seul trait, avec beaucoup d'émotion, et en croyant plus d'une fois relire les Confessions de Jean- Jacques, » se montre d'une grande sévérité pour l'héroïne du roman : « Louise, dit-il, a tous les contraires, de l'âme et des sens, de la loyauté et de la perfidie, de l'imagination et du calcul... Cette femme est rusée au fond; elle, a mené sa vie au gré de ses inclinations et de ses caprices, et avec une prudence toujours utile à son bien-être. Elle a eu un premier amant à qui elle avait juré fidélité. Elle en a eu un second à qui elle a prodigué les protestations les plus ardentes et les serments... Qui me dit qu'elle n'en prendra pas un troisième ? Quant à moi, je le (Jéclare, si dans ma jeunesse.
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j'avais rencontré une femme pareille, je l'aurais cordialement détestée... »
Voilà qui est net, et j'aime cette franchise, tout en trouvant l'honorable critique un peu bien dégoûté. Qu'il ne réponde pas trop de ce qu'il eût fait à vingt ans ! En matière d'amour et de passions, on peut affirmer sa sagesse plus dans l'avenir que dans le passé. Quant à mol, si je la rencontrais jamais, cette femme libre et fidèle, charmante plutôt que jolie, belle par l'âme plus que par le visage, dont le regard donne la force, la parole l'oubli, l'amour la foi, je m'attacherais à ses pas, et dans l'empressement de ma joie à confondre nos deux existences, j'oublierais peut-être de lui parler du passé, de crainte d'éveiller un de ces souvenirs douloureux qui gâtent le présent et tuent l'avenir. M. Michelet, dans son livre de la Femme, bien supérieur à son livre de VAmxmr, dit avec autant de raison que de chrétienne indulgence:
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c L'âme de femme, bien plus mobile, plus fluide que Fâme d'homme, n'est jamais si profondément corrompue. Quand elle a voulu sérieusement revenir au bien, qu'elle a vécu d'efforts, de sacrifices, de réflexion, elle est vraiment renouvelée, c'est un peu comme la rivière qui, à tels jours, fut gâtée; mais d'au- ^ très eaux sont venues, et elle est claire aujourd'hui. Si la fenmie, ainsi changée, oubliant les mauvais rêves de ses. fautes involontaires, où le cœur n'était pour rien, parvient à le trouver, ce cœur, si elle aime... tout est sauvé. Le plus honnête homme du monde peut avoir son bonheur avec elle, et s'honorer d'elle encore. »
Telle qu'elle est, mon héroïne vaut encore mieux que la femme dont parle M. Michelet. Elle n'a pas besoin d'être renouvelée, car elle n'a pas eu de « mauvais rêves. » Deux fois son cœur a parlé, il est vrai, et elle l'a écouté, mais deux fois en dix ans ! En dix ans, ime
femme seule, libre et abandonnée à Paris a eu deux amants. C'est trop! s'écrie M. Jules de Saint-Félix: « Qui me dit qu'elle n'en predra pas un troisième? » J'avoue que je n'oserais en répondre, surtout si, malgré ses malheurs, elle vit encore dix autres années. Il faut convenir cependant que le dernier chapitre du livre la laisse bien brisée, et qu'au moment où on la voit pouV la dernière fois, on la croirait plutôt faite désormais pour la Mort que pour l'Amour.
A propos de ce petit livre, on a donc soulevé encore une fois, on le voit, le faux pavé du réalisme, et l'honorable critique du Constitutionnel a saisi l'occasion de nous faire sa profession de foi en matière de littérature et d'art. « L'école réaliste, dit-il, est la pire des écoles. » Je ne veux pas entreprendre de la défendre, n'ayant aucun titre pour eela, car je ne vois pas très-bien par quels côtés Louise procéderait de cette école, si école il y a. Mais
il me semble que Ton dit un peu aujourd'hui le Réalisme comme on disait il y a trente ans le Romantisme, toujours dans le même but, trop évident.
Si, en littérature et en peinture, réalisme veut dire, comme on semble le sous-entendre, la représentation fidèle dulaid, personne, je crois, ne s'avouera réaliste ; mais si une œuvre, livre, pièce ou tableau, appartient au réalisme parce seul fait qu'elle est vraie dans ses peintures, dans ses sentiments et dans ses situations, il faut porter à l'actif du réalisme tout ce que les arts et la littérature ont produit de plus beau, dans le présent comme dans le passé, y compris (j'en demande bien pardon au critique du Con- $tituti(Mnet) tout Molière (même le Tartuffe, et sans oublier les Précieuses Ridicules, dont le réalisme un peu cru élève, à certains mots, tous les éventails jusqu'aux fronts), les chefsd'œuvre de Racine et ceux de Corneille. Ceci équivaut à dire que réalisme serait synonyme
de vérité et par conséquent de beauté, et que tous les efforts de ceux qui tiennent une plume ou un pinceau devraient tendre à mériter cette glorieuse épithète de réaliste, qu'on vous jette aujourd'hui à la figure comme une injure, sous le prétexte que M. Courbet a peint les Baigneuses et comme si M. Courbet n'avait peint que les Baigneuses!
Ne vous y trompez pas ! Ce n'est pas avec le faux dans Fart, la convention ou la manière que vous faites des choses durables : c'est en vous inspirant de l'œuvre de Dieu telle qu'elle est et non pas telle que vous l'arrangez. Le public peut s'y méprendre un jour, mais une génération ne s'y trompe pas : ce qui traverse es siècles, c'est ce qui porte en soi le souffle de vie, c'est-à-dire la vérité.
En réalité, il me semble que l'on sera bien près de s'entendre sur les choses quand on voudra se mettre d'accord sur les mots. Au fond, ce que nous appelons, ce que nous dé-
sirons tous ardemment, c'est le succès de notre œuvre; et le fanatisme pour telle ou telle forme littéraire qui a pu avoir son temps (comme la tragédie classique, par exemple), parce qu'elle n'était qu'une forme, ne pousse plus guère personne à s'immoler pour l'amour de son art devant un public absent. Désertant la poésie pour la prose, M. Jules de Saint-Félix lui-même écrit de charmants romans, et le dernier des tragiques, un de mes bons amis, médite en ce moment une comédie de mœurs en cinq actes, où il sera question de hausse et de baisse, et probablement aussi de quelque légèreté de femme. Que voulez- vous? il faut être de son temps, sous peine de n'être rien du tout. Or, le temps (je le déplore comme vous!) est aux éblouissements d'une vie rapide. J'en suis désolé, scandalisé, révolté, mais je n'y puis rien. On veut au moins les apparences du bonheur, et l'on fait de la vie un>steeple-chase dont la Gazette des Tribunaux, pur miroir réaliste, enregistre
froidement, pour rédification des générations futures, les sauts périlleux, les chutes et les triomphes. Ne dites donc pas que c'est la littérature qui corrompt le milieu, mais renversez la proposition : la littérature n'est qu'un reflet. C'est un grand fleuve dont les eaux disent aux yeux la splendeur ou l'indigence de ses bords. Ressuscitez Molière : il y a gros à parier qu'il n'oubliera ni la Bourse ni les « Camélias. »
Nous ne produisons que de petites choses, parce que nous n'avons plus la foi qui seule inspire les grandes. Par exemple, nous faisons merveilleusement ce qui est petit. C'est la belle époque du genre. Voyez nos petits paysages, nos petits intérieurs, nos petites photographies-portraits, et voyez aussi nos petites pièces et nos petits livres! On donne au public ce qu'il demande; et de même qu'on ne peint plus de grands tableaux, parce que les appartements sont trop exigus (les anciennes gens disent qu'ils sont bas de cerveau!), on n'écrit plus de grands
ouvrages parce qu'ils manqueraient de lecteurs. Ceci est la vérité toute simple, je ne dis pas toute nue, de crainte qu'on ne m'accuse encore une fois de réalisme.
On fait petit parce que la miniature et l'aquarelle conviennent bien à ce que l'on voit. Pourquoi M. Meissonnier, qui peint d'admirables bons hommes, hauts d'un centimètre, estil si recherché? Vous n'allez probablement pas voir un danger dans sa peinture minuscule? On sert l'art et la littérature en globules, et le public, sauf de très-rares exceptions formant un groupe sérieux mais isolé, se déclare satisfait.
Le malheur, c'est qu'en même temps qu'a disparu temporairement cette majesté dans l'œuvre, on a aussi perdu le rire. On n'a plus même assez de gaieté pour composer un bon vaudeville, une chanson gaie, un fin quatrain. Le Caveau meurt de consomption, et rien n'est plus triste que les théâtres où
sont les bouffons. Ceci est grave, le franc rire étant la dernière chose qui remonte du cœur aux lèvres. Aujourd'hui on fait des mots, des sentences, des aphorismes, mais c'est là de l'esprit de croque-mort.
Le chêne est tombé, et avec lui le joyeux chèvrefeuille, tout plein d'abeilles et de papillons, qui entourait, égayait et parfumait son tronc.
La critique m'a conduit loin ; mais pourquoi s'avise-t-elle d'écrire une phrase comme celle-ci : « Lotdse a tous les contraires, de l'âme et des sens. y> Les contraires Jyoîlk un trait de lumière sur ce grand malentendu à propos d'écoles qui menace de se prolonger. Réfléchissez-y mûrement, et quand vous aurez reconnu que l'âme et les sens, loin d'être deux contraires, c'est-à-dire deux oppositions, forment une association intime, où l'un des deux associés doit commander à l'autre, il est vrai, mais où les deux s'obligent et se
complètent réciproquement, vous aurez rendu à la vérité dans Fart un hommage que vous lui marchandez aujourd'hui ; vous permettrez à Tart d'être plus humain sans rien perdre de son origine divine, et vous pardonnerez, même au réalisme, quand il aura pour passeport le bon goût.
Si nous étions encore au temps où l'on inscrivait une épigraphe au frontispice de son livre, je placerais volontiers les trois lignes que voici sur la première page du mien, pour me justifier de ne pas avoir fait de Louise une femme jolie, particularité réaliste qui paraît avoir surpris quelques lecteurs :
« Il faut, il faut absolument, dit M. Michelet, que la femme soit gracieuse. Elle n'est pas tenue d'être belle. »
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Si Louise est gracieuse, il lui est donc permis de ne pas être jolie. Je voudrais pouvoir répondre aussi facilement à un autre reproche, très-sérieux celui-là, qui m'a été adressé de divers côtés, et que je trouve formulé nettement par deux critiques dont le jugement a du poids: MM. J. Barbey d'Aurevilly et Louis Énault. L'un et l'autre accusent le dénoûment du livre au nom de l'idée et de l'art. « La critique, dit M. Barbey d'Aurevilly, est obligée d'intervenir au dénoûment pour en montrer l'indécision et le vague, étonnants dans un esprit qu'on sent très-net, même quand, le long du roman, il est le plus dans ces parages de la rêverie qui appartiennent à l'amour. M. Edouard Gourdon, dont le talent est ongle, n'a pourtant pas eu le coup d'ongle de la fin qui fait tourner l'œuvre et la lance!... Il y avait trois dénoùments possibles à cette histoire d'amour... » Le critique prend la peine de les exposer tels qu'il les entend, et il ajoute :
€ L'auteur a cru peut-être les avoir mis tous les trois eu un seul dans son roman, mais en les fondant ainsi, qu'il nous permette le jeu de mots, parce qu'il a un sens sérieux, il les a trop véritablement fondus. Du tout il n'est resté qu'une nuée ! Une nuée, quand il fallait l'éclair qui descend dans l'ombre du cœur, et en illumine le mystère. Aussi, l'esprit qui a soif de clarté, l'esprit impatienté, peut-il fermer le livre, mécontent, inassouvi et regrettant l'intérêt qu'il a pris à toute cette histoire, et rémotion que l'auteur a su lui donner. Tel est le défaut de ce livre. Vous avez l'émotion, vous n'avez pas l'idée. Vous n'avez pas la mâle et rayonnante conclusion. Et encore une fois, cela est d'autant plus surprenant que l'auteur n'est pas un de ces esprits sans direction et sans force menés par leur sujet plus qu'ils ne le mènent. C'est un homme de très-peu d'eniraînement, de très-peu d'échevèlement, un esprit qui se contient très-bien, même quand
il est le plus pathétique. Partout on sent en M. Edouard Gourdon un homme qui, comme écrivain, a la parfaite possession de lui-même. Quand il parle ou qu'il peint l'amour, c'est une plume positive et consciente qui rappelle M. Alexandre Dumas fils, ce travailleur à l'emporte-pièce, sobre, mordant et sec, chez qui l'observation ne monte jamais jusqu'à l'idéal, qui n'est cependant qu'une observation supérieure. »
Ce reproche, même ainsi entouré d'éloges, me touche parce que je le sens sérieux.
M. Louis Énault est tout aussi net: « En terminant la lecture de ce livre, dit-il, la dernière impression que l'on éprouve est douce et amère tout à la fois; on voudrait une séparation moins cruelle ; cet amour si pur, si sublime dans son commencement et que quelques mots suffisent pour détruire, attriste l'âme et lui fait ressentir un inexprimable malaise. C'est uno rose à peine entr'ouverte, qui
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exhale tes pins doux parfums; vous approchez pour la cueillir, il en sort une guêpe qui vous pique. >
J'ai un si profond respect de la critique quand je la sens sincère, que j'éprouve un véritable regret à donner cette nouvelle édition de mon Uvre sans en avoir éclairé le dénoûment par l'une des explications dont parle M. Barbey d'Aurevilly: par exemple, l'opiniâtreté imprudente de la mère causant la mort de l'enfant, qui tue à son tour l'amour inspiré par Louise. Ce dénoûment est bien en réalité celui du livre, et je n'aurais eu, pour le mieux indiquer, qu'à foncer les nuances; mais au moment de le tenter, la crainte de rendre odieuse une femme que j'avais voulu faire intéressante, noble et dévouée m'a arrêté. Tel qu'il est, je le sens, le vague du dénoûment enlève de son naturel à la séparation des deux amants ; on s'étonne de cette brusque rupture pour si peu de chose ; quelques femmes surtout en sont
scandalisées , et ne comprennent pas qxx'Elle et Lui se soient ainsi entendus à un jour donné pour une séparation. On suppose que tout n'est pas dit, que ces adieux ne sont pas éternels, que Louise s'est arrêtée dans sa fuite, et qu'en tournant la page on reverra les deux amants, non plus sous leurs berceaux fleuris de Conflans, mais à Paris ou ailleurs. En résumé, il suffirait donc, peut-être, pour donner à cette petite étude le cmp d'ongle de M. d'Aurevilly et tuer la guêpe de M. Énault, d'ajouter un dixième chapitre aux neuf que voici. Je ne renonce pas à ce moyen, et à dire un jour ou l'autre au public, pour peu qu'il me continue sa bienveillance, si la rupture fut définitive, ou bien si les deux amants se sont revus, ce qui, après tout, ne serait pas impossible, car il n'y avait en eux ni lassitude, ni dégoût. Je m'arrête, car en voilà peut-être déjà trop sur un récit bien simple, qui, encore une fois, n'a d'autre prétention que de distraire
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pendant deux heures le lecteur ou la lectrice dont la soirée n^est pas prise par un spectacle ou un bal. Louise ne se propose de rien prouver, rien de mal surtout, car Famour vrai est spiritualiste, et Lxmise est l'histoire d'un amour vrai.
Heureux d'un succès dont la rapidité m'a surpris, j'ai voulu en remercier le public et la critique. J'ai cru que je devais aussi, puisque le livre ne passait pas inaperçu , tenir compte des observations qui me paraissaient fondées. Je l'ai fait et je le dis, sans fausse modestie je le repète, mais avec l'espoir que les grands juges me sauront gré de mon attitude devant eux,
JatiTier 1860.
La femme dont je vais vous parler, puisque vous voulez absolument que je vous conte cejtte douloureuse histoire, me dit mon ami, ne ressemblait en rien à celles dont s'inspirent ordinairement les poëtes et les romanciers. En la voyant, personne n'eût songé à en faire l'héroïne d'une aventure d'amour, et quand je me reporte aux jours qui précédèrent notre liaison, mes souvenirs ne me retracent qu'imparfaitement les attraits qui me captivèrent. C'était peut-être sa main mignonne ou
son pied cambré et remarquablement petit; peutêtre aussi l'expression particulière de ses grands yeux bleus à certains moments, quand elle était heureuse et s'abandonnait à sa joie ; son regard devenait alors limpide et franc comme celui d'un enfant. Elle avait pourtant vingt-six ans, et lorsqu'elle passait dans la rue, à pied, vêtue d'une robe sombre et enveloppée dans un grand chàle, on lui en eût donné trente. Mais parmi les passants de son diemin, biea peu la regardaient. A Paris les fenmies Jolies sont si nombreuses que les yeux n'ont pour ainsi dire pas le temps de se poser sur celles qui ne le sont ou ne le paraissent pas. Dans ses moments d'expansion, Louise disait volontiers, avec une expression de gaieté qui n'avait rien d'afifecté, que son visage lui avait souvent gâté les triomphes de son pied.
