ANECDOTES — LES PARISIENS D'ATHÈNES
Je ne sais si le personnel des joueurs s*est épuré depuis un siècle ou deux, mais il me paraît que la langue est plus sévère qu'elle ne Tétait autrefois pour les actes d'indélicatesse commis au jeu. Ce que Mazarin appelait avec une indulgence extrême : cr prendre ses avantages, > serait crûment appelé tricher aujourd'hui, fl est vrai que le cardinal luimême n'était pas à l'abri du soupçon. Peut-être ne se montrait-il si charitable envers les autres que pour
les bien disposer à son égard. Notre morale flétrit justement celui qui a été surpris trompant au jeu, et la conscience de chacun de nous, sinon la loi, le condamne. Je n'en veux pour preuve que le terrible châtiment infligé par l'opinion publique, sous un règne d*hier, à quelques malheureux que la soif du gain avait égarés. La notoriété de leur nom n'a pu les sauver. On s'est montré d'autant plus impitoyable qu'ils étaient plus haut placés, et qu'on devait les supposer, par leur éducation et leur position , plus à l'abri que d'autres de pareilles défaillances. Devant cette clameur universelle, au milieu de cette accusation de toutes les bouches et de cette réprobation de tous les cœurs, le séjour de Paris, de la France, n'était plus possible. Il a fallu partir, se séparer d'une famille désolée, qui n'a pas été la dernière à vous répudier, car elle a sa part de la honte, briser son avenir, s'expatrier, et aller mourir obscur et malheureux dans quelque pays peu connu. Ainsi ont dû faire plusieurs hommes jeunes et brillants, qui occupèrent leur place dans la société parisienne, et dont on ne prononce plus le nom aujourd'hui sans qu'aussitôt une triste pensée ne vienne l'obscurcir.
L'époque est donc très-séyère pour les joueurs déloyaux* L'opinion les condamne, la police les surveille et nos cercles les chassent ignominieusement. Bien heureux quand, surpris en flagrant délit de déloyauté, le grec en est quitte pour une simple expulsion! On
en a vu que leurs belles manières et leur tenue parfaite n'ont pu préserver d'une correction bien méritée. Dans un cercle de Paris, le châtirfient fut un jour infligé par les valets. On conduisit le fripon dans Tantichambre où il passa par les inains de toute la livrée; jamais chien fouetté ne descendit un escalier plus précipitamment. Le lendemain, l'exécuté fit réclamer par un commissionnaire son chapeau qu'il n'avait pas eu le temps de prendre avant de s'enfuir.
La société était moins scrupuleuse et plus tolérante sous Louis XV, sous Louis XIY, scfus Henri IV et même sous Louis XIILqui cependant n'aimail pas le jeu; et ce n'est pas une chose médiocrement curieuse que de voir la fortune inouïe et le grand crédit, sinon la considération, dont jouirent, au dix-septième siècle, certains hommes qui, en réalité, n'étaient que de brillants aventuriers, quelquefois d'habiles chevaliers d'industrie. On les savait véreux et bas, mais ils amusaient et on les recherchait; personne n'ignorait la déloyauté des procédés employés par quelques-uns d'entre eux pour fixer la chance de leur côté quand elle semblait vouloir les abandonner, mais ils dépensaient si noblement l'or qu'ils gagnaient par ces vilains moyens, qu'on était plein de charité pour eux et qu'aux yeux de bien des gens leur infamie prenait les proportions d'une simple espièglerie ou d'une habileté plus digne d'admiration que de blâme. On les traitait en enfants gâtés, à qui on pardonne tout. Au fond, les hommes
ne les aimaient pas; mais comme ils charmaient l'entourage du souverain et quelquefois le souverain lui-même, on n*avait garde de les blesser; ils étaient •des étoiles, et Ton se groupait volontiers autour d'eux pour briller de leur éclat.
Quant aux femmes, elles en raffolaient. Elles se sont volontiers, de tout temps, laissé séduire par ce qui brille, or ou chrysocale, et véritablement c'étaient des hommes sans rivaux pour la galanterie et l'opulente générosité. Je n'en veux pour preuve que cette admirable lettre de M^e de Sévigné, — un délicieux morceau d'orfèvrerie, — écrite à propos de l'incomparable robe offerte, disait-on, par Langlée à Mm* de Montespan: â M. de Langlée adonné à M"*"* de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, et qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée : ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme vivante n'en avait connaissance. On voulut la donner aussi mystérieusement qu'elle avait été fabriquée... On essaye le corps; il est à peindre. Le roi arrive ; le tailleur dit : « Madame, il est fait pour vous. » On comprend que c'est une galanterie ; mais qui peut l'avoir faite ? a C'est Langlée,» dit le roi. « C'est Langlée , assurément, dit Mn>« de Montespan; personne que lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence; c'est Langlée, c'est Langlée. 0 Les échos en demeurent d'accord et disent : a C'est Langlée ! » Et moi> ma fille, je
VOUS dis, pour être à la mode : a C*est Langlée ! »
Ce Langlée, tant choyé, qui .faisait de si brillants cadeaux à la favorite de Louis XIV, qui avait sa place, au jeu du roi, à côté de la reine, de Monsieur, de madame de Soubise et de Dangeau, dont il était le digne émule (ce qui ne les empêcha pas de se quereller un jour comme deux crocheteurs), n'était pourtant qu'un parvenu, le fils d*un laquais. Le comte de Grammont, assez indépendant ou assez hardi pour avoir son franc parler, avait pu lui dire, en plein jeu de brelan, pour le corriger de ses façons trop libres : «M. de Langlée , gardez ces familiarités -là pour quand vous jouerez avec le roi! » Mot sanglant, qui en dit plus que cent volumes sur ces particularités regrettables d'un siècle glorieux.
De tels appuis expliquent la faveur dont jouissaient les aventuriers de celte trempe, l'engouement extraordinaire dont parfois ils étaient l'objet. Quelquesuns faisaient, comme on dit, la pluie et le beau temps, et selon le mot de M"* de Sévigné, il fallait dire et fiire comme eux pour être à la mode. Courtisans audacieux autant qu'habiles, une fois sûrs de leur terrain, tous les moyens leur étaient bons, et ils allaient de Tavant avec la hardiesse de gens qui ne doutent plus de rien. Pour ceux-ci, l'habileté au jeu ne fut que le passe-partout qui leur ouvrit les portes ; une fois entrés, ils visèrent aux plus hautes chafges de TÉtat et ils les obtinrent. La morale et la conscience, qui ne perdent jamais complètement leurs droits, se
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TéveillaieDt cependant parfois et faisaient hautement justice de ces scandales. La morale, par la plume immortelle de La Bruyère, écrivait cette phrase, qui n'a guère vieilli : a Les cours ne sauraient se passer d'une certaine espèce de courtisans, hommes flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, dont ils ménagent les plaisirs, étudient les faiblesses et flattent les passions... Ils font les modes, raffinent sur le luxe et sûr la dépense, et apprennent à ce sexe de prompts moyens de consommer de grandes sommes en habits, en meubles et en équipages... » Ces lignes, on se le rappelle, étaient le début du portrait de Langlée, maréchal des logis des camps et armées du roi. Quant à Dangeau, Saint-Simon reconnaît qu'il gagna tout son bien au jeu, mais il parle autant de son honneur et de sa probité que de son esprit, et il ajoute qu'il eut le bonheur de ne jamais être soupçonné. (T II fit sa cour aux maîtresses du roi; le jeu le mit de leurs parties avec lui ; elles le traitèrent avec familiarité et lui procurèrent celle du roi. m Quelquefois aussi c'était le roi lui-même qui, cédant à un bon mouvement et revenant au sentiment des exigences de sa propre dignité, laissait sa main s'appesantir sur quelque grand coupable.
