‹ Les faucheurs de nuitChapitre 5 sur 11 · LE CHAPITRE DBS FÉTICHES · texte numérisé non relu

LE CHAPITRE DBS FÉTICHES

On a beaucoup écrit sur la manie des joueurs. C'est que le sujet est inépuisable et intéressant au double point de vue de l'observation et de l'étude du cœur humain. Tout homme qui joue depuis quelque temps, sauf de très-rares exceptions, tourne à la manie, et, chose curieuse 1 ce ne sont pas les joueurs les moins distingués par leur esprit ou leur éducation qui se livrent au fétichisme avec le plus d'ardeur. Dans ce Paris si intelligent, il n'est guère de cercle où ne se passent tous les soirs quelques scènes que l'on pourrait croire empruntées aux annales de Charetiton ou de Bicôtre. C'est qu'en effet, une réunion de joueurs, quand les cerveaux sont échauffés par les émotions

du gain et de la perte, n'est plus guère qu'une réunion de fous, les uns calmes et concentrés, les autres exaspérés et violents. Ce que deviennent la dignité humaine et la raison dans ces moments de fièvre, nul n'y songe. De toutes les passions, la passion du jeu est celle qui rapproche le plus l'homme de la brute. Elle le rend cruel et faible : sa cruauté se trahit par la brutalité de son langage; sa faiblesse, par certaines manies qui ne sont, en réalité, qu'un appel à des puissances imaginaires et occultes. G*est le fétichisme.

J*ouvre un dictionnaire et j'y lis : et Fétichisme, ou adoration des fétiches, c'est-à-dire des objets vivants ou inanimés de la nature. Celte religion, la plus grossière de toutes, est en usage, avec une foule de nuances, chez les peuples du centre de l'Afrique, de plusieurs contrées de l'Asie et de l'Amérique, de la Nouvelle-Hollande, de la Terre de Diémen et de la Polynésie. » Voilà à quels êtres de l'échelle humaine la plupart des joueurs donnent la main !

Entrez dans une salle de jeu dont le personnel est nombreux, au moment où une partie est engagée, et regardez attentivement ce qui s'y passe. Pour peu que vous ayez le don de l'observation, tout un monde inconnu, mystérieux , va se révéler à vous. Autant de joueurs, autant de manies. Chacun a son petit dieu qu'il invoque tout bas, son fétiche et sa façon particulière de l'adorer. La superstition varie à l'infini dans ses formes; mais, au fond, elle a le

même objet pour tous : gagner l'argent d'aulrui, faire tourner à son proût un coup engagé. Les joueurs qui sont persuadés que la volonté agit directement sur les cartes sont nombreux. Se dispensant de tout intermédiaire matériel , ils se bornent à vouloir ardemment que le jeu tourne à leur profit; ils procèdent à la façon du magnétiseur qui veut produire un effet, et, par leur simple volonté, ils s'efforcent d'amener sous le doigt du banquier la carte qu'il leur faut pour gagner le coup. Il leur arrive souvent, cela va sans dire, d'être cruellement ébranlés dans leur foi ; mais comme la chance a des caprices bizarres, ils retrempent incessamment leur croyance dans l'ivresse des cx)ups heureux. Cette confiance dans la puissance de la volonté survit souvent à leur ruine. Entre cette variété du joueur et celle qui pratique ouvertement le culte des fétiches, il y a les joueurs qui cherchent à influencer le jeu en parlant d'une certaine façon , en demandant ou en proposant des cartes sur un certain ton, en s'exprimant avec une lenteur ou une précipitation affectées. Ces joueurslà seraient dangereux s'ils n'étaient promptement connus. Il y a autant de calcul que de manie dans leur procédé. Parler avec lenteur, c'est quelquefois se réserver .le moyen de lire le jeu de son adversaire dans ses yeux ; en demandant des caries avec précipitation, ou en affectant d'hésiter, on peut faire concevoir sur son propre jeu une impression fausse dont on profilera. Inutile de dire que ces petites manœu-

vres n'abusent que les joueurs naïfs et inexpérimentés.

