‹ Les faucheurs de nuitChapitre 3 sur 11 · LA PARTIR · texte numérisé non relu

LA PARTIR

Georges était un jeune homme de vingt ans, intelligent et honnête, mais naïf et ardent au plaisir. Il avouait qu'il fréquentait les maisons où l'on jouait, et comme on s'efforçait un jour de lui montrer les conséquences funestes que pouvaient avoir pour lui de pareilles habitudes, il entreprit ainsi sa justification :

« J'ai lu souvent, dit-il, dans les journaux, des récits de scènes déplorables qui se seraient passées dans les lieux dont nous parlons; maisje tiens ces

récits pour des exagérations ridicules ou mensongères. Je ne prétends pas dire que la société que Ton y trouve soit du premier choix; seulement je ne la crois ni aussi dangereuse ni aussi vicieuse qu'on le dit.

» Dans une dé ces maisons, par exemple, je rencontre ordinairement un riche banquier allemand, deux auteurs dramatiques, un négociant très-connu , plusieurs boursiers, un journaliste, un capitaine d'infanterie, un ûls de famille étudiant comme moi, un major en retraite qui maintient militairement la discipline parmi nous, un professeur, un savant, un industriel habitué à lancer de grandes affaires, un directeur de théâtre, un dentiste, un épicier établi et plusieurs employés. Il y a bien encore là deux ou trois hommes, jeunes ou vieux, dont on ne m'a pas dit la profession, mais comme ils paraissent bien élevés, qu'ils sont d'une extrême politesse et qu'ils jouent noblement, je les Uens pour gens de bonne compagnie et je ne me sens nullement disposé à rougir de leur société. Quant aux dames, — il y a aussi des dames, — je les abandonne à la sévérité de votre jugement, car elles sont toutes, sauf une ou deux assez gentilles, vieilles, édentées et laides. On dirait de ces porcelaines de Chine qui ont beau» coup voyagé et qui toutes ont perdu quelque chose dans les cahots, celle-ci une anse, cette autre uu pied. Pourtant elles se tiennent assez décemment et ne paraissent guère songer qu*à taire tourner la

chanee à leur profit, ce qui ne leur réussit pas toujours. Si vous me demandez pourquoi je rais volontiers dans ces lieux que votre rigorisme condamne, je VOUS répondrai franchement que j'y vais parce que j'éprouve un plaisir particulier à faire ce que tout le monde ne fait pas. Le tapis vert caché, traqué, menacé et quelquefois condamné, c'est le fruit défendu! Là tout est mystérieux, et ce mystère me charme. Il y a, entre les habitués des maisons où Ton joue secrètement, une sorte de franc-maçonnerie que je devine plutôt que je ne la connais. Elle se trahit dans les précautions que l'on prend, dans les allures de chacun, et je saisis parfois, pendant la partie, des re« gards entre tel et tel joueur qui ont certainement une signification cachée. Doit-on se réunir aujourd'hui dans un local autre que celui où l'on a joué hier, un mot vous l'apprend à domicile, et ce mot est le plus souvent signé d'un nom que vous aimez. Tout est imprévu! On a joué hier chez une dame, dans un appartement superbe, mais on a éventé un danger, et pour ne pas compromettre son mobilier, la dame vous fera joiier ce soir dans une misérable chambre d'hôtel garni. Pour monter, il faut donner un mot de passe dont le portier est lui-même la dupe. On se réunit sans bruit, on étouffe les rires de crainte des voisins, et pendant que l'on cause à voix basse, la lustrine verte sacramentelle est étendue sur la table à manger, et les cartes sortent immaculées de leurs enveloppes timbrées. Le moment où l'on va se placer