N'allez pas croire qu'elle fût laide, pourtant! Laide, elle n'eût pas fait de semblables . aveux. Comme toutes les femmes qui se savent une puissance quelconque, elle avait parfois des accès de ft-anchise dont un sot eût pu s'étonner, mais qui ne pouvaient lui faire aucun tort dans l'esprit de ceux
qui la voyaient assez souvent pour la bien connaître. En réalité, Thomme qui, l'ayant rencontrée à la promenade, ne lui avait accordé aucune attention, se fût montré beaucoup moins indifférent s'il l'eût vue chez elle.
Louise était de ce petit nombre de femmes qui, au rebours de presque toutes les autres, perdent beaucoup à être habillées, et n'ont jamais pu trouver ni une couturière ni une modiste qui sût, je ne dis pas ajouter à leurs charmes, mais simplement les laisser telles qu'elles sont. < Ma modiste est ma plus cruelle ennemie, » disait-elle en riant. Et c'était vrai. Elle avait un de ces visages que ni Qeurs ni rubans ne peuvent accompagner, et qui tournent à la vulgarité quand on veut les embellir. Elle le savait, et celte conviction l'avait conduite à rechercher pour sa toilette les objets les plus simples : étoffes unies nuances sombres, cachemires à petits dessins, peu de rubans et jamais de fleurs. Elle avait horreur de ce que les femmes appellent l'étalage.
Ce parti pris de simplicité était peut-être exagéré, et il lui nuisait certainement dans l'esprit de ceux
qui font passer la robe avant la femme; mais peu
lui importait qu'on la prit pour une bourgeoise ou pour une duchesse. Elle ne paraissait pas jalouse de plaire, dans le sens que les hommes attachent ordinairement à ce mot.
Je n'ai jamais vu, en effet, de femme si peu envieuse des adorations banales du monde. Elle était véritablement insensible aux compliments. Quand ils portaient k faux, elle les accueillait par un sourire mélangé de mépris qui fermait la bouche aux plus intrépides ; quand, au contraire, ils étaient mérités, son regard semblait dire : « Quelle découverte vous faites là! fl y a longtemps que je sais cela, d Elle n'était donc ni modeste ni coquette. Elle paraissait avoir placé tout son bonheur dans l'intimité. Je n'ai jamais rencontré de femmes chez elle. Sa société ordinaire, société très-fidèle et très-attachée, se composait d'un petit groupe d'hommes, connus pour la plupart, riches propriétaires ou fonctionnaires du dernier règne. Elle recevait aussi deux ou trois artistes en renom, qui venaient assidûment à ses mercredis.
Je ne connais rien de plus charmant que ces réunions peu nombr(3Uses d'hommes bien élevés
chez une femme aimable et encore jeune. Louise recevait ses amis avec une grâce parfaite. Chez elle on était à Taise comme chez soi. On arrivait vers neuf heures ; à dix heures elle préparait et servait elle-même le thé, et tout le monde s'en allait entre onze heures et minuit. On ne jouait pas ; on causait. Aucun sujet de conversation n'était proscrit, on parlait même politique, et, chose curieuse, due sans doute à la présence de la jeune femme et à la considération particulière qu'elle inspirait, nonseulement la discussion se maintenait toujours sur le ton d'une cordialité exquise, mais on savait se rendre aux arguments d'un adversaire et reconnaître tout haut qu'il avait raison. Ce petit salon présentait certainement un des côtés les plus attrayants de la société de Paris. Louise écoutait, se mêlait à la conversation par un mot heureux, et* féminisait, pour ainsi dire, par la grâce et l'imprévu de ses observations, le mâle esprit de ses visiteurs. Douée d'une belle intelligence, elle savait aussi se taire et faire son profit des choses nouvelles qu'elle entendait.
Ce n'était ni un esprit fort, ni une femme savante, iii un bas-bleu. A vingt- six ans elle voyait la vie
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comme beaucoup de famnes ne la raent qu'à quarante, c'est-à-dire qu'elle avait F^cHsme de son bonhair. Elle danandait peu aux autres, mais elle exigeait ce qu'dle I^ir donandait. Pour être heureuse, eDe s'était fait une règle de conduite, et eUe mettait tous ses soins à n'en pas sortir. On la comblait de joie en se montrant assidu, prévenant; on la désolait par une négligence inexpliquée. Sa plus vive satisfaction était de voir tous ses amis autour d'elle, et, jusqu'au moment où son petit cercle se complétait par l'arrivée de quelque retardataire, on sentait bien que quelque chose lui manquait.
Sa vie s'écoulait ainsi sans secousses , chaque jour lui apportant la joie qu'elle souhaitait. Ou eût voulu lui donner une existence plus brillante, qu'elle aurait probablement refusé; mais aussi on en eût fait la femme la plus malheureuse du monde en lui enlevant une parcelle de son bonheur.
Je lui avais été présenté par un de ses amis qui était un peu le mien. Il en parlait comme d'une femme agréable, et vantait surtout les mérites et l'inQuence de la plupart des hommes qu'elle recevait. « Vous passerez chez elle, m'avait-
il dit, quelques bonnes soirées, et vous y ferez de belles connaissances. C'est une de ces femmes qu'il faut prendre pour ce qu'elles paraissent être, sans chercher à pénétrer le secret de leur vie/Pour nous tous qui sommes ses amis et qui lui donnons les soins qu'on donne à une femme du monde, c'est une veuve qui possède une fortune plus ou moins grande, mais indépendante et suffisante à ses besoins. Véritablement elle ne demande rien à personne, et si, en échange de la tasse de thé qu'elle vous offre et de l'excellent accueil qu'elle vous fait toujours, vous lui apportez un bouquet le jour de sa fête et un sac de bonbons le jour de l'an, elle se tient pour comblée et n*a pas assez de sourires et de paroles caressantes pour vous récompenser. Je ne lui connais pas d'amant, et je doute qu'elle en ait un parmi les hommes qui forment son cercle habituel. Tous ces hommes sont beaucoup plus âgés qu'elle, plusieurs sont déjà des vieillards. Quand je vous aurai introduit, vous représenterez la jeunesse et l'inexpérience dans la réunion. Entre nous, je vous dirai que je lui crois un attachement, provisoirement sinon définitivement rompu, mais auquel elle est
fidèle. Certaines circonstances, quelques propos tenus devant moi dans une autre maison, me portent à penser que son ami le plus cher n'est pas en ce moment à Paris, et qu'elle doit aux soins de ce protecteur la considération dont eUe est entourée. Si ces propos sont vrais, il y a parmi ses amis les plus intimes quelques hommes qui sont dans la confidence, et ceux-ci ont sans doute formé le noyau de sa société. On rencontre ainsi dans Paris des femmes qui, parties d'un peu bas et tombées plus bas encore, ont été relevées par la tendresse d'un homme distingué, se sont fait un esprit à l'image du sien, ont vécu de sa vie, reçu ses amis, et se sont si bien habituées à aimer ce qu'il aimait, qu'après la rupture elles mettent une véritable passion à recueillir tout ce qu'elles peuvent des épaves du naufrage. A ce compte, le salon de M™* Louise ne serait que le radeau de son amour. Vous y viendrez, et vous jugerez par vous-même si l'image est juste. Tout ce que je vous ai dit d'elle jusqu'ici est à sa louange. Si vous voulez toute ma pensée sur son compte, j'ajouterai que je lui crois les défauts de ses qualités. Qu'elle ait peu ou beaucoup, elle doij
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tenir énormément à ce qu'elle a; et si elle n'est pas femme à courir les aventures pour augmenter son ^ bien, je ne la crois pas non plus capable d'un dévouement ou d'une passion qui pourrait le compromettre. j>
Mon introducteur ne s'était pas trompé. Je fus ravi de ces relations nouvelles, et le salon de Louise me parut un lieu plein d'attraits. Je n'aurais eu garde de manquer à une seule de ses petites soirées. Il est vrai que tout le monde, à l'exemple de la maîtresse de maison, me faisait bon accueil. Bien au-dessus de moi par leur fortune, leur position ou leurs mérites, les amis de l'aimable femme m'accordèrent bientôt leur affection et me traitèrent sur le pied de l'égalité. J'eus le bon esprit de no pas me faire illusion sur la cause de ces démonstrations sympathiques, et de comprendre qu'elles étaient bien moins un hommage rendu à mes qualités personnelles qu'un acte de déférence envers Louise. On s'était aperçu qu'elle me témoignait de l'intérêt, et chacun lui faisait sa cour en se montrant bienveillant pour moi.
Je ne puis m'expliquer mon succès dans cette
réunion d'hommes sérieux que par un effet de contraste, rétais de beaucoup le plus jeune de la so- 'îiété. Dans la discussion j'apportais une ardeur que tous avaient dépouillée depuis longtemps. Je me montrais plein de confiance et d'expansion. Ces défauts ou ces qualités furent sans doute une agréable nouveauté pour Louise, car elle s'appliquait à les encourager de ses regards. Quand je narlais, elle m'écoutait avec cette attention intelligente et polie qu'elle accordait aux autres, mais de plus ses yeux et ses lèvres prenaient une expression particulière d'approbation et de jouissance intimes. Elle me savait gré surtout de ce que je faisais ou disais pour amener le sourire sur ces visages peutêtre un peu sérieux. Quand j'avais raconté quelque bruit de salon, quelque anecdote nouvelle, elle était la première à m'applaudir, et plus d'une fois je la surpris interrompant son petit service de maltresse de maison, pour mieux m'écouter.
Je ne fis pas, naturellement, ces agréables découvertes tout d'abord. Les premières soirées que je passai chez Louise furent employées à étudier mon terrain, & connaître mes personnages, et ce ne fut
qu'après un certain nombre de visites que, sûr de moi et sachant comment m'y prendre pour être bien reçu, je pus observer les autres.
De ces observations je tirai la conséquence que j'étais arrivé chez Louise dans des conditions tout à fait favorables pour être distingué par elle; que cette société d'hommes mûrs, savants, riches, spi- • rituels, honorables et aimables, lui était infiniment précieuse, mais qu'au fond elle lui laissait un grand vide dans l'esprit sinon dans le cœur; d'où il me paraissait résulter que tout autre jeune homme présenté à ma place aurait eu le même succès. « Ce qu'il lui fallait, me disais-je, c'était un contraste : des cheveux bruns et abondants parmi ces têtes chauves ou grisonnantes; une voix fraîche, un rire franc parmi ces voix que Tâge a décolorées; des yeux brillants et gais à côté de ces yeux voilés ou à demi éteints; un front pur et uni au milieu de ces fronts plus ou moins ridés et assombris. Voilà ce qu'il lui fallait, que ce fût Pierre ou Paul qui le lui apportât. J'ai été celui-là, mais je n'en dois ressentir aucune vanité. J'ai répondu à un besoin, voilà tout. Une femme de vingt-cinq ans et libre ne
peut pas faire son unique société d'hommes qui ont le double de son âge. En dehors des intérêts humains, la jeunesse va nécessairemen}; à la jeunesse. Dans son salon je suis son pendant, je la complète; elle vit mieux parce qu'elle sept à côté d'elle une âme sœur de la sienne par les impressions et les
. désirs... Mais tout autre homme de mon âge, peutêtre même plus laid, présenté à ma place, aurait été aussi bien accueilli... »
Même après avoir acquis la ponviction du rôle important que je jouais dans le côté visible de la vie de Louise, je ne songeais nullement k en faire la conquête. D'abord je ne la trouvais pas jolie; ensuite, cette existence méthodique, cet entourage presque solennel m'effrayaient un peu. Je m'étais fait volontiers le frère de Louise, j'éprouvais même un vif plaisir à me sentir dans sa confiance, mais je ne désirais pas être son amant.
\ Je ne l'avais jamais vue que le soir, chez elle, à la lumière de son salon, et je l'avais peu regardée, c'est-à-dire que, tout en ayant décidé dans mon esprit qu'elle manquait de beauté, j'aurais été fort embarrassé si, hors de sa présence, on m'eût dit
de dépeindre ses traits. C'est à peine si j'avais rejnarqué qu'elle était blonde et grande. Il en est ainsi de presque toutes les femmes dont le visage ne nous émeut pas : nous les regardons sans les voir et pouvons nous rencontrer pendant des années entières avec elles sans savoir si elles ont les yeux bleus ou gris.
Un jour ( on était à la fin de l'hiver et ma présentation remontait déjà à trois mois), je reçus un billet de Louise, le premier qu'elle m'eût écrit. Elle me priait d'aller la voir dans la soirée. Elle avait, disait-elle, un service à me demander. C'était un vendredi et elle recevait le mercredi. L'idée que j'allais probablement me trouver seul avec elle pour la première fois, me traversa le cerveau, mais ne s'y fixa pas. Je ne lui prêtai aucune arrière-pensée et pris son billet au pied de la lettre. A huit heures on m'annonçait chez la jeune femme. Cette fois elle me reçut dans son boudoir, une pièce de son appartement que je ne connaissais pas. Louise fut presque froide ; elle se montra plus réservée que dans son salon et me traita moins bien que devant ses amis. Je sentis cette nuance, qui
me choqua même un peu d'abord» mais qui laissa intact le très -vif désir que j'avais de lui être agréable. Je m*empressai donc de lui dire que j'étais tout à sa disposition. 11 s'agissait de l'accompagner le lendemain dans iln magasin où elle craignait une contestation à propos d'un chàle qu'elle avait renvoyé.
— Je n'ai pas voulu, me dit-elle, mettre un de mes hommes graves dans cette confidence de chiffons, et j'ai pensé que vous voudriez bien me rendre ce petit service.
11 fut convenu que je viendrais la prendre le lendemain à deux heures, et nous parlâmes d'autre chose.
Nous parlâmes du temps, ce sujet de conversalion de ceux qui n'en ont pas d'autre et de ceux qui ont à se dire des choses qui tiennent tant au cœur qu'elles ne peuvent pas tomber des lèvres. Louise me parla d'elle, peut-être pour m'encourager à lui parler de moi. Elle attendait impatiemment la fin de l'hiver. Il lui tardait de voir du soleil, dans le ciel et de la verdure sur les arbres. Elle comptait quitter Paris aux premiers beaux jours
pour aller habiter une campagne des environs. Où irait-elle? elle n'en savait encore rien. Je lui demandai si ces absences étaient dans ses habitudes, et comment elle pourrait se passer de sa petite cour d'hommes distingués. Elle me répondit que tous ses amis se dispersaient au printemps ou un peu plus tard, les uns pour se rendre dans leurs terres, les autres pour voyager à l'étranger, et qu'elle mourrait d'ennui si elle restait à Paris dans son appartement désert
— La campagne, me dit-elle, a des compensations. Elle fait à vos yeux une fête perpétuelle qui peut vous tenir lieu de beaucoup de choses. Elle vous occupe quand on l'aime, et emplit votre temps. Je ne m'y ennuie jamais. Je m'y fais un petit entourage de bètes ou de choses à soigner : coqs, poules, pigeons, lapins et fleurs. Je jette un peu de variété dans mon existence par quelques voyages à Paris, et je vois ainsi les journées et les semaines s'ajouter les unes aux autres, uniformes et un peu monotones peut-être, mais douces et rafraîchissantes.
J'étais surpris de l'entendre parler ainsi, et je me demandai si cette pastorale était bien sincère. Je
lui croyais au fond une de ces organisations moyennes et un peu vulgaires qui ne savent pas se suffire à elles-mêmes, qui redoutent autant l'isolement que le tumulte, et qui ont besoin, pour être heureuses, d'une demi-lumière et d'un demi-mouvement. Pourtant elle parlait avec tant de simplicité, et l'expression de son regard était en si parfait accord avec ses paroles, que je rejetai bien vite l'idée d'une petite comédie de femme. Et puis, me disais-je, pourquoi chercherait-elle à se montrer à moi autrement qu'elle n'est? Elle avait cru sans doute saisir sur mon visage l'expression d'un sentiment peu sympathique à son idée de villégiature, car elle ajouta après une pause :
— Pour vous, Parisien pur sang, vous ne comprenez et vous n'aimez probablement que Paris. Si vous le quittez, c'est au cœur de l'été, quand il se quitte tout à fait lui-même pour se disperser aux Pyrénées, aux bains de mer ou dans les eaux d'Allemagne, et je gage que vous y revenez avec ivresse dès le mois de septembre. Il vous faut le boulevard, les premières représentations, votre club, les soupers. Quand le hasard vous conduit aux champs,
VOUS y regrettez la poussière et Içs vapeurs d'asphalte de la grande ville. Je ne vous en fais pas un reproche, car la plupart des jeunes gens sont comme vous. Paris est un enchanteur qui se fait aimer autant par ses défauts que par ses qualités.
