L'INVASION
La facilité avec laquelle Georges avait gagné cette somme de six mille francs bouleversa toutes ses idées en matière de jeu. Dans le trajet du cercle borgne à son domicile, tout entier à la joie de son triomphe, il ne songea pas à supputer les avantages matériels du beau coup qu'il venait de faire; mais arrivé cheï lui, quand il eut suffisamment savouré sa vengeance, il se sentit naturellement conduit à envisager Tincident sous son côté positif, et il se demanda s'il n'avait pas fait jusqu'à ce moment un métier de dupe, puisqu'il suffisait d'un peu d'audace pour gagner une grosse somme. Cette pensée le poursuivit toute la
nuit, même dans le sommeil, et quand vint le matin il attendait impatiemment que Ton fût au soir pour renouveler de sang-froid, et par calcul cette fois, son expérience de la veille. Dès ce moment, le jeune homme fut un joueur. Le soir venu, Georges retourna au jeu, joua cher et tint résolument les mains. Gomme il jouait a sur le velours, » c'est-à-dire avec l'argent gagné la veille, il se montra hardi jusqu'à la témérité. Par un caprice bizarre de la chance, ou plutôt par un effet singulier du hasard, il fut encore très-heureux et gagna une somme considérable. Cette fois, en quittant le tapis vert, Georges était bien convaincu que la science du jeu était en lui, qu'il gagnerait tout ce qu'il voudrait, et qu'il n'avait, comme on dit, qu'à se baisser pour en prendre. Ces folles idées avaient germé dans le cerveau du jeune homme quand il à'étaii vu pour la premi^e fois l'objet de cette admiration particulière et de ces flatlmes plus ou moins désintéressées qu'inspirent toiijotiffs aux autres joueurs ^ et principalement aut femises, un joueur heureux. On lui avait dit qu'il jouait merveilleusement, qu'il était plein de sang** froid en même temps que d'audace. Sa voisine de droite s'était montrée enthousiaste pour avoir le droit de lui emprunter un louis. Que ne lui avait pas dit sa voifflne de gauche» qui lui devait deux cents francs ! Comment ne pas se croire un homme habile, quand tout le monde cherche à vous persuader que vous êtes un phénix et que vous avez su, par un procédé
quelconque, mettre le diable dans vos intérêts? El puis, ces flatteries se sont-elles pas confirmées de la façon la plus éloquente et la plus persuasive, par ces^ piles de iouis qui se groupent derant vous, par ces petits papiers soyeux d*un si grand prii? Les plus forts, les plus euirassés s*y laissent prendre^ surtout quand, p<»rmi les bouches qui tous versent ainsi la louange à flots, il s'en trouve de féminines que vous aimez à entendre.
Georges^ dès ce nsoment, fut donc perdu, et si complètement perdu que, quinze Jours après, rien ne le distinguait plus des autres joueurs. Il passait toutes ses nuits au jeu, se couchait le matin, dormait d*un sommeil fiévreux jusqu'à midi, négligeait les cours, travaillait peu et sans goût, dînait sans appé* tit, et n'avait qu'une seule préoccupation t celle du jeu. Au physique, il n'était pas moins changé. Déjà ses joues s'étaient creusées, son front pâli s'était ridé, et quelques cheveux blancs paraissaient sur ses tempes. C'est que ces quinze jours avaient été féconds en pénibles épreuves. Demandez à un homme qui a beaucoup joué ce que sont parfois quinze jours dans la vie d'un joueur. En moins de temps, cette terrible passion du jeu a pu vous faire passer par la gamme complète des émotions humaines. Vous avez pu vous voir, successivement et sans transition, comblé des faveurs de la fortune, et réduit à la misère; aujourd'hui riche de l'or gagné, il ne tenait qu*à vous de vous donner des joies qui, demain, seront séparées
de VOUS [lar un abîme. Aucune de ces alternatives n'avait été épargnée au jeune homme. Il s'était jeté à «orps perdu dans le tourbillon de ces faux plaisirs, et il ne s'appartenait déjà plus. Les sommes si rapidement gagnées dans les deux soirées dont j*ai parlé, furent non moins rapidement perdues. Après cette débâcle, Georges avait bien songé un instant à reprendre ses anciennes allures de joueur modeste et prudent, mais cette bonne pensée ne fit que lui traverser le cerveau. Il ne pouvait pas s'exposer, en limitant mesquinement sa perte, aux quolibets des autres joueurs; et puis, il fallait se tenir prêt à faire bon accueil à la chance, si par hasard elle se représentait. Il eu était arrivé à voir les petits joueurs du môme œil que le drapier millionnaire, et il se sentait plein d'indigûation quand on ne lui tenait pas tous ses coups. On pense bien que sa modique pension ne pouvait suffire aux exigences d'une semblable vie. Il lui fallait de l'argent, et comme il n'avait aucun autre moyen de s'en procurer, il s'adressa, ou plutôt on l'adressa à un usurier. Son ami, l'étudiant de quinzième année, se chargea de cette négociation, et lui fit en effet prêter, à un taux exorbitant, contre des lettres de change, de fortes sommes qui s'engloutiront en peu de temps. Doux mois après la s<3ène des six mille francs, Goorges avait déjà dévoré une partie notable de la fortune laissée par sa mère.
Arrivé à cette époque de son existence, le malheureux ne vivait plus que pour le jeu. Il considérait
comme perdue toute soirée, toute nuit qu'il ne passait pas auprès d'un tapis vert, aussi mettait-il un soin infini à s'informer des jieux où Ton jouait. Celle passion déplorable, passée à l'état de fièvre, n'était que trop secondée par ses relations habituelles. Hommes et femmes mettaient une véritable conscience à le bien renseigner sur ce qu'il désirait tant savoir. Peu de parties d'un accès facile se faisaient sans lui, et il lui arriva, plus d'une fois, de se montrer successivement, la môme nuit, dans deux ou trois compagnies différentes de joueurs.
Un moment vint cependant où il fut moins facile de perdre son argent. Des cercles où l'on jouait les jeux défendus avaient été dénoncés, à la suite de pertes énormes. Ces établissements reçurent de sévères avertissements, et naturellement les maisons de jeu clandestines furent l'objet d'une surveillance plus active. Les Mères-Cagnottes prirent peur; quelques-unes furent traduites en police correctionnelle et condamnées à la prison. Les plus hardies n'osèrent plus faire jouer que de temps en temps, en avant soin de ne jamais réunir leur monde deux fois de suite dans la môme maison. C'était donc tout un travail que de se' renseigner sur le lieu où se déploierait le lendemain la lustrine verte , et les recherches entreprises dans ce but n'aboutissaient môme pas toujours. Ou avait bien la ressource des petits coupe-gorge en cabinet particulier, après dîner, dans un restaurant en vogue, mais ces parties exigent
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certaines conditions dans le choix des invités, et les gens qui vivent du jeu les réservent d*habitude pour l'agrément et l'éducation des riches étrangers qui sont venus s'amuser à Paris.
Que ne fit-on pas alors pour échapper à l'action vigilante de la police I L'imagination des plus intéressés, c'est-à'dire des teneurs de jeux, n'avait jamais tant travaillé. On Joua dans les mansardes les plus ignorées, dans des remises et même dans des caves. La police, cela va sans dire, ne fut pas dupe de ces petites combinaisons, et elle le prouva bien; mais ceux qui avaient fait jouer une ou deux fois sans être surpris se crurent à l'abri de ses investigations^ et pleins de cette audace particulière que donne un premier succès aux imprudents et aux niais, ifs reprirent bien vite leurs anciennes habitudes et poursuivirent leur moisson jusqu'au jour où l'écharpe du commissaire vint les arrêter court au beau milieu de leurs ébats.
De ce nombre était une femme bien connue de tous les chevaliers du fansquenetet du baccarat. Elle avait été belle et richement entretenue autrefois^ mais, comme à la plupart de ses pareilles, il ne lui restait plus, à l'âge de cinquante ans^ que la misère et cette laideur diabolique et indéfinissable que le vice attache aux visages qui ont été beaux. La mère Angora (on la nommait ainsi à cause de son anïour particulier pour les chats) ne faisait pas jouer à Paris, où elle avait eu a des malheurs, » mais elle réunissait sa so-
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ciété, toujours sous prétexte de table d*hôte, dans une petite maison isolée d'Asnières. Les initiés arri» vaient à six heures ; à six heures et demie on dtnait, et deux heures après la table à manger était convertie en table à jeu,
La maison avait été merveilleusement choisie en vue du but que l'on s'était proposé en ie louant. Éloignée de toute autre habitation, placée à miK>ôte en face de la Seine, elle s'élevait au milieu d'un Jardin assez grand qu'un mur 8ntourait.il fallait donc fïran* chir deux portes avant d'être introduit, la premifîro percée dans le mur de clôture^ et la seconde, celle de la maison elle-même. Toutes les précautions étaient prises pour dérouter l'ennemi. On avait si bien calculé le temps et la distance, que les joueurs pouvaient, en cas de danger, faire disparaître toute trace de jeu assez rapidement pour qu'on ne les surprît pas. La porte extérieure était toujours fermée au verrou ; un chien féroce, tenu à la chaîne pendant le jour, était lâché dans le jardin à huit heures du soir; enfin, pour plus de sûreté, un domestique allait 'soi* gneusement se placer en vedette au haut d'une échelle appuyée au-mur et revenait ensuite signaler les apparences de la plaine.
Ce fut dans cette maison mystérieuse et si bien gardée que le faux étudiant conduisit un soir Georges. Grâce aux précautions que je viens d'indiquer, on y jouait depuis plusieurs jours en pleine sécurité. La vigie n'avait signalé aucun rôdeur suspect dans les
alentours de la petite propriété; on n*avait recueilli aucune rumeur inquiétante; chacun^ enfin, s'était rapidement dépouillé de ses premières craintes. Seule, la mère Angora conservait quelques appréhensions au milieu de la conGance générale; mais il va sans dire qu'elle n'en laissait rien transpirer, et que son visage n'était pas moins placide que celui de ses habitués. Lorsque le jeune homme fit son entrée dans la salle de jeu, c'est-à-dire dans la salle à manger , située au rez-de-chaussée, il trouva donc les joueurs fort occupés de leurs affaires, mais parfaitement dégagés de toute arrière-pensée sur la question de sécurité. L'assemblée était nombreuse; il y avait au moins vingt personnes. Georges aperçut là plusieurs figures de connaissance; on l'accueillit par des rires sympathiques à demi comprimés, comme on accueille toujours en pareil lieu ce qu'on appelle un beau joueur, c'est-à-dire un joueur qui a beaucoup d'argenl, qui fait de gros coups et qui se montre coulant sur les petites difficultés inévitables dans le cours d'uhe partie chère; On s'empressa de faire une place au jeune homme, et bientôt il fut confondu de sentiment et d'allures avec les autres initiés. On jouait le chemin de. fer, cette variété perfectionnée du baccarat. Les enjeux étaient riches; l'aspect de la table, couverte de piles d'or et de liasses de billets de banque, eût réjoui l'œil d'un juif allemand. C'est dire que, sauf les exclamations inspirées par les coups, les bouches ne laissaient tomber que de rares paroles.
A onze heures, la pendule de la salle, une de ces horloges-tableaux dont le timbre sonore et grave rappelle vaguement nos horloges de campagne, sonna lentement ses onze coups. Ce fut pour un individu à mine suspecte, qui d'habitude se retirait plus tard, le signal du départ. Il ramassa avec une certaine précipitation rargent qu'il avait sur le tapis, se leva et sortit malgré les instances et les réclamations de la plupart des autres personnes, qui eussent voulu le retenir, dans Tespoir de rattraper les fortes sommes qu'il leur avait gagnées.