autour de la table est délicieux: le fruit défendu va être dévoré, chacun s'apprête, l'appétit brille dans les yeux; toutes les bouches, non, toutes les bourses s'ouvrent. La table apparaît bientôt parsemée d'étoiles lumineuses qui éblouissent le regard, et viennent en aide à l'unique lampe, coiflfée d'un papier vert, qui s'élève au milieu du tapis. Toute la sphère céleste est là: grandes et petites constellations, comètes, étoiles fixes, étoiles filantes surtout. L'or circule, va, vient, s'entasse, se disperse, accomplissant des révolutions nocturnes qui tiennent tous les regards attentifs et font palpiter tous les cœurs. Par moments, il passe comme un nuage'sur ce firmament, et l'or disparaît, mais sur un coup inattendu qui renverse les combinaisons des plus riches joueurs, les porte-monnaie se rouvrent et la voie lactée se montre de nouveau dans tout son éclat. Pour moi, ce qui rend ces émotions délicieuses, c'est le secret qui les entoure. On passe indifférent au pied de la maison où je suis, et nul ne sait ce qu'on y faiL Mes plaisirs n'ont pas d'enseigne. Ils sont tantôt ici et tantôt là; ils sont insaisissables. Tout provincial arrivé ce matin à Paris peut aller ce soir à ropéra, aux Italiens, dans un bal public; mais il verra ce que tout le monde voit. Je vois, moi, le côté mystérieux des choses, ce qui n'est vu que par le plus petit nombre, le Paris inconnu, enfin! Quels récits n'aurai-je pas à faire plus tard à mes amis de là-bas, et comme ils m'écouteront de préférence à tout autre I

» Sans doute, il y a parfois certains sacrifices d'amour-propre, et peut-être de dignité personnelle, à faire dans cette société pour ne pas y paraître emprunté et pour y vivre en bonne intelligence avec tout le monde, depuis la maîtresse ou le maître du lieu jusqu'au plus obscur des invités. Ces gens que vous ne voyez que là et qui se familiarisent avec vous sur-lechamp^ ces femmes qui vous tutoient dès la seconde rencontre, toutes ces allures bohèmes enfin vous choquent un peu et vous gênent; mais on s'y fait, ou plutôt on en prend bien vite son parti. Et puis, n'estce pas précisément dans ces contrastes, dans cet abandon inoiiï, dans ces excentricités que se trouve l'intérêt qui vous attire? Représentez-vous les habitués de ces réunions réservés et polis comme on l'est dans le monde, et vous n'aurez plus qu'un tableau sans originalité en désaccord avec son cadre. Il m'est arrivé quelquefois d'aller jouer dans un lieu qui était l'idéal du genre. La maison se trouvait dans un passage que vous chercheriez longtemps sur le plan de Paris avant dé le trouver, une sorte de ruelle étroite et fangeuse. On montait à tâtons par un escalier vermoulu et branlant, en s'appuyant sur une rampe de fer toujours humide. Arrivé au cinquième étage, on entrait dans une vaste pièce, de l'aspect le plus misérable, sans papier, sans rideaux, sans meubles. Une femme do cinquante ans, qui avait dû être belle, mais qui n'était plus qu'une momie fardée, édentée et cynique, approchait un flambeau de votre visage et poussait

uû rire bestial quand elle vous avait reconnu. Vous pénétriez alors dans une seconde pièce, non sans vous être embarrassé les jambes dans une demi-douzaine de chats qui se disputaient, avec toutes sortes de cris sinistres, les restes du dîner répandus sur le carreau. Quel dîner! je ne vous en dirai pas le menu, vous croiriez que j'imagine des récits impossibles. Entré dans cette seconde pièce^ vous étiez suffoqué par un épais nuage de fumée de tabac, et il vous fallait quelques minutes avant de vous rendre compte du lieu et des gens qui s'y trouvaient. Eh bien I il y avait là honseulement des hommes semblables à ceux que vous voyez partout; vêtus comme vous et moi, mois encore des femmes jolies et parées. Il y avait là des dentelles, des mouchoirs brodés et des diamants vrais. Quinze ou vingt chaises communes entouraient une vaste table, sur laquelle étaient des cartes, une corbeille et une lampe. Beaucoup de ces gens étaient venus de fort loin. Ils semblaient heureux de la liberté d'allures que ce milieu étrange comportait, et ils s'en donnaient à OBur joie, comme des prisonniers, rendus subitement à la liberté, se donnent de Fair et du soleiK Vous eusisiez rêvé l'impossible en les rêvant autrement. Voilà le spectacle bizarre que les initiés peuvent se donner. Aujourd'hui ici et demain là, ils verront toujours ce que la foule ne voit pas, et, je le répète, c'est là qu'est l'attrait. Si, comme contraste et pour varier, je veux le même tableau dans un cadre brillant, je l'aurai, demain^ ce soir même» car je n'ai