Son ton légèrement railleur me piqua. J'eus un instant Tidée de la quitter sans rien faire pour qu'elle me connût mieux. Elle s'aperçut sansdoute de mon hésitation, car elle me dit d'une yoix douce et pénétrante, que je ne lui connaissais pas :
— Me serais-je trompée?
— Madame, lui dis-je, comment avez- vous pu faire si bon accueil à un homme que vous jugez si léger? Le portrait que vous venez de peindre n'est pas le mien. J'aime Paris comme tout homme intelligent doit l'aimer. Je l'aime pour sa beauté, ses richesses intellectuelles incomparables, ses trésors artistiques, ses merveilles industrielles, tout ce qui en fait la première ville du monde ; je l'aime aussi pour sa vie facile, égaljement douce au pauvre et au riche ; je l'aime surtout pour cette indulgence extrême qui fait qu'un homme comme moi peut, sans être bien connu, être admis dans la société, et près-
que dans Tintimité d'une femme comme vous ; maïs je ne suis pas fanatique de Paris au point d'oublier le reste de la création. Même à Paris, je salue dans un homme illustre le pays qui Ta vu naître, dans un vin généreux le coteau qui Ta produit, dans la guipure qui entoure votre cou les humbles mains qui l'ont faite, dans une belle peinture les beautés naturelles dont l'artiste s'est inspiré. Voyez si vous avez été injuste à mon égard, et dites si ce n'est pas moi qui aurais quelque chose à vous pardonner?
J'avais un trop vif désir de la persuader pour ne pas observer l'effet de ma tirade. Sans doute qu'elle me crut sincère, car son visage s'éclaira d'un doux sourire, tandis que ses yeux, attachés sur les miens, y recueillaient toute l'expression de vérité que je n'avais pu mettre dans mes paroles. Quand j'eus fini, elle me tendit la main et me dit avec un certain embarras qu'elle cherchait à déguiser:
— Nous nous connaissons à merveille maintenant! Pardonnons-nous, et ne regrettons pas cette petite confession réciproque, puisqu'elle nous montre l'un à l'autre tels que pous sommes. On peut se rencon-
trer pendant des années entières dans le monde sans se connaître assez pour s'apprécier dans la mesure de ce qu'on vaut. Quelle bonne idée j'ai eue de vous inviter à venir me voir ce soir, et quel plaisir vous me faites d'être venu ! Mais ceci me rappelle votre promesse : c'est bien entendu pour demain à deux heures, n'est-ce pas?
Pendant qu'elle parlait ainsi, j'avais gardé sa main dans les miennes. Cette main, ne l'ai-je pas dit? était une petite merveille. Elle sortait blanche, fine, douce, potelée et légèrement rosée vers l'extrémité des doigts, d'une manche boutonnée sur le poignet. Louise la retira doucement; elle sonna, demanda le thé et se leva pour le préparer sur un guéridon placé entre nous deux.
Du fond du fauteuil où j'étais assis, je me mis alors à l'observer attentivement. Décidément elle n'était pas jolie! Pourtant, en prenant isolément chacun de ses traits, on n'avait nul grave reproche à adresser à aucun d'eux. Elle n'était ni sèche ni froide, et ses yeux savaient s'animer de la plus caressante lumière. Que lui manquait-il donc pour qu'elle fût belle? Je me le demandais inutilement.
J'accusais sa société ordinaire de vieilles gens, milieu pernicieux peut-être pour une jeune femme ; j'accusais aussi la trop grande sévérité de sa toilette. En poursuivant ainsi mentalement la solution d'un problème qui me paraissait piquant, je n'avais, je vous le jure, aucune arrière-pensée, aucun vague désir de possession. Je voyais Louise, non pas d'un œi! indifférent, mais d'un œil désintéressé. J'éprouvais près d'elle ce sentiment pénible, presque douloureux, qu'éprouve un connaisseur en présence d'une œuvre d'art qui n'est pas sous le jour nécessaire à sa beauté.
Quand je quittai la jeune femme, j'avais encore l'esprit tout rempli de ces idées. Elle s'était probablement aperçue de ma préoccupation, mais elle ne m'en avait rien dit, peut-être parce qu'elle se l'expliquait d'une certaine façon. Dans tous les cas, elle devait être à cent lieues de la vérité.
Au moment où nous allions nous séparer, elle me remercia de nouveau et me congédia par une cordiale poignée de main.
La démarche qu'eUe ^vait paru craindre, et que
nous fîmes le lendemain à Fheure convenue, ne présenta rien de particulier.
J'aurais pu croire, question d'amour-propre à part, qu'elle avait forgé ce prétexte pour s'assurer, par une première épreuve, si elle pouvait disposer de moi. « Je lui conviens peut-être, pensais-je, non pas comme amant, elle n'y a jamais songé, mais comme ami et confident. » 11 s'agissait, je l'ai dit, du renvoi d'un châle qu'elle avait acheté et payé. Elle était trop connue dans la maison pour que ce caprice ne lui fût pas pardonné. On lui rendit son argent de la meilleure grâce du monde, et on l'accompagna respectueusement jusqu'à la porte. On n'eût fait ni plus ni mieux pour une duchesse. 11 est vrai que rien dans sa personne ne pouvait autoriser qu'on la traitât légèrement, car rien au monde ne ressemblait moins qu'elle à une femme légère
Le temps était froid mais beau. Au moment de remonter en voiture, je lui demandai en riant si elle n'avait pas d'autres affaires contentieuses à régler en ville, et je lui offris de profiter du soleil pour faire un tour au Bois. Elle accepta après quelque difficulté. Elle ne voulait pas, disait-elle, abuser de
mon temps, et prétendait me rendre à la liberté surle-champ.
Au Bois, nous reparlâmes campagne. Je lui dis que, puisqu'elle était décidée à louer aux environs de Paris, elle devait s'en occuper sans retard. Mais de quel côté diriger ses pas? 11 faut se préoccuper du pays avant de chercher le gtte. Le choix d'une maison de cançagne, même pour n'y passer qu'une saison, est chose délicate. Aux champs, on hait bien vite ce qu'on n'aime pas, parce qu'on a tout son temps pour le haïr. Le problème consiste donc à trouver une demeure, château ou chalet, qui vous plaise pendant six mois. Quand le lieu est trouvé, il y a la question du voisinage, celle de l'ombre et du soleil, celle de la poussière et celle des eaux. Tel nid au fond d'un valon vous paraîtra charmant par un beau soleil, qui sera un affreux trou à crapauds les jours de pluie, et une piscine brumeuse le soir. Vous avez un jardin délicieux, bien encadré d'arbres, et vous vous réjouissez de la liberté dont on y jouit, lorsque vous vous apercevez un jour qu'il est traîtreusement dominé par le kiosque du jardin voisin, d'où le propriétaire, placé en vedette, observe con-
scîendeusement vos faits et gestes. Il n'en faut pas davantage, quand on a des nerfs, pour prendre une maison de campagne en aversion et Tabandonner. Nous étions descendus sur le bord du lac, et nous en suivions le sentier en nous disant tout cela. Nous tombâmes même d'accord qu'une personne seule ne pense jamais à tout, et que pour s'exposer moins aux regrets d'un mauvais choix, il était prudent de se mettre en quête à deux. De là au projet de faire ensemble de charmantes excursions aux environs de Paris, il n'y avait que l'épaisseur d'un mot, et ce mot je le dis. Je l'invitai à disposer complètement de moi, lui affirmant que je serais ravi de m'associer à ses recherches. J'ajoutai, pour achever de triompher de la vive opposition qu'elle me fit, que je m'étais moi-même chargé de trouver une maison de campagne pour une de mes parentes. Elle vit bien que je mentais, mais elle me sut*gré du subterfuge en faveur du motif qui me l'inspirait, et elle m'en paya d'un sourire. Lorsque nous remontions en voiture pour rentrer à Paris, il était déjà convenu que je l'accompagnerais dans ses pérégrinations. Pendant le trajet du Bois à la rue Tronchet, où elle
demeurait, elle parla peu, et je crus voir qu^elle me considérait à la dérobée à travers sa voilette épaisse, qu'elle n'avait pas cessé de tenir baissée devant ses yeux depuis que nous étions sortis.
Cherchait-elle à lire sur mon visage Teffet produit en moi par le contrat que nous venions de sceller? Si elle avait pu y trouver Texpression de la vérité, elle eût vu que je n'avais pas voulu lui tendre un piège, et qu'en lui offrant de me mettre de moitié dans ses recherches, je ne m'étais proposé que de lui être agréable et de faire avec elle une école buissonnière de quelques jours. L'innocence même du projet avait quelque chose d'original qui me tentait.
Quand nous arrivâmes à sa porte, il était près de quatre heures. Le froid nous ayant un peu saisis dans la voiture, Louise m'invita à monter chez elle pour me chauffer un instant. Je fis de nouveau connaissance avec son boudoir. Je m'assis devant le feu. et Louise releva la portière d'une pièce contiguë où elle entra. C'était sa chambre à coucher. Elle allait et venait, passant et repassant dans la zone de lumière que l'écart des tentures laissait pénétrer dans la chambre. Dans le fond, j'apercevais la tète d'un
lit sur lequel descendaient de doubles rideaux de mousseline et de soie. Le tapis qu'elle foulait éuit blanc» semé de petits bouquets de roses. De cette pièce subitement ouverte m*arriva une bouffée embaumée : c'était comme une brise de printemps que la chambre envoyait au boudoir en échange de sa joyeuse lumière. Louise avait ôté son chàle et son chapeau, puis s'était arrêtée devant la glace d'une armoire pour arranger ses cheveux :
— Suis-je assez laide! dit*elle tout haut d'un ton convaincu et comme se parlant à elle-même.
Cette exclamation appelait-elle un démenti? Je le crus, et tout le monde Teùt pensé comme moi. Je me levai, et me plaçant tout près de la porte sans en franchir le seuil :
— Assez laide? lui dis-je. Vous êtes bien sévère pour vous-même, et plus d'une femme que l'on dit jolie voudrait bien avoir ce visage-là!
Elle tourna la tête de mon côté en riant, fit un léger mouvement d'épaule et ne répondit pas.
Je n'avais pas cru dire si vrai. Dans le cadre charmant où elle se trouvait alors, elle me parut conime transfigurée. Sa chambre était d'une richesse et
d'une coquetterie qui formaient un contraste frappant avec le reste de son appartement. Au milieu de ce luxe féminin et de bon goût, Louise était tout à fait à sa place. Elle recevait pour ainsi dire un éclat de chacun des objets précieux qui l'entouraient. De sa magnifique chevelure blonde, un peu en désordre, s'échappaient de grosses boucles, que ses doigts d'ivoire s'appliquaient à ramener sous le peigne, et qui retombaient sur son cou, pur comme l'albâtre. Ses beaux bras relevés tour à tour permettaient à sa taille, à ses hanches et à sa poitrine, de se dessiner dans tous leurs avantages. Pradier eût trouvé dans les belles lignes de son buste rejeté en arrière et dans la souplesse de sa pose un de ses plus délicieux motifs, mais il eût été impuissant à rendre l'animation particulière de son visage. Je ne lui avais jamais vu ce regard ouvert et confiant. Ses yeux étaient vifs et doux comme deux bluets après la pluie. Ses joues, ordinairement pâles, s'étaient colorées d'un léger incarnat, et ses lèvres d'un pourpre vif, séparées par un rire moqueur, laissaient à découvert une double rangée de perles fines, éclatantes et blanches, enchâssées dans du corail.
La transformation était si complète, que je restai frappé d'étonnement et ne trouvai pas un mot à lui iire. Je savais bien que certains visages perdent ou gagnent beaucoup selon le milieu où ils sont, mais je ne pensais pas qu'il pût y avoir deux femmes absolument distinctes dans la même femme, Tune dépourvue d'attraits, Fautre, au contraire, presque jolie et rayonnante de ce fluide magnétique qui va droit au cœur. C'était à croire, ou que je l'avais mal vue jusqu'alors, ou bien qu'en ce moment même j'étais la dupe d'une illusion de mes yeux. L'admiration que trahissait mon visage ne contrariait probablement pas Louise, car elle se plut à la prolonger en restant encore quelque temps devant sa glace. Il n'y avait pas à s'y tromper, son étrange exclamation : « Suis-je assez laide! » n'avait été qu'un moyen d'attirer mon attention. Je caressais ces idées encourageantes, et j'avançais déjà tm pied pour m'approcher d'elle afin de la voir mieux, lorsqu'elle-même vint à moi, rentra dans le boudoir, fit retomber la portière de sa chambre à coucher, et alla se placer en frissonnant devant le feu. Je l'avais suivie, je m'étais assis de-
vant elle, à deux pas de sa chaise longue, et comme je la regardais sans lui parler, elle me dit :
— A quoi pensez- vous?
— Je pense, lui dis-je, un peu troublé par l'imprévu et la hardiesse de la question, à bien iies choses, et comme toutes vous regardent, je me sens embarrassé pour vous répondre.
— Rassurez-vous, je suis en veine d'indulgence, et, à moins que vous n'ayez quelque énormité à me dire...
— Précisément!
— Vrai? Parlez donc bien vite alors, si vous ne voulez pas que l'incertitude me tue.
— Vous plaisantez quand ce que j*ai à vous dire est sérieux. Je parie qu'au premier mot vous allez me fermer la bouche.
— Vous voulez donc me dire que vous m'aimez?
— Ce n'est pas par là que j'aurais voulu commencer.
— Dites toujours, et quand vous approcherez de la fin, vous me préviendrez.
— Nous sommes deux amis, deux bons amis.
n'est-ce pas, qui se doivent un mutuel échange de leurs pensées? Eh bien! il m'en est venu une tout à rheure, quand vous étiez dans votre chambre à coucher... Cest que ce petit paradis a peut-être son dieu.
Louise se redressa vivement sur sa chaise. Elle parut blessée, et me dit d'un ton sec :
— L'amitié a ses limites, et il me semble que vous les dépassez. Je pourrais m'offenser de votre question, à laquelle j'étais loin de m'attendre. J'aime mieux vous la pardonner en la mettant sur le compte d'un bon sentiment.
— Vous le voyez, lui dis-je, en essayant de rire à mon tour, ce que j'avais prévu arrive. Vous m'arrêtez au premier mot, et si vos lèvres me pârdc»nent, vos yeux me foudroient.
Je m'étais levé, j'avais repris mon chapeau, et je me disposais à me retirer, lorsqu'elle me fit signe de rester.
— Au fait! c'est ma faute, dit-elle. J'ai été imprudente et presque folle dans mes encouragements. Vous auriez dit pire, que je ne pourrais m'en fâcher sans injustice.
— Alors, soyez complètement bonne, et puisque vous êtes la seule coupable , punissez-vous vousmême en répondant avec sincérité.
— Mais votre question est d*une inconvenance !
— Cela dépend de la manière de l'envisager.
— " Mais de quel droit me Fadressez-vous, et de quel intérêt ma réponse peut-elle être pour vous?
— Répondre à une question par deux questions est une tactique féminine connue, mais cela n'est pas répondre.
— Ainsi, vous avez pu supposer que j'avais un amant!
— Permettez ! je n'ai rien supposé...
• — Quand vous connaissez mon intérieur et mes habitudes aussi bien que moi-même ! Est-ce que tout ce qui m'entoure ne vous dit pas que je suis seule? Est-ce que je vous aurais demandé votre bras pour m'accompagner aujourd'hui, si j'avais eu à craindre les regards de quelqu'un? Est-ce que j'aurais consenti à me promener au Bois avec vous? Et nos projets de recherches à la campagne, les oubliez-vous?... Mais après tout, qu'est-ce que cela vous fait que j'aie ou n'aie pas un amant? Je suis
vraiment bien bonne de vous dire tout cela, sans savoir quel est le sentiment qui vous pousse. Est-ce la simple curiosité? Vous seriez bien indiscret!