La plus émue de cette retraite inattendue fut la maîtresse de maison; elle n'en était" pas seulement contrariée parce que, joueur heureux et hardi, il alimentait grassement la cagnotte: il était facile de voir que d'autres sujets de préoccupation se mêlaient en son esprit à la question d'intérêt. Elle dit quelques mots à l'oreille du faux étudiant, qui se tenait derrière sa chaise sans jouer, et celui-ci sortit aussitôt. L'incident fut à peine remarqué; cependant deux ou trois femmes, les moins jeunes, arrêtèrent brusquement leur jeu et se préparèrent au départ, tandis que la partie continuait. La mère Angora ne s'y trompait pas, c'était bien une fuite; ses craintes avaient été devinées par les plus expérimentées de la société; elle en conçut une peur qui fit trembler dans sa main la palette de buis, longue, mince et flexible, avec laquelle elle attirait h sa portée les cartes qui avaient servi et l'argent
qui lui revenait sur les coups productifs. « Tiens
donc mieux ton sabre, mon général, lui dit son voisin de droite, tu trembles comme si tu n'avais jamais vu le feu! B Cette plaisanterie attira l'attention de tous les joueurs sur la mère Angora, dont l'extrême pâleur fut aussitôt interprétée comme elle devait l'être. Une soudaine électricité alluma dans l'esprit de chacun une peur inexprimable qui ne peut être comparée qu'à celle du lièvre au gîte, lorsque les chiens ont envahi le bois. Les cartes tombèrent des mains, les bouches furent muettes, instinctivement tous les yeux se tournèrent vers la porte avec anxiété, comme si une voix intérieure eût dit à tous que cette porte allait s'ouvrir pour laisser entrer l'ennemi.
La porte s'ouvrit en effet, et le faux étudiant parut : <r Nuit sereine et brises embaumées, dit-il ; la voie lactée est resplendissante, et la lune est grande et ronde comme un fromage de Brie; la vigie ne signale que l'herbe qui verdoie et la Seine qui chatoie. » Ces assurances ramenèrent le sang à tous les visages et la confiance dans tous les cœurs. On se calma aussi vite qu'on s'était effrayé. 11 y eut des rires insensés^ des élans de joie inexprimables. On se fût presque embrassé comme naguère les plus forts sur le radeau de la Méduse^ lorsque les naufragés eurent la certitude qu'ils allaient être sauvés. Chacun vida ses poches, sa bourse ou son porte-monnaie sur la lable, qui parut plus riche que jamais, a Allons, mesdames et messieurs, dit un plaisant, remontons dans le train ; il n'y a eu ni choc ni déraillement; Express train ! Je
fais les quinze iouis qui restaient à faire au moment où l'on a serré les freina.., n
Brusque retour des choses d'ici-bas ! ces paroiei étaient à peine dites> que la fenêtre de la salle à manager, percée du côté opposé à la porte, volait subite** ment en éclats sous les coups vigoureux qu'on lui portait du côté du jardin. Presque aussitôt, plusieurs hommes s'élançaient dans la salle, et le commissaire de police, revêtu de son écharpe, paraissait dans l'embrasure et prononçait les paroles sacramentelles t a Que personne ne cherche à sortir d'ici et que cha* cun reste à sa place ! o
Je m'étonne que jamais aucun peintre n'ait eu l'idée . de faire ce tableau.
L'invasion des agents dans la salle où l'on jouait, et l'apparition du commissaire de police dans l'em* brasure de la fenêtre avaient été si subites, l'ordre donné par ce dernier de ne pas chercher à fuir avait un caractère d'autorité si peu équivoque, que la^lu* part des joueurs furent comme pétrifiés par cet évé* nement. Quelques-uns, cependant, obéissant à l'instinct plutôt qu'à la réflexion, se levèrent de leurs chaises, et firent mine de vouloir fuir ; mais les agents les obligèrent à se rasseoir. Presque tous, au moment où la fenêtre s'était brisée, avaient poussé un cri d'eflfroi, et deux femmes s'étaient évanouies ou avaient eu l'air de s'évanouir. Quant à la directrice du lieu, la mère Angora, plus maîtresse d'elle-même en un moment aussi critique qu'on n'eût pu le sup-
poser, elle avait rapidement fait passer dans une espèce de havre-sac, dit « tombeau des cagnottes », qu'elle portait suspendu à sa ceinture, et que recouvrait un petit tablier de soie noire, tout l'argent qui s'était trouvé à la portée de sa main et de sa palette. Malheureusement pour elle, l'œil de la police avait vu le coup, et il fallut que la bonne dame vidât ses poches, grandes et petites, sur le tapis jusqu'au dernier écu. Elle le ût en gémissant,et en accusant tout haut le joueur prudent qui s'était esquivé à onze heures de l'avoir vendue.
C'était lui, en effet, qui, pour des motifs dont la . préfecture de police a le secret en compagnie de bien d'autres, s'était fait, depuis plusieurs jours déjà, le dénonciateur du tripot; et il n'était venu ce soir-là que pour s'assurer par lui-même que l'expédition projetée avait toute chance de réussir. Connaissant parfaitement Ja maison, les habitudes de ceux qui la f régentaient, il avait pu donner, sur les localités et sur les précautions prises, les renseignements les plus précis. Il va sans dire qu'il n'avait pas oublié le chien : aussi l'animal féroce fut-il, avant même l'escalade du mur, l'objet des plus grandes prévenances de la part des agents, qui lui jetèrent un souper copieux et inattendu. Le traître, sans s'inquiéter d'oîi lui venait cette aubaine, laissa librement pénétrer ses bienfaileiirs, et quand il s'avisa de rentrer dans son rôle et de faire du bruit, l'ennemi était déjà dans la place. Le clair de lune, dont venait de parler si poétiquement
le faux étudiant, favorisa Tentreprise au lieu de la contrarier. La vigie avait naturellement porté son attention du côté qui lui paraissait le seul menacé, c'està-dire dans la direction de Paris, et elle était d'autant plus confiante que l'astre des nuils baignait la plaine et les chemins de ses flots de lumière. Une seule langue d*ombro s'étendait entre la maison et le coteau ; mais le domestique ne pensait pas que le danger pût venir de ce côlé-là» Ce fut pourtant en suivant cette ombre épaisse et protectrice, produite par un des plis du terrain, que les agents et leur chef arrivèrent jusqu'au pied du mur sans être découverts.
— Ah ! dit le commissaire do police après avoir fait circuler son regard autour de la table, nous sommes ici en pays de connaissance ! Je vois aussi quelques visages que je ne serai pas fâché de connaître plus intimement. Nous allons dresser procès- verbal ! Enlevez d'abord les sommes qui sont sur le tapis.
Deux agents réunirent ces sommes, les comptèrent et les placèrent provisoirement dans une corbeille.
— Maintenant, madame, reprit le commissaire avec beaucoup de politesse en s'adressant à la mère Angora, veuillez me faire ouvrir la pièce qui est à côté, et qu'on y place une lampe; c'est là que nous allons procéder à l'interrogatoire du personnel.
La directrice de rétablissement, plus morte que vive, ouvrit elle-même la porte que le commissaire avait désignée, et elle alluma deux bougies qu'elle pinça sur un guéridon.
— Trés-bien! Maintenant, à nous deux, ajouta l'officier public en entrant. Je vais commencer par vous puisque vous êtes là.
Puis, revenant sur le seuil de la porte, il dit sévèrement en s'adressant à ses hommes :
— Vous savez, messieurs, que vous ne devez laisser sortir personne, sous aucun prétexte.
Et la porte se referma.
— Voilà la mère Angora à confesse, dit le loustfc de la société.; si elle dit tout, ce sera long I
Ces mots et l'absence du commissaire déridèrent un peu les visages. Comme le magistrat l'avait remarqué en entrant, plusieurs des personnes qui se trouvaient là étaient de sa connaissance, c'est-à-dire qu'il les avait déjà surprises dans des circonstances semblables. C'étaient des joueurs aguerris, des habitués de maisons clandestines^ auxquels il en coûtait peu dé donner une seconde ou une troisième fois leurs noms à la police, et qui ne déploraient guère dans rincident que la perte de leur argent. Il est à remarquer qu'en pareille occasion, pouf des raisons dont Parent-Duchâtelet aurait peut-être pu nous dire le mot, les dames se montrent généralement beaucoup moins abattues que les hommes. Quelques-unes se mirent à rire ; toutes parlèrent à la fois, et dans les termes les plus vifs, des soupçons que leur inspirait, depuis plusieurs jours déjà, le dénonciateur. Bientôt la conversation devint à peu près générale, et le bruit fut si grand que les agents préposés à la garde des
délinquants se virent obligés d'inviter les plus exaltés à la modération. Je dis presque générale, car deux conciliabules s'étaient formés aux deux extrémités opposées de la pièce ; d'une part entre Georges et l'étudiant, et d'autre part entre deux individus qui parlaient très-bas, que les agents suivaient attentivement de l'œil, et qui paraissaient en- proie à une grande terreur.
Au moment de l'invasion, Georges s'était senti comme anéanti; un nuage avait passé sur ses yeux et son cœur avait cessé de battre. Il s'était cru perdu. Il aurait reçu un coup de couteau en pleine poitrine qu'il n'eût pas plus soufltert. Cette première et terrible impression s'étant un peu calmée, il s*éloigna avec horreur de la table maudite et il alla s'asseoir, accablé, dans un coin de la pièce. En ce moment il eût donné dix ans, vingt ans de sa vie pour être libre .sur le grand chemin et n'avoir pas è livrer son nom, lenom de son pèrel à TofQcier public qui allait le lui demander tout à l'heure. Si on lui eût dit : a Je ne vous connais pas, et je ne veux pas vous connaître, partez, mais jurez d'abord que vous ne jouerez plus jamais 1 » il eût juré avec joie, et il eût probablement tenu son serment. Ses désordres lui apparaissaient alors sous leur véritable aspect, et il se les reprochait amèrement. Il voyait comme une première souillure dans cet interrogatoire qui devait laisser une trace ineffaçable sur un papier de police. Un instant, il avait pensé à se sauver, et, la tête baissée, il en avait
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sérieusement combiné les moyens. Puis, comprenant l'impossibilité de la fuite, il s'était dit quMl parlerait au commissaire comme à un ami, et qu'il obtiendrait peut-être de lui, par ses promesses et la franchise de ses aveux, que son nom ne figurât pas sur le terrible procès- ver bal. Il en était là lorsque l'étudiant s'approcha de lui pour le consoler.
— Mon cher Georges, lui dit-il, tu te conduis comme un enfant, et je t'avertis que l'on commence à rire de ton air désespéré. 1*01, un si beau joueur ! Que diable ! cette affaire n'est pas la mer à boire. Vois donc comme c«s dames prennent ce coup de temps. Tu en seras pour quelques remontrances du commissaire, qui se montre toujours indulgent à une première rencontre, et tu pourras recommencer demain sans autre préoccupation, si le cœur t'en dit.
— Jamais! fit Georges.
— Jamais? Voilà un serment qu'un joueur fait au moins trois fols par jour. Tu es fou !
— Je vous répète, dit Georges d'un ton très-sec, que ma résolution est prise, et que je n'aurai pas besoin de deux leçons comme celle-ci pour me corriger. Quant au jugement que peuvent porter sur la honte que j'éprouve les hommes qui sont ici, ils me paraissent assez méprisables pour que je m'en soucie peu.
— Vous oubliez que ces hommes sont mes amis, dit l'étudiant en changeant de ton h son tour.
— Tant pis I reprit le jeune homme en se levant.
J'y rogarderais, pour mon compte, à deux fois avant de les avouer.
— La vertu vous a saisi bien brusquement à la gorge !