Lé 10 mars 1671, la nouvelle se répandit dans Paris que le roi avait commandé à M. de S... de se défaire de sa charge et de quitter la ville sur-le-champ L'étonnement causé par cette nouvelle fut d'autant plus grand que M. de S..., gentilhomme de qualité,
avait jusqu'alors joui des faveurs du roi et qu*il était admis au jeu de Sa Majesté. Alors, comme aujourd'hui, on était avide de scandale, les aventures les plus incroyables étaient celles que Ton préférait, et les chroniqueurs du temps — on sait de quels noms illustres ils signaient leurs chroniques — se tenaient à l'affût des nouvelles de la cour pour en réjouir la ville. Les motifs de la disgrâce de M. de S... et de son expulsion ne furent pas longtemps un secret. Le malheureux ne s'était pas encore éloigné de Paris, que toutes les bouches se disaient qu'il avait été surpris trompant au jeu avec des cartes préparées. On ajoutait qu'il n'en était pas à son coup d'essai lorsque la mèche avait été éventée, que le roi s'étonnait depuis deux mois de voir perdre toutes les personnes qui jouaient avec lui, qu'enfin ses talents dangereux lui avaient rapporté cinq cent mille écus au moins, c S... savait si bien le jeu des autres, )> dit le plus^ brillant de ces chroniqueurs incomparables, M«»« de Sévigné, « que toujours il faisait son va-tout sur la dame de pique, parce que tous les piques étaient dans • les autres jeux. Le roi perdait toujours à trente-un de trèfle ; il disait : t Le trèfle ne gagne point contre le pique, en ce pays-ci ! » S... avait donné trente pistoles aux valets de chambre de M"* de la Vallière, pour leur faire jeter dans la rivière toutes les cartes qu'ils avaient, sous prétexte qu'elles n'étaient point bonnes, et avait introduit son carlier. » J'en demande bien pardon au siècle de Louis XIV,
mais M. de S... était un grec des pjus maladroits, et si quelque chose m*étonne, c'est qu'il n*ait pas été pris la main dans le sac dès le premier jour. Faire constamment son tout sur la même figure et corrompre des valets pour qu'ils jettent à Teau les bonnes cartes auxquelles on en substitue de préparées I voilà, certes, des moyens qui feraient hausser les épaules à nos grecs modernes, et ce n'est pas là ce que Mazarin eût appelé «prendre ses avantages. » De pareilles friponneries ne pouvaient réussir qu'à la table d'un roi, là où la considération qui s'attache à chaque joueur ne laisse pas de place au soupçon, où l'esprit croit encore à la probité quand les yeux ont découvert l'escroquerie. Partout ailleurs, elles eussent été éventées, sinon châtiées aussitôt. La réflexion bourgeoise du roi : « Le trèfle ne gagne point contre le pique, en ce pays-ci, » est celle d'un joueur qui s'étonne et se plaint, et non pas celle d'un bomme qui accuse. Il est évident qu'à ce moment Louis XIV n'avait pas encore découvert les talents de contrebande de M. de S..., il ne les soupçonnait môme pas.
On parla de l'événement pendant huit grands jours, et il y eut un peu d'incertitude et d'effroi dans cette société si brillante, si avide de plaisirs et si indulgente, lorsqu'on eut appris, de la bouche môme du Cartier qui était le fournisseur ordinaire de M. de S..., qu'il fabriquait des cartes «ajustées» depuis longtemps et que plusieurs grandes maisons s'approvisionnaient chez lui.
Mazarin, qui censidérait le jeu comme un des éléments de sa puissance, s'était appliqué, dès la jeunesse du roi, à lui inspirer du goût pour les cartes, et Ton sait qu'il y réussit. Toutes les leçons qu'il donna au jeune souverain ne durent cependant pas lui être également agréables. Quand Son Éminence ne trouvait pas d'autres victimes à dépouiller, elle n'hésitait pas à s'adresser à l'inexpérience du roi lui-même. La Porte raconte ainsi dans ses Mémoires une conversation qu'il eut avec Sa Majesté, au retour d'une soirée qu'elle avait -passée chez le cardinal : «Quand le roi fût couché, je lui dis ce que Moreau m'avait chargé de lui dire ; à quoi il répondit tristement qu'il n'avait plus d'argent. Je hiî demandai s'il avait joué avecJif. le cardinal, il me répondit que non, et, plus je le poussais pour savoir ce qu'il en avait foit, et moins il avait envie de me le dire. Enfin, je devinai et lui dis : et N'est-ce point M. le cardinal qui vous » a pris votre argent? » !1 me dit : oc Oui. »
Mazarin n'était ni généreux ni beau joueur ; sa rapacité était proverbiale, et personne n'ignorait que le désir de ne pas perdre pouvait le conduire très- loin. Malgré les craintes qu'il inspirait, il ne se trouvait pas toujours, cependant, en présence d'adversaires aussi faciles que le jeune roi. Le chevalier de Grammont, dont l'œil exercé avait vu clair du premier coup dans le jeu de Son Éminence, ne se fit pas fhute de lui rendre subtilité pour subtilité et mauvaise foi pour mauvaise foi. « Il crut, dit-il dans ses Mémoires, qu'il
lui était permis de mettre en usage les talents que la nature lui avait donnés^ non'-seulement pour s'en défendre, mais pour l'attaquer dans les occasions, f
Quel tableau édifiant ! Mazarin et te chevalier de Grammont jouant aux cartes, entourés des principaux personnages de Tépoque, et se trichant réciproquement ! Voilà, certes, une petite scène d'intérieur bien digne de tenter le pinceau d'un ïsabey ou d'un Meissonnier I
En attendant queRegnard fasse sa vigoureuse mais encore insufflsante peinture du Joueur, quelques écrivains se contentent de chercher des types pour les tourner en ridicule. Molière écrit les Fâcheux, et il fait parler dans Alcippe, le joueur malheureux :
Console-moi, marquis, d'une étrange partie, ' Qu'au piquet Je perdis hier contre un Saint-Bouvaiu, A qui je donnerais quinze points et la main. C'est un coup enragé qui, depuis hier, m'accable, Et qui ferait donner tous les joueurs A« diable...
On rit du vice, on plaisante les victimes, mais nul n'a le CQurage de sonder la plaie et de l'exposer au grand jour. Le jeu est une institution d'État, c'est presque un moyen de gouvernement; on n*ose pas y toucher.
En attendant que la morale endormie se réveille, les cartes préparées par la fraude sont dans un grand nombre de mains. Et il est à remarquer que ce ne sont pas seulement les hommes qui trichent au jeu. Saint-Simon s'exprime ainsi sur la princesse d'Harcourt, une des plus curieuses, sinon des plus honnêtes figures de la cour de Louis XIV, le souffre-douleur du duc de Bourgogne : t Sa hardiesse à voler au jeu était inconcevable, et cela ouvertement. On l'y surprenait ; elle chantait pouille et empochait; comme il n'en était jamais autre chose, on la regardait comme une harengère. t
Louis Xiy meurt, mais le jeu et les grecs lui survivent. Le comte de Nassau, qui s'était avisé de faire une partie de lansquenet avec quelques dames de la cour, perdit vingt mille livres en un tour de main. « Je crois, dit la princesse Palatine dans ses Lettres, qu'elles l'ont quelque .peu attrapé, car elles ont la réputation de savoir très-bien jouer, t II est évident qu'ici très-bien veut dire trop bien.