— Ce n'est pas, lui dis-je, pour contenter une curiosité indiscrète que je me suis permis de toucher à ce sujet délicat. J'ai été mû par un motif plus avouable et plus sérieux, par mon amitié ellemême, et au risque de me nuire, je veux être avec vous d'une franchise entière. En vous voyant tout à l'heure telle que vous êtes, quand vous voulez bien vous rappeler que vous êtes femme, je me suis dit combien je serais ombrageux si je possédais un pareil trésor, et malheureux si je me croyais menacé de le perdre. J'ai voulu savoir si un autre n'a pas d'autres droits que les miens, afin de ne pas être une cause de chagrins amers entre lui et vous. Cette préoccupation, au lieu de vous offenser, devrait vous dire le prix que j'attache à votre amitié et l'estime que j'ai pour votre personne. Si je vous estimais moins, en effet, il m'importerait peu de |;roubler votre vie, et je me prêterais à tous vos caprices, parce que j'y trouverais ma propre satisfaction. Mais je vous vois telle que vous êtes, et je
vous rends ce qui vous est dû. Vous ne connaissez pas les hommes si vous les croyez capables de certaines vertus ; il y en a (jui sont au-dessus de leur courage. Quand vos amis m'auront rencontré trois fois avec vous, ils diront que je suis votre amant, et le plus intime de tous (s'il en est un dans le sens que j'attache en ce moment au mot intime), vous reprochera une liaison à l'innocence de laquelle il ne croira pas. Voilà le danger que j'ai voulu vous signaler, parce qu'il me paraissait menaçant pour nos charmants projets.
— Je vous ai écouté jusqu'au bout, dit Louise, à cause des motifs qui vous inspiraient, et quoique vos réflexions fussent inutiles. Au fond, vous m'accusez de légèreté. Je pourrais, et avec plus de raison, vous dire que vous êtes un enfant. Vous avez voulu m'ouvrir les yeux sur les faiblesses des hommes : permettez qu'à mon tour je vous montre les femmes telles qu'elles sont. Les femmes, mon cher ami, n'aiment pas que l'on pousse la sollicitude trop loin, et elles sont généralement assez habiles pour se défendre elles-mêmes. Réglez donc désormais votre conduite là-dessus, et ne vous torturez
es LOUISE
plus l'esprit pour parer à des dangers qui n'existent pas.
Ces paroles me piquèrent au vif,
— Je savais, répondis-je avec une émotion mal contenue, que le plus sûr moyen de se perdre dans l'esprit d'une femme c'est de se montrer confiant et sincère avec elle. Ses organes délicats se révoltent contre la crudité de la vérité. Mais en vous jugeant par vos habitudes , et surtout par la société dont vous aimez à vous entourer, je m'étais dit que vous deviez être au-dessus des petites faiblesses de votre sexe. Mille pardons, si je me suis trompé.
— Allons! vous voilà fâché! dit Louise en se levant, et cela au moment où il faut nous séparer! Que pourrai-je donc faire pour que vous me reveniez sans rancune? car je tiens à mes projets, moi!
Elle parut se consulter, puis, me prenant la main, elle me conduisit jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, et me dit :
— Entrez et apportez-moi le livre que vous voyez là-bas sur cette console.
J'allai chercher le volume et je le lui remis.
— Maintenant, dit-elle en le recevant, partez et
soyez touf à fait rassuré sur mon compte : aucun homme n'a jamais passé le seuil de la chambre où vous venez d'entrer. Votre mythologie était donc en défaut tout à l'heure^ quand vous me parliez d'un dieu et d'un paradis.
Ces paroles n'eurent pas seulement pour effet de dissiper tous mes scrupules ; je crus y voir la preuve que je n'aurais qu'à vouloir pour devenir moi-^nême le dieu en question. Pardonnez à ma naïveté, mais beaucoup d'autres à ma place n'auraient pas attendu jusqu'à ce moment pour être persuadés qu'on les adorait. Moi , je n'allais pas jusque-là , tant s'en faut. Je croyais à une amitié vive qui pourrait, par mes soins, se transformer en un sentiment plus tendre, rien de plus. J'étais, du reste, dans les meilleures dispositions d'esprit et de cœur pour la bien juger. Je n'airais pas d'amour pour elle, et je la connaissais assez pour savoir qu'elle n'était pas femme à se jeter à la tète du premier venu. Sous certains rapports, c'était une conquête très-désirable, car il n'y avait peut-être pas à Paris cent femmes qui, dans la position de Louise, c'est-à-dire jeunes et maltresses de leurs actions, fussent aussi
sévères pour elles-mêmes. 11 ne pouvait être question d'un caprice; elle les condamnait avec dégoût. C'était donc une véritable passion que j'entrevoyais confusément dans le lointain, une passion peut-être exigeante, car les femmes du caractère de Louise se décident trop lentement pour ne pas être ombrageuses, et ne font jamais rien à demi quand elles se sont décidées à agir. Tout en me rendant à mon club pour dîner, j'envisageais froidement cette perspective, et j'avoue qu'elle m'effrayait un peu. « J'ai moi-même, me disais-je, des habitudes de liberté qui ne se laisseraient pas facilement enchaîner. L'amour que j'éprouverai probablement un jour pour Louise sera-t-il jamais assez fort pour me faire l'esclave de ses volontés? » Sur ce point, je concevais des doutes sérieux. Je m'applaudissais donc de ne lui avoir rien dit qui ressemblât à un aveu. En réalité, ce qui venait de se passer entre nous n'engageait ni l'un ni l'autre. Il se pouvait même qu'elle eût vu dans mes observations une preuve plus ou moins bien déguisée de mon indifférence. Nous pouvions donc nous retrouver ensemble comme deux bons amis, qui se sont mutuel-
lement interrogés pour s*estimer davantage et non pas pour préluder à une liaison plus intime.
Je m'arrêtai avec complaisance à cette idée, et j'en fis la base de mon plan de conduite. Ce plan, le plus simple du monde en apparence, consistait à passer le plus agréablement possible avec Louise le temps qu'elle me réclamerait, sans rien faire ni rien dire qui pût l'autoriser à croire à un sentiment qui n'existait pas.
Je ne sais si Louise avait fait de son côté des réflexions analogues aux miennes. Toujours est-il que, deux jours après, lorsque je la revis, je la trouvai telle que je désirais la voir, c'est-à-dire libre de toute préoccupation et gaie. Elle me reçut sans embarras, ne fit aucune allusion à la petite scène que je viens de conter, ne se montra ni mélancolique ni piquée, et fut véritablement étourdissante d'eq)rit. Ce jour-là, nul ne se fût avisé de s'inquiéter des charmes plus ou moins grands de son visage ; tout le monde l'eût trouvée adorable.
Nous convînmes de nous mettre en quête de sa maison de campagne au premier beau jour. Le mois de février finissait ; il était donc temps dé
commencer nos recherches. Louise avait déjà habité Ville-d'Avray et les hauteurs de Bougival. Les deux pays lui plaisaient : le premier à cause de la facilité des rapports avec Paris, le second par la beauté de ses sites. Nous décidâmes que nous visiterions d'abord le premier.
^ Quelques jours après, à deux heures, par un temps superbe, nous descendions à la station de ViUe-d'Avray.
Il y a quelque chose de beaucoup plus difficile que de se bien loger à Paris : c'est de trouver, à la campagne, une habitation, petite ou grande, à sa convenance. Nous en visitâmes une demi-douzaine qui nous parurent absolument inhabitables. Celles qui auraient convenu à Louise étaient déjà louées. Elle ne tenait pas au luxe intérieur; elle voulait une bonne exposition, une vue agréable, assez d'isolement pour être tout à fait chez soi. Ce n'était pas trop exiger, et pourtant nos recherches furent inutiles. L'indigence des jardins et leur exiguïté ridicule choquaient surtout la jeune femme. La plupart semblaient plantés de la veille et ne promettaient aucun abri contre les ardeurs de l'été. Il est vrai
qu'à l'époque où nous étions il fallait une certaine expérience des choses de la nature et une forte imagination pour se rendre compte de ce que seraient deux mois plus tard les plantations muettes et tristes que nous avions sous les yeux. C'est à peine si les feuilles des sureaux commençaient à dérouler leur tendre verdure. Louise vit avec un chagrin réel qu'il fallait renoncer à Ville-d'Avray.
\ Bougival, que nous visitâmes quelques jours après, nous ne fûmes pas plus heureux. Sur les charmants coteaux qui dominent la Seine, dans le délicieux vallon de la Celle-Saint-Qoud, aux alentours de Beauregard, à Louveciennes, nous ne trouvâmes que des chaumières par trop primitives ou des villas somptueuses. Tout le reste était loué, et plusieurs locataires s'occupaient déjà de leur installation champêtre. C'étaient des amis enthousiastes de la nature qui savent la voir belle même avant qu'elle ait mis sa robe de printemps, et qui veulent assister à sa première toilette. On nous nomma plusieurs peintres justement célèbres : Français, Corot, Rousseau, Anastasi. Louise regretta de ne pouvoir dresser sa lente dans cette campagne
privilégiée, variée comme une petite Auvergne, dont chaque site est un délicieux tableau, chaque arbre une belle étude. Nous revînmes à t^arls un peu affligés de notre nouvelle déconvenue, et ne sachant plus de quel côté porter nos pas.
Le mois de mars s'acheva sans que Louise parût décidée à recommencer ses recherches. Je pus croire même un instant qu'elle avait renoncé à ses idées de villégiature. Elle n'en parlait plus. Ces deux expéditions m'avaient encore appris à la mieux connaître. Malgré les fatigues de nos démarches et leur insuccès, elle s'était montrée pleine de gaieté et d'entrain. A la campagne, ce n'était pour ainsi dire plus une femme, c'était un camarade, un agréable compagnon, prêt à vous suivre partout, à rire de tout, ne craignant ni la poussière de la route, ni les pierres des sentiers, ni le soleil. À la Celle- Saint-Cloud, nous avions été surpris par une ondéej et, sous le vieux châtaignier où nous nous étions réfugiés, elle n'avait pas cessé de se montrer d'une joie d'enfant, malgré l'herbe trempée qui recouvrait ses petits pieds, et les grosses gouttes qui la mouillaient. Elle frissonnait dans son grand châle
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serré sur ses épaules, mais elle s'amusait de Tincidetit comme d'une chose nouvelle. Il y a peu de femmes (^ui, dans cesciï*cônslânces-fe, ne regréUeiit pas tout haut ta perte de leurs bôttities ou de léùï* chapeau.
ïndépendahiment de ses intéressantes réunions masculines du mefcredi, auxquelles je ne manquais jatiiaîs d'assister, fe la voyais presque tous les jours. Je iïi*ét"ais fait Uhë habitude dé ceè visités, et elle s'eBfolrçait, pair sbn huttièuî" toujours égale, d'en faire un plaisir. QUânA d'autte^ fexig'ehces me tenaient éteigne d'èfite ^\je& fciigtemps que d'habitude, satis me pressei- 'd^àUfer ià Voir, elle s'îàformait, i)^^ Un ^ md aïfettU^èUi, de îùa %àhté, %t se ihontrait joyeuse et i-etohnaîssàftte lôî'àqïfe je lui àï)i)ortais moi-itiéUîé — ce (Juî ià^it iôï^dînairetneht lien, -^ la réponse souhaita, ia voyàis-Jè avec ti'auta-es yieùx que pat le passé, tià lien se trànsfi'guMt-elle réellemteUtt je h*ôsèi^î5 fe lâîrè, mais cô ijûi est téttaih, c'est qu'ielte me p^raisshH emt)ellié. Dei)uis là scène de la chàîiàbï'ê ï ébltehet-, iiJUi fùé la faùûivA un instant ravissantt^, lètôté bèàii paraissait décidément avoîi' pris te (tessûà.
Dans les premiers jours du mois d*avril, après un silence de trois semaines sur ce sujet, elle reparla tout à coup de ses projets de campagne. J'aurais pu croire qu'elle subissait à son insu rinfluence du grand travail qui se fait dans la nature à cette époque, car elle se montra impatiente d'en finir. Elle voulait chercher et trouver quelque chose tout de suite. Mais où aller? Je lui pariai de Bellevue: elle connaissait le pays et me prouva qu'il avait plus d'inconvénients que d'attraits; d'Orsay et des campagnes environnantes: la gare du chemin de fer était au bout du monde ; Fontainebleau, Brunoy n'étaient pas dans de meilleures conditions. Je lui proposai alors de visiter les environs de Conflans, à trente-cinq minutes de Paris. Je connaissais à peine le pays, mais j'en avais conservé une agréable impression. Elle accepta. Le lendemain nous nous retrouvions ensemble en chemin de fer, et bientôt nous arrivions à la station où nous devions descendre. A la première question que nous adressâmes, on nous indiqua une agence de renseignements qui, elle-même, en moins de cinq minutes, nous mit au courant des locations non encore
faites dans le parc d'un ancien château, aujourd'hui divisé et parsemé d'habitations, et dont l'ensemble, grâce à la conservation de plusieurs magnifiques allées, garde encore quelque chose de son aspect ' grandiose primitif. Le choix n'était pas très-varié. Là comme ailleurs presque tout était loué. Louise ayant donné les indications nécessaires sur ce qu'elle voulait, l'agent consulta ime liste des habitations disponibles et lui dit qu'il n'en voyait que deux qui pussent lui convenir; l'une dans la partie boisée, à une assez grande distance du château, l'autre, beaucoup moins loin, dans l'avenue du Midi, qui fait face à la vieille bâtisse, et conduit à la forêt de Saint-Germain. La première était un chalet du prix de douze cents francs pour la saison ; la seconde une petite maison italienne dont on demandait quinze cents francs. Nous nous rendîmes d'abord au chalet, autant pour nous promener que pour le voir, car Louise se montrait pleine de préventions contre ce genre de constructions qui ne répondait pas à ses chères idées de confortable.
Le temps était très-beau, presque chaud, et depuis notre expédition aux alentours de Bougival,
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ç*est-à-dire depuis un mois eQYiron, la végétation s'était mise çi^mpuv^ment; ^ yçrdure a*éyeiUait $ux branches et Tépine qoire fleurissait. L^ propaenade np\i8 parut délideq^e; mais cpmme je m*y ^tais atte^dUt ^^ ^b^let. ne ççi^ve|[\ait pas h, Louise. G'étçiit une sorte de bpjtte k compartiii\çnts^ tous trop petits povir qu'Qn pût s'y établir çoBmaodéinent, ^us^ftt dé^J^ Içi résine soms le soleil, ^t ornée 4e vjtrai^ çplerté^, ^ été, par les fortes cfe^eur^». on devait fondre l^T4e4an§. te chenet n'av^t ^^^^te Jardin qtfvip petit hoi^ 4e çfeénçs qvû rç^tours^it et dont les arbr^§- lç§ î^m rapprochée ^llp^^ge^ient leurs branches juscjtf aux fenêtres, r^ous nç Apus arrêtâmes dans cette pspèçç 4e Jantemç chinoise que le tepips nécessaire pour en coi^tç^ter les inçoinmodités, et nous reytnniies sur nos p^s ppur visiter la n^ai^on italipni^e,
Cette maison est à gauche^ ^ deux cents pas environ d^ns r^ivenuCf Riei^ 4e plus impo^ut que cette avenue, bor4ée 4e chaque çfytté 4*m» triple rang de marronniers séculaires. Yers^e§ n'Q&e ri^ de plus grandiose- Le large tapis 4e verdure ^ commence au pied des ruines et se déroule entre le?i arl^rç^i
aboutit à une grille que Ton distingue à peine dans le lointain: c'est la grille de la forêt de Saint-Germain. Ces espaces sont si vastes, ces arbres sont si beaux, ces lignes si imposantes dans leur régularité, qu'on croit sentir autour de soi comme un souffle royal quand *on les contemple. La maison, — je ne puis en parler sans éprouver une émotion douloureuse, — ne se voyait du dehors que lorsqu'on passait sous les arbres des contre-allées de gauche. Le jcirdiçier d'une villa voisine en avait les clefs, et ce fut lui qui nous introduisit. Le jardin était fermé du côté de l'avenue par un mur à hauteur d'appui sur lequel s'élevait, à droite et à gauche de la porte d'entrée, une palissade à claire-voie peinte en vert. Les trois autres côtés étaient clos de murs.
Comme nous mettions le pied dans le jardin, une exclamation sortit des lèvres de Louise. Je compris que la première impression était favorable. Le tableau que nous avions sous les yeux était, en effet, charmant. La maison, une sorte de petit temple, couronné d'une terrasse, s'élevait à quinze pas devant nous. A droite et à gauche, des massifs d'arbustes et d'arbres fruitiers. Près de la grille, de
beaux acacias et de grands ébéniers. Contre les murs du jardin, des vignes robustes et des espaliers.