— Oui, — répliqua Georges avec une intention évidente, — comme un voleur qui m'aurait attendu au coin d'un bois!
— Oh ! oh I fit un des agents qui avait flairé une querelle, point de gros mots ici, messieurs !
— Qui est-ce qui a parlé de voleurs? dit une charmante petite femme,en attachant effrontément ses regards sur les deux individus suspects dont j'ai parle tout à l'heure et qui continuaient à chuchoter dans un coin.
— Allons, point de personnalités, dit le loustic. Nous sommes tous d'honnêtes gens, purs comme Tagneau de la fable, un peu joueurs, voilà tout. Et si ces messieurs étaient bien gentils, ils nous permettraient de faire un vertueux loto à cinq sous en attendant notre tour.
La proposition fit rire ; elle dérida même les visages de l'autorité. Mais la porte de la pièce contiguë s'étant subitement ouverte, toute chose rentra dans l'ordre et le plus grand silence se fit aussitôt. Cétaitlc commissaire qui demandait le faux étudiant, probablement par suite de quelque révélation de la mère Angora. A cet appel, Vami de Gorges perdit à son tour de son assurance et il pâlit.
— Je compte bien que nous nous reverrons, dit-il à Georges en s'éloignant.
-- Comme vous voudrez, mais j'y tiens peu, répondit celui-ci.
L'étudiant se retourna, parut hésiter, puis, pressé par le com/nissaire, il entra dans la seconde pièce, et la porte se referma sur lui.
Il y eut alors une petite scène des plus curieuses. Parmi les femmes qui se trouvaient ainsi prises dans le traquenard, trois ou quatre étaient encore jeunes et jolies. Elles s'avisèrent tout à coup, et comme dans une inspiration commune, de se rappeler qu'elles étaient femmes, et par conséquent faites pour plaire. L'une détacha du mur une petite glace qui s'y trouvait suspendue, la plaça sur la table, en l'appuyant contre le pied d'une lampe, et commença à s'arranger les cheveux avec beaucoup do soin. Ce fut le signal ; toutes les autres se levèrent et vinrent se grouper derrière celle-ci, mirant leurs charmantes têtes dans la glace, lissant leurs bandeaux, bouclant leurs accroche-cœurs, humectant leurs lèvres, rajustant leurs dentelles et leurs rubans, se souriant à elles-mêmes pour montrer leurs dents, se mettant enfin sous les armes par les mille moyens coquets dont le beau sexe a le secret. On eût dit une volière au moment où les oiseaux font leur toilette dans un rayon de soleil. Pourquoi tous ces soins? Ce n'était assurément pour plaire à aucun des joueurs. Tout à l'heure, pendant le jeu, on avait abdiqué sa qualité de femme. Il importait peu que l'on fût belle ou laide. On ne tenait qu*à une chose : gagner de l'argent, le plus possible, même
en défaisant ses bandeaux, même en se noircissant les mains, en se contractant le visage, en se ridant le front, en fripant son col et ses manchettes. Au jeu, il n*y a pas de sexe, il y a des joueurs, c'est-à-dire des individus qui, selqn le mot fameux de l'Auvergnat, c ne sont ni hommes ni femmes.» Et puis, la femme ne tient guère à plaire au joueur, elle ne pose pas pour lui, soit qu'elle le méprise un peu par instinct, soit qu'elle le considère comme de sa propre famille, soit enfin que son expérience lui ait appris que la passion du jeu se développe à l'exclusion de toutes les autres, et que l'argent qui vient du tapis vert y retournera fatalement. Ce n'était donc pour aucun des hommes présents que ces apprêts étaient faits. Je dois rendre cette justice aux joueurs, qu'ils ne s'y trompèrent pas une minute. Aussi les rires approbatifs furent-ils unanimes, quand une vieille édentée, enluminée et informe, résignée depuis dix ans déjà à paraître ce qu'elle était, s'écria :
-ir Voilà ces dames qui veulent séduire M. le commissaire!
— Certainement, dit Tune, et nous y réussirons. On a de quoi!
— Moi, dit une autre, je veux qu'il me trouve gentille, et qu'il me laisse mon argent. Mes pauvres fouis ! ajouta-t-elle en poussant un profond soupir.
— Madame Camouflet, dit laplusjeune.de toutes en répondant à la vieille, venez donc placer votre joli
visage parmi les nôtres I Est-ce que vous ne faites pas un brin de toilette? Tenez ! par exemple, si vous changiez de dents?
— J'en ai encore assez pour mordre ! dit la vieille, un peu fâchée.
— Dans le blanc de volaille et la crème au chocolat, observa le loustic, enchanté qu'on lui fournît l'occasion de passer gaiement son temps.
Ces plaisanteries confondaient Georges et lui inspiraient un dégoût profond pour ceux qui se les per- . mettaient. Il ne comprenait pas que l'on pût être assez dépourvu de sens moral et de dignité pour oser rire en un pareil moment. Il se demandait comment il avait pu si longtemps faire sa société ordinaire de pareils hommes et de pareilles femmes. Pour lui, il se sentait humilié et anéanti comme s'il se fût déjà trouvé dans une geôle. Et, en réalité, n'était-il pas prisonnier? Ét^it-il libre de sa personne? S'il eût voulu passer la porte, une main ne l'eût-clle pas brutalement arrêté, saisi au collet, comme un malfaiteur? Il est vrai que quelques joueurs, moins aguerris que les autres, ne partageaient pas cette joie, sans doute un peu forcée, mais c'était le plus petit nombre, et il fallait, au milieu de ces élans bruyants, que les invitations répétées des agents ne pouvaient pas toujours contenir, les chercher pour les découvrir.
La porte de la chambre où avait lieu Finterrogaloire s'ouvrit de nouveau. Le commissaire parut, et il
flt signe à un de ses hommes d'entrer. Presque aussitôt, les deux individus à mine suspecte furent ap« pelés. Us s'aYdDcèrent en trébuchant comme des hommes ivres. Il était évident pour tout œil un peu exercé qu'ils avaient sur la conscience autre chose que des peccadilles de jeu. En eflfet, au. bout d'une demi-hei^re, ils reparurent les mains attachées, et le commissaire recommanda à ses agents de veiller sur eux. Cet incident produisit son effet. Personne n'osa plus rire ni plaisanter, et les plus endurcis commencèrent à regretter vivement de se trouver mêlés à celte affaire.
A partir de ce moment, les formalités marchèrent assez vite. Les dames furent successivement appelées. Quelques-unes reçurent l'autorisation de s'éloigner, autorisation qu'elles se dispensèrent de faire répéter. D'autres furent provisoirement retenues.
Enfin, vers trois heures, le tour de Georges arriva . Il ne restait plus alorsiiue deux personnes à interroger, un commerçant et un vaudevilliste. On les avait judicieusement considérés, avec le jeune homme, comme les plus inoffensifs de la société.
Georges répondit avec une confusion voisine de la stupeur aux questions d'usage que le magistrat lui adressa d'un ton sévère. Il ne chercha à rien cacher; il avoua sa passion pour le jeu, ses désordres et les graves préjudices qu'ils avaient déjà causés à sa. forlune. Ces aveux et cette douleur disposèrent en sa faveur l'agent de rautorité,qui, expert en pareille ma-
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lière et bienveillant au fond, comprit tout d'abord à qui il avait affaire.
— Monsieur, loi dit-il d'un ton pfe$qa© paternelle ne puis me dispenser de prendre votre nom; mais cette inscription sur mon procès-verbal, très-regrettable assurémeot pour votre dignité, n'aura aucune suite fâcheuse si vous vous corrigez. Sachez seulement, pour que la leçon soit plus complète et ne sorte pas de votre souvenir, dans quelle société vous vous trouvez ici. Madame (il désignait la mère Angora) a fait les métiers les plus abjects, et elle a subi deux fois déjà les flétrissures de la police correctionnelle. Monsieur (il montrait le faux étudiant) est son associé ; c'est un homme très-dangereux, qui m'a été signalé et dont l'industrie consiste à se faire le pourvoyeur des maisons clandestines, le les mets l'un et l'autre en état d'arrestation. J'arrête aussi monsieur (il désignait un étranger fort élégant), qui est un grec, et qui vous a probablement volé pendant le- cours de la partie ; car on l'a fouillé et on a trouvé des cartes sur lui. Quant aux deux individus que vous avez pu voir avec des menottes, et qu'on va conduire tout à l'heure au Dépôt, ce sont deux repris de justice en rupture de ban. L'un et l'autre ont fait déjà dix ans de galères. Si je ne vous parle pas des dames, c'est qu'il y en a une avec nous. Qu'il vous suffise de savoir que vous n'inventerez rien d'abominable et de dégradant dont quelques-unes de celles-ci ne soient déjà coupables, et dont la plupart des autres ne soient capa-
bles. Maintenant, monsieur, retirez- vous, vous êtes libre ; seulement, je vous engage à prendre désormais plus sérieusement conseil de votre raison, de votre honneur et de vos intérêts.
Ce petit discours, si éloquent par le fond , avait amené des larmes dans les yeux du jeune homme. Plein de reconnaissance et de joie, il eût voulu baiser la main qui lui montrait la porte et le rendait à luimême en lui donnant la liberté. Quand Georges traversa la salle de jeu, où se trouvaient encore les deux forçats, on procédait -à la saisie du mobilier. Dans sa précipitation à s'éloigner de ce lieu de damnation, le jeune homme oublia son chapeau. Il ne s'aperçut de son oubli que sur le pont d'Asnières, lorsque Fair frais de la Seine vint frapper son front. 11 n'en poursuivit pas moins sa course à grands pas : il eût oublié son habit qu'il ne fût certainement pas retourné pour le prendre.
Le chapeau fut compris dans la saisie et vendu avec le reste au profit des établissements de charité.
LE OUBL
Georges avait été trop vivoment impressionné et trop cruellement blessé dans le sentiment de sa dignité pour qu'il ne se crût pas à tout jamais corrigé. Quelqu'un lui eût dit : « Je vous reverrai un jour les cartes à la main, engagé dans une partie d'argent, » qu'il se fût certainement fâché et qu'il eût demandé raison d'une pareille injure. Comprenantque le moyen le plus sûr d'éviter le danger est de rie pas s*y exposer, il songea sérieusement, dès le lendemain de sa mésaventure, à réformer sa vie et à revenir à des habitudes de travail qui seules pouvaient, il le sentait bien maintenant^ lui donner un bonheur inutilement
cherché dans les émotions violentes du jeu. Il reprit donc le chemin de la rive gauche, qu'il avait presque oublié depuis un an, suivit assidûment les cours, et se retrempa dans des études sérieuses. Après huit jours de cette existence bienfaisante et calme, qui rafraîchit le cerveau et donne la plus intime de toutes les jouissances, la satisfaction de soi-même, il en était arrivé à ne pas comprendre comment il avait pu si longtemps gaspiller sa vie^ et il ne se sentait pas assez de pitié dans le cœur pour ses anciens compagnons de folie. Telle est, en effet, la puissante de rintluence salutaire du travail, qu'elle vous fortifie aussitôt, vous console de tous vos maux et adoucit toutes vos blessures. Dans ses soirées solitaires et laborieuses, il croyait rêver quand la pendule venant tout a coup à sonner minuit, lui rappelait les scènes singulières auxquelles il avait tant de fois assisté.