En 1729, c'est-à-dire dans la sixième année du nouveau règne, le fièvre du jeu, loin de s'être calmée, se montrait dans toute sa force. C'était de la folie. Law avait paru, et il préludait par les cartes aux grandes opérations financières de la rue Quincampoix. Son adresse au jeu l'avait rendu suspect à M. d'Argenson, lieutenant général de police; mais il avait su gagner rapidement des millions, et chacun voulait l'imiter. Le scandate était si grand, que les esprits les
plusloléraâts s'en préoccupaient. Les symptômes d'une dissolution prochaine étaient déjà évidents. La société française, qui n'avait plus la gloire du présent pour racheter ses fautes, s'en allait à la dérive. L'avocat Marais, frappé de tant d'excès, pouvait écrire dans son journal : « On ne fait que boire et manger, jouer un jeu énorme, qui ruine tous les jeunes gens, et pendre par-ci par-là quelques criminels.! C'est à celle époque qu'il faut placer l'assassinat de l'abbé de Boneuil et de son domestique, après une partie où l'abbé avait gagné une grosse somme. La princesse Palatine constate aussi le péril dans ses Nouvelles Lettres, et elle s'en effraye : «Le jeu, le luxe et la dissipation en tout genre sont arrivés à un point qui fait trembler et qui est cause qu'il y a tant de gens qui ne voient rien au monde, si ce n'est leur intérêt. » Puis elle ajoute cette réflexion douloureusement vraie : « On jouait gros jeu du temps du feu roi, mais il n'y avait pas alors cette avidité dont on est témoin à présent, f
Trente ans plus lard, on jouait moins autour du roi, qui s'abandonnait tout entier à des plaisirs d'une autre nature. Mais avec la faveur de Mn»« du Barry, sortie, comme on sait , d'une maison de jeu, les cartes reparurent à Versailles, où elles furent en grand honneur jusqu'à la mort de Louis XV.
La race des grecs est impérissable. Elle avait fait de si riches moissons sous les deux précédents règnes,
qu'elle appliqua tous ses efforts à se maintenir sur le théâtre de ses exploits malgré Taustérité de Louis XVI. Le nouveau roi avait Thorreur des grosses parties, et il ne manquait pas de froncer le sourcil quand on lui parlait d'une perte un peu forte éprouvée par quelqu'un de la cour. On sait qu'il ne se pardonna jamais do s'être oublié un jour jusqu'à jouer cinq cents louis. Du côté du roi, il n'y avait donc rien k espérer. Mais la jeune et gracieuse reine, qui aimait les plaisirs, s'asseyait volontiers à une table de pharaon : ce fut de son côté que se tournèrent les joueurs, le comte d'Artois en tête. Les réunions de Marly, très-brillantes dès l'origine, joignirent bientôt, à l'attrait qu'inspirait la présence de la cour, celui d'un vaste salon de jeu où l'on était facilement admis, a Les gens riches et les gros joueurs de Paris, dit M"*' Campan dans ses Mémoires j ne manquaient pas une seule des soirées du salon de Marly, et les sommes perdues ou engagées étaient toujours très-considérables. » L'étiquette était alors bien moins sévère qu'au temps de Louis XIY, car pour être admis au jeu de la reine, il suffisait d'être présente à l'huissier de service par un officier de la maison du roi. On jouait le pharaon, et pour le jouer, il fallait un banquier muni de fortes sommes d'argent. « Cette nécessité, dit M™« Campan, bien peu scandalisée de ce relâchement de l'étiquette, faisait asseoir à la table du jeu, non-seulement M. de ChalabrC} qui en était le banquier, mais un simple capitaine d'infanterie retiré qui lui servait de second, >
Les hommes admis qui ne faisaient pas partie de la COUT Jouaient sur les cartes des dames établies au jeu. Les dames non présentées se tenaient dans une galerie supérieure, d'où elles pouvaient jouir du spectacle original que présentait la réunion. Cette facilité d'introduction devait nécessairement attirer les grecs. La porte leur était ouverte : ils ne manquèrent pas d'arriver en foule. Bientôt les abus furent si criants et les friponneries si nombreuses, qu'il fallut prendre osten-: sibiement des précautions de défense. Je lis dans les Mémoires de Bachaumont :
€ Les banquiers du jeu de la reine, pour obvier aux tricheries qui se commettent journellement, ont obtenu de Sa Maje^ qu'avant de commencer, la table serait bordée d'un ruban, et que l'on ne regarderait comme engagé pour chaque coup que l'argent mis sur les cartes au delà du ruban.» On conviendra que la société de Marly devait être bien mêlée }:»our que de pareilles précautions fussent nécessaires. On n'eût pas autrement fait dans un tripot. Dussault venait pourtant de publier son livre : Be la passion du jeu; mais ses vigoureuses peintures, pas plus que celles de Regnard , pas plus que celles de La Bruyère, n'avaient corrigé personne. La fièvre du jeu ne se guérit pas, et beaucoup de joueurs, phitôt que de cesser de jouer, consentiraient à n'avoir pour partenaires que des gens suspects dont ils auraient à surveiller les doigts. Ceci peut contribuer h expliquer l'indulgence coupable dont, faisaient preuve les anciennes sociétés de joueurs
à regard des chevaliers d'industrie. Quant aux moyens employés par ces derniers pour se rendre la fortune favorable, ils étaient déjà, à l'époque dont je parle, c'est-à-dire dans les huit ou dix dernières années du règne de Louis XYI, très-variés, et formaient un arsenal redoutable dont le Diogène à Paris, publication curieuse du temps, a donné une description édifiante. En présence de ces abus déplorables, une seule voix s'élevait avec énergie pour parler d'honneur, montrer le péril et flétrir les coupables : c'était celle du roi ; mais il était aussi laible et aussi bon qu'honnête, et toutes ses colères ne parvenaient pas à écarter du jeu de la reine un seul joueur douteux. Le pharaon et le lansquenet, avec leur accompagnement obligé de grosses pertes et de scandales étouffés, ne furent interrompus que par le tocsin de la Révolution.
Un proverbe fort ancien dit : Grœca fides, nulla fides. C'est sans doute de là qu'on est parti pour doter le mot grec d'une synonymie flétrissante. Il est à remarquer, toutefois, que cette acception est de date récente ; elle ne paraît pas remonter plus haut que l'époque des dernières luttes entre la Turquie et la Grèce, et vraisemblablement les Turcs ne sont pas étrangersàce mauvais tour jouéà toutun peuple. Quoi qu'il en soit, justifiée ou non par les instincts particuliers de quelques individus, la signification nouvelle est universellement connue et usitée. Le dictionnaire l'a enregistrée, et il est bien entendu aujourd'hui
que c'est faire une mortelle injure à un homme que de lui dire qu'il est un grec. En réalité, les enfants de la Grèce moderne ne sont pas plus mauvais joueurs que ceux de tout autre pays, et pour cent grecs de nom, c'est à peine si Ton en trouve un d'origine. Cette proportion éloquente fait justice des insinuations des méchants et dit dans qu elle mesure on doit accepter l'extension malséante du mot. Certains industriels qui ont fait beaucoup parler d'eux dans les tapis verts et qui ont perfectionné l'art de s'approprier le bien d'autrui par des moyens déloyaux, étaient nés tout simplement à Pézenas o,u à Lectoure et ne connaissaient de la Grèce que ce qu'ils en avaient appris au collège, c'est-à-dire ses grandes et glorieuses choses. Il n'y a pas là de motifs suffisants pour qu'on leur donne un état civil athénien, d'autant plus qu'ils ne le demandent pas et qu'ils ont été les premiers à protester quand on leur a dit pour la première fois qu'ils étaient des grecs.