Louise voulut faire tout de suite le tour de la maison pour se rendre compte de Fensemble. La façade principale regardait Tautre partie du jardin, huit ou dix fois plus étendue que celle qui se trouvait du côté de rentrée. La maison tournait donc pour ainsi dire le dos au public, ce qui ajoutait à sa tranquillité et à son mystère. Un escalier en forme de perron conduisait de la porte principale à une longue et large pièce de gazon qui occupait le milieu du jardin dans toute son étendue. Au centre, un bassin, ombragé par un grand saule; sur les bords, de distance en distance, des massifs formés d'une^multitude d* arbustes encadrés de thym et déjà égayés par des fleurs printanières. A droite et à gauche, tout contre la maison, dans les deux angles du perron, de petits monticules bordés de buis et plantés de nombreux rosiers. Enfin, parallèlemen aux murs de clôture, un épais et délicieux rideaj d*arbres de toute sorte, les uns de simple agrément, ^es autres d'agrément et de produit, baignés pour
ainsi dire dans un fourré d*arbustes déjà verts et emprisonnés dans les bras noueux d'une vigne basse, appuyés comme des notes de musique sur une triple ligne de fils de fer. Abricotiers, pêchers, poiriers, pruniers, amandiers étaient en fleurs et mêlaient leurs baumes pénétrants et doux. On faisait le tour du jardin en passant entre le mur de clôture, tapissé tout entier de treilles et d'espaliers, et ce petit bosquet embaumé, bosquet blanc et rose, où les oiseaux nichaient^ que les papillons hantaient, et sur lequel tout un peuple bourdonnant d'abeilles était répandu. C'était une promenade assez longue et charmante. On s'y trouvait tout à fait chez soi. Quand les feuilles avaient acquis leur développement, on devait y être à l'abri du soleil le plus ardent. Le jardinier nous apprit qu'il y avait une petite serre au fond du jardin, et nous nous promîmes de la visiter après avoir vu la maison.
Nous y entrâmes par la porte qui regardait l'avenue. De ce côté, il fallait aussi monter une demidouzaine de marches aboutissant à un petit vestibule extérieur. Le premier étage se trouvait donc à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol. 11 se com-
posait de la cuisinai d'ui^ office, du salon et de la salle à manger. Un couloir coupait Tétage en deux et allait d'upQ porta à Tautre. Louise était enchantée de cette disposition, Elle eîçariiinait tout avec beaucoup de soin at îiçcablaiit pQt^e guide de questions sur raille détails auxquels je îi'aurai^ pas ^ongé : les cliemipéos furoaitmHHçs ? les ipurs n'étaient-ils pas Jiupaides? ^va^t-oij suffissuigraent d'eau en tout t^paps ? atQ, Ua étroit çsçalier, placé à la droite du pQUloir, entra rpffice et la salle à paanger, nous cqnduisit au Second étage ofi se trouvaient les chambres Ji coucher. Elles étaient au nombre (Je trois, dopt pne fort belle, ^yec alcôve et graqd cabinet de toilette. Peux (Je ces chambres avaier^t vue sur le jardin, l'autre, ainsi que le cabinet, regardait l'avenue. Le papier de toutes ces pièces était d'upe grande fraîcheur, la maison n* ayant été, — à ce que nous apprit le jardinier, — habitée que peu de temps Tannée précédente et « par des gens trèsbien. »
— Cette chambre-ci, ajouta-t-il en nous montrant la plus grande, avait été choisie par madame, et l'autre qui lui fait vis-à-vis, était celle de monsieur.
Une jeuqe depioiselle, leur enfant, couchait. à côté. Madame et monsieur pourraient s*arranger de la même façon...
l.puise devint pourpre en entendant ces paroles, et elle s'avança vivement vers U fenêtre pour cacher sa copfusion.
Le bravehommeétait si loin d'avoir voulu dire une piéchanceté, qu'il ne s'aperçut pas du trouble de la jeune femme. Moi, j'eus l'air de n'avoir rien vu, et j'affectai de rester à l'autre bout de la pièce, tandis que Louise, tournée du côté du jardin, attendait qqe le flux de sang qui lui était subitement monté au visage fût descendu.
^ partir de ce moment, elle parut indifférente et ne questionna plus notre guide que d'un ton distrait. Il lui proposa de voir deux petites chambres de domestiques qui se trouvaient au-dessus, et elle refusa. Je pensai que l'incident l'avait brusquement décidée à ne pas louer la maison. Nous redescendîmes au salon. Au moment où nous y entrions, la femme du jardinier vint chercher son mari. Celuici nous laissa en nous disant que son absence ne serait pas longue.
Nous étions déjà, pour un instant, les maîtres du lieu, et nous pouvions en jouir sans témoins. 11 me parut encore plus charmant. Le soleil resplendissait. Sur les grands arbres et dans les massifs des propriétés voisines, les oiseaux se poursuivaient et chantaient avec une infatigable ardeur. Chez nous, le printemps s'épanouissait sur toutes les tiges, verdissait tous les rameaux. C'était Tinstant de ce travail prodigieux qui rend la vie et la couleur à toute chose, qui pousse la sève dans les bourgeons pour les faire éclater en artifices éblouissants.
Dans l'allée que nous suivions pour nous rendre à la serre, Louise muette et appuyée sur mon bras, moi joyeux comme un enfant ou comme un vieillard de cette fête printanière, et respirant à pleins poumons Tair embaumé, pas un arbuste, pas une branche qui ne nous dît de rester. Nous foulions les violettes sous nos pieds ; sur les lilas, les grappes prenaient ces tons bruns et chauds qui. précèdent Féclosion de la fleur ; les seringas s'illuminaient de leurs premières étoiles blanches ; les marronniers allumaient leurs ifs et les faux ébéniers commençaient à tirer dans le ciel bleu leurs fu-
sées d'un beau jaune d'or. C'était le prélude qui nous avertissait de ne pas partir ou de revenir bien vite, chaque jour, chaque minute enfantant son miracle nouveau.
La serre abritait encore les arbustes les plus frileux et les fleurs les plus délicates. L'air qu'on y respirait était imprégné d'émanations enivrantes. La chaleur, concentrée sous les châssis» stimulait les plantes, qui dégageaient leurs arômes les plus pénétrants. Nous ressen Imes presque aussitôt l'influence, pernicieuse mais caressante, de ce milieu énervant.
— Eh bien, demandai-je à Louise, avez-vous décidé quelque chose ?
— Oui, me dit-elle, ma résolution est prise.
— Vraiment ! Et quelle est-elle?
— De louer cette maison et de commencer mon installation dès demain.
— Bah ! Eh bien, franchement, je croyais au contraire que votre premier enthousiasme s'était un peu calmé.
— Pourquoi cela?
— Tout à l'heure, vous paraissiez peser le pour
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et le contre, et votre visage semblait (lire que le contrp avait le dessus.
— Tanto quQ prêtait le pour. Vous sayez bien que mon visage est un grand menteur,
— Je suis en même temps ravi et désolé que votre choix soit fait.
— Pourquoi ravi, et pourquoi désolé?
— Ravi, parce que vous ne pouviez rien trouver qui vous convînt mieux ; désolé, parce que mon rôle de compagnon s'achève aujourd'hui, et que, le nid trouvé, nous n'aurons plus à le chercher ensemble.
— Vous vous proposez donc de m'abandonner aussitôt que j'aurai quitté Paris? demanda-t-elle d'un ton de reproche.
— Est-ce que vous me permettrez de venir vous voir?
— Pouvez-vous me le demander !
Elle accompagna cette exclamation d'un sourire qui eût fondu la dernière glace de mon cœur, si je ne m'étais déjà senti irrésistiblement entraîné et vaincu.
— Louise, lui dis-je en lui prenant la maia avec
tendresse, je viendrai... souvent, et même, si vous voulez...
Et comme j*hésitais :
— Eh bien? achevez, dit-elle en pâlissant subitement, et en attachant sur moi ses grands yeux pleins d*anxiété.
Je souris, à mon tour, et rapprochant ma bouche de son oreille, je lui dis tout bas:
— Si vous le voulez, je viendrai et ne vous quitrai plus...
Louise ne répondit pas, mais elle entoura ma tète de ses bras et la pressa avec force contre sa poitrine ; puis tout émue et chancelante, elle ouvrit la porte de la serre pour resphrer un air moins lourd. En ce moment, nous vîmes au bout de Tallée le jardinier qui revenait.
Dès le lendemain, comme Tavait désiré Louise, nous nous occupions de notre installation. Nous nous mîmes à deux pour meubler la petite maison, c*està-dire que je me chargeai de Tameublement du salon,, et Louise de celui des deux chambres à coucher. En trois jours, le nid de nos amours fut prêt. Nous y avions travaillé Tun et l'autre avec une infatigable
ardeur. J'avais voulu dépouiller complètement mon
ff
appartement de Paris d*un assez grand nombre d'objets d'art que je possédais, pour en orner notre
retraite et principalement la chambre de Louise, mais elle s*y était opposée absolument.
— ^Nous n'avons besoin que de nous, avait-elle dit, et quand nous voudrons avoir un beau tableau sous les yeux, au lieu de le chercher dans un cadre doré, nous ouvrirons notre fenêtre.
Elle paraissait follement éprise, et je suis autorisé à croire qu'elle Tétait. Pas un mot de sa bouche, pas un regard de ses yeux qui n'annonçât le profond bonheur qu'elle éprouvait. Elle triomphait, et elle se montrait aussi reconnaissante que flattée de sa victoire. Je la surprenais quelquefois me regardant avec une tendresse qui me troublait. Je sentais qu'elle m'était supérieure par la passion. Je craignais de l'aimer moins qu'elle ne m'aimait. Louise au contraire ne doutait pas plus de moi que d'elle-même. C'est qu'elle savait que chaque jour nous rapprochait de plus en plus, et que le niveau des deux cœurs s'établirait bientôt entre nous. S'il m'eût été possible de lui dire : « Tu m'aimes trop, je ne t'aime pas autant que cela, » elle m'eût certainement répondu: « Tu te trompes, c'est impossible. » Elle s'était livrée tout d'abord avec l'abandon et la
çonQance d'une femme qui sait qu*f He pe pçut rien perdrç ^ ^trç conniie. Elle n's^v^t p^ ç§^ réseryçi^ gui tuent Vfimouren fa^^t soiqpçonnçi^ Timperf^-n tion. Du moment où ^Ilç m'f^v^t dit : f je &j^^ ^ toi, » çllem'ayait fipparte^uçpmBfie je (q'appa^pais moi-même. Les fermes qui peuvent agir ^iinsi sont rares, et ce sont or^inaireqieiit celles qyi s'emparent le mieux de nous. C'est qu'entre elles §t nous il n'y fi p^s ^e ^reta p^^ d'arri^e-pensée, pas de crainte ; Vab^o^-p^ion réciproque est complet^.
1^ fepmiç qui mesura son mi^Vff PQyr conserva p^^s Iwgteinps Vl^Wme qy'gUe ?im^, f^t un m^Ur vais calcul. En doutant (|'eUe-B[i*we, pile perd !§ prenâer de tous ses moy^si de §^4uc^ipn : le rayonnement de la confiance en soi. Ce p'est p^ dans la piéni^de de la possession que l'amour s'use e| meurt, c^esl; ds^ns upe possession imparfaite. L^ femme n'est pas assez persuaçlée qu'elle est toujours ^ûUYe^e et qu*on la désire d'autant plus qu'pi^ 1^ ççmnait mi^u^,
Ces réflexions me sont inspirées par }e ^iivenir des premi^squiii^ze JQ^rs que je paastai fivec Louise. Çlle fut pour moi le quinzième jour ce qu'^e avait
été le premier. Moi, au contraire, je me sentais de plus en plus entraîné vers elle, et ce qui n*était peut-être, au début, qu'un sentiment peu sérieux devint bientôt un amour vrai.
Cest que toute sa personne avait une incroyable puissance de séduction. Je l'avais supposée belle quand je ne connaissais d'elle que son visage : elle rétait cent fois plus !
Ses épaules, son cou, sa poitrine, l'attache de ses beaux bras formaient comme un océan de beautés infinies, un mélange de toutes les grâces. L'amour l'avait recomposée. Son cœur plein s'était pour ainsi dire répandu sur elle-même comme une coupe de parfum. Sa vue seule m'enivrait. Je l'avais à peine quittée depuis quelques instants que j'étais ramené près d'elle par l'irrésistible besoin de la revoir. Elle se doutait certainement de l'espèce de fascination vraiment extraordinaire qu'elle exerçait sur moi, car je surprenais parfois un léger sourire sur ses lèvres lorsqu'elle me voyait lui revenir. C'était comme une revanche qu'elle prenait du passé. Je ne dirai pas qu'elle était devenue jolie ; elle était mieux que jolie, elle était belle. Tous ses mouvements avaient une
grâce et un charme entraînants. Quand elle parlait, le timbré de sa voix exprimait une satisfaction intérieure profonde. Tout en elle disait son bonheur, et soit qu'elle parlât ou qu'elle se tût, je voyais dans son âme comme dans un pur cristal.
Nous avions vingt fois projeté d'arranger notre vie, sans pouvoir y réussir. L'amour se plaisait à bouleverser nos plans. Nous voir était notre seul désir, et ce désir notre unique règle. Durant le premier mois de notre séjour à la campagne, je ne me rendis que trois fois à Paris et je n'y restai que le temps rigoureusement nécessaire aux affaires qui m'y appelaient. Comme tous les ans, à la même époque, Louise avait prévenu ses amis qu'elle allait s'éloigner de Paris, et ceux-ci, sans la questionner sur ses projets, l'avaient quittée en lui exprimant le vif désir de se retrouver chez elle à la rentrée. Louise était donc tout à fait maîtresse de ses actions. Elle me l'avait dit, en ajoutant qu'elle voulait qu'aucun visage humain ne vînt se mettre entre nous deux pendant toute la durée de notre séjour à la campagne.
Je voulus, de mon côté, lui consacrer tout mon
temps, et je m'arrangeai en conséquence. Un jour que je m'étais rendu à Paris de grand matin dans ce but, j'eus la satisfaction de pouvoir lui dire, au retour, que j'étais désormais tout entier à elle. Je ne la trompais pas, mais je ne lui disais qu'une partie de la vérité. Je venais de rompre brusquement, cruellement presque, une liaison agréable sinon sérieuse, et j'étais encore sous l'impression d'une scène violente qu'on m'avait faite chez moi. Cet incident, quoique prévu, m'avait attristé. La nécessité seule m'excusait à mes propres yeux d'avoir été injuste. Louise reçut avec bonheur les assurances que je lui donnai. Peut-être qu'elle eût été plus heureuse encore si elle avait connu le petit sacrifice que je venais de lui faire. Elle y eût vu la preuve que désormais elle allait être tout dans ma vie.
J'apportai donc une extrême loyauté dans nos amours. Je n'avais pas grand mérite à cela, car en agissant ainsi je consultai bien moins ma raison que mon cœur. Louise était une de ces femmes qu'on ne peut aimer à demi, qui ne nous laissent pas la libre disposition de la plus petite parcelle de notre cœur, et dont on finit par adorer les défauts plus en-
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core que les qualités, tl est certaiii que tout autre visage féminin m'élait devenu absolument indifférent. Quant à Louise, il ne m'eCit pas été possible de la concevoir autrement qu'elle était. Pour mes yeux épris, elle formait un tout harmonieux et parfait auquel rien ne pouvait être coihparé. Les autres belles fenlmes me faisaient Teffet de ces belles statues que Voh admire tout en restant froid devant elles. Un enchanteur fût venu me proposer dé Tembeilir en lui enlevant ses imperïections physiques, que j'aurais certainement refusé avec colère. Hors dé sa présence, quand mon esprit évoquait son image, c'était — chose vraiment étrange ! — par ses aspects les moins parfaits qu'il se complaisait à la voir. Je ne la poétisais pas, je la voulais femme et non pas ange, et je l'enlaidissais au lieu de l'embellir. Ceci explique peut-être pourquoi les femmes irréprochablement belles inspirent des passions moins violentes, et dans tous les cas moins durables, cjue les ïetames qui le sont moins : d'un beau collier que nous avons vu la veille, la perle que nous nous rappelons le mieux est celle qui avait un petit défaut. Le jour où nous saurons avoir pour la beauté
intacte Tadoration qui lui est due, nous aurons cessé d*étre hommes et nos yeux seront assez forts pour feer le soleil.