11 y a en provmce une sorte d'instinct qui porte les parents à redouter beaucoup pour leurs enfants le séjour de Paris. Le départ d'un fils pour « la capitale, » c'est quelque chose de douloureux au cœur d'une mère comme un départ pour l'armée en temps de guerre ou pour un voyage dans les pays lointains. Ces craintes, dont on a beaucoup plaisanté autrefois et qui ont un peu cédé de notre temps devant la rapidité des communications, sont assurément aussi respectables que fondées. Nulle part les dangers ne sont plus grands et plus sérieux que le, et pour les éviter, pour se conserver sain d'esprit et de corps, il ne faut pas
seulement du courage et de Thabileté, il faut des qualités particulières que possèdent seules les âmes d'élite, (fest-à-dire une volonté ferme, un inaltérable amour du bien et du beau, et surtout ce respect de soi-même, qui est comme le dernier manteau que la famille jette sur les épaules du fils qui va partir. On doit aussi, je le sais, faire la part de la chance. Il y a à Paris des jeunes gens qui se cooduisent à merveille parce que l'occasion de se conduire mal n'est jamais venue s'offrir à eux, ou bien parce que, placés dans une certaine ligne, ils la suivent, non par volonté, mais par routine et machinalement, sans se préoccuper de ôe qui se passe autour d'eux, sans le savoir, et, par conséquent, sans lutte. Mais pour quelques-uns, favorisés comme ceux-ci par le hasard ou des circonstances particulières de défense et de protection, combien sont exposés aux combats, combien sont incessamment sollicités et attaqués! Et il est à remarquer que, parmi ces derniers, il faut placer la plupart de ceux qui ont une intelligence supérieure. J'estirae,pour mon comptequ'il n'est pas dans la vie de plus grands périls que ceux auxquels un jeune homme est exposé pendant les quelques années' qu'il passe à Paris pour compléter son instruction.
Au milieu de cette nouvelle vie, Georges éprouva un chagrin violent. Une jeune femme qu'il aimait depuis longtemps et qui lui avait toujours montré une vive affection, s'éloigna subitement de Paris sans le prévenir autrement que par un billet où elle
lui disait -qu'elle partait pour les eaux dans l'espoir de rétablir sa santé altérée par les fatigues d'une vie trop agitée. Elle n'indiquait pas du reste le lieu où elle se rendait et ne parlait pas de son retour. La froideur de eette lettre^ le sans-façon avec lequel on rompait brus* quement et sans motif apparent de vieilles et douces relations, auraient dû ouvrir les yeux au jeune homme sur le chapitre de certaines femmes, comme l'affaire d'Asnières les lui avait ouverts sur celui du jeu et des joueurs; mais Georges était trop cruellement blessé; dans la vie d'isolement et de travail qu'il s'était faite, cette liaison lui tenait trop au cœur pour qu'il pût juger avec sa seule raison ce nouvel événement. Et puis c'était sa première école, et en pareille matière une seule ne suffit pas. Georges courut au domicile de la belle fugitive. Le concierge lui dit qu'en effet la dame était partie, mais qu'il ne savait pas où elle était allée. Il crut devoir ajouter que l'appartement était à louer, et que, le matin même du départ, le tapissier qui avait meublé cet appartement avait repris ses meubles parce qu'on ne les avait pas entièrement payés. D'autres personnes que le jeune homnie conj-ulta ne lui en. apprirent pas davantage. Partout on rit beaucoup de la prétendue maladie, et Anaïs,dit la moins méchante langue, s'ennuyait un peu à Paris depuis votre retour à la vertu, qui vous donnait, disait-elle, des airs de séminariste, et je ne serais pas étonnée qu'elle fût partie pour l'Italie avec un ancien bonnetier retiré qui lui parlait depuis longtemps de
lui nioutror le Vésuve et de lui acheter des mosaïques.» Une autre, une délicieuse blonde, à l'air candide et au ton convaincu, lui offrit sérieusement, moyennant uhe somme ronde de dix mille francs, de visiter toutes les eaux connues de l'Europe et de lui ramener ses amours. El elle ajouta : a Partout où j*irai, je jouerai, et si je gagne nous partagerons! » Malgré sa désolation, Georges jugea qu'il serait plus économique et plus sûr de se renseigner par lui-même. Il écrivit donc aux Pyrénées, à Biarritz, à Pornic, à Grandville, à Dieppe, à Boulogne, h Ostende, à Spa>à Aix, à Ems, à Bade, partout enfin où il supposait que son trésor pouvait s'être réfugié ^ mais ses lettres restèrent sans réponse, on bien les réponses qu'il reçut ne lui apprirent rien. On était alors à la fin de l'été.
Georges était désolé. Vainement quelques amis sincères s'efforçaient de lui démontrer que la rupture de cette liaison ne méritait pas un regret, qu'un jour ou l'autre il l'aurait lui-même provoquée; en proie à une tristesse qu'il ne pouvait, vaincre, il se laissait aller à un découragement profond.
Il ne faut pas trop s'étonner de cette tendresse d'un cœur encore naïf et jeune pour un être indigne. Tous, tant que nous sommes,^ nous avons eu des exemples de ces erreurs sous les yeux. On peut être une âme d'élite, un être intelligent,et se laisser prendre à la glu d'un amour peu avouable, surtout quand on a vingt ans.
Cependant, au bout de quelque temps, la blessure
avait perdu son caractère aigu, et elle commençait à se cicatriser lorsque le jeune homme reçut le billet i]ue voici :
a Mon cher Georges, Anaïs est de retour à Paris, pour quelques jours seulement. Il ne tient qu'à vous de la voir. Il y aura ce soir, après l'Opéra, souper et lansquenet monstre dans le petit salon bleu du restaurant où nous nous réunissions quelquefois au temps de vos folies. Comme vous êtes maintenant un homme rangé, venez seulement pour le souper ; c'est un pique-nique, et vous trouverez quelques anciens amis qui seront enchantés de s'assurer par leurs propres yeux que vous êtes encore de ce monde, d
Ce billet n'était pas signé. L'écriture, que Georges ne reconnut pas, était celle d'une femme.
Le premier mouvement de Georges fut de froisser la lettre et de la jeter; le second,de la ramasser pour la relire. « Je n'irai pas, dit-il tout haut, après avoir longtemps réfléchi. Je ne veux pas me retrouver dans ce monde-là. Cet avis est probablement une plaisanterie, ou bien un piège grossier pour me remettre les cartes aux mains et me pousser à ma perte. Ehl que m'importe après tout qu'elle soit ou non revenue? Je n'ai pour elle que du mépris... » Il se parla ainsi longtemps, comme pour s'encourager à ne pas aller au rendez-vous qu'on lui donnait. En dînant, il comprit cependant à son peu d'appétit qu'il aimait encore cette femme, et il s'avoua tout honteux qu'il
eût été beaucoup plus gai s*il l'avait eue là, à sa table, devant lui. A huit heures, comme il relisait pour la dixième fois peut-être l'écrit anonyme, les mots «après rOpéra » le frappèrent. Elle y est peut-être, se dit-il; allons-y!
Il partit comme un trait, prit un fauteuil d'orchestre, et entra.
Un quart d'heure après, il avait interrogé toutes les loges, fouillé du regard toutes les avant-scènes, examiné toutes les femmes du balcon et de la galerie. Anaïs n'y était pas et elle ne vint pas. On jouait Robert le Diable, et jamais la musique de Meyerbeer n'eut un auditeur plus inattentif et plus indifférent. Au quatrième acte, Georges, persuadé que celle qu'il attendait ne viendrait pas, jugea inutile de prolonger plus longtemps son supplice, d'autant plus qu'il était sur ïe point de se faire une querelle avec ses deux voisins, que son mouvement perpétuel de corps pour lorgner à droite et à gauche, en haut et en bas, avait fini par exaspérer. Greorges sortit donc, et il se sentit invinciblement poussé vers le boulevard. La force qui le conduisait était si impérieuse qu'il se retourna par deux fois,comme pour s'assurer si véritablement deux mains appuyées sur ses épaules ne le gouvernaient pas contre sa volonté.
A partir de ce moment, il ferma son esprit à toute réflexion. Une s'appartenait plus. A peine lui restaitil assez de raison pour comprendre qu'il s'était déclaré vaincu lorsquMI avait ramassé dans les cendres
LES PàÛCHBtmB DE NOTT 139
le fatal billet ; mais ce M comme une lueur qui lui traversa le cerveau.
Arrivé bientôt devant le restaurant qu'on lui avait indiqué, il leva les jeux et reconnut facilement^ aux mouvements de plusieurs garçons dans le petit salon bleu du premier étage, qu'on s'occupait des apprêts du souper. Georges consulta sa montre; il était onze heures. Il alluma un cigare, entra dans le salon d'en basy se plaça à un poste d'observation et se fit servir du madère. Il se fatiguait inutilement les yeux depuis une grande demi-heure à interroger les passants du boulevard, lorsqu'il s'entendit appeler par son nom. Il se retourna, et se vit en présence de deux anciennes connaissances de jeu. L*une était un artiste célèbre, bien connu dans tous les cercles de Paris, l'autre était un ancien lieutenant en retrait d'emploi.
— La fortune soit bénie, dit l'artiste, voilà Georges retrouvé! Je le peins de pied en cap, dans sa robe d'avocat, au moment où il sauve la veuve et l'orphelin, s'il consent à venir avec nous.
— Certainement, il viendra! dit l'ex-offlcier, en tendant une main au jeune homme et en se servant de l'autre un verre de madère qu'il absorba d'un trait.
— Mais, dit Georges, qui, ravi au fond de l'incident, ne voulait pas cependant avoir Tair de céder trop vite, en quel honneur ce brillant souper?
— C'est la baronne de Pontaillac qui nous convie,
dit Tartisle. Elle pend la crémaillère, et elle nous réunit ici pour que nous ne salissions pas ses papiers neufs, sachant qu'on a tout brisé l'autre jour dans rhôtel d'un archi-millionnaire, son voisin... irparaît que les invités avaient môme emporté, en s'en allant^ les arbres du parc. Nous serons traités avec un luxe inouï et des égards, moyennant quinze louis par tête d'homme^ que nous payerons nous-mêmes par galanterie. On pourra battre les garçons et emporter les bouts de bougies. Ceci doit vous décider, ô Georges ! vous qui travaillez tant le soir !
— Ceci me décide ; montons.
Deux minutes après, Georges faisait son entrée dans le petit salon bleu. 11 fut reconnu et acclamé par plusieurs personnes. On l'entoura, on le questionna, puis les groupes se reformèrent et les conversations reprirent leur cours. L'ex-ofûcier fit ajouter un couvert, passa soigneusement la revue des bouteilles que le sommelier disposait par rangs serrés sur une vaste console, en détourna une pour son usage personnel, «t déclara que le sauterne n'était pas moins bon que le madère en guise d'absinthe avant le dîner.
Peu à peu la société se compléta ou à peu près par l'arrivée de quelques dames, et vers une heure, bien que Ton attendît encore deux personnes, on fut d'avis, à l'unanimité, la baronne de Pontaillac entendue, que Ton devait se mettre à table.
La belle, la cruelle, l'insensible, la perfide Anaïs
LES FAUCHEURS DE NUIT Ul
n'avait pas encore paru. Georges avait une oreille dans la rue pour écouter tous les bruits, et un œil dans .Pescalicr pour saisir tout ce qui s'y passait. De l'autre oreille il ne percevait qu'un mélange confus de voix, de cris, de rires, de chocs de cristaux et de porcelaines, et de l'autre œil il voyait une ronde fantastique de plats, de fruits, de fleurs, d'épaules nues et de mâchoires qui grimaçaient. Sa voisine de droite, une charmante petite danseuse, qui avait déjà remarqué son air égaré, en prit sérieusement peur quand elle le vit dévorer les crevettes par douzaines sans les dépouiller.
— Cest pour se donner du jarret, dit à la petite un chroniqueur redouté, fais-en autant !