Soyons sincères, et disons que si la race des joueurs trop habiles est impérissable, si elle a su traverser tous les régimes, y compris celui des proscriptions et de réchafaud, pour arriver intacte jusqu'à nous, il ne faut s'en prendre qu'aux défaillances de la nature humaine, qui, à Paris comme à Londres et ailleurs, ne sont que trop fréquentes en matière de jeu. Le grec est le produit obligé de toute réunion de joueurs, et il y aura des grecs aussi longtemps que l'on jouera. Je dis produit, parce qu'il est bien certain que si le
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grec ne vient pa: du dehors, là où Ton joue, attiré par les trémoussements de l'or, il y naîtra spontanément, un jour ou l'autre, dans les rangs mêmes des habitués. C'est le vers de M"" Deshoulières que je répèle ici en vulgaire prose. On peut dire que le grec est le chiendent de ce champ toujours moissonné qu'on appelle un tapis verU Supposez ane réunion de vingt joueurs foncièrement honnêtes. Gascons, Normands ou Auvergnats, feites-les jouer pendant dix ans^ et je vous réponds qu'au bout de ce temps (peut-être bien avant î) il y aura au moins un grec parmi eux. La loyauté de l'homme est très-sérieusement mise en péril aus^têt que ses mains prennent des cartes. Cela est si vrai, qu'il nous est arrivé à tous de voir des gens d'une probité incontestable soutenir dans une discussion de jeu, par amour-propre et pour ne pas se désavouer, le contraire de la vérité. Sur cette pente, qui peut dire où Ton s'arrêtera î
La juste sévérité de la société actuelle à l'égard des joueurs déloyaux et la surveillance exercée dans les cercles rendent le séjour de Paris difficile aux chevaliers d*industrie,qui, à d'autres époques, pouvaient assez librement y développer leurs talents dangereux. Les grecs en gants paillé et en chemise de^fine batiste deviennent de plus en plus rares dans cette bonne ville, si hospitalière pourtant ! Tous ceux qui existent de par le monde y arrivent encore, il est vrai .attirés par cette vieille réputation d'inépuisable bosiMlalité
et d'unique facilité de rapports sociaux ; mais ils ne s'y arrêtent pas aussi longtemps qu'autrefbis, ils n'en font plus leur quartier général ; Paris n'est plus pour eux qu'une étape. C'est qu'à peine débarqués, ils sentent que l'air ne leur est pas bon. Tout au plus pourront-ils dépouiller, de loin en loin, quelque étranger dans un cabinet de restaurant : et encore l'œil grand ouvert de la police rend ce métier-là très-dangereux. Décidément le sol est ingrat, et Paris ne vit plus que sur son ancienne réputation. Ils s'éloignent donc et vont porter leur industrie dans les villes d'eaux, qui, s'étant beaucoup multipliées depuis quelques années, leur forment un itinéraire charmant sur la carte d'Europe et principalement en Allemagne. Il n'est pas un de ces messieurs qui n'ait fait au moins une demi-douzaine de fois le voyage des bords du Rhin, moins dans l'intérêt de sa santé que pour emplir sa bourse.
Les praticiens obscurs qui nous restent sont les grecs de la seconde catégorie, qui n'ont pas la prétention d'exploiter les grands cercles, et qui se rabattent sur les maisons de jeu clandestines et les tripots. Ceux*ci mènent la plus misérable vie, touchant è tout ce que le courant parisien charrie de honteux, et de faute en faute, de crime en arime, ils arrivent devant la police correctionnelle ou la cour d'assises qui, en considération de leurs états de service, leur donne ordinairement une prison pour retraite. Quelquefois un caprice de la cliance aveugle, un coup de
bourse hardi leur refait une vertu en leur donnant une fortune. Cela s*est vu une ou deux fois depuis quelques années. Mais, malgré la conversion de ces rares élus du sort, on ne peut représenter le fait comme le triomphe de la morale. On s'accorde à dire que les bons numéros auraient pu sortir au proOt de gens plus honnêtes. Mais ne scrutons pas les desseins de Dieu !
Je viens de parler de coups du sort ; il y en a de vraiment extraordinaires, aussi bien sur le tapis vert qu'autour du parquet de la Bourse. Beaucoup de gens cherchent encore le moyen de faire sauter les banques allemandes et finalement de les ruiner ; il y en a même qui prétendent l'avoir trouvé et qui démontrent leur système dans des brochures ou des volumes. Le plus clair de leur découverte c'est qu'elle leur coûte l'impression d'un ouvrage que personne ne veut acheter. C'est que le bon sens public fait justice de tous ces procédés inexorablement démentis par les résultats. Les inventeurs de systèmes qui pratiquent leurs inventions sont généralement ceux qui procurent les plus gros bénéfices aux établissements de jeux étrangers, de même que chez nous ce sont aussi les joueurs à systèmes qui font les plus grosses pertes. Qui dit système, dit entêtement, et il n'y a rien de plus funeste au jeu que l'entêtement; il donne aussitôt une supériorité marquée aux autres joueurs sur vous. Il n'y a qu'un seul bon système, c'est celui qui consiste a jouer rarement et peu. Un
meilleur, je l'ai dit, serait de ne pas jouer du tout. Malheureusement la fièvre du jeu est contagieuse, et certains coups extraordinaires vous montent au cerveau comme l'absinthe. Quand on raconte devant vous qu'une personne de votre connaissance vient de gagner en un instant cent mille francs à la Bourse, parce que la rente a monté ou baissé de cinquante centimes, vous faites aussitôt, mentalement, un retour sur vous-même et vous vous demandez s'il n'y aurait pas en vous l'étoffe d'un boursier. C'est bien autre chose, et vous êtes bien autrement ému quand le fait se passe sous vos yeux ; quand, par exemple, vous voyez un monsieur se mettre à une table d'écarté, prendre les cartes, jouer cinq cents francs, faire paroli, passer six fois, et se lever après le sixième coup en gagnant trente un mille cinq cents francs. Cet or si lestement gagné vous éblouit ; il représente si peu de travail, il paraît si près de la main que vous éprouvez comme un vertige. C'est à ce moment que des esprits perfides et invisibles chuchotent à vos oreilles des mots qui vojis bouleversent et vous troublent le sang : a Vouloir c'est avoir! Fais-en donc autant! Il faut oser! La fortune est aux audacieux î...» La chance est une si belle chose, vue du côté du gain! Il faut être tout à fait fort pour résister à ces excitations secrètes et mauvaises, et m pas perdre, dans ces sortes d'assauts livrés à notn raison, le sentiment du devoir et la juste notion des choses. Pour dix spectateurs qui s'enivreront du bonheur extraordinaire du gagnant et s'absorbf roui dans
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la contemplation envieuse de tout Tor qu'il ramasse, il ne s'en trouvera peut-être pas un seul qui, jetant les yeux de l'autre côté de la table, saura lire sur le visage contracté des perdants la moralité du coup. C'est là cependant qu'elle est écrite.