que rembarras du choix. On joue chez la comtesse de Chambertin; c'est une comtesse do contrebande, je le sais; mais que m'importe, pour ce que j'attends d'elle? Elle a un appartement splendide dans le plus beau quartier 'de Paris, Elle met quatre chevaux à sa voiture et sa livrée est du meilleur goût. Un tapb moelleux couvre l'escalier qui conduit à son appartement, son antichambre est pleine de fleurs, ses salons sont étincelants, sa chambre à coucher, son boudoir sont de merveilles. Partout des œuvres d'art ou des curiosités précieuses: des tableaux signés des plus grands noms, des bronzes florentins, des émaux de Limoges, des ivoires du treizième siècle, des poteries de Bernard Palissy, des armes enrichies de pierreries. Cest comme un musée, comme un temple ouvert à Tart pour la fête des yeux. Les glaces ont la hauteur de l'appartement, les tentures soyeuses et épaisses étouffent tout bruit, les fleurs des tapis sont comme semées sous vos pas, des parfùms'd'ambre et de violettes embaument l'air, le comfort est partout; étendu, sur un canapé, enseveli dans un fauteuil ou debout devant le feu, on ne sent de l'existence que ce qu'elle a de caressant et de doux. J'ai nommé la chambre à œucher: n'est-ce pas un rare privilège que de pouvoir y pénétrer? Ne sait-on pas quels hommes connus se sont assis là, dans ce fauteuil, et ont payé de leur fortune le bonheur de s'y asseoir? Il y a là des drames à enrichir tous les théâtres du boulevard; iî y a là aussi des comédies à faire pâlir l'invention du roman-

cier le plus ÎDgénieux. Demandez à la petite bonne, coquette et friponne, qui va et vient comme un oiseau dans cette cage dorée si bien faite pour les amants ; demandez à tous ces charmants et riches objets qui attirent vos yeux : souvenirs du passé dont le catalogue s'augmente incessamment des souvenirs du présent. Que ne peuvent-elles parler et raconter leur histoire, ces merveilles signées Tahan, Barbedienne, Osmontet Fromejit-Meurice! Ce coffret dirait : a Moi, je suis un duel, et la main qui m'a apporté ici est dans la tombe. » — « Nous, nous sommes un suicide, diraient ces coupes en or ciselé, et celui qui nous a achetées a laissé un million de dettes. » — a Et nous, ajouteraient ces statuettes uniques, nous sommes un drame de cour d'assises, un procès en séparation, un grand nom traîné sur la claie par les cent voix de la publicité. » Tout cela est muet pour Toreille, mais tout cela parle au cœur et à l'esprit. Rien de caché, on voit tout, on admire tout, on interroge tout, et si on ne touche pas à tout, c'est qu'on a toujours un certain respect pour les choses vraiment belles. La vie est là, palpitante et provoquante, une vie féminine; on la saisit et on la sent dans mille et un détails : dans les tiroirs entr'ouverts oîi l'œil découvre des flots de batiste et des monceaux de guipures dans le gros bouquet de violettes tout frais qui s'étale sur un guéridon chinois; dans les clefs, qui sont encore aux meubles; dans la petite montre en émail incrusté de diamants qu'on a laissée sur le velours de la chomi-