Voici un joueur moins dissimulé dans ses pratiques. Sa manie consiste à relever son jeu lentement, avec méthode. Il devient furieux si son voisin touche à ses cartes, même pour les lui faire passer, et dès lors il est bien convaincu qu'il va perdre le coup. Cet autre, groupe en pyramides fragiles tout l'argent qui est devant lui, et si les cartes qu'on lui envoie tombent sur l'édifice sans l'endommager, c'est que la chance va sourire à l'heureux architecte. En voici un autre qui ne souffrirait pas que ses pièces d'or ou d'argent se présentassent sous un autre côté que la face, et il s'applique consciencieusement à les retourner dans le sens voulu. C'est évidemment un esprit rangé. Mais que dire de celui-ci qui veut, au contraire, que toutes ses pièces montrent le revers, et de cet autre dont l'or, l'argent et les billets de banque forment un tas désordonné, qui s'accroît ou se réduit selon les chances du jeu, mais qui n'est jamais ni trié ni compté? Il en est qui s'attachent à n'avoir qu'une faible somme devant eux, composée d'un nombre pair ou impair de pièces : tout ce qui est en dehors des conditions voulues rentre dans leur gousset, chargé, par contre, de fournir les différences et de maintenir l'équilibre. Il en est aussi qui, ne laissant figurer devant eux qu'une partie de leur bénéfice, empochent religieusement l'autre partie à tous les coups heureux. Ceux-ci rentrent dans la catégorie

des étouffeurs, c'est-à-dire de ceux qui n'avouent jamais le chiffre exact de leur bénéfice et disent qu'ils ont gagné quinze louis quand ils sont en gain do mille écus. On les redoute et on les déteste. Ce sont les joueurs les plus secs et les plus rigides. Véritables pompes aspirantes, ils absorbent toujours et ne répandent au dehors que ce qui semble s'échapper de leurs fissures. Regardez maintenant ce joueur. Cest un esprit distingué, un homme connu. Lui aussi a sa manie , et cette manie consiste à maintenir ce louis sur la coulure du tapis. Si, par un incident quelconque, la pièce est dérangée, l'homme se plaint amèrement, se lève et quitte le jeu. Son voisin arrête au passage tout l'argent frappé à l'effigie de Louis- Philippe^ tandis que cet autre fait collection des pièces de la première république. Et maintenant, voici le fétichisme dans ce qu'il a de plus étrange et de plus grotesque. Sur le lapis, devant plusieurs joueurs, sont des objets qui, en apparence, n'ont aucun rapport avec le jeu, et qui cependant, dans l'esprit de leurs possesseurs, se rattachent intimement aux chances de la partie : ce sont des clefs, des papiers ouverts ou plies, des couteaux^ des canifs, des boutons, des pièces étrangères, des sous percés, un bout de corde, un crayon, un poignard, une bague, tous les objets enfin qui peuvent entrer dans une poche et sur lesquels l'esprit d'un maniaque peut s'arrêter.

N'avais-jc pas raison tout à l'hernie quand je parlais de Charenton et de Bicêtre î Et qu'on ne s'y trompe

pas, ce culte burlesque est très-sérieusement pratiqué ; il a Tattrait du merveilleux ; on en rit, mais on ne le renie pas, et il est tel joueur qui, sur un coup important, ne se dessaisirait pas de son fétiche pour la moitié de la somme qu'il espère gagner. Le culte dure autant que la bonne chance, et lès fétiches se succèdent rapidement dans les mains des joueurs malheureux ; mais il en est aussi dont le règne est d'une certaine durée ; ils sont enviés.

Qui n'a pas été témoin de ces aberrations ne peut y croire. A Paris elles paraissent moins admissibles qu'ailleurs, et c'est là cependant qu'elles s'épanouissent dans tout leur éclat et qu'on peut le mieux les étudier. L'esprit de superstition est particulier au joueur comme à tous les coureurs d'aventures. En s'engageant sur cette mer inconnue du tapis vert, il éprouve, comme le navigateur après les premières épreuves, le besoin de croire à quelque chose. Le marin, dont le but est noble, croit à Dieu ; le joueur, dont le but est vil, ne porte pas son regard si haut : sachant bien qu'il ne pourrait intéresser la Providence à ses projets sur la bourse du prochain, il se fait un petit dieu du premier objet qui lui tombe sous la main. C'est un dieu qu'il prend à l'essai, qu'il invoque et qu'il adore plus ou moins longtemps. Cette disposition particulière do l'esprit du joueur peut le pousser à des excentricités vraiment incroyables. Elle se traduit par des actes d'autant plus singuliers que l'imagination du sujet, — on peut se servir de ce mot, car il s'agit