COOPS ou 60dT
Il y avait au restaurant Véîour un grand dîner à roccasion.de la fondation d'un journal. Le principal commanditaire de la feuille nouvelle était un riche banquier, non moins célèbre par son amour pour le jeu que par ses millions. Naturellement, après le dîner, on proposa de jouer. Le banquier fit noblement les choses. Avant de s'asseoir à la table de lansquenet, que les garçons venaient de préparer dans une pièce voisine, il offrit à ses rédacteurs l'avance de leur traitement d'un mois, proposition 4^ui fut acceptée à Tunanimilé. C'était le moyen le plus sûr de les retenir tous et d'avoir une belle partie. Tout le monde
s'empressa donc de se mettre au jeu. Quand je dis tout le monde, je me trompe. Il y avait là, je ne sais plus à quel titre, un employé d'administration publique, homme d'une cinquantaine d'années, très-gai, à l'air franc et honnête, qui ne se mêla pas au mouvement, prit un journal du soir et parut bien décidé à ne pas jouer. Interpellé amicalement par quelques personnes et notamment par le rédacteur en chef, qui était un de ses amis, pressé de faire comme tout le monde, il résista avec obstination. « Voilà, dit le banquier, un refus qui me désoblige. J'aurais voulu que nous fussions tous autour de cette table, comme nous l'avons été tout à l'heure autour de l'autre. Monsieur n'est donc pas un des rédacteurs du journal?»
— Monsieur est un de mes amis , répondit le rédacteur en chef; sa position lui permettra de nous être utile; il pourra nous donner des renseignements précieux.
— Alors, il est des nôtres, répliqua le banquier, et j'insiste pour qu'il ne fasse pas bande à part.
En disant ces paroles, le financier se leva, passa amicalement son bras sous celui de l'employé, et le conduisit jusqu'à la table de jeu en lui faisant une violence qui n'avait rien de blessant.
— Vous êtes témoins, dit en riant l'employé, de toute ma résistance. Je ne joue jamais, non par horreur du jeu, mais par raison. Si je jouais, je jouerais comme un grand seigneur, et cela n'est pas permis à
un homme qui n'a d'autres ressources que celles de sa place^ un traitement de sii mille francs.
L'employé s'assit, ouvrit son porte-monnaie, et en tira un billet de cinq cents francs qu'il échangea contre vingt-cinq louis. Alors la partie •commença, joyeuse, bruyante et bénigne, comme le sont toutes les parties au début. Puis l'on s'échauffa, et, comme toujours aussi, on finit par jouer des sommes considérables. Au milieu de cet entraînement général, remployé restait calme. Il pontait dix francs et passait régulièrement la main après le troisième coup. Or, il avait des mains; c'était même le seul joueur qui en eût; ceux qui les prenaient après lui en tiraient encore un excellent parti. Cette excessive prudence excitait l'hilarité des gagnants et ajoutait au mécontentement des autres.
— Décidément, dit une voix, je crois que monsieur s'est un peu flatté eh nous parlant tout à l'heure de ses instincts de grand seigneur. Il joue comme un épicier retiré.
— L'observation est juste, dit l'employé sans se fâcher; dites seulement comme un épicier qui n'est pas retiré. Je crois, en efiTet, que je pourrais plus utilement profiter de la chance qui semble se déclarer pour moi, comme pour justifier le proverbe : Aux innocents les mains pleines. Aussi, j'attends ma prochaine main pour la pousser un peu mieux que les autres.
Il y eut des ah 1 ah I et des oh ! oh 1 pleins d'incré^ dulité.
— Monsieur, dit le rédacteur en chef^ chacun joue comme il Tentend. Moi, je pousse les mains, c'est mon système; mais pour les pousser, il faut en avoir...
— Et il n'y a que monsieur qui en ait f
— Sans compter celles qu'il aura. Son tour approche.
— Je n'en demande qu'une, dit l'employé.
Il s'abstint de ponter jusqu'au moment où les cartes lui arrivèrent, et comptant l'argent qu'il avait devant lui, il en fit deux parts : Fune de cinq cents francs qu'il plaça dans son porte-monnaie, l'autre de deux cent cinquante francs qu'il laissa sur le tapis,
— Ces deux cent cinquante francs, dit-il en prenant les cartes, sont mon bénéfice ; je ne tiens pas à le garder ; je pars de deux cent cinquante francs.
C'était un trait d'audace dont tout le monde Ait surpris ; mais on le fut bien davantage quand la main ayant passé quatre fois, l'employé annonça qu'il tenait io cinquième coup. Il y avait alors quatre mille francs en banque. On fit le jeu et la main passa une cinquième fois. L'employé gagnait huit mille francs, moins ses deux cent cinquaiifo francs d'entrée.
Cette persistance de la veine détermina un grand mouvement parmi les joueurs. Il y eut des applau-
'•-sements et des rires; il y eut aussi des imprécations
toute utenues et des félicitations suspectes. ^ reur du ys^ que vous allez passer la main, dit le
comme un gfief. C'est assez de débauche pour un
homme langé. Vous avez fait vos preuves ; rentrez maintenant dans votre famille.
*— N'influencez pas m<msieur! crièrent pkisieurs voix.
— Je ne veux pas vous prendre en traître, dit l'employé; puisque la chance m'est fidèle , je ne lui tournerai pas le dos, je ne m'en irai que lorsque j'aurai gagné une certaine somme que j'arrAte dans mon esprit
*— Et quelle est cette somme?
«- Je vous la dirai si je passe encore deux fois et si l'on me fait tout mon argent. Il y a huit mille francs,
— Pour ce qui est de tenir votre jeu, dit le banquier en déposant sur la table un portefeuille bourré de billets de banque, vous pouvez compter sur moi. Allez dcmc de confiance, je fais ce qui manque,..
Le sixième coup passa au grand ébahissement de la société ; puis le septième, et comme en ce moment le vide se faisait dans presque toutes les bourses, beaucoup de visages exprimèrent la stupeur et pri» rent des airs renversés. On parlait peu et on ne riait plus.
— Il y a, dit l'employé, trente-deux mille francs au jeu. Je tiens encore la main si on les fait; je la passe si on ne fait pas toute la somme.
— Banco ! dit le banquier.
Il tira de son portefeuille trente-deux billets de mille francs et les jeta sur le tas d'or et de billets
qui formaient un éblouissant monticule devant l'employé.
Celui-ci partit avec beaucoup de calme et gagna aussitôt par un coup de refait. Cette fois^ la fortune avait été si expéditive dans son procédé que Ton fut ébloui du coup comme d'un éclair.
— Voilà, en effet, — dit le banquier, du ton d'un homme qui supporte la perle avec calme — ce qui s'appelle jouer en grand seigneur. Mais pour mon compte j'admire et je m'arrête au risque d*ôtre traité d'épicier à mon tour. On ne lutte pas contre des chances pareilles !
L'employé passa les cartes, et la partie fut un instant interrompue. Tous les yeux le regardaient tandis qu'il relevait, sans émotion apparente, son magnifique bénéfice, produit de huit coups : soixante-trois mille sept cent cinquante francs. La somme empochée ; il se leva et tendit la main au banquier en lui disant :
— Je ne vous offrirai jamais votre revanche, monsieur, mais vous pouvez compter que ma reconnaissance sera éternelle.
— A la bonne heure, dit une voix, voilà qui est franc!
— Et surtout consolant 1 ajouta le banquier, en serrant cordialement la main qui lui était tendue.
Et comme l'heureuxjoueur se disposait à sortir:
— Un instant! lui cria le rédacteur en chef, on no laisse pas partir seul, à onze heures du soir, un ci-
toyen qui a une si grosse somme en poche ! Je vous accompagne.
Les deux amis s'étant éloignés, quelqu'un prétendit que le rédacteur en Chef médîtait un projet sinistre, qu'il avait certainement sur lui les grands ciseaux de la rédaction, et qVon aurait à consigner demain, dans lepremiernumérodujournaM'assassinatderemployé. Celte boutade dérida les visages des perdants, et Ton reprit le jeu, mais comme on le reprend quand Targent manque, c'est-à-dire avec mollesse, indifférence et presque dégoût. Cette merveilleuse main, laissée au huitième coup, fut reprise à deux louis, et, chose curieuse mais qui n'est pas sans exemple, elle passa encore neuf fois! Elle avait des millions dans ses flancs.