née et qui marque l'heure; dans l*oiseau chéri, bengali frileux, pour qui nos jours sont trop courts et qui mange à minuit derrière ses barreaux d'or; dans le livre ouvert, roman léger qu'on lisait tout à l'heure sur la causeuse; dans les pantoufles de salin bleu semé d'étoiles d'argent, qu'on a abandonnées au hasard sur le tapis; dans ce mouchoir laissé sur le lit et qui est plus riche que le surplis d'un cardinal. Voilà le temple et le sanctuaire. Si la déesse ne s'y montre pas en ce moment, c'est qu'elle surveille de ses propres yeux les apprêts qui se font dans la salle à manger, où les invités vont se réunir tout à l'heure. Cette salle à manger est tout à fait digne des autres parties de Tappartement. Elle est spacieuse, élevée et très-riche dans sa simplicité. Les cartouches du plafond sont décorés de belles peintures; jm tapis d'Aubusson s'étend sur le parquet; de lourdes portières masquent les portes, de triples rideaux voilent les fenêtres, des cuirs de Russie à dessins repoussés s'étendent sur les murs; elle est chauffée par un immense calorifère et éclairée par un lustre original, d'un dessin hollandais et dont les branches sont entremêlées de fleurs et de fruits en porcelaine transparente d'une perfection d'imitation exquise. Au fond de la salle se dresse un buffet garni des meilleurs produits de Chevet : viandes froides et truffes, vins fins, et fruits si beaux qu'ils ont l'air moins vrais que ceux qui pendent au plafond. C'est là que les invités vont se réunir tout à l'heure pour jouer et pour manger, pour

jouer surtout. Eh bien, chose étrange ! je retrouve là quelques-uns des visages que j*ai vus dans le niisérable bouge dont je viens de vous parler. C'est que la société des joueurs est une société à part. On peut la comparer à ces compagnies de perdreaux incessamment poursuivies par le chasseur, qui se posent tantôt dans la plaine, tantôt sur la côte et tantôt sous bois, dont les individus ne s'isolent jamais volontaireinent et se rappellent quand ils sont dispersés. To^t est donc mystérieux *dans ce 'monde, et, pour moi, qui dit mystère dit attrait. Pourquoi faire jouer chez soi, quand on a toutes ces apparences du luxe •le plus raffiné? Pourquoi ne pas épurer sa société et laisser, pour ainsi dire, sa porte ouverte à tout venant? Pourquoi tant de confiance? Pourquoi ce mélange de femmes vieilles et de femmes jeunes, de femmes belles et de femmes laides? Mystère, mystère, mystère 1 mon excuse est dans ce mot. Ne me blâmez donc pas; laissez-moi assouvir ma curiosité; comptez sur ma prudence, sur ma force de volonté, et croyez que le^ principes dont j'ai trouvé l'exemple dans ma famille sont un bouclier qui me protège suffisamment. »

Le jeune homme avait parlé avec beaucoup de chaleur et d'un ton très-convaincu.

Cette invocation des principes, à l'appui d'une pa-^ reille thèse, eût fait sourire ses auditeurs s*ils se fussent senti moins d'inquiétude sur l'aveiiir de cet insensé. Ils voulurent essayer enfX)re de le rame-

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ner à la conscience du danger. Mais Tétourdi leur ferma la bouche par une plaisanterie, et il partit en riant.

Huit mois après ces étranges confidences, un jeune homme, recueilli par le garde du bois de Viroflay, mourait des suites d'un coup d'épée qu'il avait reçu en pleine poitrine. Ce malheureux, c'était Greorges, et voici par quelle suite d'aventures déplorables, de faiblesses coupables et d'incidents douloureux, il avait été précipité à sa perte.

Peu de temps après son arrivée à Paris, Georges s*était lié d'amitié avec un de ces faux étudiants comme on en comptait un assez grand nombre dans le quartier latin il y a quinze ou vingt ans, et comme il y en a probal^lement encore quelques-uns en ce moment même ; gens sans ressources avouables, n'ayant jamais assez sérieusement travaillé pour se faire recevoir avocats ou médecins, mais ayant assez appris pour se croire^ au-dessus do toute profession, et ne vouloir que d'une existence vagabonde, problématique et en réalité honteuse. Ces individus tarés, mauvais génies de la jeunesse des Écoles, se sont dispersés avec les étudiants eux-mêmes, qui maintenant habitent indistinctement les différents quartiers de Paris. Georges était loin de soupçonner la honte de cette nature perverse.