Je me laissais aller à cette douce vie, sans rien regretter de mes anciennes habitudes parisiennes. J'étais heureux plus que je ne Tavais jamais été. Pour la première fois je possédais un être charmant avec la certitude que j'étais seul à le posséder. Je n'avais pas soupçonné jusqu'alors tout ce qu'il y a de jouissance intime dans la pensée de cette possession exclusive.
Pour l'un comme pour l'autre, le bonheur était dans ce petit carré de terre vert et fleuri où nous nous étions volontairement emprisonnés. Le monde n'existait pas au delà de notre mur de clôture. Dans le pays personne ne nous connaissait; à peine savions-nous les noms de nos principaux voisins, et jamais notre porte ne s'ouvrait pour laisser entrer un visiteur. Eh bien ! le croirez-vous? cette vie, que vous jugez peut-être vide et monotone, était au contraire variée à l'infini. Il y a d'immenses horizons à approfondir pour deux coeurs qui s'aiment et se suffisent. Jamais le temps ne m'avait paru si ra-
pide et si bien rempli, et je ne comprenais pas comment j'avais pu pendant tant d'années me tromper si grossièrement sur les conditions du véritable bonheur.
Chaque jour amenait un plaisir nouveau, d'autant plus vif qu'il était imprévu et n'avait été ni préparé ni cherché. Nous savions bien que nous nous suffirions, et cette confiance en nous-mêmes, cette sérénité profonde était la joie qui fécondait toutes les autres. Sous ce soleil de l'âme, elles naissaient successivement comme fleurissaient l'un après l'autre les rameaux de nos lilas, et après ceux-ci les roses et les chèvrefeuilles de nos massifs^ sous le soleil du ciel.
Les heures étaient si rapides que nous avions à peine assez de tout notre temps pour nous aimer. Et pourtant nous en doublions pour ainsi dire la durée en vivant doublement, moi en elle, elle en moi. Toutes les actions de l'un avaient pour but d'être agréable à l'autre. Si je descendais de grand matin au jardin, c'était pour qu'elle trouvât un bouquet sous ses yeux à son réveil et que sa première penrëe fût que je m'étais occupé d'elle. J'entretenais
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moi-même les alléesqu'elle préférait et je soignais de mes mains les plates-bandes les plus rapprochées de la maison. A son réveil, pour me remercier de mon bouquet, elle passait un peignoir à la hâte, ouvrait sa fenêtre et me cherchait des yeux. Elle n'avait pas besoin de m'appeîer : j'attendais cette apparition Weue et blonde qui, à cette heure matinale, dans ce cadre embaumé de verdure, de fraîcheur et d'azur m'emplissait d'un troràble inexprimable^ Je hii arrivais tout haletant; elle me serrait dans ses braâ et me groddait doucement en voyant la sueur de mon front* AIots commençait pour mes yeux et mes oreilles une fête merveilleusoi La fenêtre était ouverte sur une belle et vaste campagne dont la forêt de Saint-Oermain formait le fond. Entre elle et rtou», d'imposantes masses de verdure, des prés, dhêâ vigile» et çà et là quelques élégantes habitations. Sur la gauche, ttt\ moulin dont les ailes commen- ^ient leurs évdutions ausâtôt que le soleil les touchait de ses rayons» et dont la m^nbrure gémissait ^lîs l'effort du vent. Par <;ette fenêtre nous arriv^î^nt, avec l'air vif du matin> saturé d'âpres odeurs de baume et de menthe, les derniers chants du merle
et du rossignol mêlés à ceux de Falouette qui commençaient.
Dans son peignoir de cachemire bleu, dont les manches échancrées et larges découvraient par moments le bras jusqu'à Fépaule, avec sa ebevelure en désordre, rejetée en arrière et lourde comme ui^ fardeau, Louise, chaussée de petites mules maur resques, s'agitait, allait et venait autour de moi. Elle m'avait convié à sa toilette, et le beau cygne se ploni^ait dans Teau, battait de« aiies et tissait ses plumes compies'il eût été sans téqioin. Nous causions alors avec la gaieté de deuiE enfants heureux de se pentir vivre et charmés de cette fête de la nature. Mais combien de fois notre conversation était-elle , interrompue par nos baisers ! Combien de fois Louise, en passant près du fauteuil où j'étais ms, était-ellq retenue par mes bras qui entouraient s^ taille et par mes lèvres qui pressaient son cou I Ces inter^ mèdes de tendresse rendaient la toilette longue, d'autant plus que l40uise ne se bâtait pas de raobe^ ver, non par coquetterie, mais par bcmheur. Elle passait près d'une heure à peigner ses cheveux dont la beauté et la longueur étaient étonnaptes. Je crois
que nue elle eût pu s*y cacher dans toute sa hauteur. Je n'avais jamais rien vu de pareil, et l'idée ne m'était jamais venue que rien de pareil pût exister.
Même physiquement, nous ne connaissons pas les femmes. Notre esprit borné les crée toutes à peu près les mêmes, tandis que la nature a des exceptions miraculeuses que l'imagination la plus hardie n'oserait concevoir.
Au déjeuner, elle préparait le thé de ses mains et me servait elle-même. C'était le moment où lefac* teur apportait les journaux ; mais le plus souvent ils restaient sous bande. Nous n'avions nul souci de savoir ce qui se passait hors de chez nous. Qu'y eussions-nous appris qui nous eût intéressés? La politique, la Bourse, les théâtres, les nouvelles du monde nous étaient également indifférents. Nous étions trop occupés de nous-mêmes pour avoir du temps à donner à ce qui n'était pas nous; et, pour mon compte, je préférais cent fois la - conversation vive et originale de Louise aux plus spirituels écrits de nos romanciers. N'étions-nous pas nous-mêmes un petit roman en action, et quelle histoire d'amour ne nous eût pas semblé pâle à côté de la nôtre :
Après le déjeuner, nous descendions au jardin. C'était alors entre nous un échange interminable d'observations et d'exclamations à propos de tout : les jasmins allaient bientôt fleurir! la première fraise avait paru ! le premier papillon était sorti ! un beau lézard vert et bleu habitait le mur près de la serre !... Quand Tun de nous faisait une découverte, il fallait que l'autre en fit une aussi; or, tous les jours il y avait cent découvertes à faire dans notre petit enclos, dont les fleurs se renouvelaient sans cesse et dont l'aspect général se modifiait avec la marche du temps. Qui nous eût entendus sans nous voir, nous eût pris pour deux écoliers échappés de la classe : c'étaient des cris joyeux, des rires francs, , des étonnements naïfs comme on n'en a plus guère après vingt ans. Un gros événement fut la découverte d'un nid de mésanges. Jusqu'au jour où les petits s'envolèrent, nous ne manquâmes pas d'aller les visiter tous les matins. Quand nous rentrions après avoir couru à l'ombre et au soleil, fureté dans les massifs, coupé les fleurs sèches et les brins morts, fait une rude guerre aux insectes destructeurs, arraché les mauvaises herbes et jeté le grain
aux poules, nous étions brisés de fatigue; mon front ruisselait sous mon chapeau de paille, et Louise, à bout de forces, se laissait tomber sur le divan du salon. Je prenais une chaise et m'asseyais devant elle pour la voir sans lui parler. Ordinairement elle fermait les yeux, et quelquefois elle s'endormait ; son visage exprimait alors une satisfaction intime et.sans mélange : c'était le sommeil confiant et heureux de l'enfant qui dort sous les yeux de sa mère. Un quart d'heure après elle s'éveillait, et bientôt notre joie emplissait le salon comme elle avait empli le jardin quelques instants auparavant. Notre amour, vous le voyez, n'était pas du genre triste et mélancolique. C'était l'amour vrai, qui n'a aucun sujet de tristesse parce qu'il se suffit à luimême. Notre sérénité venait de notre confiance ; et si nous nous laissions aller à notre naturel heureux, c'est que nous n'avions rien à nous dissimuler et que nous ne pouvions rien perdre à nous montrer l'un à l'autre tels que nous étions. Cet amour s'était développé de lui-même et sans efforts, comme un feu bien fait. Tout en nous lui servait a' aliment. Nous n'avions pour ainsi dire pas à nous
en occuper. C'était lui qui s'occiipait de noua et qui nous poussait Tun vers l'autre paF un aimant secret, presque violent. 11 vivait de teut ce qi|i était nous ou venait de nous : de nos paroles, de nos regards, de nos rires, de nos mouvements, de nos opinions, de nos mérites et de nos défauts. C'était comme un brasier auquel nos mains, sans le vouloir, apportaient s^gis cesse de nouveaux éléments de combustion. Je dis sans le vouloir, parce que nous savipns que nous n'avions nul effort k faire pour nous prouver notre amour. Les seule mots que nous ne nous fussions jamaia dits, c'était que nous nous aimions. Prononcés pur l'un de nous, ces deux mots auraient retenti comme un glas funèbre aux oreilles de l'autre.
Louise avait entrepris un travail de patience qu'elle me destinait, et qui devait occuper ses doigts jusqu'à la fin de la belle saison. C'était un meuble de chambre à coucher en tapisserie. Elle avait voulu que le dessin en fût unique, et je Tavais moimême composé en copiant dans le jardin» parmi les branches enlacées des chèvrefeuilles, de tendres et gracieuses fleurs bleues et roses suq)endues au mur
comme des grappes de clochettes. Épurée par le goût de Louise et arrangée par un dessinateur, la composition était devenue charmante. Ou eût dit un rêve fleuri; mais il fallait véritablement des mains de fée pour le fixer sur le canevas, et je crois que des doigts moins petits que ceux de Louise se seraient inutilement appliqués à reproduire dans leur délicatesse vaporeuse de si fugitives nuances et de si minces rameaux.
Plus de moitié de la journée était déjà passée. Il faisait chaud au dehors; le soleil inondait le jardin, et la cigale^ collée au tronc des vieux arbres, emplissait la campagne de ses chants. Derrière le store baissé de l'unique fenêtre de notre modeste salon, nous étions à Tabri des ardeurs du jour. Par moments, ime brise tiède soulevait le store et laissait pleuvoir sur le parquet, comme une neige embaumée, de petites étoiles blanches détachées des jasmins fleuris. Louise avait pris son métier, et tandis qu'elle travaillait silencieuse, placé à deux pas d'elle devant une petite table, je suppléais par ma correspondance aux visites obligées que je ne faisais plus. Jamais l'idée ne lui vint de me demander l\ qui
j'écrivais. Si je me levais, laissant sur la table une lettre inachevée, j'étais bien sûr, au retoiir, que ses yeux ne s'étaient pas détournés un instant de son poétique travail. Elle avait cent fois raison d'être confiante. Ma correspondance n'avait rien qui pût l'intéresser et surtout l'inquiéter. Elle comprenait qu'une lettre envoyée pouvait avoir pour but de remplacer un voyage à Paris, et elle me savait gré des soins que je prenais pour ne pas m'éloigner d'elle, même momentanément.
Il est un côté par lequel Louise n'était pas femme : elle parlait peu des absents. Je ne me rappelle pas qu'elle ait jamais fait devant moi une réflexion dés-, obligeante au sujet d'une seule des personnes que nous connaissions. Sa société ordinaire d'hommes distingués, en cultivant son esprit, lui avait élevé le cœur. Elle possédait des notions générales sur la plupart des choses, et questionnait beaucoup pour savoir davantage. Quelle écolière ! et quel temps heureux et bien employé que celui qu'on passait à lui donner des leçons!
Sa broderie, ma petite correspondance, la lecture d'un ou deux chapitres de quelque vieux livre dont
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le titre seul eût assoml^ri le viçage dQ la plupart des Je»iDftes, et surtout PQti:§ ooftvcarsaiiQa pous conduisaient r^iden^ent au dîner, Ces tête-à-tête dç I^iisieurs heures^ ou nous échangions librement nos pensée, Qii nous songions beaucoup moins ^ briller qu'à nous montrer Xm à Vautre tels que nous étions, m'i^vaient appris à Testimêr autant que je Vaimais, CétÇiit m\€ux et plus qu'une maîtresse : c'était une compagne ^ une ^mie intelligente çt bonne, dont la société^ ^u Ueu dç nuire ^ ne pouvait que rendre meilleur, Peu d'instants avant de nous mettre à table, elle montait dans sa chambre pqur ('emplaoer son peignoir par une robe, et dix minutes aprèç elle redescendait habiUéç. On voyait qu'elle s'était bâtée et qu'elle avait trouvé le temps long. Cette petite toilette était bien faite pour moi seul, car je lui avais souvent proposé de la conduire, le soir, à }a représentation de qqçlque pièce en vogue, et eUe avait toujours refusé. Rien n'était plus facile pourtant^ puisque les habitants du parc jouissaient de la faculté de revenir à minuit et demi p^r ijn train spéci^. EUe ne pouvait pas se décider à s' éloigner! même pour quelques heures^ de notre chçre
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retraite, et comme elle savait que ma proposition ne cachait aucune arrière-pensée, que je n'avais moimême nul désir de me rendre à Paris, elle n'acceptait pas. « Nous sommes si bien ici! > disait-elle. Xétais trop de son avis pour insister.
Quand nous avions fini de dîner, le soleil s'abaissait i ThOTizon^ et le jardin s'emplissait d^à d'ombre et de fraîcheur. Nous y trouvions le Jardinier qui anrosait les fleurs ou faisait quelques plantations nouvelles. C'était encore un moment délicieux. Il m'arrivait plus d'une fois de prendre moi-même l'arrosoir. Louise faisait ses recommandations au jardinier, l'inspirait dans son art, et surtout le questionnait sur les plantes, leur vie, leur durée, les soins qu'elles exigeaient.
Notre temps se mesurait par les objets diarmants cpie nous avions sous les yeux. Si notre jardin n'eût pas varié dans sa parure, nous aurions pu croire que le même jour se prolongeait indéfiniment, car rien ne changeait en nous. Mais l'apparition subite d'une fleur nouvelle nous disait le chemin que nous avions déjà parcouru, c Le printemps est passé, » avait dit Louise en voyant s'étioler les jasmins ; et moi, en
apercevant les premières balsamines, je m'étais dît avec effroi : « L'automne vient ! » En réalité, nous en étions encore loin; mais les plantes qui commencent en été pour finir en automne sont comme déjà touchées en naissant par l'àpre bise qui doit les tuer, et nous ne pouvons les voir sans que notre admiration soit mêlée de tristesse. Autour d'elles, toutes les autres se succèdent, vivant d'une vie rapide, donnant leur beauté et leur parfum entre deux soleils; elles seules restent, grandissant, comme les dahlias, quand les autres tombent, se faisant un fomier de leurs sœurs, remplaçant un bouton par un autre, jusqu'au moment où, survivantes imiquessui \è terrain nu , elles périssent à leur tour sous les premiers coups de l'hiver. C'est cette mort lointaine que nous entrevoyons et qui nous serre le cœur : c'est novembre siautant tout à coup à nos yeux en pleines splendeurs de juillet.
Nous restions longtemps au jardin, retenus par tout ce qui nous entourait, couleurs et parfums, calme et fraîcheur. Pas un objet sous nos yeux qui ne semblât s'être mis en fête pour nous. C'était comme un bain de vie, et nous y restions plongés avec ivresse.
Quand nous rentrions, la lune éclairait le parterre, les belles de nuit étaient toutes grandes ouvertes, et le rossignol disait au merle que le moment était venu de reprendre leurs chants. Quel instant de ravissements secrets, de frissons contenus que celui 011, moi la suivant, nous montions Tescalier qui conduisait à sa chambre ! En y arrivant, nous étions muets et oppressés. Louise, pâle comme une statue d* albâtre, s'asseyait ordinairement devant le piano, et sa main se posait au hasard sur les touches d'ivoire qui trahissaient tout haut son émotion. Non moins ému qu'elle, je la contemplais en silence. Que lui aurais-je dit qui ne fût pas cent fois audessous de ce que je sentais ? Enfin, plus maîtresse d'elle-même, elle chantait en s'accompagnant, et sa belle voix achevait de me ravir.