Le lendemain le banquier reçut de l'employé le billet que voici :
a J'ai joué hier pour la première et dernière fois de ma vie. Je ne me suis mis au jeu que parce que vous l'avez voulu absolument, et si vous m'avez vu si hardi après avoir été si timide, c'est parce que je jouais avec l'argent gagné. Le bénéfice que j'ai fait doublera ma retraite; je m'en tiens donc pour trèsheureux, et n'aurai pas la folie de le compromettre. Je puis avouer que la fortune m'a pris au collet et qu'elle m'a fait entrer de force là où je ne voulais pas mettre les pieds. Je la remercie et ne lui demanderai pas autre chose, de peur qu'elle ne me traite en enfant ingrat. Me voilà donc, grâce à vous, avec
du bien du soieii ! J'en suis étonné, mais non pas troublé au point d*oubii^ que je vous dois un naotde remercîment,
» P. S. Inutile de vous dire que je prends un abonnement perpétuel au journal dont vous êtes le banquier. L'esprit de ces messieurs me garantit son suct ces. »
Le journal vécut quinze ans, et son dernier abonné fut, en effet, l'honorable employé qui, retraité et retiré à Montmartre, y vit comme un chanoine avec ses sii mille livres de rentes, trois mille que lui paye le gouvernement, et trois mille, produit d'une propriété achetée avec l'argent du jeu. Une seule chose manque à son bonheur : le journal qui fut pendant longtemps son fanal politique et littéraire. Il Ta remplacé par le Constitutionnel ; mais il ne trouve pas dans la rédaction de celte feuille toutes les qualités qui distinguaient Tautre.
Il y a des coups si extraordinaires que le perdant trouve une amère consolation dans leur étrangeté. Quand, par etemple, une main a passé huit ou dix fois, ceux qui parient contre peuvent se récrier à bon droit si elle passe encore. C'est ce qu'ils ne manquent pas de faire, du ton de gens bien convaincus que le destin leur en veut. Perdre cinq cents francs à l'écarté^ dans une partie qui n'a rien présenté de particulier, est un incident vulgaire sur lequel il n'y a rien à dire ; mais perdre cinq cents francs à l'écarté en jouant contre une main qui a déjà passé quatorze fois, c'est avoir
le droit de crier qu'on est le plus malheureux des hommes. Ce droit est un adoucissement au chagrin causé par la perte ; aussi en use-t-on jusqu'à l'abus. H y a des gens qui parlent toute leur vie d'un coup extraordinaire qu'ils ont essuyé. C'est à croire qu'ils auraient volontiers donné ce qu'il leur a coûté pour que la chose leur arrivât. On oublie dix-mille francs perdus dans le cours ordinaire du jeu; on se rappelle éternellement uoe perte de dix francs qui s'est faite d'une certaine façon. Cest surtout en présence de ces coups bizarres, qui sont comme les mauvaises plaisanteries du sort, que se révèlent les contrastes de caractèi*es. Les plus forts les accueillent par des rires et s'en amusent comme d*un spectacle curieux qui porte son enseignement en soi. D'autres se montrent exaspérés; ils menacent l'ennemi invisible de leurs yeux et de leurs poings; d'autres enfin, terrassés, anéantis, se croient sérieusement Tobjet d'une persécution d'en haut, se lamentent tristement, amèrement, et pleureraient comme des femmes, s'ils l'osaient. Il y a des cerveaux fables que certains coups ébranleront profondément, soyez-en sûr. Que ce soir telle ou telle personne qufe vous et moi pourrions nommer, entre dans un cercle, y joue, perde, cherche à se rattrapper et perde finalement, en cinq points d'écarté,une grosse somme, après avoir fait les quatre premiers points et avoir eu en main dame et valet d^alout, il y a gros à parier qu'elle sera demain à Charenton ou dans l'établissement du docteur Blanche; Les exemples de ces catastrophes
sont Irès-nombroux; il faut êlre, au moral comme au physique, parfaitement organisé, pour se permettre la vie de joueur. Les statistiques ont constaté que le contingent de suicidés fourni par le jeu était énorme; elles prouvent aussi que les joueurs figurent pour un chiffre très-considérable dans le personnel des maisons d'aliénés. Commerçants, industriels, artistes, savants toutes ces victimes sont là, avec leur lamentable histoire, toujours terrible et toujours la même. Après bien des secousses qui avaient fait vaciller leur raison, c'est un dernier choc qui a heurté trop fortement le pendule humain et qui a tout détraqué. Le commerçant aétéreconnufou en même tempsqu'on le déclarait en faillite ; on a arrêté l'industriel à la Bourse au moment où il y répandait ies^nouvelles les plus invraisemblables; l'artiste avait eu un accès de folie furieuse dans la salle même du jeu, et il était tombé à poings fermés sur la société; enfln, le savant, surpris en flagrant délit de divagation au milieu de son cours, a été conduit de sa chaire àCharenton.
Beaucoup de joueurs, je le répète, sans être poussés jusqu'à la folie par ces cruelles épreuves, en sont afficlés au point de croire qu'ils sont des centres de malheur, et que la terre et le ciel conspirent contre eux. Il n'est pas rare d'entendre dire, au jeu, par un homme qui perd : t Vous avez perdu parce que je pariais pour vous ; il suftit que je me mette d'un côté pour qu'aussitôt la chance passe de l'autre. » Cette monomanie n'est pas encore la folie caractérisée.
mais elle annonce que le cerveau est entamé et qu'il y a danger réel pour la raison.
Ce qui peut arriver de moins mauvais à ces pauvres diables, c'est de tomber rapidement dans un profond dégoût de toutes choses et d'eux mômei^. Il y a peu de joueurs gais; pour mon comp1;p, je n'en ai jamais connu : c'est que, tandis que la santé est mise en péril par les veilles et les émotions, la conscience proteste contre une vie ainsi gaspillée. Le joueur sent très-bien qu'il fait là un triste métier, et s'il n'en convient pas tout haut, il se le dit tout bas. Il est mécontent^ maussade et troublé, comme un homme qui, ayant un mandat à remplir, se laisse incessamment détourner de sa voie. Cette disposition morale, commune à la plupart des joueurs, c'est-à-dire à tous ceux qui Cherchent dans le jeu autre chose que la distraction, est voisine de i'hypocondrie,qui, elle-même, sous l'influence d'une secousse violente, peut conduire à la folie.