On était à ce moment du souper où, le premier appétit étant satisfait et bon nombre de bouteilles ayant été bues, les langues commencent à travailler «fi moins autant que les dents, lorsque M"»» Anaïs arriva, accompagnée, non pas du bonnetier retiré dont on avait parlé à Georges, mais d'un comte hollandais fort riche, qui avait habité, l'année précédente, un charmant hôtel de l'avenue Montaigne, et que tojus les habitués du Bois et du balcon des Italiens connaissaient au moins de vue. C'était un grotesque personnage s'il en fut jamais, une de ces figures qu'il suffit de voir une fois pour se les rappeler toute sa vie. Représentez- vous un long corps maigre supportant une grosse tête chauve, ornée d'énormes favoris rouges et de deux mèches de rares cheveux ramenés
Ift2 LES FAUCHEURS DE NUIT
en fourchettes jusqu'au milieu du front; de grands yeux bleu de Chine, un nez large à la base, droit et pointu à son extrémité, une bouche d'un rouge vif, accompagnée de trois fossettes, dont deux creusées dans les chairs rosées et bouffies des joues et la troisième s'ouvrant comme un abîme au milieu du menton, et vous aurez une idée à peu près exacte de cette curiosité vivante, qui rappelait le hanneton par la figure et la sauterelle par les membres. Pour le reste, sauf la rose qu'il portait à la boutonnière de son habit noir, la cravate blanche qu'il ne quittait pas et les gros brillants dont ses doigts étaient enrichis, c'était un homme comme vous et moi. C'était même un homme des plus soignés dans sa toilette. Ses chemises, quoique brodées, étaient des chefs-d'œuvre d'élégance et de goût. Il avait un soin particulier de ses mains, qui étaient très-belles et qu'il montrait avec satisfaction. Enfin, son pied, chaussé de petit§ souliers à boucles d'acier, avait une cambrure de race. Cet homme était évidemment enchanté de sa personne ; tout en lui le disait , il se trouvait merveilleux, et il rétait, en effet. Je ne saurais dire son âge. Peut-être avait-il quarante ans, peut-être cinquante. Ce qui est certain, c'est qu'il posait encore pour le jeune homme.
On comprend qu'un original de celte espèce, tombant, à une heure et demie du matin, au milieu d'une société comme celle qui se trouvait réunie dans le salon du restaurant, dut produire un effet immense.
Quand cette lête parut, il y eut des rires universels, bruyants, féroces. Toutes les fourchettes tombèrent des mains, et les garçons se sauvèrent dans Vantichambre pour ne pas manquer de respect aux nouveaux venus. Au milieu de cetohu-bohu, M™» Anaïs, un peu piquée, vint s'asseoir à la place que lui montrait la baronne de Pontaillac. Quant à son flegmatique ami, il salua courtoisement la société, se débarrassa de son chapeau, promena en souriant son regard autour de la table, se déganta et s'assit.
— Je voudrais bien savoir, ma chère, — dit?il à Anaïs, tout en s'apprêtant à faire honneur au festin, — ce qui, dans votre personne, a pu provoquer ces rires . Yous êtes charmante, et il me semble que votre toilette ne laisse rien à désirer.
— Aussi n'est-ce pas de moi qu'il s'agit, répondit tout haut Auals; on rit parce qiie nous arrivons trop tard et qu'il n'y a peut-être plus rien à manger*
— Tranquillise-toi, dit une voix amie, qui s'emptessa de venir en aide à Anaïs, nous n'en sommes encore qu'aux faisans truffes.
— Voyez donc ses bagues! fit avec admiration la petite danseuse, en s'adressant au chroniqueur, et en montrant du bout de son couteau les doigts du comte.
— Tu prouves que ces brillants seraient bien mieux placés à ton cou?
— Oui, mais il est bien laid 1
1/j4 les faucheurs de nuit
— Vingt millions, ma chère !
— C'est donc un caïmacanT... Comment s'appeilet-il?
— Le comte de... J*ai oublié son nom. Demande-le à Anaïs I
En ce moment, la conversation était générale, et chacun parlait tout haut.
— Silence dans les rangs ! dit Tex-officier, qui commençait à n'avoir plus tout son sang-froid, madame la présidente va parler.
.— Je propose à Thonorable société, dit la baronne de Pontaillac, de prouver au comte de Treptoo que nous lui pardonnons de s'être fait attendre, en buvant à sa santé.
— C'est ça, fit le chroniqueur, c'est le comte de Treptoo, par deux o!
La proposition fut accueillie avec enthousiasme, et le comte se leva, sans doute pour exprimer sa reconnaissance.
— Un instant! dit le peintre, le toast d'abord, les pleurs après!
— A la santé du comte de Treptoo, le modèle des hommes ! dit la baronne d'un ton pénétré.
— C'est une trahison ! cria une voix, tu vas. te faire arracher les yeux par Anaïs, si tu continues !
— N'interrompez pas!
— Ce citoyen vertueux est-il de la garde nationale? demanda le peintre. Je désire faire son portrait pour le prochain Salon.
— A la santé du modèle des hommesl reprit la baronne, h ses beaux chevaux I
— Chevaux ou cheveux?
— Je fends en deux le premier qui interrompt ! hurla Tex-ofûcier... Continue, je suis attendri.
— A sa belle mine, à sa noblesse et à sa galanterie ! ajouta la baronne, en choquant son verre avec ses voisins, exemple que tout le monde imita au milieu des rires.
— Mesdames et messieurs, dit avec un grand sérieux le comte, quand le tumulte se fut un f)eu calmé, je suis touché de cet accueil, qui m'engage à me fixer de nouveau à Paris. Je vais faire bâtir un hôtel, où je vous invite à pareil jour pour l'an prochain. Je désire vous y voir tous et toutes. C'est dans une société comme celle-ci qu'on se fait aux belles manières et qu'on apprend Fart de charmer. Je le sais depuis longtemps, et je n'ai pas manqué de le dire à mes amis de la Haye. Quant à l'idée d'exposer mon portrait, elle me flatte trop pour que je n'en remercie pas le peintre illustre qui l'a conçue. J'irai donc le voir demain dans son atelier, et comme je suppose que nous allons faire tout à l'heure une petite partie, je le prie d'accepter cet à-compte de dix mille francs sur son travail.
M. de Treptoo.tira de la poche de son habit une énorme liasse de billets de banque, compta sans affectation, et de l'air d'un homme qui paye une dette, dix billets de mille francs, les déposa sur un
plat d'argent et dit à un garçon de les remettro à l'artiste.
Cette petite scène inattendue avait ouvert démesurément tous les yeux et clos toutes les bouches. Vut dièse de Tamberlick, tombant sur une foule étonnée, n'est pas d'un effet plus puissant. Il y eut entre les femmes des regards de Taiitre monde, et entre les hommes des ébahissements et des sourires qui demanderaient un volume de commentaires. Anaïs devint pourpre de joie et d'orgueil; la baronne, au contraire, pâlit visiblement ; les autres femmes éprouvèrent des spasmes; Tex-ofûcier pleura pour tout de bon sur les cristaux alignés en bataille devant lui; le chroniqueur pensa que son prochain feuilleton serait une merveille ; un directeur de théâtre vit un sujet de pièce dans l'incident; un auteur y trouva un roman; plusieurs messieurs sentirent le besoin de se lier étroitement avec le comte. Quant au peintre, vexé d'abord parce qu'il pouvait y avoir d'épigrammatique dans les paroles de celui-ci à propos du jeu, il abandonna toute idée de représailles lorsqu'il vit arriver le bienheureux plat d'argent. Un peu décontenancé, il convint qu'il n'avait jamais été si magniflquement traité, même par les rois, et il promit de faire un chef-d'œuvre.
— Il les empoche, le sans cœur! dit la voisine du journalisiÊ).
— Il manque à tous ses devoirs. Moi, je te les aurais donnés^ parole d'honneur!
— Vous!... Donnez-moi donc, en attendant, quatre bonnes lignes pour mes jambes, dans votre prochain feuilleton.
— Ta en auras cinq ! Je dirai qu'on est injuste de ne pas les traiter sur le même pied que celles de la Rosati.
— Ah ! joli I joli!
— Et dire, observa quelqu'un, qu'il y a des voleurs dans Paris et qu'un Hollandais sort la nuit avec plus de cent mille francs dans sa poche I
— Auriez-vous l'intention de l'accompagner ?
— Sans compter les diamants de ses doigts, ajouta la petite blonde, qui revenait volontiers sur ce sujet.
— Le jeu a ses caprices, dit sentencieusement un joueur. Il sera peut-être plus léger quand il sortira d'ici.
— Quelle chance pour une femme d'être l'amie d'un homnae pareil ! En voilà un que je saurais garder si j'étais à la place d'Anaïs !
— Tu le trouves beau, maintenant?
— Non, mais il est distingué, et il ne manque pas d'agrément, quand on le regarde bien.
— Oui, en le regardant jusque dans ses poches. Tu en dirais autant s'il avait huit nez les uns sur les autres, comme le cocher qui m'a conduit ici.
— Musset a traité ce sujcl-là en vers magnifiques. L'argent est tout.
— C'est connu, dit le journaliste. L'argent est tout :
c'est le bonheur, c'est l'amour, c'est la considoration; dans les mains habiles, c'est même l'esprit et la réputation. Mais que voulez-vous faire à cela? Faut-il repousser le capital, comme on dit, quand il se présente parmi nous, sous la forme d'un homme grotesque, ou laid, ou bête? Appelons-le, au contraire, et bénissons-le, quand, dans ses caprices de vanité, entre une sottise qu'il vient de dire et une épigramme qu'on lui décoche, il nous donne, à l'un pour fonder un journal, à l'autre pour peindre un tableau ou pour exécuter une statue... Mais je crois que je prêche et je m'arrête. Trêve de morale au dessert. Ces dames n'en veulent pas, et le seul homme capable de m'écouter avec patience ici et de me comprendre, c'est monsieur (il montrait Georges), qui ferme trop la bouche pour ne pas ouvrir beaucoup les oreilles.
Cette apostrophe, faite d'un ton amical qui rachetait ce qu'elle pouvait avoir d'impertinent dans les mots, rappela Georges à la conscience de lui-même et du lieu où il se trouvait. Jusqu'à l'arrivée du comte et d'Anaïs, sauf quelques distractions qui avaient fait rire ses voisins, il s'était à peu près conduit comme tout le monde. Par moments même, il s'était jeté avec ardeur dans la conversation, et il y avait placé quelques mots heureux; mais depuis l'apparition de la belle fugitive, ses sombres idées prenant décidément le dessus, il avait gardé un silence et une altitude qui commençaient à être remarqués. Soit qu'Anais ne l'eût pas encore vu (ils étaient assez éloignés l'un de l'autre
et placés du même côté de la table), soit, ce qui est plus probable, qu'elle voulût no pas avoir Tair de le connaître, elle ne le regarda pas et ne s'occupa nullement de lui. Georges, persuadé qu'elle l'avait vu, car lui-même l'avait regardée plusieurs fois en se penchant, était confondu de tant d'audace. Son sang bouillait, ses tempes battaient, et ce fut de Tair d'un homme qui s'éveille en sursaut qu'il balbutia, en essayant de rire, quelques mots de réponse au journaliste.
— Regarde Georges, dit à la baronne dePontaillac une de ses amies. Il est désespéré, et je crains une scène pour cette pauvre Anaïs.
Si Georges eût levé les yeux sur celle qui venait de dire ces mots, il aurait eu l'explication du billet anonyme, car il avait vu autrefois cette femme en compagnie du faux étudiant, dans les maisons suspectes où l'un et l'autre allaient jouer.