La nuit était belle et tiède, le ciel étoile enveloppait la campagne ; l'air nous apportait de vagues parfums d'héliotrope et de réséda ; de grands papillons nocturnes, lamés de pourpre et d'ébène, entraient par la fenêtre et tournoyaient dans la chambre, attirés par la douce clarté de la lampe. Autour de nous tout était vie, bonheur profond, splendeur
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inunenseï calme divin. Mais que nous importait en ce moment ? Le monde extériem* n'existait pas pour nous. Mon monde à moi, la fête de mes yeux« Vi^ Vresse de mon esprit et de mes sens» c'était Louise. Toubliais tout le reste comme elle l'oubliait ellemême. Si, au lieu de l'été, nous avions eu l'hiver, notre ardeur eût été la même, car notre véritable soleil était en nous. Se suffire à deux, tel est le grand, le beau côté de l'amour. La passion vraie tient lieu de tout. Elle est l'infatigable inspiratrice du beau. Elle peut se passer de tout ce qui, en dehors d'elle, charme ordinairement notre vie : harmonies de la nature, promesses d'avril, splendeurs d'août, beautés mélancoliques d'octobre, parce qu'elle est elle-même Out cela. Quels beaux rêves ne fait-on pas, à deux, .n décembre, près de son feu, quand la neige et là irise fouettent les carreaux ? La fenêtre est fermée alors et l'hiver attriste la nature, mais le printemps est dans la chambre.
Telle était notre vie, et rien dans mes prévisions ne pouvait en altérer la sérénité, lorsque j'appris que ma sœur, qui habitait Poitiers, venait de tomber sérieusement malade. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour nous. Il faUait nous séparer, peut-être pour un temps assez long. Dans cette circonstance douloureuse, Louise fit preuve de beaucoup de résignation et d'un courage supérieur au mien.
— Tu ne dois pas hésiter, me dit-elle, il faut partir aujourd'hui même.
J'étais si peu préparé à un semblable malheur, que l'idée de ce prompt départ m'anéantissait. Il me semblait que notre beau rêve à deux était fini, et j'aurais voulu pouvoir le recommencer en fermant les yeux et en oubliant la funeste dépêche. Dans les moments de crise et pour tout ce qui tient au cœur, les femmes ont plus de force que nous. Elles luttent mieux contre la souffrance, elles l'affrontent avec plus de sérénité, sans doute parce que le plus grand acte de leur vie s'accomplit au milieu des douleurs. Louise fit taire ses propres inquiétudes et sut trouver des paroles pour me calmer : L'état de ma sœur n'était probablement pas aussi grave qu'on le disait; mon absence ne se prolongerait peut-être pas au delà de cinq ou six jours; c'était bien long sans doute, mais nous avions la vie devant nous, et la joie du retour effacerait les amertumes de la séparation; dans tous les cas, il fallait partir sans retard pour être revenu plus tôt, etc.
A ce moment je n'étais pas son amant, j'étais un frère, un fils qu'elle conseillait. Le devoir avait parlé
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en elle et elle n'écoutait que lui. Elle m'eût tenu un autre langage en me laissant voir les perplexités de son cœur, que j'aurais peut-être commis la lâcheté de rester. Pourtant, ma première idée à moi aussi avait été de partir sur-le-champ ; mais le courage me manquait pour accomplir cette résolution, et c'était ce courage que Louise, enétoufifant ses propres sentiments, s'efiforçait de mettre en moi. Elle y réussit, car deux heures après l'arrivée de la fatale nouvelle^ je montai dans un train correspondant avec celui qui, de Paris, davait me conduire à Poitiers.
Louise m'avait accompagné jusqu'à la station sans laisser rien voir du trouble de son âme; sa pâleur seule me disait ses angoisses. On eût pu croire, à la voir, que je me rendais à Paris pour revenir dans la soirée. Elle eut même un sourire au moment où je la quittai pour monter en voiture. Mais quand le train se mit en mouvement, je la vis qui chancelait et s'îçpuyait contre le mur de la station. J'aurais voulu descendre et courir à elle, mais le convoi marchait déjà avec vitesse et je la perdis de vue aussitôt.
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Rendu à la gare d*Orléans, j'écrivis à la hâte deux mots à Louise pour la supplier de me rassurer. Je lui disais que je l'avais vue s'évanouir, exagérant à dessein les choses pour que sa lettre fût plus longue.
J'arrivai à Poitiers le matin. Ma sœur était dans un état alarmant. Au moment où je me présentai pour la voir, on m'apprit que trois médecins se coor sultaient à son chevet. Mon beau-frère était désolé. L'aspect lugubre de cette maison me serrait le/xeur et me jetait dans les plus noires idées. Quel con*^ traste avec le petit paradis si riant et si frais où, quelques heures auparavant, je me livrais avec confiaifce à tout mon bonheur. L'Ame humaine n'aNipas assez forte pour ces cruds reviremants, et quand elle les subit, elle palpite sous l'étreinte comme im oiseau blessé.
Dans la soirée, je courus à la poste; j*y trouvai une lettre de Louise en réponse aux quelcpies mots que je lui avais adressés de Paris. EHe s'attadiait à dissiper mes inquiétudes au mijet de l'incident de la station. Elle se portait parfaitement bien, s'était ré^ signée à une séparation de plusieurs jours, et m'en»
gageait à ne revenir que lorsque je serais tout h fait rassuré sur Tétat de ma sœur.
Le caractère de Louise pe se démentait pas. Da loin comme de près elle savait mç donner un çm-^ rage qui lui manquait p^t^étre à elle-même. Ellç m'annonçait dans sa lettre qu'elle m'écrirait tous les jours, et que, pour me rendre l'absence moinsdou*loureuse, elle m'enverrait un petit journal 4^ sor temps. Elle serait, disait-elle, avec moi en l'écrir vant, et je serais avec elle en le lisant. Je reçus eji effet, les jours suivants, tous les détails annoncés et qui me reportaient par l'esprit là où j'aurais tant voulu être. Louise n'oubliait rien. Elle me tenait au f^un rant de tout. Au nombre de pages surchargées d'ui^ écriture rapide et presque masculine qu'^lle m'^voyait, je sentais qu'elle mettait son bonheur k m'é^crire. Ce§ longues lettres, comme §li§ Fayait bian prévu, étaient la fête de mes yeux et là çoi^solatlon d^ mon cç^r. Je voyais tou§ le^ objat^ dont eli^ ma parlait, et je la voyais surtout elle^ïi^ime s'oei^pant avec amour de notre nid pour qu'il me parût encore embelli au retour. Dans une de ses leUres elle ma disait : « Un premier bouton va fleurir mv nos ro-
siers thé. Si tu reviens demain, tu le trouveras ouvert; si tu ne peux être ici que dans deux ou trois jours, tu en trouveras vingt qui le seront. Tu vois qu'il y a des consolations à tout! » Une autre fois elle me disait : « Ma broderie avance. Cette occupation est, après ma correspondance, celle qui me rapproche le plus de toi. EUe me prend quatre ou cinq heures par jour. Au retour, j'espère que tu seras content de l'ouvrière et que tu lui feras ton compliment. »
J'étais arrivé à Poitiers un mardi; le samedi suivant je m'y trouvais encore. L'état de ma sœur n'avait pas empiré, mais on attendait d'un instant à l'autre une crise inévitable dont l'issue pouvait mettre sa vie en danger. Je n'entrevoyais pas la possibilité de regagner Conflans avant plusieurs jours, et je commençais à me résigner à mon sort, cherchant et trouvant de douces consolations dans les lettres que Louise m'écrivait, lorsqu'un incident tout à fait inattendu vint ajouter à mes perplexités et me décider subitement à prendre la route de Paris. Louise avait laissé passer un jour sans m'écrire! Vainement, dans la matinée du dimanche, je m'étais
rendu à la poste pour réclamer la lettre sur laquelle on m'avait habitué à compter : rien n*était arrivé pour moi. Rien au monde ne pouvait expliquer cette lacune à mes esprits troublés. Il faut, me disais-je, qu'un malheur Im soit arrivé. Je me reprochais alors d'être resté six jours éloigné d'elle. Je me disais que j'aurais pu, que j'aurais dû faire plusieurs voyages entre Paris et Poitiers, donner mes jours à Louise et à ma sœur, et passer mes nuits en chemin de fer. J'annonçai à mon beau-frère que j'étais obligé de retourner au plus vite à Paris ; je lui donnai l'assurance que je me hâterais de revenir, et je partis en emportant sa parole qu'il m'écrirait un mot dès le lendemain pour m' éclairer sur l'état de notre chère malade.
Je voyageai la nuit, en proie aux idées les plus sombres. Il était six heures du matin quand j'arrivai à Paris. Comme il n'y avait pas de train pour Conflans avant neuf heures, je pris une voiture de remise qui m'y conduisit. Mon cœur battait avec une violence extrême lorsque je sonnai à la porte du jardin. Il me semblait que j'allais apprendre un
grand malheur. Mon domestique vint m'ouvrir. Son
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visage, que j'interrogeai du regard, n'annonçait rien d'extraordinaire. J'entrai et je lui demandai des nouvelles de Louise, en me dirigeant à pas pressés v«rs le vestibule, lorscpie Louise die-méme parut au haut de l'escali^.
— J'étais sàre que c'était toi ! dit-dle en s'élançant dans mes bras et en m^entrainant dans ea diambre.
Je la tins longtemps s^rée sur mon coeur, sans pouvoir lui parler. J'étais si heureux que je n'aurai^ pas eu le courage de lui adresser un reproche, et que l'idée ne m'en vint même pas. Dans cette éto-r quente étreinte j'ouWiai tous mes diagrins, et laa bouche, collée à la sienne, n'eût pu hii dire que des mots d'amour. Enfin Louise se dégagea de mes bras, elle s'assit sur un fauteuil en face de moi, me prit les mains et rompit le silence. Ses {premiers mots furent pour me demander des nouvelles de ma sœur. Elle parut surprise et douloureusement affectée Ich's^ que je lui appris que son état inspirait toujours de grandes craintes, et que je serais probablement obligé de retourner dès le lendemain à Poitiers, L'occasion se présentant alors naturellement de lui
parler de ses lettres, je lui dis jqu'eJJes seiiJes m'avaient souteniji pendant ces six joyr§ de cruelles épreuves, etquej'avyais co^çujes plus folles terreurs, la veille, 6naR)renant à la poste qu'elle ne m'avait pas écrit le samedi.
Rien dans le ton dont je Jui parlai n'annonçait que je. désirasse une explication à ce propos. Je n'avais pas uûe minute douté d'elle, et paes seules préoccupations avaient eu sa santé pour objet. Complètement rassuré sur ce point, je n'en demandais pas davantage. Bjles paroles n'étaient donc pas une question, encore moins «n reproche; elles ne pouvaient accuser qu'une tendre sollicitude.
Louise parut le comprendre ainsi. Elle me dit qtfeHe m'avait écrit le samedi comme les jours précédafïts, cpie seulement la lettre était restée inachevée juscpi'au lendemain, parce qu'au moment où elle m'écrivait, elle avait été subitement appelée à Paris pour une affaire pressée et importante. Elle ajouta qu'elle me donnait, du reste, ces détails dans la l^tre elle-raéme, partie le dimanche, et qui se trouvait poste restante à Poitiers. Quelle était cette affaire? Louise ne me le dit pas, et je n'éprouvai
nul besoin de le lui demander. Je comprenais trèsbien qu'elle eût ses petits secrets. Il y avait tout un côté de son existence que je ne connaissais pas. Jamais nous n*avîons parlé de ses affaires personnelles ; je ne savais ni comment sa fortune, petite ou grande, était constituée, ni quelles mains l'administraient, ni quelle en était Torigine. La conservation de son bien est toujours une grosse affaire, et souvent une affaire difficile pour une femme. J'aurais donc trouvé superflues de plus longues explications, et je crus comprendre que c'était par un excès de délicatesse que Louise s'abstenait d'entrer dans d'autres détails.
Entre un homme et une femme qui se trouvent dans la position où nous nous trouvions l'un vis-àvis de l'autre, la question d'argent ne se pose jamais sans alarmer de délicates susceptibilités. Il n'en est pas de même entre la. femme entretenue et son amant. Ici l'amour est une marchandise dont le prix se discute effrontément, et l'argent joue le rôle visible et honteux que l'on sait. Cet amour ne ressemblait pas plus au nôtre que la nuit ne ressemble au jour. Jamais, très-certainement, il n'était venu à
Tesprit de Louise de se demander si j'étais riche, et jamais, de mon côté, je n'avais rien fait pour pénétrer le mystère de son bien-être. Jetés dans les bras l'un de l'autre parmi sentiment irrésistible, nous n'avions rien vu au delà de notre passion. J'avais même cpielquefois trouvé Louise d'une rigidité de principes qui m'interdisait jusqu'au plaisir de lui faire le plus insignifiant cadeau. Comme toute chose humaine a son côté misérable, il avait pourtant bien fallu régler entre nous certains détails d'argent. Cétait elle qui s'en était chargée, en refusant obstinément ma collaboration sur ce point, sous le prétexte qu'elle seule savait ce qui se dépensait à la maison. En réalité, je crois qu'elle mettait une dignité particulière à tenir la balance égale entre nous, et je puis ajouter que j'aurais doublé mes revenus par mes seules économies si j'avais mené une telle vie pendant huit ou dix ans.
Les femmes comme celle-là sont assez rares à Paris, où les amours qu'on n'achète pas sont souvent ceux qui coûtent le plus cher. C'est qu'il y a peu de femmes, même parmi celles que l'on dit honnêtes, qui ne se considèrent çomipe un peu
dutpes en amour quand on ne leur donne que de la tendresse. L'ezeo^ de eeUes qui retirent de gfos profits de leurs faveurs a gàié lies a^e$.
Complètement rassuré sur la santé de Louise, je restai avee tottfes mes inquiétudes au sujet de n^a soeur, rajitendais arec une impatience fadle à con^- I^endre la let{fcre promise par mon beau-frère et qui devait dédder de ma condinte future. Qette lettre arriva dans la matinée du jour suivant, et die mit le comble à ma joie en m'annonçant que nia soeur se trouvait tout à fait hors de danger. La crise prévue â;ait survenue dans la nuit même de mon départ, et elle avait eu l'issue la plus heureuse pour la malade. Mon beau-frère m'engageait trop à bannir mes craintes pour qu'il ne fût pas tout à fait rassuré kd-méme. U me disait de ne pas r^ourner à Poitiers, ajoutant que je virais par ses yeux ausâ intéressés que les miens à suivre atitentivement la convalescence de la chère malade, qu'il m'écrirait tous les jours, et qnfil n'aurait probaWement désormais que de bonnes n(MiveUes à m'en* voyer.
Mon ciel, subitement assombri, s'était donc ras-
séréné avec la même rapidité. Nous allions pouvoir, LoMÎse et moi, repreodre notre belle vie si cruellement troublée depuis huit jours. Cette idée remplissait mon coBur d^ joie ; Louise, de son côté, était toute tendresse. On eût dit que cette épreuve l'avait encore rapprochée de moi et la rendait plus aimante. Sa passion avait pris ce caractère particulier de soumission qu'inspire la peur de perdre Vobjet aimé. Si j'avais été moins épris moi-même. J'aurais m peu souffert de ces attitudes d'esclave; mais mon amour, non moins violent que le sien, s'alimentait de tout ce qui étaii; elle ou venait d'elle, «'enivrai de ses paroles, de ses mouvements et de ses regards, quels qu'ils fussent. Et puis, j'avais eu grand'pe^r, moi aussi, et j'étais alors trop heureux pour ne p^ voir toute chose avec des yeux ravis.
Cette seconde halte dans le bonheur n^ fut, hélas! que de courte durée. Les épreuves que je venais de subir n'étaient que les avant-coureurs d'un orage terrible qui se préparait à fondre sur nous. Louise avait-elle entrevu les Cuistres rougeurs de l'horizon, et quand je jouissais du présent avec une foi complète dans l'avenir, les emportements extraordinaires
de sa passion voulaient-ils dire qu'elle prévoyait le péril, et qu'elle cherchait à m'enchaîner plus étroitement? Je suis tenté de le croire, aujourd'hui que je juge à distance les événements qui vont suivre et que je connais ce qui était alors un mystère pour moi.
Nous étions au mois de juillet. Trois semaines s'étaient passées depuis mon retour de Poitiers. Les nouvelles de ma sœur étaient excellentes; la convalescence suivait son cours, et tout faisait présager une guérison complète prochaine. J'étais aussi heureux qu'un homme peut l'être; je ne voyais pas de condition préférable à la mienne, et j'aurais été fort embarrassé si, comme au temps des vieux contes, quelque fée m'eût demandé ce que je souhaitais. Après avoir réfléchi, j'aurais probablement répondu: € La continuation de ce qui est. »
Un jour, vers cinq heures, nous étions au salon, Louise et moi, elle travaillant avec ardeur à sa gracieuse tapisserie, et laissant tomber de ses doigts les fleurettes les plus délicates; moi la regardant avec une admiration dont elle trouvait la brûlante expression dans mes yeux. Nous causions, et, comme
toujours, nous causions de nous, sujet de conversation inépuisable et toujours nouveau.