Mais il n'y a pas que les coups extraordinaires qui déconcertent les joueurs et confondent leur raison : la marche du jeu elle-même renverse quelquefois les prévisions en apparence les plus sages. Il n'est pas possible d'établir une moyenne au jeu, et tel joueur qui aura gagné neuf fois sur dix pendant un an, en jouant d'une certaine façon, pourra fort bien perdre dans la même proportion l'année suivante, sans avoir rien changé à sa méthode. Je reçus un jour, dans un cercle, la confidence suivante d'un commerçant, grand
222 LES FAUCHKtmS DE NUIT
ami du tapis vert : c J'ai trouvé le moyea de gagner à peu près tous les jours, le suis si sûr de mon procédé après une expérience de trois mois, que je ne veux pas m'éloigner de Paris cet été, comme je le fais tous les ans. Ce serait trop perdre que de cesser de jouer pendant un mois ! Chaque soirée me rapporte en moyenne deux cents francs. Mon voyage me coûterait donc quelque chose comme six mille francs, sans compter les dépenses. Cest trop cher ! » Et comme je demandai à cet homme heureux quel était son procédé, il m'expliqua qu'il ne prenait jamais les cartes, mais qu'il ponfait un certain nombre de coups gradués et combinés d'une manière invariable. Cétalt une sorte de martingale. Il joua le soir môme, et Je le vis, en effet, gagner. Quand 11 eut ses dix louis, il partit en m'adressant un < Eh bien ! t triomphant. Plusieurs fois je le vis jouer avec le môme bonheur. J'avoue que si je m'étais senti tant soit peu enclin au jeu, le succès du procédé m'aurait tout à fait décidé à solliciter la chance. Il n'en faut pas davantage quelquefois pour bouleverser toute une vie et faire sortir un homme des gonds. Heureusement j'étais aussi fort que saint Antoine contre la tentation. Je ne jouai pas, mais je m'étonnai d'uA bonheur aussi prolongé. Si mon homme avait tenu les cartes au lieu de se bornera parier, tout le monde aurait suspecté sa loyauté. N'ayant pas les mômes motifs que lui de passer tout mon été à Paris, je partis pour les eaux et ne revins qu'à l'automne. A mon retour, une des premières
choses que j'appris au cercle, fut que le joueur en question avait perdu une dizaine de mille francs de* puis deux mois, qu'il était poursuivi par une déveine inouïe, constante et régulière comme l'avait été sa chance les mois précédents. Cionclusion : la chance a des caprices qui se traduisent non-seulement par des coups extraordinaires, mais par des séries de coups qui peuvent être infiniment prolongées. Gagner pendant six mois ou un an ne prouve rien en faveur d'un procédé. La vérité est qu'il n'y a pas d'exemple qu'un système de jeu, réputé excellent pendant un temps plus ou mdns long, n'ait fini par être cruellement démenti par le sort.
A propos de procédés et de séries, et puisque je suis sur le chapitre des souvenirs, voici un autre fait qui mérite bien de trouver sa place ici. ie ne sais s'il y a encore des gens qui cherchent la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel (j'en ai connu qui prétendaient les avoir trouvés), mais il y en a certainement qui sont préoccupés de l'idée fixe de faire sauter les banques d'Allemagne, à l'aide d'un procédé quelconque qui leur assure toutes les chances du jeu. Des milliers d'individus, victimes de l'idée qu'ils avaient mis la main sur cette pierre philosophale, sont allés se brûler les ailes à Bade ou ailleurs; mais leur exemple ne décourage pas les chercheurs, et tous les ans nous voyons renaître les mêmes espérances suivies des mêmes déceptions. Quelquefois ce ne sont pas des individus isolés qui s'en vont porter leurs
COUS à M. Benazet, ce sont des sociétés. Elles se sont organisées pour dévaliser l'opulent banquier, et elles lui arrivent armées d'une formidable machine de guerre qui devra clouer sur place les croupiers et balayer les tables en un clin d'oeil. Le banquier, éprouvé par mille assauts semblables, est trop sûr de son terrain pour ressentir la moindre inquiétude. L'expérience dure plus ou moins longtemps, selon que la somme apportée est plus ou moins forte; mais enfin, un jour ou l'autre, la société voit avec stupeur qu'elle est à son dernier louis et qu'il faut songer à la retraite. Heureux les joueurs, quand il leur reste assez d'argent pour payer leur hôtel et regagner le point de départ! Demandez à M. Benazet combien il en a acheminés vers leurs foyers et à ses propres frais après les avoir plumés là-bas !
C'est surtout en France, et principalement à Paris, que ces rêveurs se rencontrent. Paris est certainement la ville du monde où les imaginations travaillent le plus. Cette tension prodigieuse de l'intelligence enfante des chefs-d'œuvre quand elle est réglée par la raison \ le néant et la misère, quand elle est privée de ce guide sûr. Nous avons tous eu quelques amis qui ont voulu escalader le ciel, et chacun de nous peut dire ce qu'ils sont devenus. Au fond, l'histoire est toujours la même, histoire lamentable dont le cruel déuoûment n'éclaire que ceux qui n'ont pas besoin d'être éclairés. Un de ces pauvres enthousiastes vint me voir l'été dernier. Il partait pour Hom-
bourg, où il allait, disait-il, faire une moisson d'or. Il avait son moyen I Ce moyen, il voulut absolument me l'expliquer, et il me l'expliqua, en effet, longuement. 11 avait lait une étude approfondie do tous les livres qui traitent des jeux de hasard, et il les résumait avec une lucidité merveilleuse. Il calculait le.s chances, groupait les chiffres, pesait pour ainsi dire Tinconnu, et tirait ses conclusions au profit de son idée avec une assurance, une logique et une sûreté d'expression incroyables. Un professeur de mathématiques n'est pas plus net dans la démonstration d^un problème. Non-seulement il indiquait pourquoi son procédé était le bon, mais il expliquait par a plus b pourquoi les procédés de ses devanciers étaient mauvais et n'avaient pu donner les résultats qu'on en attendait. C'était un garçon de vingt-cinq ans, très-instruit, presijue savant, très-honnête et d'une famille des plus honorables. Il était trop convaincu pour que je cherchasse à le détourner de son idée. Un mot de doute de ma part l'avait fait bondir. Il partit donc en m'annonçant qu'il ne reviendrait qu'après avoir mis à sec la caisse du casino. Pour mener è bonne fin cette entreprise, dix mille francs lui suffisaient, et il les emportait.
Quinze jours après, je reçus une lettre de lui, datée d'une ville frontière. « J'arrive d'Allemagne, me disait-il tristement, et j'ai laissé oîi vous savez tout ce que j'avais emporté. Le manque d'argent m*a forcé de faire halte ic*. Il me faudrait cent francs
pour regagner Paris, et je vous prie de me les
envoyer » Puis il ajoutait en post-scriptum .*
« Pardonnez- moi de n'avoir pas quatre sous pour affranchir ma lettre I »
Quand je le revis à Pjaris, il me dit qu'il avait examiné de nouveau sa méthode et qu'il savait paï où elle manquait de sûreté 1 II n'eût pas autrement parlé d'une simple erreur d'addition.
Dans un de ces cercles borgnes que tiennent certaines femmes, on jouait un soir le baccarat. Parmi les perdants se trouvait un étranger, arrivé depuis peu de joursàParisetdescendudansun hôtel voisin. La chance Pavait si maltraité qu'il se vit dans l'impossibilité de continuer la partie, faute d'argent. Gomme il était à peine connu dans la réunion, il n'osa pas faire un emprunt, et il quitta le jeu en annonçant qu'il allait jusqu'à son hôtel et qu'il revenait aussitôt. Il voulait, disait-il, rattraper sa perte, une somme de deux à trois cents francs. Une heure se passa sans qu'il revînt , et l'on commençait à croire qu'il avait ajourné sa revanche, lorsqu'il reparut. 11 se précipita plutôt qu'il n'entra dans la salle. Ses habits étaient en désordre et souillés, sa chemise, ses mains étaient noircies, et son visage très-pâle annonçait une agita* tion extrême. Il était tard ; l'idée qu'on l'avait arrêté dans la rue pour le voler et qu'il avait eu à soutenir une lutte, se présenta à l'esprit de tous les joueurs. La partie fut interrompue, on entoura notre homme, et chacun le pressa de parler. Quand l'étranger eut
LES FAUCHEURS DE NUn 227
pris un gn^and verre d'eau pour se réconforter, il raconta qu'étant rentré à son hôteJ, il avait trouvé sa chambre en feu. Il s'était aussitôt précipité sur un se-* crétaire qui commençait à brûler, et dans l'intérieur duquel il avait placé une valise contenant son argent, une somme de trente mille francs en banknotes. La valise prudemment mise à l'abri sur le balcon, il s'était appliqué à éteindre l'incendie, qui avait déjà détruit une partie du parquet, entamé le lit et causé d'autres ravages. Dans cette lutte contre le fléau, ses mains, son visage et ses habits avaient été noircis et brûlés» Un bout de cigare non éteint laissé par lui sur une table parmi des papiers, au moment où il allait sortir pour dîner, avait probablement occasionné le sinistre, car personne n'était entré dans la chambre avec de la lumière depuis son départ.