presque de médçcine ici, — est plus féconde et plus vive. On a raconté Thistoire d'un certain cloporte enferiïié dans un tuyau de plume et placé pendant six mois par un joueur heureux sur la table du cercle oh il jouait. Le fait n'a pas été inventé, i{ a eu de nombreux témoinsj et, chose curieuse, le joueur dont il s'agit était un garçon intelligent. Avec son affieux petit animal il gagna en six mois, au baccarat, une vingtaine de mille francs qu'il reperdit en quinze jours : le fétiche deshonoré, que toute la société folle avait admiré et envié si longtemps, fut honteusement jeté par la fenêtre. Que de petits dieux bizarres sont ainsi tombés des mains des joueurs dans la rue après avoir reçu leurs adorations !

Chez le joueur malheureux, comme chez le malade, la crédulité n*a pas de bornes. Il est peu de folies qu'on ne puisse faire exécuter à un joueur qui perd, en lui affirmant qu'elles le feront gagner. Il quittera la partie pour changer de gilet, de cravate ou d'habit; il se lèvera pour déplacer une chaise, ouvrir ou fermer une porte ; il suspendra son jeu à une certaine heure pour le reprendre à une autre. Il en est qui se précipiteraient dans la Seine au mois de décembre, dans l'espoir de faire changer la veine qui les poursuit. L'aventure du municipal à cheval, placé comme fétiche à la porte d'un joueur maltraité par la chance, est restée dans les annales de nos cercles. Le brave troupier qui se croyait là pour faire honneur aux invités de quelque ^^nnL s'étonnait fort du silence do

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la rue et de la maison, lorsque surviat, vers une heure 4u matin, la triste victime du tapis verl. Comaie les autres soirs, et malgré la puissance du fétiche, le joueur avait beaiKM)up perdu. Il sonne ; on n'ouvre pas. Il sonne de nouveau ; rien ne bouge dans la loge du cerWare endormi, et la porte est inexorable. Impatienté, exaspéré, aigri surtout par les pertes qu'il vient de faire, le locataire brise un carreau avec sa canne pour réveiller le portier. Ici, le municipal, jusqu'alors simple spectateur de la scène nocturne, croit qu'il est de son devoir d'intervenir, h se baisse, saisit le perturbateur au collet, le hisse sur sou cheval, et flle au grand trot vers son quartier, ravi d'avoir un prétexte décent pour rompre une faction qui Tennuyait. et Mais, malheureux, criait le joueur en essayant de se dégager, c'est pour moi que vous étiez ïk l c'est moi qui donne la soirée I c'est moi qui...

— Très bien ! très iHen ! répondait le municipal sans modérer l'allure de sa bête, nous nous expliquerons au poste. » Au poste, «m s'expliqua en effet; mais, malgré l'explication, le joueur acheva la nuit sur un lit de camp, et il falhit, — ô comble d'humiliation !

— que son portier vînt le réclamer le lendwaaain pour qu'on le rendît à la liberté. Je ne crws pas qu'on ait jamais renouvelé cet essai du factionnaire fétiche, quoiqu'il ait eu, comme on vient de le voir, un succès inattendu. Le joueur fut-il corrigé? Je n'ose l'affirmer.

Beaucoup de joueurs, qui se montrent très-sévères

pour les manies des autres, sont eux-m^nes, quel* quefois à leur issu, coupables des mômes faiblesses. Nous avous tous vu des joueurs quitter une table de jeu parce que certains visages, qu'ils supposaient ccmtrairesÀ leur bonne chance, venaient de s'y montrer. Celui qui joue ainsi le rôle de jettatare est souvent un honnête bourgeois bien inoffensif, dont tout le tort est d'avoôr différé d'opinion avec celui qui le fuît sur une question de cuisine ou de politique. Il y a aussi les gens nerveux, — cetle variété de l'espèce est trèscommune^ — qui ne peuvent souflHr les curieux autour du i^Âs vert, et qui sont véritablement malheureux si on se tient debout derrière leur chaise. Ces spectateurs ambulants et désintéressés, toujours nombreux partout oîi Ton .joue, ont reçu des joueurs te surnom expressif et imagé de comètes. La conaète fait le désespoir des perdants irritables, qui n'hésitent pas quelquefois à l*lnterpeller tout haut ^ è^ la rendre responsable de leur perte. €'est à ce moment que l'astre chevelu disparaît dans la profondeur d^ salons , pour se montrer sur un autre point de l'horixcm, c'est à dire de l'appartement.