L'étudiant de quinzième année avait du reste, parmi les autres jeunes gens, cette réputation de a bon garçon » qui est à peu près le seul passe-portque Ton

demande dans cette société jeune et conflante, que la pratique des hommes n'a pas encore éprouvée. C'était, en effet, à ne s'en rapportant qu'aux apparences, un bon garçon. A l'estaminet, où il passait une partie de sa vie, il se montrait habile à tous les jeux, surtout au billard ; mais il n'abusait jamais de cette supériorité avec ses amis. Il leur donnait charitablement des leçons ; dans une partie intéressée, il leur rendait volontiers des points, il perdait comme tout le monde, et, quand il perdait, il payait sans montrer d'humeur. Quand je dis il payait, j'entends qu'il prenait à son compte les dépenses faites, ce qui n'était pas tout à fait la même chose car il avait dans tous les cafés fréquentés par les étudiants, d'interminables notes, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, et pour lesquelles cependant il n'était pas trop tourmenté par les cafetiers, précisément à cause de l'influence qu'il extrçait sur la jeune clientèle. Chaque chef d'établissetfient craignait qu'il ne la conduisît chez un concurrent. Il était obligeant jusqu'à la bourse inclusivement, et si, par hasard, il lui arrivait de faire un emprunt, il rendait fidèlement, au jour dit> la somme qu'on lui avait prêtée. Dans le»* querelles, il était l'arbitre réclamé par les deux parties ; très-fort sur les armes, mais prudent, froid et paternel, on le choisissait volontiers pour témoin, et il avait arrangé pacifiquement plusieurs affaires qui, sans lui, eussent abouti à un duel. Comment un homme semblable n*cûl-il pas exercé une grande influence sur des es-

prils naïfs et ardent?? Ajoutez qu'il était très-bien de sa personne, qu'il portait un beau nom, qu'il parlait des célébrités du moment en bomme qui les connaît et les fréquente, et qu'enfin, de belles robes de soie, des chapeaux merveilleux et des bijoux du plus beau style passaient souvent les ponts pour venir le visiter dans son modeste logement de la rivo gauche.

Georges se lia donc avec cet autre Mystérieux, et ils parurent bientôt inséparables. Georges ne recevait de sa famille qu'une assez faible somme mensuelle, destinée aux inscriptions, aux livres et à son entretien. C'était tout ce qu'il fallait pour mener convenablement la vie d'étudiant, rien de plus. Mais il devait entrer prochainement dans la libre disposition des biens de sa mère, morte depuis plusieurs années, et cette circonstance était connue. Il ne faut pas chercher ailleurs les motifs de l'empressement particulier que son nouvel ami lui témoignait. En réalité, l'étudiant de quinzième année se souciait fort peu d'achever son droit : il n'avait aucune prétention à l'endroit du barreau, et les lauriers des maîtres de l'éloquence ne l'empêchaient nullement de dormir. Il avait bien d'autres cordes à son arc que celles d'un futur avocat ! Il avait trouvé le moyen de vivre grassement dans la paresse, au milieu des plaisirs qu'il préférait, et ce moyen était des plus simples : il consistait à recruter dans le quartier latin les jeunes gens les plus riches pour les conduire dans un certain nombre de maisons

de jeu clandestines, où il avait un intérêt. C'était là sa spécialité et son honnête industrie. Lui-même jouait au besoin^ mais il jouait peu et comme pour faire nombre. Ses bénéûces étaient une part fixée d'avance dans les produits de la cagnotte, produits qui, on Fa vu ailleurs, peuvent s'élever à plusieurs centaines de francs par nuit dans le plus misérable coupe-gorge. N'allez pas croire cependant qu'il poussât ses victimes au jeu par ses excitations et l'appât du gain : non^ il se chargeait simplement de les conduire à l'abattoir, sous prétexte d'un dîner ou de quelque joyeuse partie féminine. Une fois la victime introduite, il jouait même, avec un sang-froid et un talent qui eussent fait sa réputation au théâtre, un rôle comique et odieux, dont je dois dire deux mots pour peindre l'homme : « Je vous ai conduit ici simplement pour dîner, disait-il au malheureux pigeon. Après le dîner, on jouera probablement : n'allez pas vous laisser aller à la fantaisie de toucher aux cartes, ou bien, si vous jouez, imitez-moi, jouez peu et prudemment. Ces lieux-ci ne sont pas sûrs; la société y est nécessairement très-mêlée, malgré toutes les précautions que prend pour l'épurer la maîtresse de maison, qui est une très-honnête femme. Il y a nécessairement des grecs à Paris, il y en a toujours, plus ou moins ; ils sont traqués, surveillés par la police; ils ne peuvent guère se faufiler dans les cercles réguliers : où voulez-vous qu'ils se réfugient et qu'ils fassent leurs petites affaires, si ce n'est dans les maisons comme