Quelle chance d'avoir perdu! Dix minutes , cinq minutes de plus au jeu» et la valise brûlait avec les précieux papiers qu'elle contenait. N'était-il pas évident que la persistance de sa mauvaise veine était un avertissement secret, et que la Providence l'avait visiblement protégé en lui enlevant son dernier louis et on lui inspirant l'heureuse idée de courir à son hôtel au moment même où il fallait qu'il y arrivât pour sauver ses trente mille francs? Telles étaient les réflexions que faisait tout haut, et avec une émotion facile à comprendre, le héros de cette scène curieuse* Profondément convaincu que le ciel avait bien voulu s*occuper un instant de ses intérêts, il exprimait son
admiration et sa reamnaissance dans les termes les plus chaleureux^ jurant avec force gestes qu'il n'oublierait de sa vie ce fait surnaturel qui avait pour lui toute l'importance d'une révélation.
Les joueurs sont généralement sceptiques. Ils adorent un fétiche, un objet quelconque purement matériel , mais ils croient peu aux influences d'en haut. Quand ceux du cercle dont il s'agit eurent donné une part légitime d'admiration et de rires à la singularité de l'incident, ils entourèrent de nouveau la lustrine verte, reprirent leurs visages sérieux, et poursuivirent la partie interrompue. L'étranger avait fait comme tout le monde, il s'était remis au jeu; mais, tout entier à ses émotions intérieures et à sa joie, il jouait en dépit du sens commun, ce qui ne l'empêchait pas de gagner. On lui disait qu'il avait un talisman, et il le croyait.
Fort altéré par le métier de pompier qu'il avait si vaillamment exercé pendant une heure, il cherchait à éteindre son incendie intérieur sous des flots de grog; puis, le mélange d'eau et d'esprit n'opérant pas à son gré, il supprima l'eau, et finalement il se trouva qu'il avait absorbé tout un grand flacon de rhum. A ce moment il était deux heures du matin. Inutile de dire que sa foi dans la Providence s'était accrue en proportion des grands et des petits verres qu'il avait bus et des coups nombreux qu'il avait
Presque tous les joueurs étaient partis. Coux qui
restaient s'étaient groupés à Tun des bouts de la table, ayant au milieu d'eux la maîtresse de maison, armée de la une palette de bois flexible, à l'aide de laquelle son bras droit atteignait les cartes les plus éloignées, tandis que sa main gaucbe, éclairée par l'œil de la volonté, comptait et recomptait sans bruit, dans la vaste pocbe de son tablier de soie, le produit le plus clair de la soirée. Quand la cagnotte devint à peu près stérile (ce qui arrive toujours sur la fin d'une partie), la bonne dame céda sa place et ses pouvoirs à son premier domestique, prit une des deux lampes qui éclairaient la table, et se retira avec son magot, en recommandant à a ses enfants » d'être sages et de modérer leur jeu. La recommandation était précieuse, faite par une bouche pareille I Malgré ses câlineries, son départ ne fut pleuré par personne. On se sentait plus libre quand elle n'était pas là. Le domestique, sachant par expérience que son pontificat était purement nominal , s'endormit presque aussitôt, en homme qui fait bon marché des grandeurs de ce monde. Le jeu continua, mais languissant, comme une partie qui se meurt. Une heure après, il ne restait plus que trois personnes avec l'étranger. On lui proposa alors de faire quelques partieis d'écarté pour achever la séance. Celui-ci accepta avec l'empressement d'un homme que le bonheur et l'ivresse ont aveuglé. Je ne sais comment les choses se firent, mais quand cinq heures sonnaient, les trente mille francs du favori de la
Providence étaient passés de sa pociie dans les mains deg trois autres joueurs qui avaient tenu les caries ou parié contre lui. A ce moment^ la lampe s'éteignait faute d'huile ^ et le crépuscule du matin blanchissait les fenêtres. Les cinq coups lugubres, lentement son* Dés par l'horloge de la salle où Ton jouait, avaient réveillé le domestique. « Allons, messieurs, dit-il en se frottant les yeux, il est temps de partir! © Puis, s'a percevant qu'on n'avait rien mis dans sa corbeille, il fit un appel suprême à la générosité des joueurs, au nom des charges écrasantes qui pesaient sur l'établissement* Il reçut un louis qu'il empocha avec une satisfaction suspecte. On pense bien que la victime ne prit aucune part à ces largesses. Saignée à blanc , elle se leva sans dire un mot, suivit en chancelant ses trois bourreaux dans l'antichambre, prit" son chapeau, descendit l'escalier derrière eux, et les vit disparaître lestement à l'angle de la première rue. L'air vif du matin, qui frappa alors l'étranger au visage, le rendit au sentiment de la réalité. Il s'appuya contre la muraille et se passa la main sur le front comme pour essayer de mettre un peu d'ordre dans ses idées; puis, quand il eut fait accomplir à son esprit la terrible évolution des événements de la nuit, il poussa un éclat de rire sauvage, et prit sa course sur le trottoir dans la direction de la Seine- Arrivé au fleuve, il s'y précipita aussitôt. Deux jours après, on lisait dans les faits divers des journaux de Paris :
<c Deux sergents de ville, qui se trouvaient hier de grand matin en observation sur le pont Royal, entendirent le bruit de la chute d'un corps dans la rivière. Ayant examiné la surface du fleuve, ils aperçurent en effet un homme que le courant emportait. Descendre jusqu'à la berge, appeler du secours et se précipiter à Peau, furent pour ces braves gens Taffairo d'un instant. Quoique nageurs habiles, les deux sergents coururent de grands dangers, l'homme qu'ils voulaient sauver paraissant résolu à mourir et faisant les plus grands efforts pour s'arracher à leurs mains. Enfin, plusieurs bateliers arrivèrent sur le lieu de cette scène dramatique, et Ton put ramener le noyé à terre. Il était temps, car il y avait déjà commencement d'asphyxie. Plus tard, quand cet homme fut complètement revenu à lui, il déclara qu'on avait eu tort de le sauver et qu'il se tuerait certainement. Puis, pressé dé questions sur les motifs de cette résolution désespérée, il raconta qu'il avait joué et perdu une somme de trente mille francs dans une maison qu'il désigna. Les détails qu'il donna sur les circonstances singulières qui avaient précédé cette forte perte, firent penser qu'il avait bien pu être volé. La police se mit aussitôt à la recherche de trois individus dont il put fournir le signalement et qu'on arrêta dans la matinée môme. C'étaient, en effet, trois grecs bien connus et déjà surveillés. Par un bonheur extraordinaire, ils avaient encore sur eux la totalité des trente mille francs, qui ont été remis ce matin au
suicfdé. Celui-ci, en revoyant ses bienlieurcux billets (le banque, s'est mis à pleurer comme un enfant. Inutile d'ajouter qu'il est guéri du jeu et ne songe plus à quitter la vie. A quelque chose malheur est boni »