Dans un cercle où se trouvent quelques-«ns des plus grands noms de la nouvelle société parisienno, on m'a montré un superbe type de maniaque. C'est le maniaque digne. Sa faiblesse, qu'il n'avoue pas, que tout le ncKmde connaît, et dont personne ne lui parle^ ne oen^romet jamais son caractke, et ne nuit

nullement à sa considération. Il est vrai qu'il est assez riche pour perdre vingt fortunes, sans voir, comme on dit, le fond de sa caisse. C'est un homme fort aimable, d'un grand sens et très-spirituel causeur. U a fait tant d'affaires, il a manipulé tant de millions, qu'on attache un grand prix à ses conseils. Il ne se forme pas à Paris une société industrielle sérieuse et honnête qui ne souhaite de le compter parmi ses administrateurs. Eh bien Me financier est joueur, joueur comme les caries; mais joueur noble et calme comme le serait la Fortune elle-même, si elle s'avisait un jour de venir s'asseoir en personne à une table d'écarté. La manie du richard en question consiste à quitter ia table de jeu quand la chance lui est par trop défavorable, à se faîre donner son chapeau et à descendre. Arrivé sur le trottoir, il s'arrête, regarde sa montre, met ses gants, semble se consulter un instant, et... remonte. De retour dans les salons, il se comporte comme s'il n'y avait pas paru depuis la veille ; il va à ses amis qu'il vient de quitter, leur souhaite le bonsoir, leur prend la main et s'informe de leur santé; puis, sa toui*née faite, — une sorte de rafraîchissement moral , — il saisit la première occasion qui se présente de rentrer au jeu, et s'y établit avec toutes les apparences d'un homme qui n'a pas joué depuis vingt-quatre heures au moins. Cette manie, que chacun respecte, lui réussit quelquefois, car on cite une année où il ne perdit que quatre-vingt mille francs. Il est juste de dire qu'il ne joue que

récarlé, et qu'il fait beaucoup moins bien un écart qu'un plan de société industrielle.

Beaucoup de joueurs, qui ont assez d'autorité sur eux-mêmes poui* ne pas se donner publiquement en spectacle, soit en laissant percer leur mauvaise humeur quand ils perdent, soit en sacrifiant au fétichisme, s'empressent de prendre leur revanche de la contrainte qu'ils se sont imposée, aussitôt qu'ils ont • quitté la maison où ils viennent de jouer. Tel ponte malheureux que vous voyez s'éloigner du jeu le sourire sur les lèvres après avoir perdu cent louis, partir en chantonnant et de l'air d'un homme qui va se délasser une heure ou deux à Tôrchestre de l'Opéra, change de figure et de maintien dès qu'il n'est plus sous votre regard. Arrivé à l'escalier, c'est une transformation complète. Le gentleman dégagé, insouciant et joyeux, a fait place au joueur malheureux, affligé et maussade. Ce ne sont plus les mômes traits, ce n'est plus le môme regard ni la même voix. Si vous le suivez, vous le verrez rentrer tristement chez lui, le front courbé, l'air abattu, murmurant de vagues paroles : il se reproche amèrement sa perte, s'accuse d'être incorrigible, se promet de ne plus jouer ou bien de conduire autrement son jeu. Quelquefois il gesticule, ce qui le fait prendre pour un fou par les passants. La pire espèce est celle des joueurs les plus concentrés. Ceux-là sont des chaudières sans soupapes, qui ne chauffent que pour faire explosion. Cette variété compte de terribles sujets. Ils ne se

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plaignent jamais, et^ après une forte perte, ils sauront vous dire un mot agréable ou plaisant s'ils vous trouvent sur leur chemin; mais, rendus chez eux, enfermés dans leur appartement, ils sont comme des tigres en cage. Malheur à la femme, s'ils sont mariés I Malheur à tout ce qui les entoure : au domestique qui leur a ouvert, au chien qui vient les caresser! Ils s'en prennent même aux objets inanimés, et plus d'un de ces forcenés a brisé pour mille écus d'objete précieux pour se punir d'une perte de quinze cents francs. Avec ces joueurs, le ménage est un enfer. A Paris, il y en a de beaux échantillons dans toutes les classes de la société.