eelle*ci? Vous ne sauriez donc être trop prudent, i» Après le dîner, quand les cartes apparaissaient dans la corbeille, il catéchisait de nouveau ; mais déjà la victime était entamée. Entre le potage et le dessert, deux beaux yeux auprès desquels on avait eu soin de la • placer avaient joué un rôle tout différent, secondés par une bouche qui ne s'était ouverte que pour vanter les charmes du lansquenet ou du chemin de fer. Des deux avocats, le plus sûr de gagner sa cause était celui qui n*avait pas pris d'inscriptions, d'autant plus que la maîtresse du lieu avait déclaré tout haut que le nouveau venu était charmant, spirituel, distingué, et qa*il lui paraissait appelé aux plus hautes destinées.

Ce fut dans un de ces filets que le jeune homme vint tomber et se laisser prendre peu de temps après son arrivée à Paris, Qu'on s'en afflige, mais qu'on ne s'en étonne pas. A vingt ans, quand on a le malheur d'être poussé dans ce monde-là, il faut une volonté des plus énergiques, presque surhumaine, pour s'en tirer sans y laisser quelque chose de soi. Heureux sont ceux qui n'y laissent que leur bourse I Je dis à vingt ans, je pourrais presque dire à tout âge, et les exemples de catastrophes que Texpérience de ceux qui en ont été victimes n'a pu empêcher se pressent sous ma plume. En citerài-je un seul en passant ? Un artiste connu et distingué fut un jour conduit dans une de ces maisons à deux fins, par un de ses amis, qui. D'étant pas joueur, s'était simplement pro-

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posé, en rinvitanl, de Savoir à dîner. Malheureuse-^ ment, les deux amis étaient encore là lorsque les caries parurent, et Tartiste, par curiosité et par désœuvrement, se mit parmi les joueurs. La chance ne •le favorisa pas, car lorsqu'il quitta la table de jeu pour partir, il perdait six cents francs. Comme il n'avait jamais joué d'argent, cette perte lui fut sensible; aussi se promit-il de revenir le lendemain pour se rattraper. Il revint, en effet, et ce soir-là il perdit mille francs. Ces doux leçons eussent suffi à un homme vraiment fort, et il se fût arrêté; mais celuici ne put se décider à prendre son parti de cette grosse perte, la première qu'il eût jamais faite; et ce qui l'encourageait surtout à poursuivre son argent, c'est qu'il voyait des gens plus heureux gagner en quelques coups l'équivalent de ce qu'il avait perdu. Il continua donc, et, poursuivi par une de ces veines qui semblent le parti pris de quelque invisible démon, il perdit en peu de jours non-seulement tout l'argent qu'il possédait, mais encore tout celui qu'il avait pu emprunter, une dizaine de mille francs environ. Est-il nécessaire de dire que, passant ainsi ses nuits au jeu et cruellement tourmenté, il se sentait incapable de travailler le jour? Son crédit de jeune homme et d'artiste épuisé, il joua encore, non plus pour rentrer dans son argent à lui, mais pour payer les dettes qu'il avait contractées. Il s'en prit alors à ses meubles, à ses objets d'art, aux mille et une choses charmantes qui peuplaient son atelier : le produit en fut ab*

sorbe rapidement. Au bout d'un mois, il était dans un complet dénûment, fort tourmenté, fort découragé et roulant dans son cerveau des idées de suicide. Enfin là Fortune eut pitié de ce pauvre garçon qu'elle avait si cruellement trahi. Une commande considérable lui arriva, et il fallut, bon gré mal gré, qu'il se mît au travail, sous peine d'abdiquer sa qualité d'artiste. Il obtint une avance assez forte, paya ses dettes, et rentra résolument dans les quatre murs bien nus de son atelier. L'artiste oublia le jeu, mais il ne pardonna pas à son innocent ami son invitation à dîner, qui n'était pas suspecte cependant; et quand il le rencontre aujourd'hui, dix ans après cette aventure, il éprouve un serrement de cœur et une contraction de nerfs qui ressemblent beaucoup à de la haine.