Le souper s'acheva comme s'achèvent tous les soupers do ce genre, par des rires, des cris, des exclamations, des propos, des motions, de^ discours et des chants qui n'avaient rien d'humain. A trois heures, les fenêtres du salon bleu étaient ouvertes, et les passants attardés faisaient groupe en bas, sur le boulevard, pour prendre leur part de cette joie formidable, dont les éclats perçaient les airs. Un sergent de ville invita poliment le maître de l'établissement à prier sa société d'être plus calme, dans l'intérêt des honnêtes bourgeois qui reposaient. La prière, respectueusement formulée, produisit un effet subit. On passa dans une
pièce voisine pour prendre le café, puis les plus sages partirent; Mais, comme le comte de Treptoo Tavait prévu, des cartes furent bientôt apportées et une table d'écarté se forma. Dans ce déplacement, Georges et Anaïs s'étaient forcément rencontrés et regardés, mais la jeune femme, maîtresse de ses impressions comme un diplomate, n'avait rien fait qui pût la trahir. Pas un regard, pas un mo4, pas un signe qui dît à Georges : a Je sais bien que c'est toi. » Décidément, c'était un parti pris. Georges, complètement éclairé enfin, se trouva honteux du rôle qu'il jouait et il en rougit. Ce mouvement du sang rétablit réquiUbre dans son cerveau, et il se sentit comme transformé. A partir de cet instant, il fut là comme tout le monde ; il se mêla aux conversations et il eut assez d'esprit et de verve pour se faire pardonner son long mutisme. Ce fut alors Anaïs qui se montra piquée. Elle le provoqua par des sourires qu'elle voulut rendre blessants, mais qu'à son tour il eut grand soin de ne pas voir ou de ne pas comprendre.
— Messieurs, dit le comte de Treptoo, il est tard, et je n'ai qu'une heure à vous donner. Si vous voulez faire un bel écarté, je tiens tout le jeu.
On accepta. Le comte remit au jour ses bienheureux billets, tandis que les parieurs se groupaient en face de lui. Il y avait beaucoup d'argent dans les poches, et la partie s'engagea chèrement. Les dames y prirent part en empruntant quelques louis à leurs amis. Le premier mouvement de Georges lorsqu'il vit les cartes
Tenlraîna vers la porte ; mais une réflexion — réflexion déplorable! — le retint, c J'aurais l'air de vouloir l'éviter, » pensa-t-ii, et il resta. Puis, comme chacun s'engageait successivement dans la partie, il se dit qu'il s'était déjà trop sottement singularisé, et il fit comme les autres. Ce ne fut pas cependant sans éprouver une douloureuse impression qu'il se mit de nouveau à une table de jeu. Le souvenir de la scène d' Asnières lui traversa l'esprit, et il se demanda si ce qu'il allait faire n'était pas une mauvaise action, une petite lâcheté. Il se rassura et s'encouragea en se disant qu'après tout il ne toucherait pas aux cartes, qu'il ferait un ou deux coups seulement, pour ne pas avoir i*air de fuir, et qu'il partirait ensuite. Ce n'était pas là jouer, etc.
Le comte de Treptoo venait de passer trois fois, et l'argent se faisait pour la quatrième partie, lorsque Georges s'était approché du jeu. A ce moment, le peintre avait déjà rendu neuf mille francs au comte sur les dix mille qu'il tenait de sa magnificence. G*est dire que les beaux esprits songeaient peu à placer leurs calembours, que le chroniqueur voyait un dénoûment sinistre au bout de son feuilleton si gai, que les femmes étaient indignées, et qu'il y avait, excepté chez le comte et chez Anaïs, au moins un grain de mauvaise humeur dans tous les cerveaux.
— Le jeu est-il fait î demanda M. de Treptoo, en caressant le tas d'or et de billets qu'il avait devant lui.
— Je fais dix louis, dit Georges en déposant les dix louis sur le tapis.
— Je crois que nous allons encore passer, dit Anaïs en riant avec affectation et en s*accoudant sur le dossier de la chaise du comte.
— Madame, dit un joueur plus mécontent ou moins tolérant que les autres, la partie est sérieuse, et nous ne sommes pas ici chez la mère Angora!...
La belle Anaïs devint pourpre de colère. Instinctivement, pour chercher un vengeur peut-être, elle tourna les yeux sur Georges. Celui-ci la regardait le sourire aux lèvres. Lui-môme venait d*être vengé, et il était ravi. M. de Treptoo eut Tair de n'avoir rien entendu; il demanda de nouveau si le jeu était fait, puis il donna les cartes et il retourna le roi.
— Décidément, dit Anaïs r qui tenait au moins à payer d'audace, la chance est aux gros capitaux, comme on dit à la Bourse.
On arriva quatre à quatre. Enfin, l'adversaire du comte fit le cinquième point et gagna la partie. Quand il fallut payer, on s'aperçut qu'il manquait dix . louis du côté des parieurs.
Cette découverte produisit un grand émoi parmi les joueurs. Le jeu fut subitement interrompu, et le comte^ de Treptoo, qui avait commencé ses payements, les suspendit lorsqu'il se vit réclamer une somme plus forte de deux cents francs que celle pour laquelle il croyait être engagé. Ces deux cents francs n'étaient
que bien peu de chose eu égard à Timportance des enjeux; naais les joueurs sont ainsi faits que ceux qui aventurent sans sourciller mille écus sur un coup de cartes, se prendraient quelquefois aux cheveux pour une erreur de cent sous. Cela vient de ce que le jeu obscurcit la raison des plus intelligents et des mieux élevés, et jette ceux qui s'y livrent par habitude dans un état d'irritation et de malaise qui ne leur laisse plus la juste notion des choses. On proposa de remettre à M. de Treptoo les sommes qu'on venait de re« cevoir de lui et de rétablir le jeu, ce qui fut fait. Cette opération constata de nouveau Tabsence des dix louis. D'où provenait Terreur et y avait-il erreur? Était-ce un gros joueur qui s'était trompé dans son compte, ou bien un chevalier d'industrie réclamaitil dix louis qu'il n'avait mis que d'intention? Plusieurs joueurs s'étant engagés pour cette somme, le doute était grand. Parmi ces derniers se trouvait un individu tout à fait inconnu, dont les allures avaient déjà paru suspectes, et que quelques personnes n'hésitèrent pas à accuser tout bas. On commençait à chuchoter en le regardant, lorsque M^e Anaïs, qui rêvait une atroce vengeance, proposa d'expliquer le mystère.
— Je ne suis pas personnellement engagée dans la partie, dit-elle, et je me suis contentée jusqu'ici de regarder le jeu. Si vous voulez vous en rapporter à moi . je vous dirai comment les choses se sont passées et d'oti vient Terreur.
154 tES FÀUCHBORS DE NUIT
On l'engagea vivement à parler, et la personne soupçonnée ne fut pas la dernière qui la pressa de fournir ses explications.
— C'est monsieur, dit-elle, en désignant Georges, qui n'a pas mis les dix louis qu'il croit avoir mis I
Cela fut dit du ton le plus dégagé, le plus convaincu, et accompagné d'un regard dont la victime seule connut l'horrible signification. Ce regard disait : a Je me venge, moi que vous n'avez pas voulu venger tout àTheure! jd
Greorges bondit comme s'il eût voulu se jeter sur la perfide, puis il haussa les épaules et regarda ses voisins en souriant.
— Mais vous vous trompez ! crièrent aussitôt plusieurs voix, Georges a dit tout haut : a Je fais dix louis» et il a déposé la somme sur le tapis; nous l'avons vu!
— Je ne me trompe pas, reprit Anaïs. Monsieur a dit, il est vrai, qu'il faisait deux cents francs, et il a tiré l'argent de son porte-monnaie, mais il a gardé la somme dans ses doigts, et, pendant la partie, cer^ tainementsans y penser, il a remis les dix louis dans la poche de son gilet.
11 y eut parmi les joueurs quelques mouvements d'hésitatio» quand on entendit c«s détails si précis. Nul ne songea toutefois à accuser le jeune homme, dont l'honnêteté ne pouvait être soupçonnée. On crut à une erreur, à un oubli de sa part. Toutefois, l'indi-
vidu suspect y saisissant la balle au bond^ se hâta de dire :
— Eh bien! que monsieur regarde si véritablement il a les dix louis sur lui.
— Et si, en effet, j'ai dix louis dans ma poche, monsieur, que direz-vous? demanda Georges avec une sourde indignation, et en s'approchant de rhomme suspect.
— Je dirai, monsieur, tout ce qu'il vous plaira que je dise pour ne pas vous désobliger, répondit celui-ci en ricanant.
— Eh bien, monsieur, reprit le jeune homme d'un ton impérieux et en tirant dix pièces d'or de la poche gauche de son gilet, il me plaît que vous disiez que j'ai pris quatre cents francs dans mon porte-monnaie, que j'ai placé la moitié de cette somme sur le tapis et gardé l'autre moitié. Il me plaît que vous disiez cela, parce que c'est la vérité.
— Quand on demande des services, on le prend sur un autre ton I Je refuse.
La phrase était à peine finie que la main de Georges tombait sur la figure de son accusateur. Pour éviter une scène encore plus fâcheuse, on se jeta entre les deux hommes. Plusieurs femmes se hâtèrent de partir; quelques autres s'évanouirent; M«« Anaïs seule restait ftroide et contemplait son ouvrage avec une satisfaction visible. Elle pensait sans doute que l'homme suspect, qui avait fait les plus grands
efforts pour se jeter sur son adversaire, et qui paraissait en proie à la plus violente colère, tuerait Georges, et elle se réjouissait d'avance d'une vengeance aussi complète. On ne sait pas assez quel vaste espace peuvent occuper les facultés brutales et les instincts cruels dans un charmant petit cerveau féminin déjà corrompu par l'habitude du vice. Rendez-vous fut pris sur-le-champ pour le matin môme, à neuf heures. L'offensé, comprenant qu'il ne trouverait pas deux personnes, parmi celles qui étaient présentes, qui voulussent lui servir de témoins, s'éloigna enfin, après avoir laissé sa carte aux mains du peintre et de l'exofficier, qui avaient spontanément offert leurs services à Georges, en annonçant qu'il serait, à l'heure convenue, au Carrefour du Cordon, dans le bois de Viroflay. M. de Treptoo, très-ému de cette scène, avait profité avec empressement de la première -éclaircie pour régler ses comptes. Tout le monde fut payé, même l'offensé, qui, malgré sa fureur, n'avait pas dédaigné les dix louis, circonstance qui fut remarquée. Quant à Georges, dont l'explication et l'accent de vérité avaient convaincu tout le monde, il reçut aussi les deux cents francs; mais il déclara n'en pas vouloir profiter, et il les remit aux garçons du restaurant, que le tumulte avait attirés en grand nombre dans le salon. Il est inutile de dire qu'en ne joua plus. M. de Treptoo et Anaïs partirent sans bruit. La baronne de Pontaillac fit aussi ses adieux à la société, en exprimant le regret que sa plantation de crémail-
1ère eût tourné si mal. Enûn,ll ne resta bientôt plus sur le théâtre de révénement que Georges, ses deux témoins, le journaliste et quelques autres hommes^ La carte laissée par Thomme suspect passa de mains en mains. Elle portait un nom que personne ne connaissait et une qualité qui sentait furieusement la fantaisie : a Le major Léontini, au service du gouvernement péruvien. » On tomba d'accord que le susdit major, vrai ou faux, n'avait pu arriver là que sous régide d'une de ces dames, et Ton reprocha à Georges un acte de vivacité qui allait l'obliger de croiser le fer avec un individu qui avait toutes les allures d'un escroc, à moins que le major, craignant les conséquences diverses d'une rencontre sur le terrain, ne jugeât pruSent de ne pas s'arrêter à Viroflay et de continuer sa route jusqu'au Pérou. Cette opinion, exprimée sous forme de plaisanterie par le journaliste, — sur quoi et à quel moment ne plaisantons-nous pas dans notre monde parisien? — fll rapidement son chemin. Chacun fut bientôt convaincu que Georges et ses deux amis ne rencontreraient personne au lieu indiqué.