— Si tu veux, disait Louise, nous partirons d'ici très-tard, quand l'hhrer nous chassera. Un autonme à la campagne avec V)i ! quel beau rêve après le rêve du printemps et ceiui de Tété !
Et comme je lui répaidais que je lui avais confié ma vie, qu'elle seule déciderait désormais de tout, elle interrompit son travail, déposa son aiguille et ses fils de soie sur le canevas, me prit les mains et les porta à sa bouche pour les baiser. •
— Louise, lui dis-je en riant, pourquoi m'embrasser les mains comme une petite fille? Mon visage te fait-il peur?
Elle me saisit alors la tète, l'entoura de ses deux bras, et la serrant avec force contre sa poitrine :
— Voilà, monsieur, me dit-elle, tant pis pour vous, c'est vous qui l'avez voulu!
Elle souriait aussi en prononçant ces paroles, mais je m'aperçus que ses yeux étaient pleins de larmes.
— Allons, lui dis-je en l'attirant sur mes genoux
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et en lui rendant toutes ses caresses dans un seul baiser, je ne te mettrai plus au défi puisque tu ne sais pas m'embrasser sans que tes yeux protestent contre ta bouche.
— Oh! le menteur! s'écria-t-elle d'un ton indigné ; demandez-moi bien vite pardon de ces vilaines paroles, ou je ne vous aime plus !
Elle s'était levée, et elle me regardait en se tenant debout devant moi. Ses longs cils trempés de larmes, d'une longueur et d'une épaisseur uniques, paraissaient bruns en ce moment, et donnaient à ses grands yeux bleus un éclat extraordinaire. On eût dit un soleil d'avril riant dans l'azur du ciel après une averse.
— Alors, sèche donc bien vite ces pleurs, lui dis-je.
Elle s'assit, porta son mouchoir à ses yeux, qu'elle essuya docilement, puis elle me dit d'un ton sérieux :
— Les rires sont pour le présent, et les larmes doivent venir du passé. Après un mois, je ne suis pas bien sûre que la source en soit tarie, et je n'o-
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serais affirmer que Je n'ai pas encore au cowir une petite plaie saignante que la joie irrite. Cest que j'ai tant souffert pendant ton absence ! Tu crois que je te disais tout? Si je t'avais tout dit, tu aurais trouvé dans mes lettres plus de sanglots que d'en~ couragements; mais je faisais violence à mes tour» ments, et tu n'en connaissais que ce que je voulais t'en montrer. J'ai recommencé un jour toute une longue lettre parce que mes larmes avaient inondé le papier sur lequel je t'écrivais. Tu avais bien assez de tes chagrins ! je les devinais, et j'en souffrais peut-être autant que de mes propres douleurs. Vois comme tu es injuste !
— Oui, lui dis-je, tu as raison, je suis un grand coupable, et je dois te demander pardon h genoux.
Je me disposais gaiement à prendre devant elle l'humble posture d'un écolier en pénitence, lorsque sa femme de chambre entra et lui dit qu'on demandait à lui parler.
Louise se leva vivement et me quitta. Quand elle revint au salon, quelques minutes après, elle était d'une pâleur qui me surprit et m'effraya.
— Grand Dieu! m'écriai-je, que s'est-il passé? qui as-tu vu? Tu souffres ! parle !
— Mon ami, répondit-elle, il faut que je me rende à Paris sur-le-champ. Ne me questionne pas; le temps me manquerait pour te répondre. Je reviendrai ce soir, le plus tôt que je pourrai, et je te dirai tout.
— Louise, j'ai pleine confiance en votre loyauté. Dites-moi un seul mot et je vous laisse partir. Quelle est la personne que vous venez de recevoir?
— Un domestique.
— On vous envoie chercher?
— Oui.
— Qui?
— Un ami.
— Ne puis-je vous accompagner à Paris?
— Non.
— Partez donc, et n'oubliez pas que les heures que je vais passer à vous attendre seront des siècles.
Elle hésitait.
— Eh bien, qu'attendez-vous? lui demandai-je, en m'efforçant de paraître calme. Ne me laissez pas le temps de la réflexion, je serais capable de me conduire comme si je vous soupçonnais.
Elle s'élança à mon cou et m'embrassa avec une sorte de frénésie, puis elle disparut, et presque aussitôt j'entendis la porte du jardin qui s'ouvrait et se refermait. Elle était partie !
Où allait-elle? Qui est-ce qui pouvait l'obliger à me quitter si brusquement? Pourquoi sa pâleur et son trouble?
Ces questions et cent autres se présentaient à mon esprit. Quand elle ne fut plus sous mes yeux, je me reprochai ma faiblesse et ma crédulité. Je me dis que j'aurais dû la suivre malgré elle. Un moment je fis même quelques pas vers la porte avec l'intention de courir au chemin de fer et de la rattraper. L'idée me vint aussi de questionner les domestiques. Mais je fus retenu par les assurances que je lui avais spontanément données, et par sa promesse qu'elle me dirait tout le soir même. Si
elle me trompe, me disais-je, tout sera fini entre nous, et je ne passerai même pas la nuit id. Je me rappelai alors la circonstance de la lettre retardée d'un jour. C'est probablement, pensais-je, un événement semblable à celui qui a été la cause de ce retard. Louise ne s'appartient donc pas? Un autre a donc sur elle des droits supérieurs aux miens, puisque, moi absent ou présent, il dispose de sa vie à son gré, l'appelle à lui d'un signe, à toute heure, et la courbe comme ime esclave sous sa volonté. Mais, s'il en est ainsi, j'ai un rival et je ne suis que le second dans son cœur. Un rival ! cette idée me paraissait inadmissible. Elle était démentie par toutes les qualités qui m'avaient d'abord inspiré pour elle une vive amitié et plus tard un amour profond. Non, me disais-^je, un cœur et un esprit comme ceux-là sont d'une trempe à part. La duplicité et le mensonge lui in^irent trop d'hoiTeur pour qu'elle soit elle-même un mensonge vivant Elle n'a ni les habitudes, ni les goûts, ni les rela* tiens des misérables créatures qui mènent de front plusieurs aventures en sachant mentir à toutes. Elle n'est pas faite pour le vice, et je la calomnie. Je
m*aUendrissais alors sur la délicatesse de ses sentiments, tant de fois éprouvée et qui ne s'était jamais démentie. Je la voyais telle que je Tavais toujours vue: aimante, dévouée, simple, rayonnante de franchise, et je me sentais indigné contre moimême de mes suppositions injustes. Puis la brutalité du fait mejetait de nouveau dans mes perplexités. Je comprenais que Louise pût être appelée à Paris ; mais ce que je ne pouvais expliquer que d'une manière blessante pour moi, c'étaient son trouble et la précipitation de son départ. Pourquoi cette pâleur et ces traits bouleversés, si elle ne se sentait pas coupable ?
U y a, me disais-je alors^ des femmes qui sont des chefs-d'œuvre de perfidie. Le souffle qui les a animées est sorti de la poitrine du diable lui-même. Elles ne sont que vice et trahison, et elles ont toutes les apparences de la vertu et de la candeur. C'est comme un fumier couvert de fleurs : on ne voit que les fleurs, on les admire, on les respire, on en jouit avec ivresse, jusqu'au moment où le fumier se révèle, en vous envoyant un jet de boue à la figure. Ces fenmies sont nombreuses à Paris. Elles y sor-
tent, pour ainsi dire, d'entre les pavés. Toutes les classes de la société parisienne en ont de beaux échantillons. Louise est peut-être une de ces femmes!...
J'étais emprisonné dans un cercle étroit et j'y tournais avec une activité fiévreuse, passant de l'idée de la trahison de Louise à celle de son innocence, et me heurtant à ces deux oppositions comme à deux murs. Je marchais à grands pas dans le salon, et j'y serais probablement resté longtemps, si mon domestique ne fût venu m'avertir que le dtner était servi. Je me rendis machinalement à la salle à manger, et je m'assis à ma place ordinaire. En voyant la chaise vide qui se trouvait en face de moi, j'éprouvai un frisson au cœur. J'essayai inutilement de manger. Cette solitude subite m'anéantissait. Il me semblait que Louise était à jamais perdue pour moi, et je me pris à désirer ardemment son retour, plus peut-être pour la voir que pour entendre ses explications.
Je quittai la salle et descendis au jardin. Le jardinier arrosait les plates-bandes et le gazon. L'idée me vint de me fatiguer le corps pour détendre mon
esprit. Je me chargeai de la partie la plus pénible du travail, c'est-à-dire que je remplissais les arrosoirs en allant les plonger dans un petit bassin qui se trouvait à l'angle de deux murs, du côté de rentrée. Le trajet était assez long ; je le faisais au pas gymnastique, et je le fis peut-être vingt fois, au grand étonnement et malgré les protestations du brave homme, qui affirmait que j'allais me rendre malade. Quand je cessai cet exercice, j'étais brisé. Je montai alors dans ma chambre et je me jetai sur mon lit.
Le jour commençait à baisser. Je fermai les yeux avec la volonté de dc:'mir pour échapper aux idées qui m'obsédaient ; mais l'activité de mon cerveau me tint éveillé. Vers dix heures, je me sentis saisi par le froid. Mes habits s'étaient séchés sur moi et j'avais la fièvre. Une demi-heure après, un train arrivait de Paris, mais il n'amenait pas Louise, qui, dès lors, ne pouvait plus revenir que par le convoi de minuit et demi, à moins qu'eDe ne prit une voiture. Je me déshabillai et me couchai. Je pris un Uvre et lus sans rien comprendre à ce que je lisais. Ma pensée était ailleurs. Dans l'état d'irritation ner-
veuse 011 }*étais, mon imagination s'obstinait à me montrer Louise coupable, et je ne cherchais plus à lutter contre cette pensée atroce. Je me la représentais avec un autre homme» dans ses bras, lui prodiguant ses caresses, se montrant avec lui d'autant plus tendre qu'elle le voyait plus rarement. Un moment l'illusion fut si complète que j'avais véritablement les deux personnages sous les yeux. Louise venait de regarder l'heure à sa montre. Elle était devant une glace et elle nouait les brides de son chapeau. Elle faisait ses préparatifs pour revenir! Tandis qu'elle mettait ses gants et se dirigeait vers la porte, il la prit une dernière fois dans ses bras^ la serra contre son cœur et lui donna un baiser qui la laissa tout étourdie et presque chancelante. « Attends! m'écriai-je avec fureur, je vais te soutenir ! » Ces mots que j'avais dits tout haut me tirèrent de mon assoupissement, car j'avais fini par m'endormir, si l'on peut toutefois appeler sommeil cet état d'hallucination qui nous livre sans défense aux plus affreux cauchemars. Je me soulevai sur le lit, et comme j'essuyais la sueur qui ruisselait sur mon front, je crus entendre le bruit d'une
voiture dans la grande avenue. Je prêtai l'oreille. La porte du jardin s'ouvrit, et presque aussitôt le frôlement d'une robe de poie emplit de son bruit joyeux l'escalier qui conduisait à nos chambres.
Louise parut.
— Ami, dit elle en comprenant tout d'un regard, pardonne-moi le mal que je t'ai fait !
Elle s'était jetée dans un fauteuil placé devant mon lit et elle m'avait pris les mains qu'elle baisait avec ardeur. J'étais si heureux de la revoir et elle paraissait si désolée, que je n'eus pas le courage de me montrer sévère.
— Ne parle pas de pardon, lui dis-je, tu ferai? croire que tu m'as offensé. Mes craintes et mcj?
mauvaises pensées ne résistent pas au bonheur de te revoir. Tout à l'heure j'étais le plus malheureux des hommes ; maintenant je suis rassuré et confiant. C'est ta seule présence qui vient d'accomplir ce prodige. Tu vois que je mets mon cœur à nu devant toi. Que ta franchise réponde à la mienne. Quelle que soit la confidence que tu as à me faire, je suis prêt à l'entendre, et si tu as quelque plaie cachée à me montrer, tu me verras me mettre de moitié dans tes chagrins. Je ne suis pas seulement ton amant, je suis aussi ton meilleur ami. Il n'y a qu'une chose que je ne te pardonnerais jamais, ce serait de m'avoir trompé, et si je te presse de t'ouvrir à moi, c'est que je suis bien sûr que tu n'as à me faire aumn aveu fujieste à notre amour. Quand je te vois, il m'est impossible de ne pas croh'e que tu m'aimes oomme je t'aime. Il y a cependant un mystère entre nous, un secret qui ne peut se prolonger sans danger pour notre bonheur. Tu dois sentir cela comme moi. Vivre comme j'ai vécu depuis ton départ, ce n'est pas vivre. Je ne répondrais pas de ma raison s'il me fallait subir me seconde épreuve semblable, et plutôt que de m'y exposer, je partirais d'ici
pour n'y jamais revenir, et tu ne me reverrais de ta vie.
— Tu parles comme je sens, dit Louise; et cependant au moment de m'ouvrir k toi, j'tiésite. Cest qu'il y a des choses qu'une femme ne dit pas facilement, même à son meilleur ami, et surtout quand cet ami est son amant.
En disant ces mots, Louise se leva, ôta son châle et son chapeau, et revint prendre sa place dans le fauteuil.
Je la regardais avec attention : sa figure, que la lampe éclairait en plein, portait l'empreinte d'une grande inquiétude. Il était évident qu'un combat violent se livrait en elle. Elle tenait les yeux baissés comme pour m'empêcher de lire dans son cœur, ou bien elle les attachait sur les miens avec anxiété, cherchant sans doute à s'assurer si mes paroles étaient bien l'expression de ma pensée. Ce n'était pas l'attitude d'une femme coupable, .mais celle d'un être irrésolu et qui doute de soi. Rien, du reste, dans sa personne, qui ne calmât mes alarmes. Elle était comme enveloppée dans un parfum de sincérité.
— Tu le vois, reprit-elle enfin, j'ai peine à rae rassurer. C'est qu'il me semble, en consultant mon cœur, que moi je t'en voudrais si tu me faisais une confidence de la nature de celle que j'ai à te faire. Je ne suis pas la première femme que tu as aimée, cela n'est pas possible : eh bien ! je te fermerais la bouche de mes deux mains ou je me sauverais pour ne pas t'entendre, si tu voulais me parler du passé. L'amour véritable est exclusif et ombrageux ; il a des susceptibilités avec lesquelles il ne faut pas jouer. Es-tu assez sûr de toi pour m'écouter sans colère et sans mépris lorsque je te parlerai d'un autre ?
Ce début m'effraya, et je sentis le sang me monter à la figure. Louise disait plus vrai qu'elle ne le pensait. Elle entrevoyait un danger que je n'avais pas prévu et dont ses premiers mots me donnèrent la conscience en me frappant rudement au cœur. Je fis un eff^ort sur moi-même poiu* paraître calme, et je lui dis:
— 11 ne s'agit pas du passé, mais du présent. Pour l'un et pour l'autre, le passé a fini le jour où, me montrant ta chambre à coucher de Paris, tu m'as dit : « Aucun homme n'a jamais passé le seuil
de cette chambre. » Je n'ai pas oublié tes paroles, tu le vois ; ce sont bien celles que tu m'as dites. Chaque jour qui s'est écoulé depuis m'en a confirmé la sincérité. Je n'ai pas eu un instant de doute, et en ce moment même, après ce qui s'est passé, jeté le répète, je suis troublé et malheureux, mais je ne i doute pas. Tu ne me dois aucun compte de ta vie «^ jusqu'au jour que je viens de rappeler. Tes secrets sont à toi ; garde-les ; je ne puis, je ne veux pas les connaître. Pour moi tu n'as existé que du jour où je t'ai aimée. Il faut, comme tu le dis, que les temps antérieurs à cette date bénie restent enveloppés d'obscurité, pour l'un et pour l'autre. Tu n'as rien à perdre à ce mystère. Mon imagination ne saura jamais te représenter autrement que le cœur haut et plein de nobles sentiments. Tu as donc raison, ne parlons pas du passé : il est couvert par notre amour. Qui dit amour dit confiance. Soupçonner c'est déjà moins aimer, puisque c'est croire moins digne l'objet qu'on aime. Mais nous ne pouvons faire que ce qui est arrivé aujourd'hui n'ait pas lieu. Il y a entre nous, depuis quelques heures, un secret qui nous trouble et menace notre bonheur. Notre