Cet exemple de la facilité avec laquelle on peut se laisser entraîner, même lorsqu'on est un homme raisonnable et qu'on n'a pas les instincts du jeu, explique de reste l'aveuglement dont fit preuve la victime du^ faux étudiant. Georges joua peu dans les premiers temps. Le jeu n'était pas pour lui un but; c'était un moyen, une sorte de passe-partout qui lui ouvrait les portes d'un monde h part, singulier et bizarre. Comme il Tavait dit, à cette première époque de sa vie parisienne, il était encore imbu des salutaires principes de la famille, et la curiosité seule conduisait ses pas là où il n'eût dû jamais se montrer. Il jouait peu, prudemment, limitait ses pertes et

n'empruntait jamais. Cette réserve dura plusieurs mois, et ce fut véritablement de sa part une sorte de tour de force. Malheureusement le milieu était trop mauvais et son action trop constante, pour que le jeune homme n'en éprouvât pas les atteintes: il les subit d'abord à son insu; puis, quand il s'aperçut qu'il était sur une pente funeste, il n'avait déjà plus la force nécessaire pour s'arrêter. On ne s'expose pas impunément à certains périls; et la véritable sagesse réside bien moins dans la lutte que dans le soin que l'on prend d'échapper à la nécessité de lutter.

Un soir, l'étudiant et (Georges se trouvaient assis côte à côte à une table de jeu nombreuse et agitée, La société était composée d'hommes et de femmes. Il y avait des sommes considérables sur le tapis devant plusieurs joueurs. On jouait le chemin de fer, et les coups se succédaient avec une rapidité remarquable. Parmi les perdants, se trouvait un gros commerçant du quartier des Bourdonnais. Le plus maltraité de tous par la chance, il était aussi le plus mal élevé, et se montrait quelquefois grossier dans ses exclamations et dans ses plaintes. Superstitieux comme la plupart des joueurs, il se mit en tête que la méthode modérée et prudente du jeune homme exerçait une funeste influence sur ses coups à lui, et il se permit une allusion assez claire pour que tout le monde la saisît aussitôt : « Il y a ici, dit-il , des joueurs qui jouent comme des femmes et semblent

venus pour gagner leur dîner. On ne joue pas quand on n'a pas assez d'argent pour jouer noblement ! d Ces paroles brutales étaient à peine dites que tous les regards se portèrent sur le jeune homme, dont les joues s'empourprèrent suintement. Il allait répondre; mais sa voix fut couverte par les réclamations de plusieurs dames qui, jouant assez gros jeu, crurent qu'il était de leur dignité de ne pas se laisser confondre dans cette espèce d'excommunication. Quand l'émotion se fut un peu calmée, Tétudiantde quinzième année, craignant sans doute quelque querelle qui eût compromis la partie, et, par suite, la cagnotte, ferma la bouche à son ami en le priant de le laisser parler, et il dit d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant: € L'observation du drapier millionnaire est tout à fait déplacée. Chacun est ici pour son argent. Que les gros se contentent donc de manger les petits, sans les vexer. Comme commissaire, je condamne le drapier millionnaire à une amende de six bouteilles de Champagne, que nous boirons au prochain dîner. » L'incident se termina là, chacun ayant un intérêt à ne pas le prolonger; seulement, quand vint pour le gros commerçant le tour de prendre les cartes, il trouva pour adversaire, ardent et résolue pousser rondement les chosos, Georges, qui, ayant emprunté trois mille francs à son ami, alors en grands bénéfices, ponta, coup sur coup, de fortes sommes contre le banquier, s'acharna après sa main, et lui gagna, avec un bonheur rapide et terrifiant, six mille francs, qu'il ût passer dans son

porte-monnaie, en disant qu'il en avait bien là au moins pour une demi-douzaine de dîners. Le drapier, ébahi, ahuri, comme un homme qui a reçu une chandelle romaine dans les yeux, était sans voix et sans mouvement quand le jeune homme se leva triomphant pour prendre congé de la société.

Déplorable triomphe, qui fut, comme on va le voir, la cause première d'un grand malheur.

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