On se sépara vers quatre heures. Georges reçut de ses témoins les assurances les plus amicales. Tout en causant ils le conduisirent jusque chez lui. L'ex-officier, que l'altercation et la scène de la nuit avaient complètement rétabli dans son bon sens, se montrait désolé d'en être réduit au rôle passif de témoin.
— Je voudrais bien être dans votre peau, dit-il. Jo crois, sans vous faire injure, que jo la défendrais beaucoup mieux que vous ne le ferez vous-même.
On était arrivé à la porte de Georges ; ses deux amis lui donnèrent une cordiale poignée de main et l'on se sépara en se disant t A bientôt I
Georges n'avait jamais eu d'affaire de ce genre. Il se conduisit néanmoins avec l'insouciance d'un cœur éprouvé. Seulement, écrasé par tant d'émotions, il ressentait un impérieux besoin de repos. Il se déshabilla donc à la hâte, en calculant qu'il s'appartenait encore pour trois grandes heures, et il se jeta sur son lit. Bien résolu à ne pas s'engager dans la voie des réflexions tristes qui s'ouvrait toute grande devant lui, il ftivoqua le sommeil, qui répondit à l'appel et lui ferma presque aussitôt les yeux. A sept heures, son ami entra sur la pointe du pied, et s'arrêta émerveillé et douloureusement ému à la fois de le voirsi calme. Georges dormait d'un sommeil d'enfant. Sur son visage, aucun signe ne trahissait une agitation intérieure, a Allons, se dit l'arrivant en déposant sur une table deux fleujrets qu'il avait apportés, donnons-lui encore dix minutes. Il rêve peut-être qu'il se promènç dans le paradis ou bien qu'il vient d'être nommé avocat général. » Quand la grande aiguille de la pendule eut accompli ce court trajet de dix minutes, l'ex-ofïicior posa sa main sur celle de son ami et la serra doucement. Celui-ci ouvrit les yeux et le reconnut.
— Déjà ? dit-il d'un ton de reproche.
- Il est sept heures dix minutes. Allons, debout, mon garçon î Nous allons voir un peu ce que vous savez faire.
Georges se leva.
La première épreuve démontra qu'il était d'une grande faiblesse à Tépée. À peine se fut-il mis en garde, que son témoin s'en aperçut.
— Avec ce talent-là, dit-il, on a toute chance d'être tué, à moins d'un miracle. Vous avez tous les défauts, et il suffît d'en avoir un seul pour être touché. Vous vous mettez en garde de trop près ; vos coups ne sont pas calculés , et vous les redoublez inutile^ ment ; vous restez fendu ,• vous cavez à tout instant, ce qui vous découn'e ; vous tirez dans le fer ; enfin, vous avez de Fépaule et vous manquez de jambes... Si j'étais votre frère, je vous enfermerais à double tour dans cette chambre, je placerais un factionnaire à votre porte, et j'irais dire à ce monsieur Léontini que vous êtes mort d'apoplexie, sauf à lui donner de ma propre main, toutes les satisfactions imaginables.
— Heureusement, vous n'êtes pas mon frère ! dit le jeune homme en riant.
— Tenez , reprit . l'ancien officier avec beaucoup de patience et d'un ton tout à fait paternel, remettons-nous en garde, écoutez-moi et regardezmoi. Il me faudrait six mois pour vous enseigner
la pratique de ce que je vais vous dire ; mais avec de la volonté, on improvise des prodiges. Puisque vous n*êtes pas assez fort pour attaquer, acceptez la défensive. Que votre seule pensée soit donc de parer au moment oh vous tomberez en garde. Que cela ne vous empêche pas de donner l'épée franchement, ainsi, comme je le fais. Si, ce qui me paraît douteux, votre adversaire n'atlaque pas non plus, essayez des faux temps, et si, par impossible, il se couvre encore sans attaquer, passez vous-même au rôle d'assaillant, mais avec prudence, en l'observant et par des attaques simples, comme' celles-ci... coups droits, froissés, croisés... Comprenez-vous?... Dans tous les cas, ne manquez pas de rompre après chaque attaque : votre salut est là. Dans Tattaque, si vous ne pouvez riposter droit ou par élévation du fort au faible, ce qui est toujours préférable, ripostez en dessous ; dégagez vivement si l'on appuie. Enfin, n'oubliez pas que la parade simple est* la meilleure quand on a bien jugé un coup...
La leçon continuait, et il y avait déjà une amélioration sensible dans le jeu de l'élève, au point de vue de la défense, lorsque le second témoin arriva. Il était temps de partir ; Georges acheva de s'habiller à la hâte, et les trois amis descendirent peur se rendre au chemin de fer de Versailles. Dix minutes après, la voiture qui les conduisait entrait dans la cour du chemin de fer. A tout hasard^* le peintre avait apporté des pistolets ; l'ex-ofûcier tenait les épées sous
son manteau. Quand on arriva à Viroflay, Georges et ses témoins s'arrêtèrent un instant avant de se diriger vers le bois, où la rencontre devait avoir lieu, pour voir les personnes qui descendaient du train. Parmi ces personnes, on ne reconnut pas le major péruvien, ce qui confirma les témoins dans Tidée que Tennemi avait jugé prudent de ne pas accepter la rencontre. L'on se mit en route néanmoins, et on eut bientôt traversé le petit vallon qui sépare la station du bois et au fond duquel se trouve le village. A dix minutes de Viroflay, le bois est coupé par la route pavée de Versailles. Quand les trois amis arrivèrent sur ce point, ils se virent subitement en présence d'un coupé qui stationnait. La sueur dont le cheval était encore couvert prouvait que la voiture était arrivée depuis peu d'instants. Le cocher, interrogé, répondit qu'il venait d'arriver en effet et qu'il avait conduit trois messieurs. Il ajouta qu'il se doutait bien qu'il s'agissait d'une affaire d'honneur, car ces messieurs avaient des armes. Le doute n'était plus permis, et les choses prenaient une tournure tout à fait sérieuse. Le cocher ajouta que ces trois personnes s'étaient engagées dans l'allée du Mé, celle qui conduit précisément au carrefour du Cordon de Viroflay, et il dit qu'il s'était arrêté là parce que la barrière était fermée au cadenas. Devant ces détails, Georges insista pour qu'on précipitât la marche, d'autant plus qu'il était d^jà neuf heures et quelques minutes. Enfin, on arriva au carrefour et l'on s'y
trouva six. La première personne que Georges reconnut fut son ancien ami, le faux étudiant. C'était un des témoins de son adversaire 1 Georges se rappela alors les sourdes menaces de cet être abject pendant la déplorable scène d'Asnières, et il rougit d'indignation. Il se contint cependant, dans la crainte qu'on ne pensât qu'il voulait éviter de se battre, et il se tint à réoart et la tête tournée, pendant que les témoins réglaient les conditions du combat. Quant à l'étudiant, il avait jeté sur son ancienne victime un regard qui avait été comme un premier coup d'épée.
Les conditions du combat furent réglées en quelques minutes. Le major Léontini, ayant été frappé, avait le choix des armes, et il choisissait Tépée.
Dès le premier engagement, il fut aisé de voir que le major était d'une grande force et qu'il avait une supériorité inappréciable sur son adversaire. Trèsalarmé, Tex-officier s'était vivement rapproché des combattants, et n'attendait qu'une occasion, un prétexte pour relever les fers et sauver la vie de son malheureux ami. Celui-ci, réduit à la défensive, prouvait qu'il se rappelait les conseils qui lui avaient été donnés une heure auparavant; mais ii n'avait ni assez de pratique, ni assez de sûreté, même dans c€ rôle passif, pour pouvoir s'y enfermer longtemps. Le major, comprenant tous les avantages de sa position et voulant une vengeance complète, attendit patiemment, en homme qui n'a rien à craindre, le
moment de frapper à coup sûr, et quand ce moment se fut présenté, son épée, rapide comme la pensée dont elle était féclair visible, se plongea dans le flanc de son adversaire, qui s'affaissa aussitôt sur le sol en étendant les bras et en vomissant des flots de sang.
EIPUCATIONS iÎDl FIANTES
Le premier mouvemem de Tofficier et du pemtro fut de se jeter sur le corps du malheureux blessé pour s'assurer s'il vivait encore; celui de Léontini et de ses deux témoins avait été^ au contraire, de fuir. Ce départ précipité et odieux ne fut remarqué que lorsque l'ancien lieutenant, expert en pareilles a^ffaires, releva la tête pour demander de l'aide, après avoir senti sous sa main battre le coeur de son ami. En percevant ces légers tressaillements, qu'un médecin n'eût pas constatés sans une attention mlnu* tieuse, il s'était dit que peut-être on pouvait sauver le jeune homme; mais il n'y avait pas une minute i
perdre, et il fallait avant tout rafraîchir le visage du blessé, lui mouiller les tempes et les mains. Les deux amis se trouvèrent un instant fort embarrassés. La victime, étendue sur le gazon, semblait prête à exhaler son dernier soupir, et le sang s'échappait à flots de sa blessure. Le peintre eut l'idée d'appeler, mais aucune voix ne lui répondit. Enfin, un garde traversa une des allées qui aboutissaient au carrefour, il entendit les cris, il vit deux hommes qui lui faisaient des gestes 'désespérés, et il arriva au pas de course. Le tableau qui frappa ses yeux ne lui dit que trop éloquemment ce qui venait de se passer. Sans perdre un temps précieux à d'inutiles questions, il dit au peintre de le suivre, tandis que l'autre témoin maintiendrait la tête du blessé à une certaine élévation du sol, pour qu'il n'étouflfât pas. Dix minutes après, le garde et le peintre revenaient, portant l'un un matelas, l'autre une planche convenablement longue et large pour l'objet auquel on allait l'appliquer. On plaça le matelas sur la planche, puis, avec des précautions infinies, on souleva le blessé et on le fit glisser plutôt qu'on ne le déposa sur le matelas. c( Nous allons conduire ce pauvre Jeune homme chez r.ioi, dit le garde, et comme j'ai déjà envoyé ma pelile chercher le médecin de Viroflay, nous saurons b entôt s'il y a chance de le sauver. » On se mit alors on devoir de transporter le précieux fardeau, opéralion qui fut lente et pénible, car il fallait descendre sur l'herbe glissante iftie pente assez rapide pour
arriver jusqu'à la petite maison du garde, qui se trouvait à deux portées de fusil de là, auprès de la fontaine des Nouettes. Enfln on arriva, et Ton put installer Georges sur un lit convenable. La femme du garde, pleine de compassion et de bonté, courut à la fontaine et revint avec un grand vase plein d'une eau glacée. On fit aussitôt des compresses que Ton appliqua sur la tête du blessé. Ces premiers soins le ranimèrent un peu : le pouls devint plus sensible et le visage parut moins livide. On essayait, mais inutilement, de lui faire avaler quelques gouttes d'eau sucrée, lorsque le médecin arriva à cheval, ayant en croupe la petite fille qui était allée le chercher. Le docteur regarda la plaie et fit un geste douloureux quand il reconnut que la blessure traversait le corps de part en part; il approcha son oreille de la poitrine du patient, interrogea le pouls, écouta avec une attention grave les bruits sinistres et mystérieux d'une respiration qui n'avait plus rien de régulier et qui pouvait s'éteindre tout à fait d'un moment à l'autre. Après qu'il eut adressé quelques questions aux témoins, son parti fut pris : « Je n'ai aucun espoir, messieurs, dit-il; on ne revient guère de ces blessures-là.,. Il faudrait un miracle. Pour le moment, il n'y a qu'à le saigner. Nous verrons après. » Une large saignée fut donc pratiquée, et le blessé parut un peu mieux; il murmura quelques vagues paroles, sa respiration était moins pénible; enfin il 8'assoupit après avoir pris 'quelques gouttes d'une
LES l'AUGHEURS DE NUIT 167
potion calmante. Le médecin ne retourna à Viroflay que dans l'après-midi; il promit de revenir le soir, laissa une note très-détaillée sur ce qu'il convenait de faire jusqu'à son retour, et témoigna le très-vif désir, vu la gravité du cas, d'être assisté d'un de ses confrères de Paris.