La manie bien connue du comte de la Bandera, grand d'Espagne et joueur acharné, était plus inoffensive. Une petite statuette de san Francisco, probablement son patron , se trouvait dans une niche au-dessus de la porte d'entrée de l'hôtel que le comte possédait à Madrid, et tout à côté de la fenêtre de sa chambre à coucher. Quand le comte avait perdu dans la nuit , les passants apercevaient le lendemain au matin la statuette ignominieusement pendue par le cou au-dessous de sa niche. Quand, au contraire, le comte avait gagné, la niche était fleurie comme un repoaoir, et le saint, resplendissant et fêté, appa^ raissait coiffé d'une couronne dorée. Au temps de l'Inquisition, le fétichisme du comte aurait pu le conduire très-loin. La Providence se contenta de le faire mourir sur la paille à Tâge^ de quatre-vingts ans.

-Le jeu est la pierre de touche du cœur humain. C'est une épreuve que Thomme ne subit jamais impunément. Si les manies de quelques joueurs accusent un grand fond de bonté et de bienveillance, celles de tous révèlent leurs défauts^ leurs tendances, leur portée morale et la nature particulière de leur tempérament. On pourrait presque dire : a Dis-moi comment tu joues, je dirai qui tu es. d Au jeu, c'est la bête qui prend le dessus, et la bête -* il faut bien l'avouer, hélas! — est plus souvent mauvaise que bonne, cruelle que^douce, jalouse et avide que fraternelle et généreuse; c'est plus souvent un loup qu'un agneau.

En voyant jouer certaines gens, on pourrait presque tirer leur horoscope. La passion du jeu est celle qui Mi monter le plus d'écume à la surface. G^est comme un bouillonnement qui amène successivement sous l'oeil de l'observateur toutes les mauvaises choses que contient le vase, et qui, à l'état de repos, restent au fond. On a pu prédire à coup sûr le suicide de quel* ques joueurs. Ceux qui en viennent à cette extrémité se sont montrés ordinairement calmes, doux et honnêtes au jeu. Après avoir dissipé leur patrimoine ou compromis leur position, ils paraissent upe dernière foiis dans les salons qui furent leurs cruels champs de bataille, payent les dettes qu'ils peuvent avoir, regardent la partie sans y entrer^ causent amicalement avec quelques personnes, passent un instant dans la salle de lecture, et s'en vont sans bruit. On

apprend huit jours après, quelquefois le lendemain, qu'ils se sont fait sauter la cervelle, se sont noyés ou asphyxiés par le charbon. Quand cette triste nouvelle arrive, les imbéciles disent : a C'est étonnant! un homme si calme^ si posé, si réglé dans ses habitudes 1 Je ne l'aurais jamais cru capable de celai » Il se trouve alors quelquefois dans la société un visage que ces paroles font sourire amèrement. Gardez-en l'empreinte dans votre souvenir pour l'évoquer à la prochaine catastrophe semblable.

Mais, Dieu merci ! le suicide est rare. Les habitués ordinaires du tapis vert, ceux qui composent le fond des réunions de joueurs, ont d'autres moyens moins violents d# se tirer d'affaire. Si le sort les trahit, ils se vengeront du sort en trahissant à leur tour les compagnons de leurs folies. Un beau jour, ils disparaîtront eux aussi, non pas pour se précipiter du haut d'un pont, mais tout simplement pour ne pas payer ce qu'ils ont perdu. Ce n'est pas un suicide, c'est une banqueroute. Ceux-là, soyez-en sûr, ne se tuent jamais, à moins que ce ne soit par accident et en voulant s'échapper d'une prison. A la manière dont on les voit jouer, on sent qu'il y a en eux l'étoffe de hardis aventuriers. On ne leur connaît ni fortune ni position , et ils manipulent l'or avec un sans-façon qui stupéfie. Pour peu que la chance les favorise, ces gaillards iront loin, car ils sont prêts à tout, leur audace au jeu vous le dit. Faites une liste de dix de ces messieurs, et demandez-vous deux ans après ce

4u*ils sont devenus. Il y en a au moins un millionnaire et un autre sur le point de le devenir. La Bourse fait de si curieuses choses! Un troisième s'est sauvé à l'étranger en emportant une caisse à peu près vide et qu'avec un peu d'ordre et de travail il aurait pu conserver pleine à Paris; deux ont pris du service sous Waiker; les autres sont ce qu'ils étaient : rien au point de vue de Futile, peu au point de vue de la probité. Mais tous sont vivants, bien vivants, trop vivants !

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