Le soir, il y avait deux médecins au chevet du patient , celui de Viroflay et un de nos premiers docteurs que le peintre était allé chercher.
Malgré les soins dont le blessé fut entouré, les sinistres prévisions fte furent que trop justifiées. Dès le matin du deuxième jour, une fièvre terrible se déclara; des symptômes, trop certains pour un œil exercé, accusèrent de graves désordres, déterminés dans la poitrine par le coup qui l'avait traversée; des vomissements bilieux, un hoquet fréquent, réduisirent en quelques heures le malade à l'extrémité, et il mourut, en effet, dans la nuit suivante, au milieu d'atroces souffrances.
L'ex-ofilcier se montra désolé de la triste issue de cette affaire, quoiqu'il l'eût prévue. Il se mit aussitôt en devoir de rencontrer le major Léontini, pour le provoquer et l'obliger à se battre de nouveau, cette fois avec un adversaire sérieux. Mais toutes ses recherches furent inutiles. On apprit , quelques jours après, que le major et ses deux témoins étaient passés en Belgique, puis en Angleterre. Une instruolion'criminelle fut commencée. Elle aboutit à une ordonnance de non-lieu; mais elle eut pour effet de
mettre au grand jour certains mystères dont la connaissance aurait été un étemel remords pour la victime, si elle eût survécu à sa blessure.
Georges s'était battu avec un grec, il avait été tué par un escroc, et c'était bien moins pour se soustraire aux conséquences directes du duel que pour éviter d'avoir avec la justice des démêlés sur certains actes de sa vie, que Léontini s'était enfui si précipitamment.
En consultant, à la préfecture de police, le dossier du prétendu Péruvien , on y trouva les indications suivantes, qui furent réunies pour le juge d'instruction :
a LéonRibes, dit Léontini, né à Draguignan (Var). Fils d'un colporteur condamné plusieurs fois pour vol. A d'abord été musicien ambulant, puis saltimbanque faiseur de tours, et enfin valet de chambre. En 1847, il est entré, en cette dernière qualité, à Nice, au service d'un Anglais, qu'il a suivi à Rome et qu'il a quitté subitement. Après cette disparition, l'Anglais s'est aperçu qu'une somme importante lui avait été soustraite. Plus tard , Léontini , convaincu de vol au jeu dans un cercle de Florence, où il était parvenu à se faire présenter, a été expulsé de la Toscane. Il a couru les villes d'eaux, menant partout une existence douteuse et faisant de nombreuses dupes. Il est à Paris depuis plus d'un an. Le jour il fréquente les salles d'armes, et le soir les lieux où l'on joue.. C'est h Paris qu'il a pris le titre de major au service du
gouvernement péruvien, bien qu'il n'ait jamais été militaire et qu'il n'ait pas quitté l'Europe. Il paraît connaître les maisons surveillées et ne s'expose pas à y être pris. Il préfère les parties montées, qui échappent plus facilement à l'œil de la police. Il est de plusieurs cercles, et dans tous ceux où il va, de fréquentes contestations s'élèvent lorsqu'il faut payer les joueurs. Un de ses moyens consiste à réclamer des sommes qu'il n'a pas engagées.
» Il est très-fort sur l'escrime et on le redoute. Trèsrépandu dans le monde des femmes légères, il paraît s'en être associé plusieurs, de celles qui excitent les jeunes gens et les étrangers à jouer, sous prétexte de dîner ou de souper dans un restaurant. Il est surveillé de près, et on n'attend qu'une occasion pour mettre la main sur cet homme dangereux. »
Le dossier du faux étudiant, digne témoin du major Léontini, ne valait guère mieux. Il mentionnait, entre autres circonstances, l'arrestation d' Asnières, qui avait valu à l'ancien camarade de Georges un emprisonnement de six semaines pour fait d'association dans le tripot de la mère Angora.
On comprend qu'en présence de ces révélations l'ex-officier abandonna ses recherches, bien sûr qu'il n'aurait jamais plus en face, à Paris du moins, l'homme qu'il voulait provoquer. Et puis l'on ne se bat pas avec un homme pareil : on se contente de le désigner à un sergent de ville, qui le met en lieu sûr. Que n'avait-il connu ces particularités avant lé duel!
Georges vivrait encore ! 11 comprenait maintenant rinsistance de Léontini pour que, contrairement à tous les usages, la rencontre eût lieu le matin même. Son passé ne lui permettait pas de rester là où un tumulte se faisait autour de lui. Pour des causes à lui connues, il avait une invincible horreur du bruit et do la lumière. Ce que l'officier comprenait moins, c'était que Léontini n'eût pas évité le duel et qu'il se fût exposé, non pas aux coups de son adversaire (il n'avait que trop prouvé qu'il pouvait se défendre), mais aux conséquences d'une arrestation qui devait infailliblement mettre sa vie au grand jour. Voici l'explication de celte singularité. La belle, la tendre, la délicate Anaïs n*était pas une étrangère pour Léontini, et c'est par elle qu'il avait pu assister au souper suivi de la partie orageuse que j'ai racontée.
Le lien qui les rapprochait était d'autant plus solide qu'Ânaïs devait à Léontini la connaissance du comte de Treptoo : il le lui avait désigné comme un beau million à dévorer rapidement en s'y prenant avec précaution et en flattant ses goûts. Léontini n'avait jamais parlé au riche Hollandais, mais il l'avait vu jouer des piles d'or à Bade, et il comptait exploiter à Paris la passion du comte, en s'abrilant derrière un tiers. Ceci s'était passé avant le départ d*Anaïs pour le voyage qui rompit si brusquement sa liaison avec Georges. A son retour, la jeune femme avait appris les démarches que celui-ci avait faites pour la rencontrer, ou tout au moins pour savoir ce qu'elle
était devenue. Touchée, autant qu'une femme comme elle pouvait l'ôtre, de cette preuve de constance et d'amoiir, elle conçut le dessein de se retrouver au moins un instant avec lui pour juger par elle-même de l'impression qu'elle produirait sur ce cœur encore naïf. Elle pria le faux étudiant, qu'elle connaissait depuis longtemps, et qui était tout fraîchement sorti de prison, de s'informer si Georges n'avait pas changé de domicile et s'il était alors à Paris. Quand elle eut ces renseignements, elle fît écrire au jeune homme par la baronne de Pontaillac le billet anonyme qui conduisit Georges, après la lutte qu'on a vue, au souper du boulevard et qui fut la cause première de sa mort. On doit croire qu'Anaïs, avec cette faculté particulière qu'ont toutes les femmes, même les plus innocentes, de voir sans regarder, sut lire dans l'attitude du jeune homme, dans son silence et plus tard dans son indifférence affectée, tout ce qui se passait en lui. Ce qui est certain, c'est qu'elle comptait de son côté sur une avance, et qu'à partir du moment où elle fut convaincue que Georges ne lui parlerait pas, même des yeux, et où elle-même chercha à l'irriter par ses sourires railleurs, elle eût voulu pouvoir lui être ouvertement désagréable. On a vu que le faux étudiant n'était pas de la réunion. C'est qu'Anaïs, qui l'avait entendu dire beaucoup de mal de Georges, l'avait engagé à n'y pas venir, pour être plus sûre que ce dernier resterait au souper. Déjà elle était donc dans ces dispositions mauvaises quand on passa au
second salon, où eut lieu la partie d'écarté que j'ai racontée. Un moment, on le sait, elle tourna les yeux vers son ancien amant, comme pour implorer son appui : ce fut lorsque, se mêlant étourdimentdujeu, elle s'attira un propos blessant. Mais l'indifférencô de celui-ci emplit de fiel le cœur de la jeune femme. A partir de cet incident, elle se promit de.se venger, et l'occasion, comme on l'a vu, s'en présenta presque aussitôt. Ânais n'ignorait pas que les dix louis qui manquaient au jeu, cause de l'altercation et de la scène violente, n'avaient pas été mis par Léontini. Cette circonstance lui parut faite tout exprès pour seconder ses desseins secrets, et elle accusa effrontément Georges. Mais en môme .temps qu'elle exécutait cette idée diabolique, elle faisait comprendre par ses regards à Léontini qu'il devait pousser les choses jusqu'au bout, et, après le soufflet, elle sut lui dire tout bas qu'il fallait le tuer. EnOn, pour dernier éclaircissement, il convient d'ajouter que Léontini qui, malgré sa force sur les armes, ne se souciait pas d'appeler par un duel l'attention de la justice sur son indigne personne, s'était rendu chez Anaïs en sortant du restaurant, et que celle-ci ne l'avait décidé à se battre qu'en menaçant de dénoncer ses actes coupables et en promettant de lui donner le lendemain une forte somme pour passer à l'étranger. Le malin, vers onze heures, quand Léontini s'était présenté chez sa complice pour lui apprendre que tout était fini et lui réclamer le prix
du sang versé, elle recula d*horreur, sonna ses gens et le fit mettre à la porte. Elle lui aurait dit volontiers:
Tais-toi, perflde I
Va faire chez les Grecs admirer ta fureur l Va : je la désavoue, et tu me fais horreur. Barbare, qu'as-tu fait ?...
Léontini n'osa pas protester : il n'en avait pas le temps!
Ces explications étaient nécessaires, et je ne les ai pas assombries à plaisir. Dans ce Paris, où Ton demande si peu à ses relations, où l'on donne la main à des gens dont on ne sait pas le nom, on est exposé trop souvent à se trouver en société suspecte. Dans la phalange innommée dont il s'agit ici, on est sûr de coudoyer tout ce qu'il y a de pire sous l'habit noir et sous la robe de guipure. Si Ton pouvait faire passer ces âmes dans un stéréoscope, on serait épouvanté de la laideur de quelques-unes. Balzac avait entrevu ce monde, cette écume dorée de notre société parisienne, et il en avait tiré quelques types qu'il avait disséqués de sa main sûre et étudiés de son œil profond. On a reproché à Balzac d'avoir écouté trop complaisamment son imagination et d'avoir inventé. Chacun de nous peut apprécier la valeur de ce reproche. Nous avons tous nos mystérieux
17ft LES FAUCHEURS DE NUIT
que nous ne saluons pas et que nous voyons saluer par de fort honnêtes gens qui ne se doutent guère à qui ils ôtent leur chapeau : habitués du boulovard qui vivent de petites infamies jusqu'au jour où l'œil vigilant de l'autorité les saisit les mains dans le sac ; femmes jeunes et belles dont le cerveau délicat dérouterait le diable lui-même, s'il voulait en faire Fanalyse. Ces gens-là existent en chair et en os, c'est sûr ; et la preuve qu'ils existent, c^est que nous en voyons de temps en temps figurer d'assez beaux échantillons, ornés de tous leurs accessoires^ dans la Gazette' des Tribunaux. Balzac n'a donc ni inventé, ni amplifié. Il est même resté au-dessous de la réalité, parce que la matière est inépuisable, variée à l'infini, et que la plussolide plume au service de la plus belle intelligence s'userait jusqu'aux barbes avant d'avoir épuisé tout ce qu'il y a à dire au nom de la morale sur un sujet pareil.
Quoi de plus étonnant et de plus émouvant quelquefois que la réalité toute nue î Consultez les annales de la cour d'assises ou simplement celles de la police correctionnelle.